La fortune de Fortuné

Part 8

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Lorillard, de son cabinet de travail, entendit le vacarme dont le rez-de-chaussée retentissait. Il envoya son secrétaire s’informer, puis continua de lire son courrier.

Le secrétaire revint, hilare.

--C’est, dit-il, une pauvre folle, avec un petit garçon. Elle est borgne, et elle assure que vous l’avez violentée.

Fortuné se mit à rire, et répondit, jovial.

--Très drôle, mon ami, très drôle. Pourvu qu’elle n’aille pas prétendre que c’est moi qui l’ai éborgnée.

Comprenant qu’il s’agissait de Béatrice, il plaisantait ainsi pour masquer son trouble, et pour empêcher que ses gens soupçonnassent qu’il avait caressé une femme tellement pauvre et laide.

--Elle affirme qu’elle ne partira pas d’ici, continua le secrétaire. Faut-il téléphoner au commissariat?

--Nullement, dit Lorillard. Faites-la monter; elle m’amusera. Mais qu’elle laisse le mioche en bas.

Peu de secondes après, Béatrice pénétra dans le bureau fastueux. Fortuné congédia le secrétaire.

--Me reconnais-tu? demanda la fille de Brigontal. Ah! je t’ai retrouvé, à la fin.

Elle jeta un regard autour d’elle.

--Il paraît que tes affaires vont bien. Mais je meurs de misère, moi, pendant ce temps-là, avec le pauvre petit ange que tu m’as fait, dégoûtant!

--Si je suis dégoûtant, répondit Lorillard avec froideur, je n’ai pas pu te faire un petit ange. D’un autre côté, quoique j’aie autrefois eu quelque bonté pour toi, je ne vois pas que tu aies droit à une pension. C’est moi, bien plutôt, qui devrais t’en demander une. N’essaie point de me menacer. Tu perdrais ton temps et ne tarderais pas à loger à Charenton, avec les autres folles.

Béatrice recommençait de crier. Fortuné l’interrompit.

--Je désire te venir en aide, déclara-t-il, parce que j’ai pitié de toi.

Il réfléchit un petit moment. Il tenait à se débarrasser à jamais de cette relation peu reluisante; mais il s’affligeait de lui verser de l’argent.

--Veux-tu, dit-il, que je te donne l’ancienne épicerie de ton père? Elle est toujours fermée, et m’appartient encore.

--Oh oui! s’écria Béatrice. Comme tu es gentil...

--Tu auras le fonds et le matériel, avec une petite somme pour commencer. Laisse-moi ton adresse. Je t’enverrai moi-même tes papiers, dès ce soir. Mais tu ne m’ennuieras plus, hein?

Béatrice, heureuse d’un succès si grandiose, ne crut point faire assez en exaltant, à haute voix, la générosité, la noblesse de Lorillard. Elle affecta d’en être émue au point que ses jambes pliaient, et elle se renversa sur un canapé de cuir. Là, fixant son œil affreux, mais brillant de gratitude, sur Fortuné, elle murmura:

--Je ne suis pas une ingrate, tu sais. Si tu veux ta petite récompense...

--Non, vraiment, répliqua l’autre. Je te remercie, je suis trop occupé, ce matin.

Elle insista, par gentillesse. Puis, voyant que Lorillard ne se décidait pas à profiter d’une occasion si agréable, Béatrice s’assit, et, croisant les jambes avec une pudique dignité, elle reprit, sur le ton de la conversation:

--M. Dujardin va épouser Angèle... Cela lui fera une grosse bête dans sa petite ménagerie... Les hommes ont des goûts extraordinaires... Je ne désire pas t’humilier, mais quand je pense que tu m’as préféré ce tas de graisse! Tu savais pourtant que je suis belle de corps...

Fortuné réussit difficilement à renvoyer Béatrice. Il tint parole. Elle, de son côté, ne revint plus l’importuner.

* * * * *

C’est vers ce temps que Valentine quitta les affaires, et dit un éternel adieu aux fatigues de sa profession. Elle se retira, comblée de biens, satisfaite d’avoir jusqu’au bout mené ses entreprises, et devinant, prudente, que des temps plus durs approchaient. Très jeune encore, elle avait royalement tissé sa toile. Il ne restait donc plus qu’à faire peau neuve, à s’installer dans la respectabilité.

Ce n’était pas seulement par sagesse que Valentine Gentillot se réjouissait de l’avenir. Elle chérissait Lorillard, et elle s’extasiait en songeant que désormais nul autre homme que lui ne la toucherait. On ne doit pas s’étonner que Valentine s’illusionnât sur elle-même de si étrange façon. Chacun conçoit le Paradis comme un endroit où l’on se repose. A tout le moins désire-t-on, en général, de faire exactement le contraire de ce qu’on fait actuellement. Qui se promène songe à rentrer à la maison, le prisonnier voudrait courir les champs, le fonctionnaire souhaite la retraite, le savetier attend le jour où il ne ressemellera plus les chaussures, la jeune fille s’irrite de rester en friche, et la plus grande volupté des courtisanes est peut-être de coucher seules.

Mlle Gentillot n’allait point absolument jusque-là. Mais elle appréciait surtout Fortuné à cause des souvenirs qu’il vivifiait en elle. Dans ses bras, elle oubliait tous les travaux accomplis, elle redevenait la petite fille de jadis, et cette impression l’émouvait autant que la romance la plus sentimentale.

Elle loua un appartement, avenue de l’Observatoire, et l’aménagea selon ses nouvelles idées, qui n’avaient plus que la décence pour objet. Valentine ne voulut point conserver quoique ce fût de son ancienne installation, rien qui pût lui rappeler l’état qu’elle quittait. Plus de tableaux ni de gravures, à moins qu’ils ne représentassent des personnes convenablement vêtues, ou des paysages. Elle refusa d’acheter, à un marchand qui l’en sollicitait, le groupe en marbre des Trois Grâces, qu’elle trouvait obscène. Même, elle refusa de faire entrer chez elle aucun de ces tabourets carrés que l’on recouvre de tapisserie, parce qu’elle se rappelait très bien avoir rencontré, dans ses voyages, des tabourets du même aspect, mais adroitement machinés, et qui recélaient sous le velours l’une de ces cuvettes d’émail ou de porcelaine qui ont à peu près la forme d’un violon.

Ce fut enfin une rage de pudeur, d’austérité. Fortuné s’en inquiéta quelque peu. Car il avait pris le goût des parfums violents, des coussins profonds, de toute la splendeur spéciale dont Valentine s’était jusqu’alors entourée. Mais il n’y pensa guère. D’autres soucis l’occupaient.

Il était riche, très riche. Mais il sentait qu’il ne saurait être heureux à moins de ramasser encore infiniment d’argent. Il était possédé par la folie du lucre, la soif infinie et toujours croissante du gain. Quelques affaires, malgré tout, lui échappaient, ou donnaient peu de chose. Il entrait alors en fureur, plus mécontent d’un petit insuccès qu’il n’était satisfait d’une belle réussite.

Valentine l’exhortait à montrer autant de prudence qu’elle-même, à réaliser sa fortune et à se contenter des grosses rentes qu’il en tirerait. Il ne pouvait se résoudre à suivre ce conseil, et répondait:

--Encore quelques semaines, quelques mois, et puis je m’arrêterai. C’est impossible en ce moment; les affaires marchent encore trop bien.

Lorillard avait acheté, en Touraine, un très beau château historique. C’est là qu’eut lieu le mariage de Valentine et de Fortuné. Puis le couple revint habiter à Paris l’appartement aménagé par Valentine, avec tant de soin.

Pendant la première semaine qui suivit les noces, la nouvelle Mme Lorillard vécut dans une joie immense. Elle était mariée, mariée! Ce mot-là sonnait à ses oreilles comme un titre de noblesse, d’honorabilité. Elle se regardait dans les glaces, et elle murmurait:

--Je suis mariée!

Pendant la deuxième semaine, elle se blasa. Elle estima même que, pour un mari tiré de si bas et porté par elle si haut, un mari acheté, en somme, comme à la foire, Fortuné ne s’occupait point assez d’elle. Elle n’en dit rien, mais commença de se trouver à plaindre.

Et puis, elle en vint à s’ennuyer. Cette vie tranquille, elle aurait de la peine à s’y faire... Valentine ne voyait personne, était complètement privée de relations, puisqu’elle avait rompu avec tous les amis de naguère.

Elle en était là, lorsqu’un matin, en traversant le Luxembourg, elle aperçut une jolie femme qu’elle crut reconnaître.

--Mais c’est Lucienne! se dit Valentine, approchant.

Lucienne, assise, lisait. Sa mise était élégante, mais sérieuse. Son parfum, faible, était un parfum d’honnête femme. Enfin, elle se tenait avec correction, et ne regardait les hommes que lorsqu’ils l’avaient déjà dépassée.

Mise en confiance, Valentine s’installa près de Lucienne, qui d’abord se montra gênée. Elles s’embrassèrent pourtant, puis se questionnèrent.

--Je suis mariée, annonça orgueilleusement Valentine. Mon mari est dans les affaires...

--Mes compliments, répliqua Lucienne. Mais je suis baronne, moi!

Elle ajouta:

--J’attends le baron; reste un moment, je te présenterai. Comment t’appelles-tu, maintenant?

Valentine la renseigna. Puis, en souriant, elles évoquèrent leurs souvenirs. Elles s’étaient connues chez Mme Flairon, rue Tronchet... Une personne entendue, cette Mme Flairon, et commerçante! C’est dans son établissement que Lucienne avait eu la chance de rencontrer le baron...

--Tu ne t’ennuies pas? demanda Valentine.

--Non, je suis très heureuse; nous recevons beaucoup. Mon mari s’occupe d’économie politique. Il a énormément de relations.

Valentine avoua qu’elle se sentait désœuvrée. Sa vie avait été si active, jusqu’à présent, si remplie...

--Il te faut une occupation, ma chère, répondit Lucienne. Tu devrais tenir un salon, vois-tu! un salon littéraire. C’est tout à fait intéressant. Je t’aiderai, si tu veux.

* * * * *

Grâce à Lucienne, au baron, à leurs amis, le salon littéraire de Valentine s’ouvrit bientôt, non sans gloire. On y recevait tous les lundis une demi-douzaine d’écrivains, plusieurs poétesses, des artistes, des gens du monde. On y buvait des sirops et l’on y lisait des vers. Même, on y monta une tragédie du baron, œuvre dramatique dont l’action se déroulait parmi les Étrusques. Fortuné Lorillard y tint le rôle du roi Porsenna, aux acclamations d’un public bienveillant et choisi.

XII

Valentine, quand elle s’éveillait le matin, avait coutume de réfléchir. Car c’est une femme pensive et qui prit toujours grand soin de tirer au clair ses idées et ses sentiments. Du reste, il n’est pas d’endroit où l’on soit mieux, pour méditer, que dans un lit, alors que l’on est déjà reposé, mais que l’on ne sent point encore l’envie de se lever. On y est si bien, même, que l’on prolonge volontiers des cogitations souvent inutiles, simplement pour se donner un prétexte de demeurer étendu.

Ses réflexions, à la longue, lui semblèrent assez intéressantes pour mériter d’être couchées par écrit, en un _Journal_. C’est ce qui permit à Fortuné de les connaître peu après, comme on le saura. Il faut dire aussi que Valentine se sentait une vocation littéraire et projetait de composer un roman où elle attribuerait à une héroïne imaginaire ses propres actions, en les embellissant un peu. Elle supposait, avec raison sans doute, que ces notes prises sincèrement sur elle-même l’aideraient beaucoup dans son œuvre.

Le «_Journal_» de Valentine, donc, commençait ainsi:

«Je n’aime plus Fortuné. Pourquoi? Voilà plusieurs mois, il est vrai, que nous vivons ensemble. Je ne fus jamais habituée à faire constamment le même dîner. Autrefois, alors que je changeais chaque jour de cuisinier, c’étaient sans cesse de nouvelles sauces, tellement que je m’en écœurais. Me voici tombée dans l’excès contraire, qui ne vaut pas mieux. Je me dégoûte de Fortuné parce que je l’ai tous les soirs, comme je me dégoûterais du civet de lapin si l’on m’en servait à tous les repas.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Non; mon raisonnement ne tient pas debout. On ne peut guère comparer la cuisine et l’amour, si l’on y songe bien. Il existe une infinité de plats de toutes sortes, et l’amour ne se fait réellement que selon une seule recette. Cela est si vrai que, lorsqu’on se trouve à l’étranger, on y mange des mets sans ressemblance avec les nôtres, et l’on s’aperçoit en même temps que les gens s’embrassent de la même manière que sous les autres latitudes. Au point de vue objectif, les hommes sont partout semblables. Il n’y a entre eux que des différences physiques. C’est une question de plus ou de moins.»

Ici venaient plusieurs lignes raturées, signes d’incertitude. Puis Valentine continuait:

«J’ai mal posé la question. La cuisine et l’amour sont parfaitement comparables. C’est par l’accommodement que l’on introduit la diversité dans l’un et l’autre. Dans les deux cas, les viandes ne varient presque pas, mais l’assaisonnement les distingue. Tout réside donc dans l’assaisonnement.

«Ce point étant acquis, par qui donc, à présent, pourrais-je me faire assaisonner? Le baron ne me plaît point, et, d’autre part, Lucienne m’arracherait les yeux. Le petit N***? Non...

«J’ai aperçu récemment près d’ici, à trois reprises, un homme très beau[1], mais dont l’accoutrement est fort singulier. Ses cheveux, longs et frisés, retombent plus bas que ses épaules. Il est vêtu d’une sorte de chemise assez courte, en grosse toile, serrée à la ceinture, semblable, paraît-il, à l’habit des anciens grecs, nommée _chlamyde_. Les bras de ce personnage, ses cuisses et ses jambes sont nus, et il pose dans la boue, avec sérénité, ses pieds chaussés de sandales. On m’a dit que c’est un prophète, et qu’il danse selon les rythmes sacrés. Il s’appelle Eurysthènes. En le voyant, je suis demeurée surprise, presque vexée. Car je pensais bien avoir connu des hommes de toutes les catégories. Cependant, je ne veux point mentir. Jamais, jamais je n’offris mon corps à un prophète.

[1] Nous affirmons solennellement qu’il ne s’agit pas ici de M. Raymond Duncan, mais de l’un de ses imitateurs, peu connu, du reste.

«Plus j’y songe, et plus ce prophète, qui danse, me séduit. Je l’aime. Son aspect, que je me représente, trouble si profondément ma chair et mon esprit que je suis obligée de m’interrompre...»

Peu d’heures, sans doute, après avoir rédigé ce texte (que nous citons de mémoire), Valentine se rendit chez le prophète Eurysthènes.

Le prophète Eurysthènes tenait boutique au coin de la rue de l’Odéon et de la rue Monsieur-le-Prince. Il y fabriquait des tissus selon les procédés antiques, et il les vendait un bon prix, selon l’habitude moderne.

Valentine le trouva, environné de ses disciples vêtus de chlamydes comme lui-même. Elle lui acheta, deux cents francs, un péplum en toile à sac; et elle invita le prophète aux réceptions qu’elle donnait le lundi. Mais il répondit, d’un accent américain, qu’il ne se transportait chez les amateurs que moyennant un «cachet» assez élevé, pour prêcher ou danser. Valentine ne marchanda point. Et, dès le premier lundi qui suivit, elle put montrer à ses invités le prophète de son cœur.

Dès ce moment, Fortuné, quoique distrait, observa que le prophète dînait chaque soir entre Valentine et lui, et que Valentine, désormais, sous prétexte de migraines, laissait fermée à clef, toutes les nuits, la porte de sa chambre.

Ces deux indices, et plusieurs autres, firent supposer au mari qu’Eurysthènes prophétisait coupablement avec Valentine. Il ne s’effaroucha point de cette idée, mais voulut savoir si elle était juste. Un jour, Valentine était absente, Lorillard pénétra chez elle, chercha des pièces à conviction, telles que lettres ou photographies. Il trouva beaucoup mieux que cela, c’est-à-dire le propre «_Journal_» de Valentine.

Il s’assit, en lut le début déjà reproduit, puis la suite, que nous résumons ici:

«... Non, je n’ai pas été déçue! Celles qui ne connaissent pas les prophètes ne connaissent rien. Eurysthènes, à ce qu’il assure pratique l’amour selon les règles de Pythagore. C’est vraiment extraordinaire! Quel homme que ce Pythagore, et quel homme aussi, cet Eurysthènes! J’en restais éblouie. Mais il m’a dit, mon prophète:

«--Ignorez-vous donc, enfant, la puissance des nombres?»

--Je n’aurais pas cru cela de lui, remarqua Fortuné. Mais si Valentine l’affirme, ce doit être vrai.

Il remit le papier en place, et s’en alla, songeant:

--Elle a raison, cette petite, de prendre un amant. Cela me donnera la liberté. Vive le prophète! j’aurai des maîtresses.

Et Fortuné eut des maîtresses, un peu pour se venger, beaucoup pour le plaisir, mais surtout par vanité, pour montrer son opulence. Il en eut de tous les genres, de tous les tailles, des plates et des rebondies, des blondes, des rousses et des brunes. Il exigeait seulement qu’elles fussent élégantes. Mais, en réalité, il n’en apprécia qu’une seule, la moins élégante de toutes.

Elle se nommait Flora, et jouait régulièrement au Théâtre des Folies-Suggestives, à Montmartre. C’était une fille énorme, aux cheveux éclatants. Elle ne se plaignait point de Fortuné, qui se montrait généreux. Mais elle ne pouvait comprendre que dans les moments d’extrême abandon il s’écriât:

--Oh! Angèle... Angèle... Angèle!

De fait, elle lui ressemblait un peu, à Angèle...

Ainsi se consolait Lorillard. Il supportait allègrement que Valentine s’abandonnât au prophète. Toutefois, il regrettait qu’elle eût fait un pareil choix. Car Eurysthènes, par la singularité de ses manières et de son costume, excitait les rires des voisins et le mépris du concierge, rires et mépris qui retombaient, pour une part, sur Valentine et sur son mari.

Mais Fortuné, peu sensible aux on-dit, se félicitait de sa supériorité. Il se plaisait à répéter à ses intimes:

--J’ai eu quinze maîtresses, et ma femme n’a qu’un seul amant!

Il en riait. Il en aurait dû trembler, le malheureux...

* * * * *

Ernest Gentillot, au moment du mariage de sa sœur, s’était créé une situation indépendante. Il avait fondé la «_Banque de l’Épargne Démocratique_» et se livrait à des opérations assez obscures, mais d’un bon rendement. Lorillard n’avait pu moins faire que de lui confier des sommes importantes. Du reste, il ne s’en repentait point. Gentillot lui versait de gros intérêts.

Un jour, comme Lorillard entrait dans le bureau d’Ernest, il trouva ce dernier qui conversait avec un inconnu de belle apparence, rasé, vêtu de gris, et dont le visage montrait un nez rouge d’une dimension prodigieuse. Gentillot présenta son beau-frère. Le personnage au nez immense déclara que le nom de Fortuné Lorillard lui était familier, et qu’il se réjouissait, lui Bazenet, de faire la connaissance d’un homme aussi réputé.

--M. Bazenet, que voici, reprit Ernest, a été industriel en Amérique. Il a l’habitude des grandes affaires. De retour en France, il cherche des capitaux pour réaliser une entreprise colossale.

Lorillard objecta que le moment, peut-être, était défavorable. Tous les prix de gros restaient stationnaires. On parlait de baisse, même...

--La baisse va venir, s’écria Bazenet; elle s’annonce déjà. C’est justement sur elle que je base mon projet, qui tient en cette phrase, Monsieur!--Pousser à la baisse sur les prix de gros et maintenir jusqu’à la mort les prix de détail.

Lorillard écoutait avec attention. L’industriel au nez enflammé poursuivit:

--Je veux monter une épicerie formidable, une épicerie comme il n’en existe encore aucune, une épicerie enfin, qui aurait la même importance que les plus grands magasins de nouveautés!

--Une épicerie? dit Lorillard, séduit. Oh! mais voilà qui m’intéresse...

--Je l’appellerai, reprit Bazenet avec enthousiasme, le _Palais de l’Alimentation_. Il faudrait trouver des locaux bien situés et les aménager dès maintenant, en attendant cette baisse dont nous parlions, et dont je profiterai en stockant les denrées aux prix les plus bas pour les revendre, comme je le disais, aux plus hauts prix de détail pratiqués actuellement.

Il développa son plan. Lorillard charmé, subjugué, proposa de financer l’affaire. Il fallait des sommes immenses. Pour se les procurer, Fortuné devrait liquider rapidement toutes ses entreprises. Tant mieux. Il était temps, certes de changer son fusil d’épaule...

Avec condescendance, Bazenet accepta d’être, sous Lorillard, le directeur du futur _Palais de l’Alimentation_. Il se chargea de tout. Qu’on lui remît les millions nécessaires, et l’on verrait!

Bazenet se mit à l’œuvre. Il acquit des immeubles, place X***, fit marché avec un célèbre architecte, des entrepreneurs, ne marchandant pas sur les devis, n’exigeant qu’une chose: le _Palais de l’Alimentation_ devait être prêt dans trois mois.

Et le _Palais de l’Alimentation_, au bout d’un trimestre, fut prêt. Jamais encore les Parisiens n’avaient contemplé une épicerie si grandiose, si magnifique. Elle ressemblait à un temple. Le sol en était revêtu d’une imitation de mosaïque; des colonnes de stuc imitaient le porphyre le plus précieux, et sur de longues tables, qui imitaient le marbre, s’étalaient des imitations de tous les produits.

Il faut ajouter, pour être juste, que l’on y voyait aussi les comestibles les plus excellents, des nourritures loyales, des vins authentiques. Mais ces denrées parfaites, présentées avec avantage, étaient étiquetées, sans fausse modestie, nu triple de leur valeur.

Bazenet, qui puisait sans cesse aux coffres de Lorillard, avait dépensé, en un mois, pour deux cent mille francs de publicité. Au jour de l’ouverture, la foule envahit l’immense magasin, le submergea, s’en disputa toutes les marchandises. L’architecte, qui assistait à l’inauguration, se hâta de quitter l’édifice, dans la crainte qu’il ne s’effondrât. Car il l’avait construit de matériaux peu résistants, assemblés avec une rapidité fiévreuse, et de manière économique. Le _Palais de l’Alimentation_ était éclatant, somptueux, royal; mais il n’était guère solide. Cependant il ne s’écroula point.

Bazenet émerveillait Fortuné. Le directeur de l’énorme épicerie déployait une audacieuse, une fantastique activité. La baisse escomptée s’était produite sur la plupart des marchés, elle semblait atteindre son point extrême. C’était donc le moment de stocker. Et Bazenet _stockait, stockait_ toujours. Il entassait les légumes secs et les pâtés de foies gras, les harengs saurs, l’huile, le chocolat, le vinaigre, les confitures, bien d’autres choses encore. Et, fidèle à sa doctrine, il ne diminuait pas d’un centime les prix de vente. Il eût d’ailleurs été, dans le cas contraire, considéré comme un original, puisque les autres détaillants agissaient de même...

Lorillard, enfin, se trouvait presque au comble de ses désirs. Il passait toutes ses matinées au _Palais de l’Alimentation_, admirant la réussite de l’entreprise, et contemplant les clients soumis, respectueusement rangés entre les barres de cuivre, et attendant leur tour pour obtenir, à prix très fort, du vermicelle ou du café. Des garçons altiers parquaient le troupeau, avec rudesse. Et Fortuné considérant tous ces braves acheteurs qui lui apportaient si humblement leur pécune, se frottait les mains et ricanait, songeant:

--Quelles bonnes pâtes! On en fait ce qu’on veut. On les battrait, qu’ils reviendraient tout de même! J’ai envie d’acheter un fouet, pour essayer...

Car jamais l’orgueil de Lorillard ne s’éleva plus haut. Fortuné, parvenu à ce magique sommet, était réellement l’un des maîtres de l’Empire du Comestible, le plus riche de tous les empires. Dans l’histoire du monde un seul homme, pensait Fortuné, pouvait lui être comparé: Napoléon.

Cependant le grand épicier n’était point heureux dans son ménage. Non seulement Valentine le trompait avec un baladin vêtu d’oripeaux, mais encore elle devenait violente et querelleuse. Le temps était passé où elle surveillait son langage, et n’exprimait que des pensées choisies en des termes décents. Tout le vocabulaire de son passé lui revenait invinciblement à la bouche, et il n’était point d’ordures orales dont Fortuné ne fût quotidiennement blasonné par Valentine. Les domestiques y prenaient plaisir. Il leur était agréable, il leur paraissait comique d’entendre leurs maîtres, en public, se dire «_vous_», s’appeler «_mon ami_», «_ma chère_»,--et puis, dans la minute suivante, lorsque par malheur ils se trouvaient seul à seul, faire vibrer les cloisons par leurs éclats de voix, et se jeter à la figure leur mutuelle ignominie.