Part 1
RABINDRANATH TAGORE
LA FUGITIVE
TRADUCTION DE RENÉE DE BRIMONT
ÉDITION ORIGINALE
PARIS ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE. 1922
IL A ÉTÉ TIRÉ APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX HORS-COMMERCE, MARQUÉS DE A A J, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE, COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1922.
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Les poèmes qu’on va lire furent primitivement écrits en _bengali_. L’auteur les a lui-même traduits en anglais, la seule langue européenne qu’il connût, et c’est lors de son récent séjour à Paris qu’il voulut bien me confier la traduction française.
Quelles images, quelles expressions rendraient la noblesse de cette figure de prophète, l’atmosphère à la fois mystérieuse et sereine dont elle est baignée? D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait plutôt qu’il ne chantait, sur des rythmes composés par lui, ses poèmes hindous métrés et rimés comme la prosodie occidentale...
Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre qui ne figurent pas dans le recueil paru en Angleterre. De mon côté, pour des raisons de dilection, je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais: en sorte que les lecteurs de celui-ci relisant en français _La Fugitive_, y verront des dissemblances même quant au fond.
Pour la forme, je me suis moins attachée à rendre le mot à mot précis qu’à retrouver la fraîcheur de sentiment, la balsamique senteur d’Asie un moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil des strophes dont je ne saisissais que l’expressive mélodie.
Si le traducteur ne se sert point des mots qui cheminent pas à pas c’est que l’idée, à ce moment, est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit la pensée comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne avec d’autant plus d’amour et de piété qu’elle est libre, j’ai cru pouvoir préférer la dernière.
L’ÉCHO DES HARMONIES
I
Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive dont l’immatérielle présence laisse derrière elle un sillage lumineux!
Votre cœur est-il perdu pour l’Amant qui vous appelle à travers d’infinies solitudes? Est-ce la rapidité de votre fuite qui répand ainsi sur vos épaules le désordre orageux de vos tresses?
Vos pieds, en baisant la poussière de ce monde, y laissent une empreinte de douceur; vous arrachez du fond des abîmes de la mort toute vie et tout épanouissement, et si quelque lassitude vous arrêtait soudain, l’univers cesserait d’exister.
Le rythme de ces pas invisibles m’émeut!... Le psaume des flots écoulés vibre en moi! Vous m’entraînez de monde en monde, d’apparence en apparence, et j’apprends des joies, des douleurs et des chants.
La marée est haute; le vent souffle; la barque danse comme le désir même de mon âme...
J’abandonnerai sur la rive mon trésor et je voyagerai par des nuits insondables jusqu’aux immortelles clartés!
II
La finissante journée s’embuait. Une première étoile parut, indécise, aux confins des mornes solitudes du ciel.
Je me retournai pour contempler derrière moi la route tracée, songeant comme le long des jours elle n’avait servi que pour un voyage unique et pour n’être plus jamais parcourue de nouveau.
L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle donc ainsi, muette, dans cette traînée de sable? Va-t-elle de la colline matinale jusqu’à l’insondable nuit?
Assis à l’écart je songe encore. La route parcourue est peut-être semblable à une harpe; peut-être attend-elle pour chanter ce qui fut, les doigts divins du Maître et l’ombre plus dense du crépuscule.
III
D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée? Laisse mon cœur toucher le tien et que sous mes baisers s’efface ta douleur muette.
Des mystères de la nuit nous est venue cette heure, afin que l’amour s’y crée un monde nouveau entre les portes closes, à la lueur de cette lampe unique.
Nous n’avons pour toute mélodie qu’un roseau sur lequel nos lèvres se poseront tour à tour; pour couronne nous n’avons qu’une guirlande dont je parerai mon front après en avoir paré le tien.
Arrachant de ma poitrine ce voile, je préparerai sur le sol notre couche; l’unisson des caresses et un sommeil de délices empliront notre univers étroit et sans bornes.
IV
J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, parce que mon corps voudrait chanter.
Ce n’est pas assez de m’être à jamais donnée; du fond de mon amour il me faut créer de nouveaux dons chaque matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle robe?
Pareille au ciel vespéral mon âme se colore d’une allégresse infinie, voilà pourquoi je changerai mes voiles afin qu’ils soient tantôt du vert de la jeune herbe fraîche, tantôt nuancés comme un champ de riz en hiver.
Aujourd’hui ma robe ressemble à l’azur pluvieux. Elle prête à mes membres la teinte de l’illimité, le reflet des collines d’outre-mer. Elle porte dans ses plis la joie des nuages d’été qui voyagent à travers le ciel.
V
A toi je me suis entièrement donnée. Je n’ai conservé qu’un simple voile de réserve.
Il est si mince que tu souris en secret et que j’en ressens un peu de honte.
Les souffles printaniers le déplacent; le trouble même de mon cœur en remue les plis comme une vague remue son écume.
Ne me blâme pas, mon amour, de m’être cachée sous les brumes de ce voile.
Ma réserve n’est pas une feinte, c’est la tige frêle qui porte la fleur de ma dévotion pour devant toi s’incliner avec des grâces réticentes.
VI
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur; abandonne-le dans l’obscurité. Qu’est-ce donc, si ses perfections ne viennent que de son corps, ses charmes de son seul visage? Laisse-moi m’enivrer du simple éclat de ses yeux!
Je ne veux pas savoir si c’est une maille illusoire dont ses bras m’ont enlacé, car la maille elle-même est exquise et rare. Et du désenchantement ne peut-on sourire pour l’oublier?
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur. Demeure satisfait si la musique est sincère malgré que les mots soient mensongers.
Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient comme un nymphéa sur une moiroitante et décevante surface, et quelle que soit la chose qui dort au fond de l’eau!
VII
Dans une heure d’inconscience je suis venu. Mais toi, lève les yeux et laisse-moi deviner si des fantômes s’y attardent encore, semblables à ces nuées qui musent au zénith. Et puisque je suis là, tolère ma présence.
Les roses du jardin boutonnent déjà; elles ignorent que nous négligerons de les cueillir lorsqu’elles seront fleuries... L’étoile du matin palpite; une lueur se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta fenêtre, comme en des jours passés.
Mais que ces jours soient passés je l’oublie durant une heure.
J’oublie si jamais tu m’as humilié en te détournant lorsque je t’ouvrais mon âme. Il ne me souvient que des mots arrêtés sur tes lèvres tremblantes, et d’avoir vu dans ton regard glisser les ombres de la passion.
J’oublie que tu as oublié! me voici.
VIII
O que je sois pourvu d’un secret--tel dans un nuage d’été la pluie non répandue--un secret enveloppé de silence avec lequel je pourrais flâner!
O que j’aie quelqu’un à qui murmurer des paroles d’amour, là-bas où les ondes paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés!
Cette heure semble attendre un avènement, et vous me demandez la cause de mes larmes. Je ne puis vous la dire--c’est le secret qui ne m’est pas encore révélé.
IX
Il me souvient du jour.
La lourde pluie fait trêve un instant, puis tombe à nouveau, serrée et capricieuse et comme violentée par de brusques haleines.
J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle les cordes jusqu’à ce que la musique inconsciente ait épousé de cette tempête les cadences folles.
Elle a quitté son ouvrage; elle s’est arrêtée à ma porte; elle repart d’un pas mal assuré. Elle est revenue, et contre le mur appuyée elle attend; enfin, lentement elle est entrée et s’est assise.
Tête basse elle coud sans parler; mais bientôt elle laisse là son aiguille et regarde par la fenêtre, à travers la ligne brouillée des arbres.
Cela seulement: une heure de crépuscule pluvieux; de l’ombre; un chant... Du silence.
X
Mes chants sont des abeilles qui suivent ton sillage embaumé; autour de tes grâces craintives elles bourdonnent et sont avides d’un butin secret.
Quand la fleur du matin s’incline accablée, quand les torpeurs de midi descendent sur la forêt muette, mes chants reviennent avec des ailes plus languides--des ailes poudrées d’or!
XI
Que faisiez-vous de vos chansons, mon oiseau, lorsque vous vous blotissiez dans ce nid tiède? N’y trouviez-vous pas une joie complète? Quelle nostalgie vous fait donc exhaler votre âme dans l’infini du ciel?
--Mon bonheur restait sans voix dans les tiédeurs du nid; dans l’infini du ciel j’ai découvert que je savais chanter.
XII
Parce que l’air s’attendrit du parfum des _Bakulas_, et que les rayons de la lune s’épandent sur les branches comme s’ils tombaient d’une coupe renversée par des dieux ivres, vous cherchez en vain quelque prétexte pour rappeler celui qui partit les yeux noyés de larmes.
Cette nuit-là aussi prodiguait ses fleurs; les ombres restaient immobiles sur le gazon, les rayons de la lune semblaient attendre qu’un mot de douceur sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez pas parlé, et avec l’aube il est parti. A présent c’est en vain que vous cherchez un prétexte pour le rappeler...
La lune d’Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle, mais parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tue, l’instant plein de trésors qu’elle vous offrait demeure à jamais perdu. Et maintenant vous cherchez en vain un prétexte pour rappeler celui qui vous a quittée, les yeux noyés de larmes!
XIII
Des amants s’approchent de vous, ma Reine; ils déposent orgueilleusement leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, à moi, n’est composé que de chimères.
La tristesse s’est glissée au cœur de mon univers; ma meilleure part s’est assombrie.
Alors que les heureux se rient de ma misère je vous demande de pleurer sur elle et de la rendre ainsi précieuse.
Je vous apporte un instrument sans voix; j’en ai forcé les cordes pour atteindre une note suprême, et les cordes se sont brisées.
Alors que des maîtres narguent ces cordes brisées je vous demande de prendre dans vos mains ma lyre et d’emplir le silence avec votre chant.
XIV
Vous m’avez magnifié selon votre amour, moi qui suis un homme au milieu des autres, plongé dans le courant vulgaire, balloté par la changeante faveur du monde.
Vous m’avez fait place là où les poètes vont déposer leurs offrandes, là où des amants aux noms illustres se saluent à travers les âges.
Des indifférents me croisent au marché; ils ignorent que mon corps est devenu précieux sous vos caresses; ils ne savent pas qu’en moi je porte votre baiser comme le soleil porte en lui ce sceau divin qui l’embrasa d’une flamme inextinguible!
XV
Cette nuit j’ai composé une chanson, mais vous n’étiez pas là.
J’ai trouvé les mots que j’avais en vain cherchés tout le jour. Oui, du sein de la paix nocturne ils se sont rythmés en musique, tandis que les étoiles, une à une s’allumaient. Mais vous n’étiez pas là.
Je voulais, ce matin, vous chanter ma chanson; mais si je n’en ai pas oublié la musique les mots rebelles m’échappent, à présent que vous êtes là!
XVI
J’ai désiré tracer les mots de l’amour dans leur propre couleur; mais comme ils se cachent au fond de mon être et comme nos larmes sont pâles!
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans couleur?
J’ai désiré dire les mots de l’amour dans leur propre musique, mais cette musique ne résonne que dans mon cœur et mes yeux sont chargés de silence.
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans musique?
XVII
Posez là votre lyre, mon amour; laissez à vos bras la liberté de m’enlacer.
Que mon cœur au toucher de vos doigts atteigne les extrêmes bords du sentiment.
Ne penchez pas la tête, ne la détournez pas; mais offrez-moi votre baiser comme l’arôme longtemps contenu dans un calice.
N’étouffez pas cette minute avec de vaines paroles, mais qu’une grande vague silencieuse nous entraîne vers des délices sans limites.
XVIII
Cette nostalgie des jeux de l’Amour, mon amour, n’est pas seulement mienne mais vôtre.
Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent parce que mon amour les inspire.
Votre désir s’impatiente aussi vivement que mon désir!
XIX
Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité du ciel je t’interroge, bel oiseau libre! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde? Le soleil ne viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage?
Va donc, toi! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées; cherche l’illusion qui me manque... Chante! Chante pour moi la lumière éternelle!
XX
Je crois t’avoir aperçue en songe avant de te connaître; telles sont les presciences d’Avril avant les plénitudes du printemps.
La vision que j’eus de toi n’est-elle pas venue alors que toutes choses s’imprégnaient du parfum des _Sals_ en fleurs, quand le scintillement vespéral de la rivière ajoutait comme une frange à la blondeur des sables, quand les rumeurs des jours d’été s’entremêlaient vaguement?
Oui, moqueuse et fuyante la vision que j’eus de ton visage en des heures évadées!
XXI
Je suis pour toi comme la nuit. Je ne puis te donner que la paix et le silence cachés dans l’ombre.
Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les yeux, je te laisserai au bourdonnement des abeilles et au chant des oiseaux.
Mon offrande ne sera qu’une larme versée sur ta jeunesse; tes sourires en en sortiront plus frais; elle saura voiler la cruelle jubilation du jour.
XXII
Nous sommes venus ici tous les deux, amie, et voilà qu’à ce carrefour je m’arrête pour te dire adieu.
La route s’ouvre large et droite devant toi; mon but, à moi, ne peut être atteint que par d’inconnus chemins de traverse.
Je suivrai le vent et les nuées; je suivrai les étoiles jusqu’au faîte de la colline où l’on voit poindre l’aube; je suivrai les amants qui tressent avec leurs paroles nombreuses une même guirlande.
XXIII
Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci pour visiter mon jardin, alors que la pluie a passé sur mes roses et que sur les gazons s’éparpillent des feuilles arrachées.
Je ne sais ce qui vous amena malgré le dépouillement des haies et les rigoles qui sillonnent mes allées... Dissipée, la prodigue richesse du printemps! Évanouis, les chants et les parfums d’hier!
Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi découvrir encore pour vous, et bien que votre jupe n’en puisse être remplie, des fleurs oubliées. Le temps presse, car les nuages s’amoncellent, et voilà de nouveau l’orage.
XXIV
Jadis, chaque matin, quand la rosée luisait dans l’herbe, vous veniez balancer mon hamac. Mais, glissant des sourires aux larmes, je ne vous reconnaissais pas.
Durant les somptueux midis d’Avril vous me parliez, je crois, de vous suivre. Mais je cherchais votre visage, et voici qu’entre nous passaient des processions fleuries, et des hommes et des femmes jetant leurs chansons aux souffles du sud.
Sur la route je vous ai croisé sans vous reconnaître. Et puis, certains jours plein du vague parfum des lauriers roses, plein du vent qui s’obstinait parmi les gémissantes palmes, je vous ai longuement considéré. Et je ne savais pas si vous m’aviez jamais été inconnu.
XXV
Des paroles vagues m’obsèdent, mais je laisserai le silence et la nuit s’exprimer lentement en musique.
Ma vie est aujourd’hui comme un cloître où l’on fait pénitence et où le printemps hésite à remuer et à murmurer.
Il n’est pas l’heure pour vous, mon amour, de franchir le pas de ma porte. A la seule crainte d’entendre le cliquetis de vos bracelets s’émeuvent les échos du jardin...
Les roses, pour embaumer, doivent patienter encore; ne donnez pas aux corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir avant le temps!
XXVI
Je suis heureux que votre regard de pitié ne s’attarde pas sur moi.
L’enchantement de la nuit et mes paroles d’adieu qui résonnaient avec l’accent du désespoir ont seuls amené des pleurs au bord de mes paupières. Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira et il n’y aura plus de loisir pour les larmes.
Qui donc prétend que l’oubli est impossible?
La mort pitoyable ronge les moëlles de la vie pour mettre un terme à ses folles entreprises; l’orageuse mer calmée retourne à son berceau; les feux de la forêt s’assoupissent sur leur couche de cendres. Vous et moi nous nous quittons, et la distance qui nous sépare disparaîtra bientôt sous les herbes sauvages et sous les fleurs épanouies.
XXVII
Notre destin voyage sur une mer non traversée dont les vagues se poursuivent dans un jeu de cache-cache incessant.
C’est l’inquiète mer du changement; elle perd et perd encore ses troupeaux, et bat des mains contre le ciel immuable.
Au centre de cette mer éperdue, entre l’aube et la nuit, Amour, vous êtes l’île verdoyante où le soleil baise l’ombre vaporeuse, où les oiseaux sont les amants chanteurs du silence.
XXVIII
Le murmure magique du printemps, entrebaillant une porte secrète, découvre la Princesse de beauté qui fit en moi sa demeure. Toujours elle fut là, blottie au fond d’un berceau d’illusions, et le rythme de mon cœur l’endormait. Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, les parfums errants des jardins enchantés l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle contemple avec surprise, reflétée dans un miroir poli, la marque nuptiale peinte sur son front en des temps oubliés.
J’entends les échos d’une ballade dont je ne sais si elle dit faux ou vrai, mais dont je sais qu’elle est étrange; mes pensées se sont enfuies vers le pays des choses qui n’arrivent pas mais qui sont; dans l’île aromatique qui repose au-delà des océans, des femmes tordent au soleil leurs cheveux humides, ou s’étendent sous les branches remuées des bois de santal... Et je courtise celles que je n’ai jamais vues et que jamais je ne connaîtrai.
XXIX
Je suis la barque; vous êtes la mer et aussi le nautonier.
Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je?
Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous?
XXX
J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses différents paysages.
C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.
Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du Rêve!
Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur ses cheveux épars, je m’enfuis.
... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.
Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps elle demeure incertaine.
Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de perles?
Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux défaits brille toujours une chaîne de perles...
MADÂNA
Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine!
Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant vous les bourgeons acérés du _Champâ_ pour en façonner des javelots.
Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque, soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses, dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts, des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois et voilé.
L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à recevoir le vin de votre Paradis!
* * * * *
Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent; le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la terre!