La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 8
Elle alla enfin, avec Clare, trouver Laluc, qui, s’avançant vers elles lorsqu’il les vit entrer dans la salle, leur prit à chacune une main en silence. Quelques momens après, il proposa de partir; et ils montèrent tous dans une voiture qui les mena à la porte de la prison. La foule avait déjà commencé à s’assembler, et il s’élevait un murmure confus à mesure que la voiture s’approchait: c’était une vue bien pénible pour les amis de Théodore. Louis donna la main à Adeline en descendant; elle pouvait à peine se soutenir, et, d’un pas tremblant, elle suivit Laluc, que le geôlier conduisit vers cette partie de la prison où était son fils. Il était alors huit heures, la sentence ne devait être exécutée qu’à midi: mais il y avait déjà une garde de soldats dans la cour; et cette malheureuse compagnie, en passant dans les allées étroites, rencontra plusieurs officiers qui avaient été faire leurs derniers adieux à Théodore. En montant l’escalier qui conduisait à son appartement, l’oreille de Laluc fut frappée d’un cliquetis de chaînes, et il l’entendit se promener à grands pas dans sa chambre. Ce malheureux père, accablé par l’idée du moment qui allait lui présenter son fils, s’arrêta, et fut obligé de s’appuyer sur la rampe. Louis, craignant les conséquences de son chagrin, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, voulut aller chercher des secours; mais il lui fit signe de rester. «Je me porte mieux, dit Laluc. O Dieu! soutiens-moi dans cette heure terrible!» Et, quelques minutes après, il fut en état de continuer.
Quand le guichetier ouvrit la porte, le bruit déchirant des verroux fit frémir Adeline; mais elle se trouva au même instant en présence de Théodore, qui vola à sa rencontre, et la retint dans ses bras au moment où elle allait s’évanouir. Comme sa tête se trouvait appuyée sur son épaule, il contempla encore une fois ce visage qui lui était si cher, qui avait si souvent répandu la joie dans son cœur, et qui, quoique pâle et insensible, lui faisait éprouver des instans de délices. Quand elle commença à ouvrir les yeux, elle les fixa tristement sur Théodore, qui, la serrant contre son cœur, ne put lui répondre que par un sourire mêlé de tendresse et de désespoir; les larmes qu’il s’efforçait de retenir flottaient dans ses yeux; et pendant un moment il oublia tout, excepté Adeline. Laluc, qui s’était assis sur le pied du lit, paraissait insensible à tout ce qui l’environnait, et absorbé dans sa douleur; mais Clare, qui tenait la main de son frère, et qui avait la tête appuyée sur son bras, exprimait tout haut les tourmens de son cœur, ce qui excita l’attention d’Adeline, qui lui dit d’une voix presque éteinte d’épargner son père. Ses paroles émurent Théodore, qui porta Adeline sur une chaise et se tourna vers Laluc. «Mon cher enfant, dit Laluc, en lui prenant la main et en fondant en larmes, mon cher enfant!» Ils pleurèrent tous deux. Après un long intervalle de silence, il dit: «J’aurais cru pouvoir supporter cette heure-ci; mais je suis vieux et faible. Dieu connaît mes efforts pour la résignation et ma confiance en sa bonté.»
Théodore, par un grand et soudain effort d’esprit, prit un air ferme et composé, et tâcha, par les argumens les plus plausibles, de consoler ses amis désolés. Laluc parut enfin avoir surmonté sa douleur; s’étant essuyé les yeux, il dit: «Mon fils, j’aurais dû vous donner un meilleur exemple, et mieux pratiquer les préceptes de courage que je vous ai si souvent enseignés: mais cela ne m’arrivera plus; je connais mes devoirs et je les remplirai.» Adeline poussa un profond soupir et continua de pleurer.
«Consolez-vous, ma chère amie, nous ne nous séparerons que pour un temps, dit Théodore en baisant les larmes qui coulaient le long de ses joues; et, joignant sa main à celle de son père, il la recommanda fortement à la protection de ce dernier. «Recevez-la, ajouta-t-il, comme le legs le plus précieux que je puisse vous laisser; regardez-la comme votre fille. Elle vous consolera, quand je ne serai plus; elle fera plus que suppléer à la perte de votre fils.»
Laluc l’assura qu’il regardait déjà et continuerait de regarder Adeline comme sa fille. Pendant ces heures d’affliction, il s’efforça de dissiper les terreurs de la mort, en inspirant à son fils une confiance religieuse. Sa conversation fut pieuse, raisonnable et consolante: ce ne furent pas les froides expressions de l’esprit, mais les sentimens d’un cœur qui aimait et pratiquait depuis long-temps les purs préceptes du christianisme, et qui en tirait alors une consolation que rien de terrestre ne saurait dispenser.
«Vous êtes jeune, mon fils, dit-il; vous n’avez pas encore commis de grands crimes, vous pouvez donc envisager la mort sans terreur, car son approche n’est terrible qu’aux coupables. Je sens que je ne vous survivrai pas long-temps; et j’espère qu’un Dieu de miséricorde nous fera rencontrer dans un état où le chagrin est inconnu, _où le fils de la justice guérira nos blessures_!» En parlant ainsi, il levait les yeux au ciel; les larmes roulaient dans ses yeux, qui rayonnaient d’une douce et fervente dévotion, et son visage avait la dignité d’un être supérieur.
«Ne négligeons pas ces momens terribles, dit Laluc en se levant; que nos prières réunies montent vers celui qui a seul le pouvoir de nous consoler!» Ils se mirent tous à genoux, et il pria avec cette simple et sublime éloquence qu’inspire la vraie piété. Quand il se leva, il embrassa ses enfans l’un après l’autre; et, lorsqu’il vint à Théodore, il s’arrêta, le fixa avec une expression de tendresse et de douleur, et fut pendant quelque temps incapable de parler. Théodore ne put supporter cette vue; il se mit la main devant les yeux, et fit d’inutiles efforts pour étouffer les violens sanglots qui le déchiraient. Recouvrant à la fin l’usage de la parole, il pria son père de le laisser. «Cet état est trop violent pour nous, dit-il, ne le prolongeons pas davantage. Le temps s’approche;.... permettez-moi de me composer. La mort n’a de cruel que la séparation d’avec ce que nous avons de plus cher; quand cela est passé, la mort n’est rien.»
«Je ne vous quitterai pas, mon fils, répliqua Laluc. Ma pauvre fille s’en ira; mais quant à moi je veux être avec vous dans vos derniers momens.» Théodore sentit que cela serait trop pour eux deux, et fit usage de tous les argumens que la raison put lui suggérer, pour engager son père à renoncer à son dessein. Mais il resta ferme dans sa résolution. «Je ne souffrirai pas que la considération des souffrances que je puis endurer, dit Laluc, me fasse abandonner mon enfant dans le moment où il aura le plus besoin de mon soutien. Il est de mon devoir de vous accompagner, et rien ne m’en empêchera.»
Théodore saisit les paroles de Laluc: «Puisque vous voulez, dit-il, que je me soutienne dans ma dernière heure, je vous prie de n’en pas être témoin: votre présence, mon tendre père, me dépouillerait de tout mon courage...., ferait évanouir le peu de résolution que je pourrais avoir. N’ajoutez pas à mes souffrances la vue de votre détresse; mais permettez-moi d’oublier, s’il est possible, le cher parent qu’il me faut quitter pour toujours!» Les pleurs coulèrent de nouveau. Laluc continua de le regarder fixement. A la fin, il dit: «Eh bien! soit; puisque ma présence vous ferait peine, je n’irai pas.» Il dit cela d’une voix entrecoupée. Après un intervalle de quelques momens, il embrassa encore Théodore....... «Il faut nous séparer, dit-il, il _faut_ nous séparer; mais ce n’est que pour un temps; nous ne tarderons pas à nous rejoindre dans un monde plus parfait! O Dieu! tu vois jusqu’au fond de mon cœur;.... tu vois tout ce qu’il éprouve dans ce cruel moment!» La douleur le suffoqua de nouveau. Il serra Théodore dans ses bras; et, à la fin, paraissant recueillir toute sa force, il répéta: «Il _faut_ nous séparer..... Oh! mon fils, adieu pour toujours dans ce monde! que Dieu, dans sa miséricorde, veuille bien vous soutenir et vous accorder sa bénédiction!»
Il se tourna pour quitter la prison; mais, épuisé par sa douleur, il tomba dans une chaise qui se trouvait près de la porte qu’il voulait ouvrir. Théodore, le désespoir peint sur le visage, fixait tour à tour son père, Clare et Adeline qu’il serrait dans son sein; et leurs larmes se mêlaient ensemble. «Est-ce donc la dernière fois, s’écria-t-il, que je contemple ce visage? ne le reverrai-je jamais?.... Jamais! ô douleur inexprimable! Encore une fois, ajouta-t-il, encore une seule fois! en lui baisant la joue;» mais elle était insensible et aussi froide que le marbre.
Louis, qui avait quitté la chambre peu après l’arrivée de Laluc, afin de ne pas interrompre, par sa présence, leurs tristes adieux, y revint. Adeline leva la tête, et ayant aperçu celui qui était entré, la plongea de nouveau dans le sein de Théodore.
Louis parut fort agité. Laluc se leva: «Il faut nous en aller, dit-il; Adeline, ma chère, faites un effort..... Clare..... mes enfans... partons..... Cependant, encore un dernier..... un dernier embrassement, et alors!.....» Louis s’avança et lui prit la main: «Mon cher monsieur, j’ai quelque chose à dire; cependant je crains de parler.--Que voulez-vous dire? reprit Laluc avec précipitation, aucun nouveau malheur ne saurait m’affliger dans ce moment: ne craignez pas de vous expliquer.--Je suis très-aise de n’avoir pas cette nouvelle épreuve à vous faire subir, répliqua Louis. Je vous ai vu supporter la plus grande affliction avec courage; pourrez-vous soutenir la joie de l’espoir?» Laluc regarda Louis avec un air de surprise. «Parlez! dit-il d’une voix faible.» Adeline leva la tête, et, tremblante entre la crainte et l’espérance, considéra Louis, comme si elle avait voulu pénétrer dans son âme. Il lui sourit d’un air de satisfaction. «Est-il..... oh! est-il possible? s’écria-t-elle en revenant à la vie!.... il est sauvé, il est sauvé!» Elle n’en dit pas davantage, mais courut vers Laluc qui s’évanouissait dans sa chaise, tandis que Théodore et Clare prièrent Louis tout d’une voix de les délivrer de cette cruelle incertitude.
Il les informa qu’il avait obtenu du commandant un sursis pour Théodore, jusqu’à ce que le roi eût fait connaître sa dernière volonté; et cela, en conséquence d’une lettre qu’il avait reçue de sa mère dans la matinée, par laquelle elle l’instruisait de quelques circonstances extraordinaires qui avaient paru dans le cours d’un procès actuellement pendant au parlement de Paris, qui compromettait tellement la réputation du marquis de Montalte, qu’il était possible qu’on obtînt la grâce de Théodore.
Ces paroles passèrent avec la rapidité de l’éclair dans le cœur de ses auditeurs. Laluc revint à lui; et cette prison qui, il n’y a qu’un moment, offrait une scène de désespoir, ne retentit plus que de cris de joie et de reconnaissance. Laluc, levant les mains vers le ciel, dit: ce Grand Dieu! soutiens-moi dans ce moment, comme tu m’as déjà soutenu!..... pourvu que mon fils vive, je mourrai en paix.»
Il embrassa Théodore; et, se rappelant les angoisses de son dernier embrassement, des larmes de reconnaissance et de joie coulèrent le long de ses joues, et lui firent éprouver des sensations contraires. Ce sursis momentané produisit, à la vérité, un effet si merveilleux et un si grand espoir pour l’avenir, que la grâce absolue du criminel n’aurait pas, pour l’instant, causé un plaisir plus vif; mais, après les premières émotions, l’incertitude du sort de Théodore reparut dans toute sa force. Adeline ne fit pas mention de ses sentimens à ce sujet; mais Clare déplora ouvertement la possibilité que son frère fût encore arraché d’entre leurs bras, et que leur allégresse fût changée en douleur. Un regard d’Adeline l’arrêta. Cependant la joie devint tellement la passion dominante du moment, que les ombres que la réflexion jetait sur leurs espérances, s’évanouirent comme les vapeurs du matin devant les rayons du soleil, et il n’y eut que Louis qui parut distrait et rêveur.
Quand ils furent un peu remis, Louis les informa que le contenu de la lettre de madame La Motte l’obligeait de partir sur-le-champ pour Paris, et que les nouvelles dont il avait à leur faire part regardaient particulièrement Adeline, qui jugerait sans doute nécessaire de s’y rendre aussi, dès que sa santé le lui permettrait. Il lut alors à ses auditeurs impatiens les passages de sa lettre susceptibles de développer ce qu’il avançait; mais comme madame La Motte avait omis plusieurs circonstances importantes qu’il est nécessaire de connaître, voici ce qui s’était dernièrement passé à Paris.
On doit se rappeler que le premier jour du procès, La Motte, en allant de la cour de justice à sa prison, avait vu un homme dont il avait cru reconnaître les traits, quoiqu’il ne l’eût aperçu que dans l’obscurité; et que ce même homme, après s’être informé du nom de La Motte, avait demandé à lui parler. Le jour suivant, le geôlier avait accédé à sa demande; et on peut se figurer la surprise de La Motte, quand, au plus grand jour de son appartement, il reconnut le même individu des mains duquel il avait reçu Adeline.
Ayant trouvé madame La Motte dans la chambre, il dit qu’il avait quelque chose d’important à communiquer, et désira qu’on le laissât seul avec le prisonnier. Lorsqu’elle fut retirée, il dit à La Motte qu’il avait appris qu’il était poursuivi par le marquis de Montalte. La Motte lui répondit qu’oui. «Je sais que c’est un scélérat, dit l’étranger; votre cas est désespéré. Souhaitez-vous de vivre?»
«Est-ce là une question à faire!»
«Je suis informé que votre procès continue demain. Je suis actuellement prisonnier pour dettes; mais si vous pouvez m’obtenir la permission de paraître à la cour de justice avec vous, et une promesse de la part des juges que ce que je révélerai ne me compromettra pas, je découvrirai des choses qui confondront le susdit marquis: je prouverai que c’est un scélérat, et l’on jugera alors jusqu’à quel point son témoignage contre vous peut être valable.»
La Motte, qui avait alors un grand intérêt à l’entendre, le pria de s’expliquer: et cet homme commença une longue histoire des malheurs qui l’avaient obligé de donner les mains aux projets du marquis: mais il s’arrêta tout d’un coup, et dit: «Je m’expliquerai plus au long quand j’aurai obtenu de la cour la promesse que je demande; jusqu’alors je ne puis en dire davantage.»
La Motte ne put s’empêcher de témoigner des doutes sur la vérité de ses assertions, et une espèce de curiosité de connaître les raisons qui l’engageaient à devenir l’accusateur du marquis.--«Quant à ces motifs, répliqua l’individu, ils sont fort naturels; il n’est pas aisé de se voir maltraité sans en avoir du ressentiment, surtout par un scélérat à qui on a rendu des services.» La Motte s’efforça, par intérêt pour cet individu, de modérer la violence avec laquelle il s’exprimait. «Je me moque bien qu’on m’entende,» ajouta l’étranger; mais cependant il parla plus bas: «Je le répète.... le marquis a eu de mauvais procédés à mon égard.--Il y a assez long-temps que je lui garde le secret. Il ne pense pas qu’il soit important de s’assurer de mon silence, autrement il aurait soulagé mes besoins. Je suis en prison pour dettes, et je lui ai fait demander des secours. Puisqu’il n’a pas jugé à propos de m’en faire passer, qu’il en subisse les conséquences. Je vous réponds qu’il ne tardera pas à se repentir d’avoir excité mon ressentiment.»
Les doutes de La Motte furent alors dissipés; il eut encore une fois devant lui la perspective de la vie; et il assura du Bosse (tel était le nom de l’étranger), avec beaucoup de chaleur, qu’il dirait à son avocat de faire tous ses efforts pour obtenir qu’il pût paraître en justice, ainsi que la promesse qu’il exigeait. Après quelque autre conversation ils se quittèrent.
CHAPITRE VII.
Du Bosse obtint enfin la permission de paraître en justice, avec promesse que ce qu’il pourrait dire ne serait pas à sa charge; et il accompagna La Motte devant les juges.
Lorsque cet homme parut, plusieurs personnes présentes observèrent la confusion du marquis de Montalte, et La Motte particulièrement, qui tira de là un présage favorable pour lui-même.
Quand du Bosse fut interrogé, il informa la cour que, dans la nuit du 21 avril de l’année précédente, un appelé Jean d’Aunoy, qu’il connaissait depuis plusieurs années, était venu chez lui; qu’après avoir conversé pendant quelque temps sur leur situation, d’Aunoy lui avait dit qu’il connaissait un moyen par lequel du Bosse pourrait changer toute sa pauvreté en richesse; mais qu’il n’en dirait pas davantage, à moins qu’il ne fût certain qu’il voulût l’adopter. L’état de détresse dans lequel se trouvait alors du Bosse, lui avait fait désirer de connaître quel était ce moyen qui devait ainsi le tirer d’embarras; il avait prié son ami, avec chaleur, de s’expliquer; et, au bout de quelque temps, d’Aunoy s’était ouvert à lui. Il dit qu’il était chargé, par un seigneur (qu’il informa ensuite du Bosse être le marquis de Montalte), d’enlever une jeune fille du couvent, et de la conduire dans une maison à quelques lieues de Paris. «Je connaissais bien la maison qu’il me décrivit, ajouta du Bosse, car j’y avais été plusieurs fois avec d’Aunoy, qui y demeurait pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers, quoiqu’il passât souvent la nuit à Paris.» Il ne voulut rien découvrir davantage de son projet, mais dit qu’il aurait besoin d’aides, et que si moi et mon frère, mort depuis, voulions le joindre, celui qui l’employait n’épargnerait pas l’argent, et que nous serions bien récompensés. Je désirai en savoir davantage; mais il s’opiniâtra à garder le silence; et lorsque je lui eus dit que je m’aviserais et que j’en parlerais à mon frère, il s’en alla.
Quand il revint, la nuit suivante, mon frère et moi acceptâmes ses offres, et nous l’accompagnâmes en conséquence chez lui. Il nous dit alors que la jeune demoiselle qu’il devait amener dans cet endroit, était une fille naturelle du marquis de Montalte et d’une religieuse du couvent des Ursulines; que sa femme avait pris l’enfant le jour de sa naissance, et avait eu une bonne pension pour l’élever comme le sien, ce qu’elle avait fait jusqu’au jour de sa mort; que cette fille avait alors été mise au couvent, et destinée à prendre le voile; mais que, lorsqu’elle fut d’âge à faire des vœux, elle avait constamment refusé de les faire; que cette circonstance avait tellement irrité le marquis, que, dans sa colère, il avait ordonné que, si elle persistait dans son opiniâtreté, il fallait la retirer du couvent, et s’en défaire d’une manière ou d’une autre, puisqu’en vivant dans le monde, sa naissance pourrait être découverte, et qu’en conséquence, sa mère, qu’il aimait encore, serait condamnée à expier son crime par une mort terrible.
Du Bosse fut interrompu dans sa narration par l’avocat du marquis, qui soutint qu’il était illégal et indécent de rapporter de pareilles circonstances, afin d’inculper son client. On lui répondit que cela n’était ni illégal ni indécent, parce que les circonstances qui mettaient au jour le caractère du marquis atténuaient son témoignage contre La Motte. On permit à du Bosse de continuer.
D’Aunoy lui dit alors que le marquis lui avait ordonné de la mettre à mort; mais qu’accoutumé à la voir depuis son enfance, il n’avait pas eu la force d’exécuter cet ordre, et l’en avait informé par lettre. Le marquis lui avait alors commandé de trouver quelqu’un qui voulût le faire, et que c’était pour cela qu’il avait besoin de nous. Mon frère et moi n’étions pas assez méchans pour commettre un pareil forfait, et nous le dîmes à d’Aunoy. Je ne pus même m’empêcher de lui demander pourquoi le marquis voulait faire mourir son enfant, plutôt que d’exposer sa mère à être condamnée à mort. Il répondit que le marquis n’avait jamais vu son enfant, et que conséquemment il n’était pas à supposer qu’il eût beaucoup d’amitié pour elle, et encore moins qu’il l’aimât plus qu’il n’aimait sa mère.
Du Bosse continua de raconter combien lui et son frère avaient fait d’efforts pour attendrir d’Aunoy sur le sort de la fille du marquis, et ajouta qu’ils lui persuadèrent enfin d’écrire de nouveau et de plaider sa cause. D’Aunoy était allé à Paris pour attendre la réponse, les laissant avec la jeune demoiselle à une maison dans la Bruyère, où ils étaient convenus de rester, en apparence pour exécuter les ordres qu’ils pourraient recevoir, mais, dans le fait, pour sauver la victime dévouée à la destruction.
Il est probable que du Bosse, dans cet endroit, ne découvrit pas son véritable dessein, puisqu’en supposant qu’il eût eu intention de commettre un meurtre, il était naturel qu’il fît ses efforts pour le cacher: quoi qu’il en soit, il assura que, dans la nuit du 26 avril, il reçut ordre, de la part de d’Aunoy, d’assassiner la fille, qu’il avait ensuite remise entre les mains de La Motte.
La Motte écouta cette relation avec le plus grand étonnement; quand il sut qu’Adeline était fille du marquis, et qu’il se rappela le crime que celui-ci avait eu dessein de commettre, il frémit d’horreur. Il continua alors l’histoire, et ajouta une relation de ce qui s’était passé à l’abbaye entre lui et le marquis, et du dessein de ce dernier de faire périr Adeline; donnant pour preuve de la malice des poursuites actuelles, qu’elles n’avaient été commencées qu’après qu’il eut délivré Adeline des mains du marquis. Il conclut néanmoins en disant, que, comme le marquis avait sur-le-champ envoyé des émissaires après elle, il était possible qu’elle eût encore été victime de sa vengeance.
Le conseil du marquis essaya de nouveau de faire rejeter ce témoignage; mais ses objections ne furent point admises par les juges. Tout le monde remarqua l’agitation extraordinaire de M. de Montalte pendant le récit de du Bosse et de La Motte. La cour suspendit le jugement de ce dernier, mit sur-le-champ le marquis en état d’arrestation, et donna ordre de faire chercher Adeline (nom qui lui avait été donné par sa nourrice) et Jean d’Aunoy.
En conséquence, le marquis fut arrêté au nom du roi, et envoyé en prison jusqu’à ce qu’Adeline parût, ou qu’il fût prouvé qu’elle avait été assassinée par ses ordres, et jusqu’à ce que d’Aunoy confirmât ou invalidât le témoignage de La Motte.
Madame La Motte, qui avait à la fin découvert la garnison de son fils, l’avait instruit de la situation de son père, et des progrès de la procédure; et comme elle croyait qu’Adeline, si elle avait eu le bonheur d’échapper aux émissaires du marquis, était encore en Savoie, elle écrivit à Louis d’obtenir un congé et de l’emmener à Paris, où sa présence était immédiatement nécessaire pour confirmer les dépositions des témoins, et probablement pour sauver la vie de La Motte.
Aussitôt que Louis eut reçu cette lettre, qui était arrivée le jour que Théodore devait être exécuté, il était allé chez le commandant pour demander un sursis, jusqu’à ce que la dernière volonté du roi fût connue. Il avait fondé sa requête sur l’arrestation du marquis de Montalte, et avait montré la lettre qu’il venait de recevoir. Le commandant avait volontiers accordé un sursis; et Louis, qui, à l’arrivée de cette lettre, n’avait pas voulu en communiquer le contenu à Théodore, de peur de lui donner de fausses espérances, se hâta de lui apporter cette consolante nouvelle.
CHAPITRE VIII.
En apprenant le contenu de la lettre de madame La Motte, Adeline vit la nécessité de partir sur-le-champ pour Paris. La vie de La Motte, qui avait plus que sauvé la sienne; la vie, peut-être, de son bien-aimé Théodore, dépendait du témoignage qu’elle devait donner: et cette fille, qui succombait il n’y a qu’un moment sous le poids de la maladie et du désespoir, qui pouvait à peine lever sa tête languissante, et qui n’exprimait que les plus faibles accens, actuellement animée par l’espérance et fortifiée par l’importance des devoirs qu’elle avait à remplir, se prépara à faire un voyage rapide de plusieurs centaines de milles.