La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 9

Chapter 93,722 wordsPublic domain

Théodore la supplia tendrement d’avoir assez d’égards pour sa santé pour différer ce voyage de quelques jours; mais elle lui dit, avec un sourire enchanteur, qu’elle était maintenant trop heureuse pour être malade, et que la même cause qui assurerait son bonheur lui assurerait aussi la continuation de sa santé. L’espoir, succédant ainsi subitement aux horreurs du désespoir, avait produit un tel effet sur son esprit, qu’il avait effacé le choc qu’elle avait ressenti en se croyant fille du marquis, et toutes les autres réflexions pénibles. Elle ne prévoyait même pas les obstacles qui pourraient s’élever contre son union avec Théodore, en cas qu’il obtînt sa grâce.

Il fut déterminé qu’elle partirait dans quelques heures pour Paris avec Louis, et que Pierre les accompagnerait. Ces heures d’intervalles furent passées dans la prison avec Laluc et sa famille.

Quand le moment du départ fut arrivé, le courage d’Adeline l’abandonna de nouveau, et les illusions du bonheur disparurent. Elle ne regarda plus Théodore comme un homme arraché à la mort; mais elle prit congé de lui avec le triste pressentiment qu’elle ne le reverrait plus: ce pressentiment était si fort gravé dans son esprit, qu’elle fut long-temps à prendre assez de résolution pour lui dire adieu; et, quand elle l’eut fait et qu’elle eut même quitté l’appartement, elle revint pour jeter un dernier regard sur lui. En sortant une seconde fois de la chambre, sa sombre imagination lui représenta Théodore au lieu de l’exécution, pâle et dans les agonies de la mort; elle tourna encore vers lui ses yeux languissans; mais ses sens étaient tellement affectés, qu’en le regardant elle crut voir son visage changer et prendre la figure d’un spectre. Tout son courage s’évanouit, et telles furent les angoisses de son cœur, qu’elle résolut de différer son voyage jusqu’au lendemain, quoique, par ce délai, elle fût obligée de renoncer à la protection de Louis, à qui l’impatience de joindre son père ne permettait pas d’y souscrire. Le triomphe de la passion ne fut cependant pas de longue durée: apaisée encore une fois par l’espérance, sa douleur se dissipa, la raison reprit son ascendant; elle vit de nouveau la nécessité de son prompt départ, et reprit assez de résolution pour s’y soumettre. Laluc aurait voulu l’accompagner pour solliciter de nouveau la clémence du roi en faveur de son fils; mais son extrême faiblesse et sa fatigue ne lui permirent pas d’entreprendre un autre voyage.

A la fin, Adeline, le cœur serré, quitta Théodore, malgré les prières qu’il lui faisait de ne pas se mettre en route dans cet état de faiblesse, et fut accompagnée jusqu’à l’auberge par Clare et Laluc. La première se sépara de son amie en répandant un déluge de larmes, et en témoignant beaucoup d’inquiétude pour sa santé, mais avec l’espérance de la revoir bientôt. Si Théodore obtenait sa grâce, Laluc était résolu d’aller chercher Adeline à Paris; mais, en cas du contraire, elle devait revenir avec Pierre. Il lui dit adieu avec la tendresse d’un père, et elle lui fit les siens avec toute l’affection filiale, le conjurant, par ses dernières paroles, de faire attention à sa santé: le sourire languissant qui parut alors sur son visage sembla lui dire que sa sollicitude était inutile, et qu’il croyait le rétablissement de sa santé impossible.

Ainsi Adeline quitta les amis qui lui étaient justement si chers, et qu’elle avait si récemment trouvés, pour se rendre à Paris où elle était étrangère, presque sans protection, et où elle était obligée de paraître en témoignage contre un père qui l’avait persécutée avec la dernière cruauté. La voiture, en sortant de Vaceau, passa devant la prison: elle jeta un regard avide de ce côté-là; ses épaisses murailles et ses fenêtres grillées semblaient détruire toutes ses espérances...... Mais Théodore y était; et, s’appuyant sur la portière, elle continua de regarder jusqu’à ce que le détour d’une autre rue l’eût entièrement fait disparaître à ses yeux. Elle s’enfonça alors dans la voiture; et, cédant à la tristesse de son cœur, elle pleura en silence. Louis n’était pas disposé à l’interrompre; ses pensées étaient entièrement occupées de la situation de son père, et les voyageurs firent plusieurs milles sans proférer une seule parole.

A Paris, où nous allons maintenant retourner, les recherches faites pour trouver Jean d’Aunoy avaient été infructueuses. La maison de la Bruyère, décrite par du Bosse, était inhabitée, et il n’allait plus dans les endroits qu’il avait coutume de fréquenter, et où les officiers de police l’avaient épié. Il était même douteux qu’il fût encore en vie, car il s’était absenté de ses endroits d’habitude long-temps avant le procès de La Motte; il était donc certain que son absence n’avait pas été occasionée par ce qui se passait dans les cours de justice.

Dans la solitude de sa prison, le marquis de Montalte eut le loisir de faire des réflexions sur le passé, et de se repentir de ses crimes; mais la réflexion et le remords n’étaient pas dans son caractère. Il éloignait avec impatience tout souvenir susceptible de lui causer de la tristesse, et s’efforçait, pour l’avenir, de détourner l’ignominie et la punition qui le menaçaient. L’élégance de sa personne avait tellement voilé la dépravation de son cœur, qu’il était favori de son souverain, et c’était sur cette circonstance qu’il fondait l’espoir de sa sûreté. Il était néanmoins extrêmement fâché de s’être trop précipitamment livré à l’esprit de vengeance qui l’avait fait accuser La Motte, et l’avait ainsi entraîné dans une situation dangereuse, pour ne pas dire fatale....., puisque, si l’on ne trouvait pas Adeline, on le croirait coupable de sa mort: mais ce qu’il craignait davantage, c’était le témoignage de d’Aunoy; et, pour prévenir toute possibilité que les dépositions de ce dernier ne lui nuisissent, il avait employé des émissaires secrets afin de découvrir le lieu de sa retraite et de le corrompre. Ceux-ci n’avaient cependant pas eu plus de succès que les officiers de police, et le marquis commença à la fin à croire qu’il était véritablement mort.

Cependant La Motte attendait avec impatience l’arrivée de son fils, qui devait le délivrer de son incertitude concernant Adeline. Son seul espoir d’échapper au supplice était fondé sur elle, puisque le témoignage rendu contre lui pouvait être invalidé par la confirmation qu’elle donnerait de la scélératesse du marquis; et, quand même le parlement condamnerait La Motte, il pourrait encore implorer la clémence du roi.

Adeline arriva à Paris après un voyage de plusieurs jours, pendant lequel elle fut principalement soutenue par les délicates attentions de Louis, qu’elle plaignait et estimait, quoiqu’elle ne pût l’aimer. Elle reçut aussitôt la visite de madame La Motte: la rencontre fut touchante de part et d’autre. Un sentiment de sa conduite passée causait à cette dernière un embarras que la délicatesse et la bonté d’Adeline auraient voulu lui épargner; mais le pardon demandé fut accordé avec tant de sincérité, que madame La Motte devint graduellement plus composée et moins timide. Elle ne l’aurait cependant pas obtenu si facilement, si Adeline avait cru que sa conduite eût été volontaire; la conviction de la contrainte et de la terreur par lesquelles madame La Motte avait été mue, fut seule capable de l’engager à lui pardonner. Dans cette première entrevue, elles ne s’arrêtèrent pas sur des sujets particuliers. Madame La Motte proposa à Adeline de venir loger avec elle près du Châtelet; et Adeline, qui regardait un hôtel garni comme un logement peu décent pour une jeune personne, accepta son offre avec plaisir.

Là, madame La Motte lui fit un récit détaillé de la situation de son mari; et finit par dire que, comme son jugement avait été suspendu jusqu’à ce que l’on eût pu obtenir quelque certitude des desseins criminels du marquis, et qu’Adeline pouvait confirmer la plus grande partie des dépositions de La Motte, il était probable que la cour allait continuer l’instruction du procès. Elle connut alors toutes les obligations qu’elle avait à La Motte; car elle avait ignoré jusqu’ici qu’en la faisant évader, il lui avait sauvé la vie. Son horreur pour le marquis, qu’elle ne pouvait considérer comme un père, et sa reconnaissance pour son libérateur, redoublèrent; et il lui tarda de rendre un témoignage si nécessaire aux espérances de ce dernier. Madame La Motte lui dit alors qu’elle croyait qu’il n’était pas encore trop tard pour entrer dans la prison du Châtelet; et, sachant avec quelle impatience son mari désirait voir Adeline, elle la pria de vouloir bien s’y rendre avec elle. Adeline, quoique fort harassée et fatiguée, y consentit. Quand Louis revint de chez M. Nemours, l’avocat de son père, qu’il s’était empressé d’instruire de son arrivée, ils partirent tous pour le Châtelet. La vue de la prison rappela si fortement à la mémoire d’Adeline la situation de Théodore, que ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se traîner jusqu’à l’appartement de La Motte. Lorsqu’il l’aperçut, une lueur de joie passa sur son visage; mais retombant aussitôt dans sa stupeur accoutumée, il jeta tristement les yeux sur elle et ensuite sur Louis, et poussa un profond gémissement. Adeline, en qui les dernières actions de La Motte avaient effacé tout souvenir de ses torts antérieurs, lui fit ses remercîmens de lui avoir conservé la vie, et exprima avec beaucoup de chaleur le désir qu’elle avait de lui être utile. Mais sa reconnaissance ne fit que l’accabler davantage; au lieu de le réconcilier avec lui-même, elle sembla réveiller le souvenir des desseins criminels auxquels il avait autrefois aidé, et lui faire plus vivement sentir les remords de sa conscience. Tâchant de cacher ses émotions, il parla de son danger actuel, et instruisit Adeline du témoignage qu’elle serait obligée de rendre dans le procès. Après plus d’une heure de conversation avec La Motte, elle revint dans ses appartemens, où, malade et fatiguée, elle fit ses efforts pour oublier ses inquiétudes dans le sommeil.

Le parlement, chargé de ce procès, s’assembla de nouveau quelques jours après l’arrivée d’Adeline, et les deux témoins qu’attendait le marquis pour corroborer son témoignage contre La Motte, parurent. Elle fut conduite toute tremblante au palais, où le premier objet qui frappa ses yeux fut le marquis de Montalte, qu’elle regarda alors avec des émotions qui lui étaient tout-à-fait nouvelles, et qui avaient un mélange d’horreur. Quand du Bosse la vit, il jura que c’était la personne: son témoignage fut confirmé par les manières d’Adeline; car, en l’apercevant, elle devint pâle, et un tremblement universel s’empara de tous ses membres. On ne trouva Jean d’Aunoy nulle part, et ainsi La Motte fut privé d’un témoin qui pouvait être si essentiel à ses intérêts. Lorsqu’Adeline fut sommée de parler, elle fit sa déposition avec clarté et précision; et Pierre, qui l’avait emmenée de l’abbaye, corrobora son témoignage. Les dépositions produites étaient suffisantes, dans l’esprit de plusieurs personnes présentes, pour prouver que le marquis avait eu intention de commettre un meurtre; mais elles ne suffisaient pas pour invalider le témoignage de ses deux derniers témoins, qui jurèrent positivement que le vol avait été fait, et que La Motte était le voleur; en conséquence, ce dernier fut condamné à mort. En recevant sa sentence, ce malheureux s’évanouit; et les spectateurs, qui s’étaient singulièrement intéressés à la décision de cette affaire, exprimèrent leur compassion par un gémissement universel.

Un nouvel objet attira bientôt leur attention, ce fut Jean d’Aunoy qui parut devant les juges. Mais son témoignage, quand même il aurait été susceptible de sauver La Motte, arrivait trop tard. Celui-ci fut reconduit dans la prison; mais Adeline, que cette sentence affligeait extrêmement, et qui se trouvait indisposée, reçut ordre de rester pendant l’examen de d’Aunoy. Cet homme avait à la fin été trouvé dans les prisons d’une ville de province, où ses créanciers l’avaient fait mettre, et d’où l’argent que le marquis lui avait fait tenir pour satisfaire aux importunités de du Bosse, n’avait pu le tirer. Cependant ce dernier, s’imaginant être négligé par le marquis, avait résolu de s’en venger, tandis que l’argent destiné pour soulager ses besoins avait été dépensé par d’Aunoy dans les plaisirs et dans la débauche.

Il fut confronté à Adeline et à du Bosse, et on lui commanda d’avouer tout ce qu’il savait de cette affaire mystérieuse, s’il ne voulait pas être mis à la question. D’Aunoy, qui ignorait jusqu’à quel point s’étendaient les soupçons contre le marquis, et qui savait que son témoignage pouvait le perdre, fut pendant quelque temps très-obstiné; mais quand on lui donna la question, sa résolution l’abandonna, et il avoua un crime dont il n’avait pas même été soupçonné.

Il parut qu’en l’année 1642, d’Aunoy, accompagné d’un nommé Martigny et de François Ballière, avait attendu et saisi, sur le grand chemin, Henri marquis de Montalte, demi-frère de Philippe; et qu’après l’avoir volé, et attaché son domestique à un arbre, suivant les ordres qu’ils avaient reçus, ils l’avaient conduit à l’abbaye de Saint-Clair, dans la forêt de Fontanville; qu’il avait été détenu dans cet endroit jusqu’à ce qu’on eût reçu de nouvelles instructions de la part de Philippe de Montalte, actuellement marquis, qui était alors dans ses terres dans une province septentrionale de France; que ce dernier avait mandé qu’on le mit à mort, et que l’infortuné Henri avait été assassiné dans sa chambre trois semaines après sa détention à l’abbaye.

En entendant cette déposition, Adeline pensa s’évanouir; elle se rappela le manuscrit qu’elle avait trouvé, et les circonstances extraordinaires dont cette découverte avait été accompagnée; tous ses membres frémirent d’horreur, et levant les yeux elle aperçut sur le visage du marquis la pâleur livide du crime. Elle s’efforça néanmoins de recueillir toutes ses forces pendant la continuation de l’aveu de ce témoin.

Quand le meurtre fut commis, d’Aunoy était allé trouver son commettant, qui lui avait donné la récompense dont il était convenu; et quelques mois après il avait remis entre ses mains la fille du feu marquis, encore dans l’enfance, qu’il avait conduite dans une partie éloignée du royaume, où, prenant le nom de Saint-Pierre, il l’avait élevée comme si elle avait été la sienne, recevant du marquis actuel une pension considérable pour garder le secret.

Adeline, incapable de résister plus long-temps aux diverses émotions dont son cœur était agité, s’évanouit. Elle fut transportée hors de la salle; et, lorsque le désordre occasioné par cet événement fut passé, Jean d’Aunoy continua. Il dit qu’après la mort de sa femme, Adeline avait été mise dans un couvent, et ensuite transportée dans un autre, où le marquis avait voulu lui faire prendre le voile; que son refus opiniâtre de se faire religieuse avait engagé ce dernier à former le projet de la faire mourir, et que c’est pour cela qu’elle avait été conduite à la maison de La Bruyère. D’Aunoy ajouta que, par les ordres du marquis, il avait fait à du Bosse une fausse histoire de sa naissance; qu’ayant, au bout de quelque temps, découvert que ses camarades l’avaient trompé touchant la mort d’Adeline, il les avait quittés en colère; mais qu’ils avaient unanimement résolu de cacher son évasion au marquis, afin de jouir de la récompense de leur prétendu crime. Quelques mois après cette époque, il avait néanmoins reçu une lettre du marquis, dans laquelle il lui reprochait son infidélité, et lui promettait une grande récompense s’il voulait dire où était Adeline: qu’en conséquence de cette lettre, il avait avoué qu’elle avait été déposée entre les mains d’un étranger, mais qu’il ne savait ni qui il était, ni où il demeurait.

Sur ces dépositions, Philippe de Montalte fut écroué, comme prévenu d’avoir fait assassiner Henri son frère; d’Aunoy fut mis dans un cachot du Châtelet, et du Bosse sommé de paraître comme témoin.

Il est impossible d’exprimer ce que sentit le marquis, en voyant qu’un procès excité par la vengeance avait ainsi exposé ses crimes aux yeux du public, et l’avait livré entre les mains de la justice. Les passions qui l’avaient porté à commettre un crime aussi horrible que celui du meurtre.....; meurtre d’autant plus atroce, qu’il tombait sur un homme avec lequel il était uni par les liens du sang et par les habitudes de l’enfance; les passions, dis-je, qui l’avaient excité à cet abominable forfait étaient l’ambition et l’amour du plaisir. La première était plus immédiatement satisfaite par le titre de son frère; la dernière, par les richesses qui le mettaient à même de se livrer à ses inclinations voluptueuses.

Le feu marquis de Montalte, père d’Adeline, avait hérité de ses ancêtres d’un patrimoine insuffisant pour soutenir la splendeur de son rang; mais il avait épousé l’héritière d’une illustre famille, dont la fortune suppléait amplement au déficit de la sienne. Il avait eu le malheur de la perdre, car elle était belle et aimable, peu de temps après la naissance de sa fille, et c’était alors que le marquis actuel avait formé le projet infernal d’assassiner son frère. La différence de leurs caractères empêchait qu’il n’existât entre eux cette affection réciproque que la parenté semblait exiger. Henri était bienfaisant, doux et philosophe. L’amour de la vertu régnait dans son cœur; chez lui la sévérité de la justice était modérée, et non pas affaiblie par la compassion; il s’était adonné à l’étude des sciences, et avait toujours cultivé les belles-lettres.

Les actions de Philippe nous ont déjà tracé les principaux traits de son caractère; quelques qualités brillantes ne servaient qu’à en faire ressortir davantage la noirceur. Il avait épousé une dame qui, par la mort de son frère, devait hériter de biens considérables, dont l’abbaye de Saint-Clair et la maison de campagne sur les bords de la forêt de Fontanville étaient les principaux. Cependant sa passion pour la magnificence et la dissipation l’avait bientôt entraîné dans une multitude de difficultés, et lui avait suggéré combien il serait avantageux pour lui de posséder le bien de son frère. Il n’y avait que ce frère et sa fille qui s’opposassent à cette possession; nous avons déjà raconté comment il s’était débarrassé du premier: il paraît un peu surprenant qu’il n’ait pas usé des mêmes moyens pour se défaire de la fille, à moins d’admettre qu’il existe un destin, et qu’elle fut conservée pour faire punir le meurtre de son père.

Quand on jette un regard rétrograde sur la multitude de dangers auxquels elle fut exposée, aux vicissitudes qu’elle éprouva depuis son enfance, il semble que sa conservation est l’ouvrage de quelque chose au-dessus de la sagesse humaine; et cela nous offre un exemple frappant que la justice, quoique quelquefois tardive, ne manque jamais d’atteindre les scélérats.

Tandis que l’infortuné marquis, père d’Adeline, était en prison à l’abbaye, son frère qui, pour éviter les soupçons, s’était tenu dans le nord de la France, avait différé l’exécution de son abominable projet, par une timidité naturelle à un esprit qui n’est pas encore accoutumé à de pareils attentats. Avant de donner ses derniers ordres, il avait voulu voir si l’histoire qu’il faisait courir sur la mort de son frère le mettrait à l’abri de tout soupçon. Elle n’avait que trop bien réussi: car le domestique, dont l’on n’avait épargné la vie qu’afin qu’il pût raconter cette histoire, conclut assez naturellement que son maître avait été assassiné par des brigands; et le paysan qui, quelques heures après, avait trouvé le domestique blessé, tout ensanglanté, et attaché à un arbre, qui savait d’ailleurs que cet endroit était infesté de voleurs, l’avait aussi naturellement crue et en avait en conséquence répandu le bruit.

Depuis ce temps-là le marquis, à qui l’abbaye de Saint-Clair appartenait en vertu du droit de sa femme, n’y était venu que deux fois, et cela à des époques bien éloignées, jusqu’à ce qu’après un intervalle de plusieurs années il découvrit par hasard que La Motte y habitait. Il résidait ordinairement à Paris et à sa terre dans le nord, sinon qu’il passait communément un mois de l’année à sa jolie maison sur le bord de la forêt. Il tâchait de perdre le souvenir de son crime dans les scènes variées de la cour et dans la dissipation; mais il y avait des momens où la voix de la conscience se faisait entendre, quoiqu’elle ne fût pas long-temps à être ensuite étouffée par le tumulte du monde.

Il est probable que la nuit de son départ précipité de l’abbaye, le triste et lugubre silence de l’heure, dans un lieu qui avait été le théâtre de son crime, lui avait rappelé d’une manière trop forte le souvenir de son frère, et avait suggéré à son imagination des horreurs qui l’avaient forcé d’abandonner un endroit souillé de ses forfaits. S’il en est ainsi, il est néanmoins certain que les terreurs de sa conscience s’étaient évanouies avec l’obscurité de la nuit; car il était retourné le lendemain à l’abbaye, quoiqu’il soit néanmoins remarquable qu’il n’ait jamais essayé d’y passer une autre nuit. Mais, bien qu’il éprouvât des frayeurs momentanées, elles n’étaient jamais suivies de la pitié ni du repentir; puisque, lorsque la découverte de la naissance d’Adeline lui eut causé des appréhensions pour sa propre vie, il n’avait pas hésité à commettre un nouveau crime, et qu’il était encore disposé à verser le sang humain. Il avait fait cette découverte par le moyen d’un cachet, portant les armes de sa famille, empreint sur le billet trouvé par son domestique, et qui lui avait été remis à Caux. On doit se rappeler qu’après avoir lu ce billet, il allait le jeter loin de lui avec toute la fureur de la jalousie; mais qu’après l’avoir de nouveau examiné, il l’avait soigneusement mis dans son portefeuille. La violente agitation que lui avait causée cette terrible vérité, l’avait pendant quelque temps privé de tout pouvoir d’agir. Quand il se porta assez bien pour écrire, il avait écrit à d’Aunoy une lettre, dont nous avons déjà rapporté le contenu. D’Aunoy lui avait confirmé ses craintes. Sachant que la mort devait être la punition de son crime, en cas qu’Adeline parvînt à découvrir sa naissance, et n’osant plus se fier à un homme qui l’avait déjà trompé, il avait, après quelque délibération, résolu sa mort. C’est pourquoi il était sur-le-champ parti pour l’abbaye, et avait donné les ordres que nous avons vus, plutôt par la crainte d’être compromis, que par le désir de s’emparer de ses biens.

Comme l’histoire du cachet qui avait fait connaître la naissance d’Adeline est un peu singulière, il ne sera pas hors de propos d’avertir le lecteur que Jean d’Aunoy l’avait volé au marquis, avec une montre d’or; il n’avait pas tardé à se défaire de la montre, mais sa femme avait gardé le cachet comme un joli joujou; et, après sa mort, il avait été porté au couvent parmi ses hardes. Adeline l’avait soigneusement conservé, parce qu’il avait appartenu à une femme qu’elle croyait être sa mère.

CHAPITRE IX.