La Franc-Maçonnerie en France

Part 2

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Cette simplification de l’éthique déplut à beaucoup de maçons. M. Scarchefigue, «orateur» des _Amis de l’Ordre_, composa contre Massol une réponse qu’il concluait en ces termes: «Dieu existe, toute morale qui ne découle pas de ce grand principe est une morale sans moralité[13]»; et Charles Fauvety, fondateur de la _Revue philosophique et religieuse_, fit condamner la philosophie de Massol par la majorité du Conseil de l’Ordre et par le Grand Convent de 1865. Mais l’obstiné novateur ne se découragea point; peu à peu, suivant les expressions de M. Amiable, «il donna, ou plutôt il rendit à la franc-maçonnerie son orientation véritable en faisant nettement ressortir son caractère dominant[14]»; il chercha des disciples, et il les trouva; il devint pour M. Henri Brisson, alors tout jeune, un vieil ami personnel[15], et finalement il obtint, à force d’efforts, que l’éviction de Dieu fût à l’ordre du jour des loges. Fallait-il, oui ou non, supprimer le paragraphe de la constitution maçonnique qui affirmait Dieu et l’immortalité de l’âme? Ainsi se posait la question. La solution cessa d’être douteuse, en 1875, du jour où la loge parisienne _la Clémente Amitié_, ayant admis MM. Littré et Ferry aux honneurs de l’initiation, applaudit vigoureusement et fit reproduire par la presse profane une leçon de philosophie positive que professa devant elle M. Littré, et à laquelle M. Ferry fit adhésion[16]. «Ce grand acte, écrivait Edmond About dans _le XIXe Siècle_, remue profondément Paris, Versailles et la province[17].» Le convent de 1876 prépara sans plus tarder, et le convent de 1877 vota solennellement la disparition de Dieu: c’est M. Desmons, ancien pasteur de l’Église évangélique, aujourd’hui sénateur du Gard, qui sut emporter cette grave décision[18]. L’on affecta d’expliquer, d’ailleurs, que la maçonnerie n’entendait point détrôner Dieu, mais permettre aux athées l’accès des loges et garantir, ainsi, une absolue liberté de conscience. Les loges de l’étranger, surtout celles d’Angleterre, ne laissèrent point d’être offusquées; elles exigèrent, parfois, des maçons français qui se présentaient à elles, «une sorte de billet de confession» déiste; et le convent de 1878, à titre de riposte, autorisa le Grand Orient à constituer des ateliers dans les pays étrangers où la «puissance maçonnique régulière» ne serait point «en relations fraternelles avec lui[19]». Lorsqu’on tint à Paris, en 1889, le _Congrès maçonnique international du Centenaire_, M. Desmons sentit la nécessité de rassurer ses hôtes du dehors en affirmant avec insistance qu’«il n’est point exact que notre maçonnerie ait répudié le déisme et l’ait remplacé officiellement par une doctrine nouvelle[20]».

[13] Réponse au rapport sur la morale du F∴ Massol par le F∴ Scarchefigue, p. 29. Paris, impr. Wittersheim, 1864.

[14] _B. G. O._, août-septembre 1894, p. 145, et, en général, p. 136-146.

[15] _C. R. G. O._, 16 janv.-28 févr. 1898, p. 75.

[16] _Initiation des FF. Émile Littré, Jules Ferry, H. Chavée_ (Bibliothèque franc-maçonnique). Paris, au Grand-Orient, 1865.

[17] _Le XIXe Siècle_, 11 juillet 1878.

[18] Voir _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 467, le compte rendu du banquet Desmons.

[19] _B. G. O._, oct. 1878, p. 350-360.

[20] _Congrès maçon.∴ international du Centenaire_; _Compte rendu_, p. 95-97 et 104-107. Paris, au Grand-Orient, 1889.

Mais la lecture des publications maçonniques postérieures à 1877 eût sans doute paru moins rassurante aux maçons exotiques. Ils eussent vu M. Fleury, plus tard membre du Conseil de l’Ordre, professant en 1879 à la loge _les Philanthropes réunis_, balayer, d’un geste implacable, «l’inconnu, le mystérieux, la divinité, avec son cortège de jouissances et de châtiments célestes[21]». Ils eussent lu, dans le _Bulletin maçonnique_ de mars 1882, un chaleureux éloge du livre de M. Gaston: _Dieu, voilà l’ennemi!_[22] N’est-ce pas l’«orateur» même du convent de 1885, M. Fernand Faure, alors député de la Gironde et maintenant directeur général de l’enregistrement, qui réclamait l’élimination des idées métaphysiques[23], «véritable infirmité dans l’esprit de l’homme». Et n’est-ce pas l’«orateur» même du convent de 1886, M. le pasteur Dide, qui disait: «Nous sommes positivistes... Il ne faut pas se préoccuper des causes premières... Nous voulons instituer le culte des réalités[24].» Le déisme, du reste, ne trouva point de défenseurs dans les convents de 1893, 1894, 1896, où l’on discuta l’inscription des devoirs envers Dieu dans les programmes scolaires[25]; et l’épuration de ces programmes fut formellement demandée par le convent de 1896, avec l’approbation fort autorisée de M. Cuir, membre du Conseil supérieur de l’instruction publique et Vénérable d’une loge de Lille[26]. Le culte d’une morale indépendante, exclusive de toute métaphysique, est aujourd’hui si strictement observé par la maçonnerie française qu’elle le veut imposer à l’Université de France: «Nos Frères, écrit la _Revue maçonnique_, doivent créer un mouvement contre l’enseignement déiste et antilaïque qui existe, et réclamer énergiquement l’instruction laïque avec un idéal substitué enfin à l’idéal mystique[27].» Et je ne sais si l’on trouverait cette instruction et si l’on pourrait entrevoir cet idéal dans les 2.400 vers du poème _la Voie du philosophe_[28], qu’offrait naguère au Grand Orient M. Leconte, ancien député de l’Indre,--le même qui parlait, à la tribune, de «Monsieur le Pape»: mais certainement on en peut rencontrer l’esquisse dans le _Mémoire sur l’éducation maçonnique_, présenté par M. Jules Thomas à la loge _Bélisaire_, d’Alger[29], et dans les _Principes de philosophie morale_[30], également publiés par ce zélé professeur.

[21] Fleury, _Instruction laïque, gratuite et obligatoire, éducation religieuse, éducation laïque et nationale_, p. 60, Impr. Nouvelle, Paris, 1879.

[22] _Bulletin maçonnique_, mars 1882, p. 379.

[23] _B. G. O._, nov.-déc. 1885, p. 706.

[24] _B. G. O._, sept. 1886, p. 521.

[25] _B. G. O._, août-sept. 1893, p. 546; août-sept. 1894, p. 208-211;--_C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 203-205.

[26] _C. R. G. O._, 21-26 sept. 1896, p. 197; cf. _B. G. O._ août-sept. 1894, p. 210.

[27] _Revue maçonnique_, 1897, p. 91.

[28] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 277.

[29] Alger, impr. Baldachino, 1890.

[30] Paris, Alcan, 1889.

Au demeurant, nous avons mieux encore. Que M. Hubbard, ancien député de Seine-et-Oise, professe une doctrine, c’est affaire à lui, et personne n’a le droit, ni peut-être le désir, de s’en enquérir. Mais, en 1897, il était l’«orateur» du Grand Convent: on lui avait, suivant ses propres termes, confié «l’inestimable pouvoir d’être, pendant ces jours de vie maçonnique intense qui forment la durée du convent, la voix et le verbe de tous les Frères[31]». Il profita de ses augustes fonctions pour exposer la doctrine maçonnique au milieu d’applaudissements unanimes.

[31] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 285.

Oui, mes Frères, proclama M. Hubbard, il y a une doctrine maçonnique, une et simple comme tout ce qui est beau et grand. Elle n’est pas un système; elle n’est pas la conception passagère d’un seul esprit. Elle est le fruit commun du travail intellectuel et moral de nos loges... Nos loges sont les cellules vivantes de la démocratie unie; elles élaborent lentement, mais sûrement, la conscience collective de la nation. Elles substituent à l’aveugle foi dans une révélation prophétique, s’imposant par la terreur ou l’imposture aux masses, la définition méthodique et assurée des devoirs et des droits de l’homme... Toutes les religions, mes Frères, ont proposé à chaque homme de s’occuper surtout de lui-même, d’assurer son salut en vue de la mort; elles sont des religions de mort. Votre doctrine est une doctrine de vie, de vie intense, perfectible, toujours ascendante, préoccupée du perfectionnement commun de l’humanité, avec un stoïque dédain de l’avenir personnel. Ce qui vous enthousiasme, c’est le flambeau toujours plus éclatant de l’humanité vivante, et non la destinée, problématique jusqu’à l’invraisemblable, de l’individu disparu... Notre doctrine agit et combat chaque jour, au lieu de se bercer dans le bleu de l’infini, où la poésie peut peindre toutes les illusions de la fantaisie, sans que la raison puisse y voir autre chose que les manifestations relatives du Temps, de l’Espace et de la Force. Activité, amour de l’humanité, préparation du mieux social, vous affirmez que c’est là le meilleur aliment de la vie sentimentale et intellectuelle des hommes... Tandis que le prêtre veut tout subordonner au caprice divin, qu’il forge et représente à sa guise, vous voulez, vous, laïciser l’existence sociale et ramener les décisions communes à un seul objet, lequel n’est pas la plus grande gloire de divinités indémontrables, mais la disparition de maux, hélas! réels, qui, de tous côtés, soumettent à la souffrance la sensibilité humaine. Telle est notre philosophie directrice, mes Frères[32].

[32] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 286-287.

Il y a une «éducation maçonnique», corrélative de cette philosophie. M. Henri Brisson en donnait l’exemple lorsque, présidant en janvier 1898 la distribution des prix des cours commerciaux au Grand Orient, il remettait à un lauréat privilégié le beau livre historique de M. Émile Bourgeois: _le Grand Siècle_. «Livre magnifique, très intéressant», déclarait M. Brisson; et qui ne lui donnerait raison? Et, après avoir qualifié, l’on ne sait trop pourquoi, de «maître de philosophie», le maître de conférences d’histoire de l’École normale supérieure, M. Brisson recommandait au pupille du Grand Orient de méditer spécialement cette phrase: «Le public, qui pardonna à Louis XIV toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur[33].» Là-dessus, tout l’auditoire applaudit et emporta une idée singulièrement étroite de l’ouvrage de M. Émile Bourgeois. Ce petit trait, tombé de haut, est significatif: je ne sais quelle leçon morale le jeune lauréat en a conservée. Mais nous devons croire,--c’est M. Blatin qui l’a dit à l’Orphelinat maçonnique en 1895,--que «la Maçonnerie possède un grand idéal moral qui lui est propre». Elle l’a élevé, tour à tour, en face de la monarchie, en face du catholicisme, en face des iniquités sociales: de là, la révolution politique qui s’est faite, la révolution religieuse qui se fait, la révolution sociale qui se fera. M. Blatin définit cet idéal par les mots de «solidarisme, altruisme, fraternité[34]»; et si le vœu de la loge parisienne _Osiris_ était exaucé, cette éducation serait donnée, dans chaque hameau de France, par un «conseiller du peuple», sorte de fonctionnaire gratuit installé «parallèlement à la fonction sacerdotale[35]».

[33] _C. R. G. O._, 16 janv.-28 fév. 1898, p. 86-87.

[34] _B. G. O._, février 1895, p. 493-494.

[35] _Revue maçonnique_, juillet 1898, p. 131 et suiv.

Volontiers, on soutiendrait, au Grand Orient, que la maçonnerie, tout ensemble immuable et progressive, a toujours eu la même philosophie et caressé le même idéal. Le Conseil de l’Ordre, en 1897, dans une «déclaration» destinée à une grande publicité, proclama que la maçonnerie, appuyée sur la science, trouve dans les «rapports familiaux et sociaux» l’origine des «idées de devoir, de bien, de mal et de justice»; qu’elle s’efforce de «dégager la morale des superstitions religieuses et des théories de la métaphysique»; et qu’«à toutes les époques de son histoire la diffusion de la science et celle de la morale indépendante ont figuré en tête de son programme[36]». Il est permis de voir, dans cette dernière affirmation, une demi-ingratitude à l’égard de Massol, en même temps qu’une certaine désinvolture à l’endroit des maçons avancés en âge, qui prêtèrent serment, jadis, au Grand Architecte de l’Univers. Aujourd’hui, les nouveaux initiés ne connaissent plus d’autre architecte qu’Hiram; encore est-il mort, et lorsqu’on leur montre son cadavre fictif, ce n’est point pour qu’ils l’honorent, mais pour qu’ils l’enjambent.

[36] _C. R. G. O._, 1er juillet-31 août 1897, p. 16-18.

De Massol à M. Hubbard, la jeune philosophie maçonnique semble avoir acquis, non point à vrai dire plus de précision, mais au moins plus de relief. Massol, qui travaillait avec des réminiscences positivistes, identifiait à peu près l’«état métaphysique» et l’«état théologique», condamnait l’un et l’autre, et souhaitait l’avènement rapide de l’«état positif»; il aspirait, même, à seconder cette évolution naturelle des choses, et il patientait. M. Hubbard et les maçons d’aujourd’hui la veulent brusquer; ils justifient avec éclat ce qu’écrivait un jour un philosophe de valeur, très expert en positivisme, M. Raymond Thamin: «Le positivisme, observait-il, est un dogmatisme où les fanatiques de l’incrédulité trouvent à la fois des armes et des excuses...; et voilà organisée la pire des intolérances[37]...» Ce n’est pas seulement dans les écrits de Massol ou de Littré, c’est un peu partout que la maçonnerie cherche des armes et des excuses: elle introduit dans sa doctrine les ingrédients philosophiques les plus hétérogènes; et M. Hubbard disant, en 1897: «Notre doctrine n’est pas un système», avait plus raison qu’il ne le croyait.

[37] Thamin, _Éducation et positivisme_, p. 22-23. Paris, Alcan.

Le maçon qui cherche la gloire de penseur et qui, dans sa loge, l’obtient en général sans trop de peine, a l’habitude, dans les doctrines philosophiques qui l’entourent, de cueillir une idée négative avec deux ou trois vocables qui, par leur longueur ou leur sonorité, lui semblent avoir un aspect auguste. Au positivisme, par exemple, il emprunte la négation du transcendant et le mot d’altruisme: quant aux conceptions sociologiques de Comte, singulièrement hostiles, on le sait, à l’œuvre de la Révolution française, à l’individualisme de 1789 et à la fausse notion de la liberté, le maçon semble les ignorer. Au matérialisme évolutionniste, il emprunte la négation de l’âme; mais songe-t-il à se demander comment les théories de la lutte pour la vie, édifiées par cette philosophie sur les ruines des doctrines archaïques, se concilient avec les principes de solidarité que lui, maçon, se targue d’incarner? Il professe le culte des grands hommes; au convent de 1898, on a prié M. Léon Bourgeois, alors ministre de l’Instruction publique, d’organiser chaque année, le 14 juillet, la fête d’un grand homme; tel Michelet en juillet dernier[38]. Mais les notables que la maçonnerie reçoit dans son Panthéon obtiennent ses hommages en raison du rôle de destructeurs qu’ils jouèrent, non en raison de leur rôle d’architectes: à l’inverse de cet éclectisme superficiel qui enseignait, il y a un demi-siècle, que tous les systèmes sont vrais en ce qu’ils affirment et faux en ce qu’ils nient, la maçonnerie apparaît comme l’adoratrice des négations.

[38] _C. R. G. O._, 19-24 sept. 1898, p. 279.

Rien n’est plus curieux, d’ailleurs, que l’incessant emploi qu’elle fait du mot «tolérance»; et j’y verrais moins, pour ma part, le résultat d’une hypocrisie que l’effet d’un contresens. Être tolérant, pour le vulgaire, signifie laisser à toutes les opinions un large et libre champ d’épanouissement. Pour la maçonnerie,--et peut-être Voltaire fut-il, à cet égard, le plus accompli des maçons,--cela veut dire: lutter contre toute intolérance. Or l’affirmation est en elle-même une intolérance, puisqu’elle exclut son contraire: _a fortiori_ passe-t-elle pour une oppression lorsqu’elle porte sur un objet transcendant. Toute idée susceptible d’être niée par un maçon est intolérante ou risque de devenir telle, par là même qu’elle s’énonce; il y a donc là un danger: l’intolérance personnelle du maçon à l’endroit de cette idée est un hommage suprême à la «tolérance» abstraite; et c’est ainsi qu’au nom de cette «tolérance», toute spéculation dépassant la sphère des réalités vérifiables, nous allions dire brutales, est ouvertement proscrite, de même qu’au nom de la «liberté absolue de conscience» on déclare «qu’on ne peut ni ne veut avoir aucun respect pour les pratiques religieuses[39]». M. Blatin, en 1894, à la conférence maçonnique internationale d’Anvers, a très clairement expliqué qu’au XVIIIe siècle, quand il n’y avait que des déistes,--et M. Blatin, sans doute, ignorait Helvétius et d’Holbach,--le vocable du «Grand Architecte» n’avait rien d’intolérant, mais qu’à notre époque, où les athées sont nombreux, ce vocable était devenu «un drapeau d’intolérance, dont la suppression s’imposait[40]». Tandis que les précurseurs de l’idée de tolérance avaient la généreuse ambition d’élargir le champ de la pensée afin qu’on pût à souhait le meubler et l’enrichir, la théorie maçonnique dépeuple ce champ, elle paralyse l’initiative des semeurs; elle méconnaît ou elle ignore ces «phénomènes mystérieux de la conscience et de la pensée», dont parle quelque part M. Armand Gautier, et qui, d’après lui, «échappent à la fois à l’expérience et à la mesure et font partie du domaine métaphysique[41]». Elle s’annonce avec fracas, s’affiche avec une impérieuse emphase; et puis, en fin de compte, autour d’elle et derrière elle, elle n’a fait que le vide...

[39] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 308-309.

[40] _B. G. O._, mai 1895, p. 71.--Cf., dans le rapport de M. Merchier au convent de 1895, _B. G. O._, août 1895, p. 167, un passage analogue sur les «trois étapes de la tolérance».

[41] _Leçons de chimie biologique_, 2e édit., II, p. 814.

III

C’est la haine de toute religion et de toute métaphysique qui assure à la philosophie maçonnique une apparence d’homogénéité et une parfaite fixité d’attitude: elle est, avant tout, anticonfessionnelle, et plus spécialement antipapiste; et la maçonnerie qui la professe doit être, suivant un mot de M. Fernand Faure au convent de 1885, l’«Association professionnelle des libres penseurs[42]». «Cette philosophie est essentiellement agissante, déclarait M. Hubbard au convent de 1897; elle commande une politique[43].» Et il définissait cette politique: «Chacun de nous, comme citoyen, peut avoir son guidon préféré, mais il y a un drapeau commun qui nous abrite tous, radicaux, progressistes, socialistes, sous les mêmes plis. Ce drapeau n’est directement opposé qu’à la bannière papiste. Il servira de ralliement, à l’heure du scrutin décisif, à tous ceux que la philosophie humanitaire a pénétrés de l’esprit de solidarité. C’est le drapeau de la philosophie[44]». La harangue de M. Hubbard répondait si intimement aux sentiments de l’assemblée que M. Rabier, député d’Orléans et membre du Conseil de l’Ordre du Grand Orient, en fit voter, par acclamation, la diffusion dans le monde profane. Il résultait de ce «magnifique discours»,--l’éloge est encore de M. Rabier,--que la maçonnerie a une politique et que cette politique est le corollaire de sa philosophie. «Il faut, mes Frères, insistait le député d’Orléans, que la France entière sache, que tous les républicains sachent, que tous les membres du Parlement francs-maçons sachent ce que pensent les délégués de la maçonnerie française[45].» C’est justement ce qu’à notre tour nous voulons savoir, mais nous ne nous contenterons pas du discours de M. Hubbard.

[42] _B. G. O._, nov.-déc. 1885, p. 708.

[43] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 287.

[44] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 295.

[45] _C. R. G. O._, 20-25 sept. 1897, p. 297.

On a les preuves, aujourd’hui, que, dès le temps de la Révolution française, la maçonnerie avait, à proprement parler, une politique. Louis Blanc, le premier, avait signalé ce fait; les publications maçonniques de Jouaust et d’Amiable l’ont mis en relief[46], et le Conseil de l’Ordre, enfin, dans son manifeste de 1897, n’a pas craint d’affirmer que les loges du siècle passé avaient élaboré la _Déclaration des droits de l’homme_[47]. Les destins et l’action de la maçonnerie sous nos divers régimes monarchiques ou césariens intéressent probablement les amateurs de curiosités: le rapport historique que fit à ce sujet M. Colfavru, alors député de Seine-et-Oise, au Congrès international maçonnique de 1889, est un guide excellent. C’est en 1870 seulement que la maçonnerie recommença de s’afficher comme une puissance politique. «Elle fut, nous dit M. Colfavru, la pépinière où le gouvernement de la Défense nationale allait trouver ses plus fermes et ses plus énergiques représentants. C’est de nos rangs que sont sortis les hommes les plus considérables du gouvernement de la République et du parti républicain[48].»--«Les loges maçonniques, écrivait en 1887 Anatole de la Forge, député de la Seine, au président du Conseil des Ministres, ont été le berceau de la France nouvelle[49].»--«Sainte maçonnerie, s’exclamait en 1888 l’«orateur» du convent, M. Dequaire; sainte, c’est-à-dire trois fois consacrée, tu es la grande crucifiée de la République! C’est toi qui souffres pour elle! C’est toi qui pratiques sur toi-même toutes les expériences salutaires! C’est toi, mère dévouée, institutrice admirable de la démocratie, qui ne transportes dans le monde profane que celles de tes tentatives qui ont réussi dans tes flancs[50]!»--«La République est fille du Grand Orient», disaient M. Poulle en 1894 et M. Desmons en 1895[51]. «Franc-maçonnerie et République sont précisément la même chose», répétait M. Lucipia[52]. Devenue majeure, la République avait paru consentir que l’«esprit nouveau» ratifiât sa majorité par une émancipation: c’est l’heure que le Grand Orient choisissait pour affirmer ses droits de paternité et pour proclamer ouvertement son intention de les faire valoir, jusqu’à épuisement, sur le terrain politique. «Dans l’ancien temps, expliquait en 1895 M. Rousselle, ancien président du Conseil municipal de Paris, on disait: En maçonnerie, il ne faut pas faire de politique. Eh bien! ne faisons pas de politique si vous voulez, mais faisons de l’action; changeons le mot pour conserver la chose; faisons de la politique sous une autre forme, mais faisons de la politique, c’est le seul moyen que la maçonnerie puisse vivre[53].»

[46] Jouaust, _Histoire du Grand Orient de France_, Rennes et Paris, 1865.--Jouaust, _la Maçonnerie à Rennes jusqu’en 1789_ (_Monde maçonnique_, décembre 1859.)--Amiable, _Rapport au Congrès international du Centenaire_, publié dans le _Compte rendu_, p. 67 et suiv.

[47] _C. R. G. O._, 1er juill.-31 août 1897, p. 19.--M. Colfavru, _B. G. O._, nov.-déc. 1885, p. 739, prétendait que Mirabeau disposait de sept cents loges.

[48] _Congrès international du Centenaire_, _Compte rendu_, p. 98.

[49] Cité dans _B. G. O._, mars-juillet 1894, p. 47.

[50] _B. G. O._, août-sept. 1888, p. 576.

[51] _B. G. O._, août-sept. 1894, p. 401, et août-sept. 1895, p. 369.

[52] _B. G. O._, décemb. 1895, p. 467.

[53] _B. G. O._, août-sept. 1895, p. 380.