La fortune de Fortuné

Part 10

Chapter 103,068 wordsPublic domain

Fortuné patienta, très humble, dans un angle du magasin, jusqu’au moment où les pratiques s’en allèrent. Alors il s’avança, disant:

--Ma chère Béatrice...

Mais elle l’interrompit.

--Je _vous_ défends de me parler sur ce ton, s’écria-t-elle. Je suis une femme respectable, et vous, un vaurien. Vous devriez avoir honte, de vous présenter dans une maison convenable. Cela fait bien, oui, d’y voir un loqueteux comme vous! Allez, allez, ôtez-vous d’ici...

--J’ai faim, murmura Lorillard, suppliant.

--Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse? Vous n’avez qu’à travailler, fainéant. Je travaille bien, moi. Je me donne même assez de mal, mon Dieu! Vous ne pensez pas que je vais vous nourrir? Il y a des soupes populaires dans tout Paris, et des bureaux de bienfaisance.

Fortuné, désignant une pile de conserves, demanda:

--Est-ce que je peux prendre une boîte de sardines, au moins?

Il se souvenait d’avoir fait un jour semblable largesse à Béatrice. Mais celle-ci secoua la tête et répondit:

--Je les vends.

--C’est pourtant moi, reprit avec timidité Lorillard, qui vous ai donné cette épicerie...

--Oui, répliqua Béatrice, pour éviter un scandale, canaille!

--Mais non, je vous jure que c’était pour vous être agréable.

Sans l’écouter, elle le poussait vers la porte. Alors, l’idée vint à Fortuné qu’il lui restait encore une chance d’attendrir l’ingrate, l’avare créature se rappelant ce marmot dont elle l’avait obsédé, il dit, du ton le plus ému:

--Mon fils, je voudrais embrasser mon fils...

Béatrice se mit à ricaner, tordant sa bouche un peu plus que de coutume et clignant spasmodiquement son œil solitaire.

--Votre fils? exclama-t-elle. Êtes-vous donc devenu fou, par-dessus le marché? Mais j’aurais préféré m’ouvrir le ventre plutôt que d’y laisser lever votre sale graine de voyou! Tenez, tenez, le voici justement qui revient, le père de mon enfant! C’est ce bel homme-là... Il est mon mari, aujourd’hui, et il ne sera pas long à vous jeter dehors, vous allez voir cela!

Elle désignait, en parlant ainsi, un robuste garde municipal qui traversait la rue. Lorillard préféra l’éviter, et s’éclipsa.

* * * * *

Abandonné de tous, sans métier, sans courage, Fortuné Lorillard devint le vagabond que nous avons aperçu au début de ce récit. Il mendiait aux grilles des casernes quelque reste de nourriture, ramassait, sur le pavé des rues et dans les urinoirs, le tabac dont il ne fumait ou chiquait qu’une partie, car il vendait l’autre à des négociants spécialisés. Il ouvrait les portières des voitures devant les restaurants et les théâtres, et, bien des fois, en pareille circonstance, il entrevit d’anciens amis, ou des filles qu’il avait payées, naguère. Mais, la plupart du temps, ceux-là ne lui donnaient rien. Peut-être le reconnaissaient-ils. Peut-être, plutôt, les gens de cette espèce sont-ils plus rudes que les autres pour les pauvres, dont ils ont tellement accru le nombre.

Ce fut à ce moment que Fortuné Lorillard se repentit. Il réfléchit sur sa carrière, et la trouva pleine d’actions atroces. Il se reprocha l’ignoble ambition, la soif terrible de l’or, dont il avait été possédé. En cela, il se montra meilleur que ses nombreux semblables, que nous voyons si orgueilleux de leurs vols, et dont beaucoup, ruinés aujourd’hui, ne rêvent que de recommencer leurs exactions. Mais Lorillard, quoiqu’il se fût jadis modelé à leur ressemblance, n’était en somme qu’un tout petit gredin, en comparaison de ses confrères.

Il arriva qu’un soir, à l’asile de nuit, il se trouva couché près d’un autre miséreux dont la physionomie le frappa. Elle était celle d’un certain Martelot, qui, peut-être, avait remué encore plus de millions que Lorillard. L’un et l’autre se contèrent leurs malheurs.

--Moi, dit Martelot, je me suis _enfoncé_ dans les sucres...

Fortuné parla de son désastre.

--Ah oui! Gentillot, s’écria le voisin avec admiration. Cela ne m’étonne pas, ce garçon-là est très fort.

Puis, soupirant, il reprit:

--Que veux-tu, nous n’avons pas eu de chance. Mais il faut sortir de là, nous débrouiller rapidement. A nous deux, nous arriverions à quelque chose de bien. Vois-tu, ce qui nous manque, c’est une somme importante pour nous relancer. En cherchant bien, nous la trouverons.

--Non, répondit Lorillard. J’ai demandé de l’argent à tous ceux qui pouvaient m’en avancer. Ils ont refusé.

L’autre sourit.

--Naturellement, dit-il. On ne prête pas d’argent aux marmiteux comme nous. Ils le prennent.

Puis il exposa son projet, simple et réalisable. Il ne s’agissait que d’attendre, à la fin d’un jour d’échéance, certain garçon de recettes, de le tuer, et de se saisir de sa sacoche. Elle contiendrait, d’après les supputations de Martelot, environ quatre-vingt mille francs...

--Je n’en suis pas, s’écria Lorillard avec horreur.

L’autre se moqua de lui et persévéra dans son intention. Car il n’apercevait point pourquoi il serait plus dangereux pour lui, ou même plus répréhensible au point de vue des lois, d’assassiner un homme que d’affamer toute une nation. Mais il échoua, fut pris, et connut son erreur. Il aurait dû savoir, à son âge, qu’il est des crimes permis et des crimes défendus.

Comme Fortuné avait beaucoup de temps de libre, il se donna le plaisir d’assister au procès de Martelot. Il ne s’y intéressa que faiblement, mais, en revanche, il estima qu’on était assez bien, et à l’abri des courants d’air, dans les salles d’audience du Palais de Justice, de telle sorte qu’il prit l’habitude d’y passer ses après-midi. Il vit juger un nombre infini de malfaiteurs, de toutes les catégories, une seule exceptée.

--Depuis que je viens ici, aimait-il à dire à ses voisins, j’ai vu condamner des empoisonneurs, des apaches, des marchandes de petites filles, des faux monnayeurs, des voleurs à la tire, au poivre, et mille autres, mais pas encore un grand, un véritable _mercanti_.

Les autres mal-vêtus qui fréquentaient aussi, par désœuvrement, le Palais de Justice, s’esclaffaient de la naïveté de leur compagnon Lorillard. Ils le tenaient pour un peu simple d’esprit. Car ils ne savaient pas que Fortuné parlait ainsi, tourmenté par le remords et se sentant lui-même, sincèrement, plus coupable que tous les accusés qu’il regardait comparaître.

Lorillard, après quelques mois de cette vie, songea tout à coup qu’il avait oublié de rendre visite à M. Calandrap. Ce rentier bienveillant, certes, l’obligerait avec plaisir. Renseignements pris, il n’habitait plus à Paris, mais assez près, à Chevreuse. Fortuné s’y rendit.

Il trouva M. Calandrap dans son jardin, où il greffait des rosiers. C’était l’occupation charmante de ses vieux jours, et il y excellait. Même, il avait su obtenir une nouvelle variété de roses. Il ne l’avait pas baptisée, à la manière des autres amateurs, du nom orgueilleux d’une femme ou d’un homme célèbres. Mais l’ancien charcutier avait accroché, en haut du tuteur, au-dessus de la plante, une pancarte où l’on pouvait lire de loin: «Rose _Jambon de Prague_». Les pétales de cette fleur nouvelle se coloraient, effectivement, du ton de la chair pâle, et des veines blanches s’y dessinaient.

Entendant marcher dans l’allée, derrière lui, M. Calandrap se redressa et se retourna, son sécateur entre les doigts. Et il vit Fortuné qui s’avançait, accoutré à la mode des misérables.

--Mon pauvre ami! lui dit-il avec chagrin. En êtes-vous réduit à ce point de pauvreté? Je vous croyais très riche, au contraire...

--Je ne le suis plus, répondit Lorillard; et il narra ses aventures, puis demanda un secours.

M. Calandrap écoutait, assez ému, mais regardant autour de lui, car il craignait d’être aperçu en train de converser avec un homme d’aspect si lamentable. Pourtant, il donna vingt francs à Fortuné, lui serra la main. Et, en soupirant, il prononça:

--Je vous plains de tout mon cœur. Mais je vous demande de ne pas revenir. Nous n’appartenons plus au même monde. Il faut respecter les conventions sociales. Peut-être, en cherchant bien, pourrais-je vous procurer un emploi par ici. Mais on saurait tôt ou tard que nous avons été des amis. Je perdrais alors une bonne partie de la considération dont je jouis. Ma femme tient énormément au décorum. Elle ne me pardonnerait pas d’y porter un coup semblable.

Tout en parlant, il reconduisait Fortuné.

--A propos de femme, reprit-il, savez-vous que j’ai rencontré la vôtre, ces temps-ci?

--Laquelle? demanda Lorillard.

--Angèle, parbleu! Il est vrai que vous êtes divorcé. Elle avait épousé Dujardin, le vétérinaire. Mais il est mort. Angèle a hérité de tout son bien...

--De tout son bien! s’écria Fortuné. Oh! mais alors, je vais aller la retrouver... Où est-elle?

--A Versailles, répondit Calandrap. C’est là que, par hasard, nous nous sommes vus. Elle m’a longuement causé de vous. Elle ne vous oublie pas, la brave fille. J’ai même l’impression qu’elle vous regrette. Oui, il faudrait que vous sachiez où elle demeure...

Il réfléchit, puis, hochant la tête, il ajouta:

--C’est facile. Elle m’a dit qu’elle venait d’acheter une maison, pour y loger. Je me rends souvent chez mon notaire, à Versailles. Il se procurera sans peine le renseignement que vous désirez. Dès que je l’aurai, je vous écrirai. Mais où?

Fortuné indiqua le cabaret où il était le plus connu. Puis il partit, car il sentait que Calandrap avait hâte de se séparer de lui.

Et voici que, la veille même, Fortuné Lorillard avait reçu la lettre de Calandrap. Ce dernier, d’abord, le priait affectueusement de ne plus jamais se montrer à Chevreuse. Ensuite il lui donnait l’adresse d’Angèle.

C’était cette lettre, cette adresse si précieuse, que Fortuné avait perdue dans le train, le jour où j’entrai en relations avec lui de la manière que l’on connaît.

ÉPILOGUE

Fortuné Lorillard avait terminé son récit. Maintenant, accoudé sur la table, il rêvait. Toute son histoire, qu’il venait d’évoquer, semblait encore l’émouvoir et l’attrister.

Et moi aussi, je me taisais. Car je trouvais que son sort actuel était plusieurs fois mérité. J’en souhaitais de tout mon cœur un aussi fâcheux à tous ses pareils, agioteurs et accapareurs. Un plus cruel, même, ne me déplairait point pour eux, et je les verrais volontiers pendus à bonnes cordes, ou noyés en eau froide, brûlés à feu vif, écorchés petit à petit, hachés à loisir, ou encore tirés à quatre chevaux, ce qui serait une bien belle et délicieuse satisfaction pour tout le monde, eux-mêmes exceptés, cela s’entend.

Le jour baissait. La salle du cabaret, déserte jusqu’à ce moment, se remplissait de clients. Car c’est surtout vers le crépuscule, à ce que j’ai remarqué, que l’homme se plaît à boire. Dans la cuisine, près de nous, la femme de l’Auvergnat, luttant à grand bruit avec ses casseroles, commençait de préparer le dîner des pensionnaires et de l’époux.

Celui-ci, tout en servant les consommateurs, nous surveillait. Il s’étonnait, certes, que nous fussions encore chez lui après tant d’heures écoulées. Et peut-être supposait-il que nous ne nous attardions tellement que parce que nous ne nous résolvions pas à payer notre dépense.

--Six heures! m’écriai-je tout à coup en regardant l’horloge. Allons-nous-en; nous avons un train dans quarante minutes.

J’appelai le patron, et fis mon compte avec lui. Le vagabond, alors, parut s’éveiller. Il remua la tête avec accablement, et se leva.

Tandis que nous nous dirigions vers la gare, Fortuné soupirait, mais ne disait mot.

--Mon pauvre ami, lui déclarais-je, ne vous lamentez pas tant. Ce n’est que partie remise. L’adresse d’Angèle, vous l’aurez de nouveau après-demain, si vous écrivez ce soir à M. Calandrap.

Et j’ajoutai, car je suis généreux:

--J’ai sur moi un timbre de vingt-cinq centimes, je vous le donnerai.

--Merci beaucoup, répondit Lorillard. Oui, vous avez raison, il n’y a que cela de possible...

Mais des larmes brillaient sur ses joues.

Nous suivîmes le quai, où les wagons en partance étaient déjà rangés. Je m’arrêtai subitement pour en regarder un.

Il n’est rien au monde, sans doute, qui paraisse, au premier abord, aussi impersonnel qu’un wagon. Tous les wagons sont semblables, pensez-vous, au moins les wagons de la même classe, sur la même ligne de banlieue. Et pourtant non. Les wagons se ressemblent, je l’accorde, quand ils sont jeunes. En vieillissant, ils se distinguent les uns des autres. Tel, par exemple, aura reçu quelque choc contre sa portière, dont la tôle vernie demeurera cabossée; une de ses vitres sera fêlée, qu’on ne remplacera point. Ajoutez encore que, sur l’autre carreau, un voyageur aura écrit du bout du doigt, dans la poussière, un mot que je déclare illisible, afin de ne point le reproduire ici.--Eh bien! ce wagon-là, n’est-ce pas, si une fois vous l’aviez rencontré, vous le reconnaîtriez ensuite parmi tous les autres, fussent-ils un million?

C’était précisément mon cas. Le wagon que j’observais montrait une portière cabossée entre deux vitres, l’une fêlée, l’autre décorée de l’inscription ci-dessus évoquée. Dans ce compartiment-là, le matin même, Fortuné Lorillard avait gagné Versailles en compagnie de diverses personnes, dont deux gendarmes et moi.

Lorillard, inclinant le front, continuait de marcher, avec lenteur. J’en profitai pour monter, sans qu’il me vît, dans le wagon familier.

--Pourvu, songeais-je, qu’on n’aie point balayé le plancher...

Cette crainte était futile. On aurait pu, raisonnablement, semer du gazon sous les banquettes, car il y avait là bien de la terre, et pour engrais, des débris de toute sorte. Je ne trouvai, pour commencer, que plusieurs bouts de cigarettes, cinq épingles, dont une anglaise, et les ossements épars d’un poulet. Mes doigts noircis, enfin, rencontrèrent une boule de papier, que je dépliai. J’eus alors sous les yeux la propre lettre de Calandrap, qui portait, en plus de la signature de l’ancien charcutier, l’indication de la rue et de la maison où désormais logeait Angèle, veuve de Dujardin.

J’enfonçai cette lettre dans ma poche et rejoignis le désespéré Lorillard.

--Il fait plutôt frais, ce soir, lui dis-je d’un ton détaché.

--Oui, murmura-t-il, encore assez...

Je lui touchai l’épaule.

--Lorillard, lui demandais-je, regardez-moi bien en face. Bon. A présent, mon cher garçon, je lis distinctement sur votre nez l’adresse d’Angèle.

--Sur mon nez? s’écria-t-il, assez surpris.

--Ne bougez donc pas, continuai-je, affectant d’étudier d’encore plus près le milieu de son visage. Je vois à merveille... Écoutez: 7, _rue Ducis_. Est-ce cela?

Il sursauta vivement:

--Mais oui! Je crois bien que c’est cela...

Je me mis à rire, et j’expliquai comment j’avais retrouvé le billet de Calandrap, que je rendis à Fortuné.

Mais lui, plus troublé peut-être qu’auparavant, demeurait anéanti, répétant:

--Je vais chez Angèle, oui, j’y vais tout de suite...

Pourtant il ne remuait point.

--Je vous y engage, répondis-je. Adieu, et bonne chance.

Il me retint par le bras.

--Venez avec moi, me demanda-t-il. Vous avez des trains jusqu’à minuit.

L’espérance de contempler Angèle me tentait. Lorillard, en insistant, me décida:

--Voyez-vous, m’avouait-il, tandis que nous sortions une fois de plus de la gare, quand j’ai eu perdu la lettre ce matin, je me suis dit:--Quel malheur! Angèle m’aurait si bien reçu!--Et maintenant que j’ai retrouvé l’adresse, j’ai peur, je pense qu’Angèle, sans doute, va me mettre à la porte.

--On ne sait jamais, répliquais-je. Essayez toujours.

Nous arrivions rue Ducis, devant le nº 7. Considérant l’immeuble, Fortuné prononça:

--Cinq étages. Quinze à dix-sept mètres de façade. Et tout neuf. Cette maison-là vaut bien cent mille francs. Et elle appartient à Angèle, savez-vous!

Il se mordit la lèvre.

--Là, franchement, reprit-il, que feriez-vous à la place d’Angèle, en m’apercevant?

--Moi? répondis-je sans hésiter, je vous dirais:--Fiche-moi le camp d’ici, misérable crapule. Mais je ne suis pas Angèle. Allez, montez donc!

Il fallut encore que je le suivisse. Un voisin nous apprit que c’était au premier étage que logeait Mme Veuve Dujardin. Nous gravîmes les marches. Je sonnai, moi, car Fortuné n’osait.

L’huis s’ouvrit instantanément, et Angèle elle-même apparut, infiniment plus belle, plus grosse, plus majestueuse encore que je ne l’imaginais. Elle leva ses bras courts, et cria d’une voix éperdue:

--Mon Fortuné, mon Fortuné, te voilà donc enfin! Je t’attendais...

Elle s’élança. Tous deux longuement s’embrassèrent.

Je pensais à me retirer, lorsque Lorillard, se retournant vers moi, me présenta, et conta quel service je lui avais rendu. Angèle voulut m’embrasser aussi, ce que je lui permis avec bienveillance. Tous deux me défendirent de m’en aller.

--Je vous garde, affirma Lorillard: vous dînerez avec nous.

En vérité, il se sentait dès maintenant chez lui, et ne se trompait point.

Angèle avait reçu, elle aussi, la veille, une lettre de Calandrap, qui lui exposait la misère de Fortuné, lui apprenait que celui-ci, sans doute, irait bientôt la voir. Mais, depuis des mois déjà, Angèle espérait le retour de son premier mari. Elle disposait à table, à chaque repas, le couvert de l’absent, certaine qu’il saurait la retrouver à la longue.

--Mon pauvre amour, disait-elle à Lorillard, comme tu as dû souffrir!

Elle touchait amoureusement les loques du vagabond tant aimé, baisait le visage crasseux, caressait la barbe embroussaillée.

--Viens par ici, dit-elle enfin. J’ai conservé du linge et des habits d’Edgar...

Elle l’emmena. J’attendis pendant trois quarts d’heure. Puis ils revinrent tous les deux. Fortuné était lavé, rasé, peigné, parfumé. Il portait un faux-col, une cravate, un complet fort propre, mais un peu étroit, dépouilles de feu Dujardin. Il avait l’air, ainsi d’un bourgeois assez important.

Puisque l’on m’invitait à dîner, je ne voulus pas être en reste. Je demandai permission de sortir, pour me procurer du champagne. Nous étions déjà dans la salle à manger. Fortuné servait la soupe. Il me recommanda de me dépêcher, pour ne pas la laisser refroidir.

Je ne mis guère de temps, et revins, avec une bouteille sous chaque bras. Comme j’entrais, sans prévenir, j’aperçus Angèle à genoux, mains jointes, devant Fortuné.

--Mon chéri, mon cœur, demandait-elle, m’as-tu enfin pardonnée, de t’avoir, bien malgré moi, trompé avec Gentillot?

--Relève-toi, dit Lorillard avec bonté.

Puis il ajouta, tout en nouant sa serviette autour de son cou:

--Ne parlons plus de cela. Puisque je suis revenu, mon Angèle, c’est que je t’ai pardonnée...

* * * * *

Ainsi Fortuné Lorillard, qui fut millionnaire, et puis vagabond, sortit de peine en retrouvant Angèle. Croyez qu’il ne songe pas à la quitter. Car elle est bien belle et amoureuse. Et puis, feu Dujardin lui a laissé de fortes rentes. Aussi Fortuné entreprend-il d’obtenir le divorce contre Valentine disparue. Angèle redeviendra, pour toujours, Mme Lorillard.

L’un et l’autre sont grandement estimés de leurs voisins. M. Calandrap se fait une joie de venir à Versailles, pour déjeuner avec son ami. Il ne manque pas, tant que dure la saison des roses, de porter à Angèle les plus jolies de son jardin.

--Je suis tout à fait heureux, me déclarait Fortuné, l’autre jour. Mais un petit remords me taquine, de loin en loin. Je me reproche parfois mes filouteries... En vérité, dites-moi votre opinion. Suis-je un monstre?

--Tranquillisez-vous, lui ai-je répondu. Vous n’êtes pas un monstre, puisque le monstre, par définition, est un être exceptionnel. Et qu’avez-vous donc d’exceptionnel? Vous personnifiez assez correctement, au contraire, un type contemporain excessivement répandu: le type de l’homme que nulle infamie ne rebute, quand il s’agit de gagner de l’argent...

FIN