La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 7

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Le matin, lorsque Laluc se leva, après un sommeil court et interrompu, il trouva Louis, Clare et Adeline, que son indisposition n’avait pu empêcher de lui rendre ce témoignage de respect et d’affection, assemblés dans la salle pour le voir partir. Après un léger déjeuner, durant lequel son affliction ne lui permit pas de dire grand’chose, il dit adieu à ses amis et monta en voiture, suivi de leurs larmes et de leurs prières. Adeline se retira aussitôt dans sa chambre, que sa maladie l’obligea de garder ce jour-là. Sur le soir, Clare quitta son amie, et, accompagnée de Louis, alla visiter son frère, dont les émotions furent violentes et variées, lorsqu’il apprit le départ de son père.

CHAPITRE VI.

Revenons actuellement à Pierre La Motte, qui, après être resté quelques semaines dans la prison de D--y, avait été transféré à Paris, pour y être jugé en dernier ressort, et où le marquis de Montalte l’avait suivi, pour témoigner contre lui. Madame La Motte avait accompagné son mari dans la prison du Châtelet. Ce dernier succombait sous le poids de ses malheurs; et tous les efforts de sa femme ne pouvaient le tirer de la torpeur du désespoir. Quand même il serait acquitté de l’accusation intentée contre lui par le marquis (ce qui n’était guère probable), il était sur le théâtre de ses premiers crimes; et au moment où il sortirait des murs de sa prison, ce ne serait probablement que pour être de nouveau livré entre les mains de la justice.

Les poursuites du marquis n’étaient que trop bien fondées, et leur objet d’une nature trop sérieuse pour ne pas justifier la terreur de La Motte. Quelque temps après que ce dernier se fut retiré à l’abbaye de Saint-Clair, le peu d’argent qui lui restait étant presque épuisé, il fut tourmenté de la plus cruelle inquiétude sur les moyens de subsister à l’avenir. Un soir, se promenant seul à cheval dans un endroit isolé de la forêt, ruminant sur sa détresse présente, et cherchant quelque plan pour pourvoir aux besoins qui approchaient, il aperçut au milieu des arbres, à quelque distance, un homme à cheval, qui paraissait n’être accompagné de personne. Il lui vint dans l’esprit qu’en volant ce passant il éviterait la misère qui le menaçait. Il y avait déjà long-temps qu’il s’était écarté des bornes de l’honnêteté..... La fraude lui était familière,... et cette idée ne fut pas rejetée. Il hésita.... Chaque moment de réflexion donna de nouvelles forces à la tentation; peut-être ne se présenterait-il jamais une pareille occasion. Il regarda de tous côtés, et ne vit que ce cavalier, dont l’air annonçait un homme de condition. La Motte, s’armant de toute sa résolution, s’avança vers lui et l’attaqua. C’était le marquis de Montalte; il n’avait point d’armes: mais, sachant que ses domestiques n’étaient pas bien éloignés, il ne voulut pas se laisser voler. Tandis qu’ils étaient aux prises, La Motte aperçut plusieurs personnes à cheval qui entraient dans l’avenue; et, irrité du délai et de l’opposition qu’il rencontrait, il tira de sa poche un pistolet (qu’il avait toujours sur lui quand il s’écartait de l’abbaye), et fit feu sur le marquis; celui-ci chancela et tomba sans mouvement. La Motte eut le temps de lui arracher une brillante étoile de son habit, quelques bagues de diamans, et de vider ses poches avant que ses domestiques arrivassent. Ceux-ci furent tellement surpris, qu’au lieu de poursuivre le voleur, ils s’empressèrent de secourir leur maître, et La Motte échappa.

Il s’arrêta, avant d’arriver à l’abbaye, à un monceau de ruines appelé le tombeau, dont nous avons autrefois parlé, pour examiner son butin. Il consistait en une bourse de soixante-dix louis, une étoile de diamans, trois bagues de prix, et le portrait du marquis en miniature, orné de brillans, qu’il destinait à sa maîtresse.

La Motte qui, quelques heures auparavant, était pour ainsi dire dénué de tout, fit éclater à la vue de ce trésor une joie immodérée; mais elle ne fut pas de longue durée, quand il réfléchit aux moyens employés pour l’obtenir, et qu’il avait acheté au prix du sang de son semblable les richesses qu’il contemplait. Naturellement violent, cette réflexion le plongea subitement dans le plus grand désespoir. Il se regarda alors comme un assassin, tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et il aurait voulu donner l’univers pour être aussi pauvre et aussi innocent que peu d’heures auparavant. En examinant le portrait, il en découvrit la ressemblance, et croyant avoir privé l’original de la vie, il le contempla avec une douleur inexprimable. L’inquiétude de la crainte succéda aux horreurs des remords: agité de je ne sais quelle appréhension, il resta long-temps au tombeau, où il déposa finalement son trésor, pensant que, si son crime excitait la vigilance de la justice, il pourrait se faire que l’on fouillât l’abbaye et que l’on découvrît les bijoux. Il lui fut aisé de cacher l’augmentation de sa fortune à madame La Motte; car, comme il ne lui avait jamais fait exactement connaître l’état de ses finances, elle n’avait pas eu le moindre soupçon de l’extrême pauvreté dont il était menacé; et, comme leur manière de vivre était la même qu’à l’ordinaire, elle s’imaginait que les dépenses nécessaires pour l’entretien de la famille provenaient de la source accoutumée. Il ne lui fut pas aussi facile de se soustraire aux remords de sa conscience; il devint sombre et rêveur; et les fréquentes visites qu’il fit au tombeau, où il allait en partie pour examiner son trésor, mais particulièrement pour se livrer à l’affreux plaisir de contempler le portrait du marquis, excitèrent la curiosité. Dans la solitude de la forêt, où il n’y avait aucune variété d’objets pour renouveler ses idées, celle d’avoir commis un meurtre était toujours présente à son esprit.--Quand le marquis était arrivé à l’abbaye, l’étonnement et la terreur de La Motte, car il ne sut d’abord si c’était l’ombre ou la réalité d’une figure humaine qui paraissait devant ses yeux, avaient été soudainement suivis de la crainte du châtiment que méritait le crime qu’il avait commis. Lorsque le marquis, touché de sa détresse, eut consenti à lui parler en particulier, il l’avait informé qu’il était né gentilhomme; il avait ensuite fait mention d’autres circonstances de ses malheurs propres à exciter la pitié; il avait témoigné une telle horreur de son crime, et fait une promesse si solennelle de rendre les bijoux qui étaient encore en sa possession (car il n’avait dépensé qu’une très-petite portion du vol), que le marquis l’avait enfin entendu avec une espèce de compassion. Ce sentiment favorable, joint à un motif d’égoïsme, avait induit le marquis à faire un compromis avec La Motte: ayant des passions violentes et désordonnées, il avait vu la beauté d’Adeline avec une émotion singulière, et il résolut de sauver la vie à La Motte, à condition que celui-ci lui sacrifierait cette malheureuse fille. La Motte n’avait eu ni assez de courage, ni assez de vertu pour rejeter cette condition.--Il avait rendu les bijoux, et consenti à livrer l’innocente Adeline; mais comme il connaissait trop bien son cœur pour croire qu’elle se laissât facilement séduire, et comme il avait encore pour elle un certain degré de compassion, il avait tâché d’obtenir du marquis qu’il ne précipitât pas les choses, et qu’il essayât de détruire peu à peu ses principes et de gagner son affection; ce dernier avait approuvé et adopté ce plan: son manque de réussite l’avait engagé à faire usage des stratagèmes dont il s’était ensuite servi, et à multiplier de cette manière les calamités d’Adeline.

Telles étaient les circonstances qui avaient réduit La Motte à son état déplorable. Le jour du jugement était alors arrivé, et il fut conduit de la prison à la cour de justice, où le marquis parut comme son accusateur. Après la lecture de l’acte d’accusation, La Motte, selon l’usage, dit qu’il était innocent; et l’avocat Nemours, qui était chargé de sa défense, s’efforça ensuite de démontrer que l’accusation, de la part du marquis de Montalte, était fausse et malicieuse. Dans ce dessein, il fit mention de la circonstance où ce dernier avait tâché de persuader à son client d’assassiner Adeline: il avança, outre cela, que le marquis avait eu des liaisons intimes avec La Motte, plusieurs mois avant son arrestation; et que ce ne fut qu’après que celui-ci eut frustré l’attente de son accusateur, en sauvant l’objet de sa vengeance, que le marquis avait jugé à propos d’accuser La Motte du crime dont il était actuellement question. Nemours fit voir combien il était improbable qu’on entretînt une correspondance avec un homme dont on a été assailli et volé; et il prouva que le marquis avait eu des liaisons particulières avec La Motte pendant plusieurs mois, après l’époque indiquée comme celle où le crime avait été commis. Si le marquis avait eu dessein de poursuivre, pourquoi ne l’avait-il pas fait immédiatement après la découverte de La Motte? Et, puisqu’il ne l’avait pas fait alors, qui avait donc pu l’engager à le poursuivre si long-temps après?

Le marquis ne fit aucune réplique à ces argumens; car, comme sa conduite, sur cet article, avait été guidée par les desseins qu’il avait sur Adeline, il n’aurait pu la justifier qu’en mettant au jour des projets qui auraient montré la noirceur de son caractère et milité contre sa cause. C’est pourquoi il se contenta de faire paraître plusieurs de ses domestiques pour prouver l’attaque et le vol: ceux-ci jurèrent sans scrupule que La Motte était le voleur, quoique aucun d’eux ne l’eût vu que dans l’obscurité, et courant au grand galop. Quand on les interrogea séparément, ils se contredirent; et conséquemment leur témoignage fut rejeté: mais comme le marquis avait encore deux autres témoins à produire, dont on attendait à chaque moment l’arrivée à Paris, le jugement fut différé, et la cour s’ajourna.

La Motte fut reconduit dans sa prison, dans le même état de désespoir avec lequel il en était sorti. En passant par une des allées, il vit un homme qui se rangea pour le laisser passer, et qui le regarda très-fixement. La Motte crut l’avoir vu auparavant; mais comme il faisait fort obscur, il n’avait pu distinguer ses traits qu’imparfaitement: d’ailleurs son esprit était trop agité pour qu’il prit aucun intérêt à cet individu. Quand il fut passé, cet étranger demanda au geôlier qui était La Motte. En étant instruit, après lui avoir fait plusieurs autres questions, il le pria de lui permettre de lui parler. Comme il n’était en prison que pour dettes sa requête fut accordée; mais il ne put avoir une entrevue avec lui que le lendemain, parce que les portes étaient fermées pour la nuit.

La Motte trouva son épouse dans sa chambre, où elle l’avait attendu depuis quelques heures pour savoir l’issue du procès. Ils désiraient alors plus que jamais de voir leur fils; mais, comme ce dernier l’avait fort bien prévu, ils ignoraient son changement de garnison, parce que les lettres qu’il leur avait adressées à Auboine, sous un nom emprunté, selon la coutume, étaient restées à la poste. Cette circonstance avait fait que madame La Motte avait adressé ses lettres à la dernière résidence de son fils, et qu’en conséquence celui-ci n’était instruit ni des malheurs de son père, ni de son changement de lieu. Surprise de ne recevoir aucune réponse, elle en envoya une autre contenant la relation du procès de son mari, et annonçant combien elle désirait que son fils obtînt un congé pour se rendre sur-le-champ à Paris. Elle adressa cette lettre au même endroit, ne sachant où l’adresser ailleurs.

Cependant le sort prochain de La Motte était toujours présent à son esprit: naturellement faible, et énervé par les plaisirs, il ne possédait pas la fermeté nécessaire pour envisager de sang-froid ce moment terrible.

Tandis que ces choses se passaient à Paris, Laluc y arriva sans accident, après un voyage qu’il n’avait soutenu que par sa grande résolution. Il se hâta d’aller se jeter aux pieds du roi; et telles furent les sensations qu’il éprouva, en présentant une requête qui allait décider du sort de son fils, qu’il n’eut que la force de la donner, après quoi il s’évanouit. Le roi reçut le placet, et, ayant donné ordre qu’on prît soin de ce père infortuné, continua son chemin. On le reporta à son hôtel, où il attendit le résultat de ce dernier effort.

Adeline, pendant ce temps-là, était restée à Vaceau dans un état d’anxiété trop violent pour sa complexion délicate; et la maladie qui en avait été la suite, l’avait presque continuellement retenue dans sa chambre. Quelquefois elle osait se flatter que le voyage de Laluc aurait du succès; mais ces courts intervalles de consolation ne servaient qu’à augmenter, par leur contraste, la grandeur du désespoir dont ils étaient suivis; et, alternativement tourmentée de ces deux extrêmes, elle éprouvait un supplice plus cruel que celui que produit un absolu désespoir.

Quand elle se porta assez bien, elle descendit dans le salon pour converser avec Louis, qui lui apportait souvent des nouvelles de Théodore, et qui employait tous les momens qu’il pouvait dérober aux devoirs de son état, à consoler ses amis affligés. Adeline et Théodore n’avaient d’espoir qu’en lui pour le peu de soulagement dont ils étaient susceptibles; et toutes les fois qu’il paraissait, une espèce de plaisir mélancolique s’emparait de leurs cœurs. Il n’avait pu cacher à Théodore l’indisposition d’Adeline, puisqu’il avait fallu lui dire les raisons qui avaient jusqu’ici empêché cette dernière de se conformer au violent désir qu’il avait de la voir encore une fois. Il parlait particulièrement à Adeline du courage et de la résignation de son ami, sans oublier néanmoins de lui faire mention de la tendresse qu’il exprimait toujours pour elle. Accoutumée à tirer sa seule consolation de la présence de Louis, et voyant sa constante amitié pour l’homme qu’elle aimait passionnément, l’estime quelle avait pour lui se changea en reconnaissance, et continua de s’accroître par degrés.

Le courage qu’il accordait à Théodore au milieu de ses calamités, était un peu exagéré. Il était impossible que ce dernier pût assez oublier les liens qui l’attachaient à la vie pour subir son sort avec fermeté; mais quoiqu’il eût de fréquens et de violens accès de douleurs, il tâchait, en présence de ses amis, de prendre un air composé et ferme. Il n’avait, que peu d’espoir au succès du voyage de son père, et cependant cette faible espérance était suffisante pour tenir son esprit dans toutes les horreurs de l’incertitude jusqu’après l’événement.

La veille du jour fixé pour l’exécution, Laluc arriva à Vaceau. Adeline était à sa fenêtre quand la voiture s’approcha de l’auberge; elle le vit descendre et entrer dans la maison, soutenu de Pierre, dans le dernier épuisement. Elle ne tira pas un bon augure de son air de langueur; et, pour ainsi dire, accablée sous le poids de son émotion, elle alla à sa rencontre. Clare était déjà avec son père quand Adeline entra dans la chambre. Elle s’approcha de lui; mais, craignant d’apprendre de sa bouche la confirmation du malheur que son visage semblait annoncer, elle le regarda d’une manière très-expressive et s’assit, incapable de prononcer la question qu’elle avait envie de faire. Il tendit la main en silence, s’enfonça dans son fauteuil, et parut anéanti dans la douleur. Ses manières confirmèrent toutes les craintes d’Adeline; cette terrible conviction lui fit à l’instant perdre l’usage de ses sens; elle s’assit sans mouvement, et pour ainsi dire pétrifiée.

Laluc et Clare étaient trop absorbés par leur propre détresse pour remarquer sa situation; peu de temps après, elle poussa un profond soupir et fondit en larmes. Soulagée par ses pleurs, ses esprits revinrent peu à peu, et elle dit enfin à Laluc: «Il est inutile, monsieur, de demander le succès de votre voyage; cependant, quand vous serez en état de le faire, je le souhaiterais......»

Laluc fit un signe de la main.--«Hélas! dit-il, je n’ai rien à dire que ce que vous ne devinez que trop bien. Mon pauvre Théodore!»--Sa voix fut étouffée par ses sanglots, et il s’ensuivit pendant quelques momens les plus pénibles angoisses.

Adeline fut la première qui recouvra assez de présence d’esprit pour remarquer l’extrême langueur de Laluc, et pour lui procurer des secours. Elle lui fit préparer des rafraîchissemens, et le pria de vouloir bien se mettre au lit, et de permettre qu’elle envoyât chercher un médecin, ajoutant que la fatigue qu’il avait éprouvée exigeait du repos. «Je voudrais bien qu’il fût en mon pouvoir d’en trouver, ma chère enfant, dit-il; ce n’est pas dans ce monde que je dois le chercher, mais dans un monde meilleur, et j’espère que je ne tarderai pas à y être. Mais où est notre bon ami Louis La Motte? Il faut qu’il nous conduise à la prison de mon fils.....»

La douleur le suffoqua encore, et l’arrivée de Louis leur apporta à tous un soulagement dont ils avaient grand besoin. Leurs larmes lui firent connaître ce qu’il avait envie de savoir. Laluc s’informa sur-le-champ de son fils; et, après avoir remercié Louis de toutes ses complaisances, le pria de le conduire à la prison. Louis tâcha de le persuader de différer sa visite jusqu’au lendemain, et Adeline et Clare se joignirent à lui, mais Laluc était résolu d’y aller le soir même. «Son temps est court, dit-il; encore quelques heures, et je ne le verrai plus; au moins dans ce monde je ne dois pas négliger ces momens précieux. Adeline! j’avais promis à mon pauvre fils qu’il vous verrait encore une fois; vous n’êtes pas maintenant en état de soutenir une pareille entrevue. Je vais essayer de le réconcilier avec ce contre-temps: mais si je ne réussis pas, et que vous vous portiez mieux demain matin, je suis persuadé que vous ferez tous vos efforts pour souscrire à ses désirs.» Adeline regarda avec impatience, et voulut parler. Laluc se leva pour s’en aller; mais il put à peine gagner la porte de la chambre, où, faible et épuisé, il s’assit sur une chaise. «Il faut céder à la nécessité, dit-il, je sens que je ne saurais aller plus loin ce soir: allez le trouver, La Motte, et dites-lui que je suis un peu indisposé du voyage, mais que j’irai le voir demain de grand matin. Ne lui donnez aucune espérance; préparez-le à ce qu’il y a de plus affreux......» Il y eut un intervalle de silence; à la fin Laluc, se remettant, dit à Clare de faire préparer son lit, et elle obéit à l’instant. Quand il fut retiré, Adeline raconta à Louis ce qu’il n’avait que trop compris, le mauvais succès du voyage de Laluc. «J’avoue, ajouta-t-elle, que je m’étais quelquefois permis d’espérer, et je sens aujourd’hui doublement cette calamité. Je crains aussi que M. Laluc ne succombe sous le poids; il est bien changé depuis son départ pour Paris. Dites-moi votre opinion avec sincérité.»

Ce changement était si visible, que Louis ne put le nier; mais il s’efforça d’apaiser ses craintes, en attribuant ce changement, en grande partie, à la fatigue du voyage. Adeline déclara sa détermination d’accompagner Laluc pour dire adieu à Théodore. «Je ne sais, dit-elle, comment je soutiendrai cette entrevue; mais c’est un devoir que je me dois à moi-même et à lui de le voir encore une fois. Le souvenir d’avoir négligé de lui donner cette dernière preuve d’affection, me causerait des remords éternels.»

Après quelque autre conversation sur ce sujet, Louis alla à la prison, en pensant aux meilleurs moyens de communiquer à son ami la fâcheuse nouvelle qu’il avait à lui apprendre. Théodore la reçut avec plus de résignation qu’il ne s’était imaginé: mais il demanda avec impatience pourquoi il ne voyait pas son père et Adeline; et, étant informé qu’ils étaient indisposés, son imagination lui suggéra ce qui pouvait arriver de pis, que son père était mort. Louis fut long-temps à le persuader du contraire, et à le convaincre qu’Adeline n’était pas dangereusement malade; cependant, quand il fut assuré qu’il la verrait le lendemain, il devint plus tranquille. Il pria son ami de ne pas le quitter cette nuit-là. «Ce sont, ajouta-t-il, les derniers momens que nous ayons à passer ensemble; je ne puis dormir! restez avec moi, et allégez-en le fardeau. J’ai besoin de consolation, Louis: à la fleur de mon âge, et tenant au monde par tous les liens, je ne puis le quitter avec résignation. Je ne saurais croire à ces histoires de courage philosophique dont nous entendons parler tous les jours: la sagesse n’est point en état de nous apprendre à abandonner un bien avec plaisir; et dans les circonstances où je me trouve, la vie est certainement un bien.»

La nuit se passa dans une conversation embarrassée, qui fut quelquefois interrompue par de longs intervalles de silence, et quelquefois par des accès de désespoir; et la lueur de ce jour, qui devait conduire Théodore à la mort, perça enfin à travers les grilles de sa prison.

Cependant Laluc passait une nuit terrible et sans sommeil. Il pria le ciel de lui accorder, ainsi qu’à Théodore, du courage et de la résignation; mais les angoisses de la crainte étaient trop puissantes chez lui, et il ne pouvait les subjuguer. L’idée de sa femme, et de ce qu’elle aurait souffert, si elle avait vécu pour être témoin de la mort ignominieuse qui attendait son fils, lui revenait sans cesse à l’esprit.

Il semblait que le sort fût contre Théodore, car il est probable que le roi eût accordé la pétition de ce malheureux père, si le marquis de Montalte n’avait pas été à la cour quand elle fut présentée. L’air et la grande affliction du suppliant avaient intéressé le monarque; et, au lieu de donner le papier à un gentilhomme de la chambre, il l’avait ouvert. Après avoir jeté les yeux sur le contenu, ayant remarqué que le criminel était du régiment du marquis de Montalte, il se tourna vers lui, et s’informa de la nature du délit du coupable. Le marquis fit une réponse telle qu’on devait s’y attendre, et le roi fut persuadé que Théodore n’était pas digne de pardon.

Pour revenir à Laluc, qui, selon son désir, avait été éveillé de grand matin, après avoir passé quelque temps en prières, il descendit dans la salle, où Louis l’attendait déjà pour le conduire à la prison. Il paraissait calme et recueilli; mais on voyait sur son visage l’empreinte du désespoir, ce qui affectait singulièrement son jeune ami. En attendant Adeline, il parla peu, et sembla faire des efforts pour parvenir au degré de courage nécessaire pour soutenir la scène prochaine. Adeline ne paraissant pas, il envoya à la fin quelqu’un pour la prier de se hâter, et fut informé qu’elle avait été fort mal; mais qu’elle se remettait. Elle avait effectivement passé la nuit dans une telle agitation, qu’elle succombait sous le poids de sa douleur; et elle tâchait alors de recouvrer assez de force et de résignation pour se soutenir dans ce moment terrible. Chaque instant qui l’en approchait avait augmenté ses émotions, et il n’y eut que la crainte qu’on ne l’empêchât de revoir Théodore, qui la rendit capable de lutter contre les maux réunis de la maladie et de la douleur.