Part 9
--C’est un conte arabe... C’est un prophète musulman qui se rend, à cheval, à La Mecque, la Ville Sainte... En traversant le désert, il entend des plaintes, des gémissements, et il voit, non loin de lui, un malheureux, assis sur le sable brûlant, et qui l’implore.--Qui es-tu et comment es-tu là? lui demande le prophète.--Hélas! répond le misérable, moi aussi j’allais à La Mecque, mais je n’avais pas de cheval, car je suis pauvre, et mes forces m’ont trahi, en route; j’ai succombé sous le poids du jour et de la chaleur!--S’il en est ainsi, dit le prophète, lève-toi et monte en croupe derrière moi; nous atteindrons ensemble à la Ville Sainte.--Hélas! soupire le misérable, j’ai les jambes malades, je n’ai plus même la force de me dresser; il faut que tu m’aides.» Alors, le prophète mit pied à terre et, saisissant l’infirme à bras-le-corps, il le plaça lui-même sur son coursier. Et voilà qu’aussitôt, le misérable frappe la bête, s’élance au galop et distance le prophète.--«Arrête, lui crie celui-ci... Au nom de Dieu, arrête! Je ne veux pas te reprendre mon cheval, je n’ai qu’un mot à te dire... Écoute! de grâce, écoute!» Et l’imposteur s’étant enfin arrêté, le prophète, d’aussi loin que sa voix pouvait porter dans le désert, lui cria: «Quand tu seras à La Mecque, ne raconte à personne ce qui m’est arrivé, car tu dégoûterais de la générosité!»--Ce conte, repris-je, n’a qu’un rapport lointain avec mon histoire, mais il contient un bel enseignement et qui me fait penser: il vaut mieux aussi que je ne raconte à personne ce qui m’est arrivé.
--Il est vrai, dit-elle, on est parfois puni pour avoir fait le bien.
Nous fûmes, un moment, silencieux. Notre voiture gravissait péniblement la rue Fontaine, éclairée, d’instant à autre, par les coups de lumière des réverbères; et, soudain, comme dans un enchantement, m’apparaissait ce fin profil de blonde, dont je craignais de trop m’approcher et qui me soulevait toute l’âme d’émotion, de désir éperdu et de reconnaissance.
--Oui, reprit-elle, vous avez dû beaucoup souffrir et je vous plains... Mais il est deux sortes de souffrances: celles qu’on voit et celles qu’on ne voit pas, qu’on n’avoue pas... Ce ne sont pas les moins cruelles!
Elle avait dit cela d’un accent si émouvant que j’en demeurai étonné. A quoi faisait-elle allusion? A quelle obsession secrète, cette phrase répondait-elle? Elle, si jeune, si jolie, pouvait-elle avoir tant souffert, nourrir et cacher un chagrin si profond?
Comme pour détourner ma pensée d’une inquiétude, elle me demanda mon nom; je le lui dis. Elle me donna le sien: Marie.
--Avez-vous de la famille? questionnai-je.
--Non, je vis seule et je suis libre.
--Et que faites-vous?
--Cela dépend des jours.
Je me tus, redoutant de paraître indiscret et de l’indisposer à mon égard, en insistant davantage. Aimer une femme et lui avouer sa passion--et je l’aimais déjà et lui en avais presque fait l’aveu--c’est accepter vis-à-vis d’elle un état moral d’infériorité, c’est se condamner à subir son prestige et son ascendant. Et je trouvais naturel qu’elle me cachât sa vie, je respectais le mystère qui flottait autour d’elle, le secret des larmes qu’elle avait répandues. A tout autre qu’à moi, certaines de ses paroles eussent semblé énigmatiques, mais quelle expérience des femmes et de l’amour pouvais-je avoir acquise dans l’implacable solitude où je m’étais consumé? Je ne cherchais pas, d’ailleurs, en ce moment, à exercer mon esprit d’observation, à m’expliquer cette aventure; j’étais grisé par l’espérance, ébloui par la perspective soudaine d’une félicité inattendue, que je tremblais de ne jamais atteindre.
Notre fiacre s’arrêta; nous étions arrivés.
--Me sera-t-il permis de vous revoir? demandai-je avec humilité.
--Mais oui, quand vous le désirerez, répondit-elle.
--Alors, demain.
--Je veux bien.
--Où?
--Chez vous, à cinq heures de l’après-midi.
J’avais saisi une de ses mains, pour y poser mes lèvres, mais elle la retira, en répétant: A demain!... Et elle disparut, me laissant seul dans la voiture.
Il me semblait que je n’étais plus dans cette vie... Je fus un moment sans oser bouger, dans la crainte de me réveiller, de faite s’évanouir une hallucination radieuse, de revenir à la réalité mauvaise... Mais non, je ne dormais pas, tout cela était vrai: cette femme jeune et belle, cette espérance d’amour, ce rayon d’en haut tombé tout à coup, miraculeusement, dans mon abîme!... Lentement, je reprenais possession de moi-même, et ses derniers mots: _A demain_, me soulevaient au fond de l’âme une félicité si grande que j’en défaillais presque... Mon fiacre roulait dans la nuit, secoué par l’irrégularité du pavé, précipitant la monotone trépidation des vitres, dont le vacarme continu noyait ma rêverie enchanteresse... Il devait être tard. Dans les rues désertes, agrandies par le vide, les maisons éteintes alignaient indéfiniment l’uniforme sévérité de leurs murailles nues.
J’arrêtai ma voiture sur le pont des Saints-Pères, désireux de continuer ma route à pied, pris d’un besoin de marcher, d’aspirer le grand air. Il ne pleuvait plus. La nuit était douce et sereine. Jamais son silence ne m’avait impressionné à ce point. Les ombres mêmes s’imprégnaient de tendresse et de mystère. Il me semblait que je m’acheminais vers la réalisation des grands songes; je sentais des choses extraordinaires, délicieusement étranges, en moi, en la paix de la nature, le murmure du vent. Le souffle du soir que j’aspirais avec volupté me coulait dans les veines une ivresse nouvelle, inéprouvée. Et tout prenait à mes yeux un autre aspect, le sommeil frémissant de Paris, l’incendie des lumières lointaines dont la réverbération traçait sur le courant du fleuve des traînées resplendissantes, comme des chevelures de comète, toute la vie nocturne de la grande ville reposant dans la splendeur d’une féerie mystérieuse et profonde.
Par instants, je doutais encore. Cette aventure était trop surprenante, trop incroyable, incompréhensible!... Comment, par quel miracle, dans quelle pensée, cette jolie femme s’était-elle penchée sur ma disgrâce? Elle, la jeunesse et l’amour, elle qui n’avait qu’à choisir, pouvait-elle vouloir associer sa beauté à ma difformité?... Non, tout se voyait, tout était possible, mais pas cela!
Pourtant, elle m’avait regardé, elle m’avait souri, elle m’avait presque permis l’espérance, et nous avions rendez-vous demain, chez moi! Quel sentiment la faisait agir? Quelle prodigieuse énigme était là?... Ah! je me hâtais peut-être trop d’être heureux! Il y avait des miracles qui ne s’accomplissaient pas.
J’avançais lentement, le long des quais, agité, plein de trouble, assailli de mille pensées contraires, voulant croire et ne le pouvant pas... Maintenant, certaines paroles qu’elle avait prononcées, certaines réflexions, certains silences auxquels je n’avais pas arrêté sur l’instant mon attention, me revenaient à la mémoire, bizarres, inexplicables... Je me rappelai aussi qu’elle avait pleuré. Pourquoi et sur qui? Sur moi, sur elle-même, sur ces souffrances invisibles, inavouées, peut-être inavouables, auxquelles elle avait fait allusion?...
Je ne savais d’elle encore que son prénom--et sa douceur languissante de blonde, où s’illuminaient parfois des yeux de fièvre et de passion, vite éteints comme par un découragement... Enfin, qu’était-elle? Une fille? Elle n’en avait ni les allures, ni les gestes, ni la voix, ni le langage.
Paris est peuplé d’irréguliers, hommes et femmes, dont la vie serait inconcevable ailleurs, qui n’appartiennent à aucun monde, aucune classe, aucune profession, des êtres privés de boussole sociale, des âmes désorientées que l’ennui, la lassitude, le désœuvrement, la névrose, une sorte de perversité sensuelle et morale, résultant de tout cela, poussent sans cesse à la recherche des sensations nouvelles, du frisson inconnu. Sans force, sans défense contre les impulsions du moment, les extravagances d’une imagination fantasque et déréglée, elles sont capables de toutes les excentricités, de toutes les folies, de toutes les aberrations... Était-elle une de ces irrégulières-là? Non, j’avais l’intuition qu’elle était autre chose. Quoi? Je ne le sus jamais.
Le lendemain, je l’attendis vainement... Je me rendis à son adresse, j’interrogeai la concierge, d’autres gens; je donnai son prénom, son signalement... Nul ne la connaissait, nul ne l’avait jamais vue. Je revins plusieurs fois, les jours suivants; je passai des après-midi et des journées entières dans le quartier, avec l’espoir de l’y rencontrer. Cet espoir fut toujours déçu.
Peut-être cela fut-il préférable! peut-être ai-je évité une déception plus grande; peut-être même eus-je le tort de réfléchir trop longtemps à cette étrange aventure et d’en découvrir l’explication la plus plausible. Mais si vous ne la devinez point, pourquoi la dirais-je? Moi-même, je l’ai chassée de mon esprit. J’ai voulu garder à cette femme une gratitude éternelle, j’ai voulu qu’elle demeurât, dans le souvenir de ma douloureuse jeunesse, l’apparition immaculée, l’idéal à peine entrevu, mais inoubliable, de la bonté toute pure, de la beauté unie à la miséricorde.
XVI
Jusqu’alors j’avais vécu dans la gêne, ne recevant que de faibles subsides de ma famille. L’on me faisait entendre qu’un garçon de mon âge devait commencer à savoir se _débrouiller_, à gagner sa vie, car je ne pouvais rester éternellement à charge aux miens. J’étais licencié en droit; les professions ne manquaient pas; je n’avais que l’embarras du choix; et mes parents, d’ailleurs, n’étaient pas de ceux qui contrarient la vocation de leurs enfants; ils avaient l’esprit large, mes parents! ils me laissaient libre, se bornant à me donner de bons conseils... Pourquoi, par exemple, n’essayais-je pas d’entrer, en qualité de clerc, dans une étude d’avoué ou de notaire?... Non, je n’essayais pas. Je n’avais pas une figure à me présenter quelque part... Je me suis souvent demandé ce que je serais devenu sans fortune. Quelle carrière m’eût été ouverte? La société, la bienfaisance publique n’avait pas prévu mon cas. Il y avait des hôpitaux pour les malades, des asiles pour les aliénés, des établissements pour les aveugles, des écoles pour les sourds-muets, des hospices pour les vieillards et les orphelins. Pour moi, il n’y avait rien; ma disgrâce n’était point cataloguée parmi les misères dont a cure la charité sociale. Pauvre, je n’aurais eu qu’à me rayer de l’humanité.
Brusquement, un événement changea mon existence. Mon père mourut, laissant une fortune bien supérieure à celle qu’on lui supposait.
Pendant des mois, je voyageai... J’aimais passer dans des villes où rien ne me rappelait le passé, ne ravivait mes blessures. Je me livrais à cette sensation douce que font éprouver les pays où l’on n’a pas encore souffert. Les choses me devenaient amies. Je me sentais libre, affranchi des servitudes que créent les lieux où l’on a longtemps vécu. Et tout, alors, m’apparaissait beau, humain et bon. Je sais bien, ce sont là des _idées_, et les hommes partout se valent. Du moins, ceux que nous ignorons ont sur les autres cet avantage qu’ils nous permettent l’illusion et de les parer de noblesses imaginaires.
Je me souviens surtout d’un séjour que je fis en Normandie, au printemps. J’avais découvert, à deux lieues de Rouen, un asile de fraîcheur, dans la sérénité de la belle campagne plantureuse et verdoyante. Il y avait là des bêtes, des fleurs, des arbres, une végétation splendide, un ciel clair, d’un bleu très haut, un épanouissement radieux de toute la nature, des coins d’ombre et de silence. Je me plaisais à contempler les canards et les cygnes et les bœufs graves qui ouvraient sur moi leurs grands yeux mystérieux et qui ne me voulaient point de mal. Mon amour des humbles et des simples s’étendait à ces bêtes; je les comprenais, je fraternisais avec elles. Mon rêve eût été de vivre là toujours, en cette société d’êtres silencieux, sans orgueil, sans envie, sans pensée mauvaise. Je me sentais avec eux des sentiments communs d’indulgence et d’humilité; comme eux, je n’aspirais qu’à vivre indépendant et paisible, qu’à jouir du soleil et des bienfaits du ciel. Leur âme était la mienne, une âme de tendresse, où passait parfois un peu de mélancolie. Et les arbres aussi, mes grands frères immobiles, parlaient à mon cœur; j’écoutais leur murmure où mille voix se mêlaient harmonieusement, qui semblaient venir de loin, apportées par la brise.
* * * * *
Dès le premier jour, j’avais aussi remarqué une jeune paysanne, rayonnante de vie, de santé et de lumière, qui, sagement, dans le somptueux décor de cette nature normande, tricotait devant sa porte. Sa chevelure d’or, répandue sur ses épaules, mettait un ton plus chaud dans le soleil blond qui flambait autour d’elle.
Elle était si belle, si tranquille, un tel parfum de grâce, de fraîcheur et de santé émanait de sa personne, elle respirait tant la volupté de vivre, que je ne me rassasiais pas de la contempler. Ce m’était un ravissement, une joie profonde; elle me complétait la splendeur du paysage; elle y ajoutait de la bonté et de l’harmonie.
Même, quelquefois, je me risquais à m’approcher... Pas farouche du tout, la belle paysanne! Ma présence ne l’intriguait pas même. Ses yeux noirs et grands ouverts ne daignaient point s’arrêter un instant sur moi, ils regardaient au loin, ils bravaient le soleil ardent sans cligner les paupières, ils semblaient avoir soif de lumière, et leur expression demeurait immuable, éternellement.
Je finissais par m’étonner de son immobilité patiente et sereine. Jamais je ne la voyais se promener. Elle restait là assise, tout le jour, à tricoter; et les poules, les bêtes de basse-cour picoraient à l’entour, venaient jusqu’à ses pieds quémander du son, qu’elle leur jetait, de temps à autre, par poignées. Parfois, sans abandonner son ouvrage, elle chantait, toujours la même chanson, monotone, infinie, comme les plaines normandes. C’était là, semblait-il, son unique distraction.
Le soir tombé, elle rentrait chez elle, d’un pas lent, presque hésitant, et bien que le crépuscule fût doux, la campagne fraîche et odorante, jamais ne lui venait la tentation de s’éloigner un peu dans les champs, ni même de faire le tour de sa maison, une chaumière qui s’élevait un peu en deçà du chemin.
Son père cultivait une terre assez éloignée de là. Il sortait, le matin, dès l’aube, et ne revenait qu’à la nuit. Il ne paraissait pas qu’elle eût d’autre famille.
Elle m’attirait. Elle semblait heureuse comme l’on respire. J’enviais son égalité d’âme, sa placidité; j’étais auprès d’elle comme le fleuve agité et changeant, tantôt gris, tantôt bleu, quelquefois transparent, plus souvent trouble, qui passe à côté d’une nappe d’eau immuablement claire et limpide.
Elle n’ignorait pas qu’elle était belle; les jeunes hommes du pays devaient le lui avoir dit, bien des fois... Moi, je n’osais.
Pourtant, je ne l’effrayais pas. Même, il m’arrivait de rôder autour d’elle--un peu à distance--sans qu’elle parût s’en offenser ou s’en émouvoir... Après tout, pourquoi ne pas tenter? Je n’avais d’autre intention que de faire sa connaissance, d’autre désir que d’entendre une voix humaine. Il y avait si longtemps que je n’avais parlé à personne!... Et que risquais-je? Une rebuffade? J’en avais tant subi!
Je me décidai à l’aborder, et, simplement, je lui souhaitai le bonjour. Elle eut vers moi un léger mouvement de tête, puis, doucement, murmura:
--Qui me parle?... Qui êtes-vous?
Je répondis:
--Votre voisin... J’habite là, en face de chez vous, depuis huit jours... et vous devez bien me connaître de vue.
--Je n’y vois pas.
--Vous êtes myope?
--Je suis aveugle.
Je restai interdit... Je ne m’en étais pas douté, qu’elle fût aveugle, tant elle avait les yeux grands ouverts, tant elle semblait heureuse, la face illuminée d’un sourire, comme par le reflet d’une aurore intérieure.
Je demandai:
--Il y a longtemps?
--Oui, monsieur, depuis l’âge de dix ans. Maintenant, j’en ai vingt... Mais, vous voyez, je ne suis pas malheureuse. Il faut bien se faire une raison... Seulement...
--Seulement?
--Je suis un peu trop seule, je n’ai pas de compagnie. Mon père travaille aux champs, toute la journée, et je n’ai plus que lui... L’année dernière encore, j’avais ma mère; elle est morte. Et, maintenant, il n’y a plus qu’une voisine, une amie, qui, de temps en temps, quand elle peut, vient causer avec moi... C’est que le village est loin d’ici, à plus d’un kilomètre. Nous connaissons bien du monde, mais les gens n’aiment pas se déranger.
Elle continuait à tricoter, mais je sentais qu’elle prenait plaisir à parler.
--Alors, dis-je, je suis content de m’être présenté, et, si vous le permettez, nous pourrons causer souvent ensemble, car, moi aussi, je suis seul, et je n’ai rien à faire qu’à me reposer.
--Monsieur n’est pas d’ici?
--Non, et je ne suis venu dans votre beau pays que pour un mois ou deux.
--Oui, dit-elle, j’avais bien deviné, à l’accent de monsieur, qu’il était étranger... Il vient de Paris, peut-être?
--Oui, mais après avoir fait à peu près le tour de France.
--Ça doit être beau, Paris!
--C’est la grande ville, avec son bruit, son tumulte, sa fièvre... On s’en fatigue. J’aimerais mieux vivre à la campagne, comme vous... Mais vous?...
--Moi, je n’ai jamais connu la ville, même pas Rouen, quand j’étais petite et que j’y voyais encore. Je n’ai jamais bougé d’ici, où je suis née. Mais je ne me plains pas, j’ai le caractère gai, je me distrais à écouter des bruits autour de moi, et j’aime mes bêtes, mes poules, mes canards, qui me connaissent bien et qui viennent à moi. Cela me fait une occupation... Puis, que ferais-je, maintenant, ailleurs? Quand on est aveugle, on est aussi bien partout.
--Je ne vous vois jamais vous promener, dis-je. La promenade vous serait aussi une distraction.
--C’est que je n’ai personne, en ce moment, pour me conduire, répondit-elle. Mon père, comme je vous le disais, est retenu aux champs par son travail, du matin au soir, en cette saison. Notre chien garde la maison.
--Vous craignez les voleurs, dans le jour?
--Oh! chez nous, il n’y a pas grand’chose à prendre. Tout de même, des fois, on pourrait nous voler des poules. Et notre chien est là, qui tient en respect les maraudeurs... Alors, n’ayant personne pour me conduire, il faut bien que je reste. Toute seule, je ne pourrais pas aller bien loin... Une fois, je m’étais perdue.
--Eh bien, dis-je, si vous le voulez, si vous n’avez pas peur de moi, je serai votre guide, et nous nous promènerons ensemble. Cela vous fera du bien de marcher un peu. Vous êtes trop jeune pour rester toujours immobile sur une chaise. A votre âge, on a besoin de mouvement.
--C’est vrai, mais je ne voudrais pas déranger monsieur. Ce n’est pas agréable de conduire une aveugle.
--Je vous affirme que cela me fera plaisir... C’est moi qui vous en prie.
--Monsieur, c’est trop de bonté.
--Non, ce n’est que de la justice. N’est-il pas juste que ceux qui voient aient des yeux pour ceux qui ne voient pas, et que ceux qui ont trop donnent à ceux qui n’ont pas assez? Il faut bien s’entr’aider, puisqu’on est tous frères et sœurs par la souffrance... N’est-ce pas votre avis?
--Oui, mais ils ne sont pas beaucoup, qui pensent comme vous.
--Parce qu’ils ne savent pas, parce qu’ils ne comprennent pas.
--Et puis, reprit-elle, j’aurais peur aussi d’ennuyer monsieur. Je suis une pauvre fille, je n’ai pas d’instruction, je ne sais pas causer.
--Aussi suis-je sûr que nous nous entendrons très bien. L’instruction--vous ne le savez pas, vous--ne sert quelquefois qu’à diviser les hommes, tandis que le sentiment les unit. On se comprend toujours, quand on a le cœur bon et qu’on a connu la misère de vivre... Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent alors. Moi, je crois que nous aurons beaucoup de choses à nous dire.
Elle tourna vers moi ses yeux sans regard, et ses prunelles fixes parurent s’agrandir comme dans un effort pour percevoir la lumière. Nous fûmes, un moment, silencieux. Le jour commençait à baisser... Il y avait déjà entre nous quelque chose de très doux.
--Oh! bien sûr, dit-elle enfin, ce n’est pas que je me défie de vous. Moi, je connais les gens à leur voix, et, à vous entendre, je sens qu’on peut avoir confiance en votre parole... Seulement, il faudra d’abord que vous voyiez mon père... Tenez, je l’entends qui siffle... Oui, c’est lui. Il rentre aujourd’hui plus tôt que d’habitude.
Le paysan s’avançait d’une allure lente, sous le poids de ses outils. C’était un mince vieillard, courbé par le rude labeur de la terre, qui fait vivre les hommes, mais qui nourrit à peine celui qui y fixe la chaîne de son existence. Et à force de la contempler, cette terre, à force de s’y pencher, son visage, labouré comme elle, en avait pris la couleur terreuse et la dureté. Je craignais qu’il ne me repoussât brutalement. Mais, dès qu’il m’eût aperçu, il vint à moi et me tendit la main.
--Bonsoir, mon voisin, dit-il... Oh! je vous connais bien, je vous ai vu plusieurs fois, depuis que vous êtes dans le pays... Alors, vous causiez avec ma fille?
--Oui, nous causions, répondis-je.
--Ah! c’est un grand malheur qu’elle ait perdu les yeux, pour elle comme pour moi, car je me fais vieux, je vais sur mes soixante-quinze ans... J’ai eu d’autres enfants, il ne me restait plus qu’elle, et voilà!... Non, ce n’est pas juste!
--Non, ce n’est pas juste, répétai-je sans trouver, sur le moment, autre chose à dire, si touché par cet accueil que j’en étais interloqué.
--Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? proposa le vieillard.
J’acceptai, et, quand nous eûmes trinqué et vidé nos verres, j’offris à mon tour un cigare.
--Merci, dit-il, je fume la pipe.
Et il bourra sa pipe.
--Heureusement, repris-je, vous vous portez bien; on ne vous donnerait pas votre âge.
--Vous trouvez?... Ah! pourtant, il y a des jours, comme aujourd’hui, où je me sens à bout, et il me semble que je ne pourrai plus continuer. Le travail de la terre est trop dur, à mon âge... Et encore ce n’est pas de la terre qu’il faut se plaindre: la terre est bonne, il n’y en a pas de meilleure, ces deux dernières années, les récoltes ont été magnifiques. Avec une terre comme ça, où le blé pousse tout seul et qui donne tout ce qu’on lui demande, il devrait y avoir du bonheur pour tout le monde... Et c’est tout juste si l’on vit, en se tuant à la peine. Pour que les inutiles aient du bien-être, faut que les travailleurs soient misérables! Le monde est comme ça, et ça n’est pas près de changer.
Puis, carrément, franchement:
--Et vous, qu’est-ce que vous avez? Vous vous êtes brûlé?
--Oui, quand j’étais enfant.
--Vous avez dû vous faire bien du chagrin, dit-il d’un accent profond.
Nous causâmes longuement. Il me dit son nom: François Jamin, me conta son histoire, la mort de sa femme, ses deux fils rengagés, l’un en Afrique, l’autre au Tonkin, d’autres choses encore, vagues, qui remontaient de son passé, se noyaient dans une confusion de crépuscule, flottaient là-bas parmi les brumes, tandis qu’au loin, dans la campagne engourdie, s’élevaient, par instants, des meuglements inquiets.
--Et toi, Blanche, tu ne dis rien?
L’aveugle parut sortir d’un songe.
--Je vous écoute, dit-elle.
--Que racontais-tu tout à l’heure à notre voisin? questionna le paysan.
Ce fut moi qui répondis:
--Je proposais à votre fille, puisqu’elle n’a personne pour la conduire et que je n’ai pas d’occupation, de nous promener ensemble, quand ça lui ferait plaisir... Seulement, je comprends, c’est une question de confiance, une chose délicate, qu’on n’accorderait pas à tout le monde, et nous voulions d’abord vous prévenir, avoir votre consentement.