La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 6

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A la fin, le sentiment des souffrances qu’allait éprouver le bon Laluc surmontant toute autre considération, Adeline recouvra assez de force d’esprit pour essayer d’adoucir la nouvelle que Louis avait à lui communiquer, et pour conduire Clare dans une autre chambre. Là, elle l’informa, de la manière la plus tendre, des circonstances de l’état de son frère, lui cachant néanmoins qu’elle savait sa sentence déjà prononcée. Dans cette relation, elle fut obligée de faire mention de leur attachement, et Clare vit dans l’amie de son cœur la cause innocente de la ruine de son frère. Adeline apprit en même temps la circonstance qui avait contribué à la tenir dans l’ignorance que Théodore fût parent de Laluc; elle fut informée que le premier avait pris le nom de Peyrou, en prenant possession d’une terre qui lui avait été laissée à cette condition par un parent de sa mère. Théodore avait d’abord été destiné pour l’église; mais son inclination lui fit désirer une vie plus active que celle de prêtre; et, lorsqu’il s’était vu maître de ce bien, il était entré au service de France.

Dans le petit nombre d’entrevues interrompues qu’ils avaient eues à Caux, Théodore n’avait parlé à Adeline de sa famille qu’en termes généraux; et ainsi, quand ils furent si subitement séparés, il l’avait sans dessein laissée dans l’ignorance du nom de son père, et du lieu de sa résidence.

La délicatesse de la douleur d’Adeline, qui ne lui avait jamais permis de parler de son objet, même à Clare, avait depuis contribué à la tromper.

La détresse de Clare, en apprenant l’état de son frère, ne connut pas de bornes. Adeline, qui, par un grand effort d’esprit, était parvenue à lui faire part de cette fâcheuse nouvelle d’un air assez composé, se trouva accablée par sa douleur et par celle de Clare. Tandis qu’elles pleuraient amèrement, une scène, peut-être plus touchante, avait lieu entre Laluc et Louis, qui crut nécessaire de l’instruire, quoique avec précaution et graduellement, de toute l’étendue de son malheur. Il dit donc à Laluc que, quoique Théodore eût d’abord passé au conseil de guerre pour avoir quitté son poste, il était actuellement condamné pour avoir attaqué son général, le marquis de Montalte, qui avait produit des témoins pour prouver que sa vie avait été en danger dans cette occasion, et qui, ayant poursuivi l’affaire avec la plus grande rancune, avait finalement obtenu la sentence que la loi exigeait, mais dont tous les officiers du régiment étaient désolés.

Louis ajouta que cette sentence devait être mise à exécution en moins de quinze jours, et que Théodore, extrêmement malheureux de ne pas recevoir de réponses aux différentes lettres qu’il avait écrites à son père, désirait le voir encore une fois, et sachant qu’il n’y avait pas de temps à perdre, l’avait prié d’aller à Leloncourt pour l’informer de sa situation.

Laluc écouta cette relation de l’état de son fils avec un serrement de cœur qui ne lui permit pas de répandre une seule larme, ou de pousser aucune plainte. Il demanda où était Théodore; et, voulant l’aller trouver, il remercia Louis de toutes ses peines, et ordonna sur-le-champ des chevaux de poste.

On lui procura aisément une voiture; et ce malheureux père, après avoir fait de tristes adieux à M. Verneuil et des remercîmens à M. Mauron, partit avec sa famille pour la prison de son fils. Le voyage fut très-silencieux; chacun tâchant, par égard pour les autres, de supprimer l’expression de sa douleur, mais ne pouvant en faire davantage. Laluc avait l’air calme et résigné: il paraissait souvent en prières; mais on apercevait quelquefois sur son visage les efforts qu’il faisait pour conserver cet air de résignation, quoiqu’il voulût les cacher.

CHAPITRE V.

Nous allons maintenant revenir au marquis de Montalte, qui, après avoir fait mettre La Motte dans la prison de D--y, sachant que son procès ne serait pas instruit sur-le-champ, était retourné à sa maison de campagne, sur le bord de la forêt, où il attendait des nouvelles d’Adeline. Il avait d’abord eu dessein de suivre ses domestiques jusqu’à Lyon; mais il se détermina finalement à attendre encore quelques jours pour recevoir des lettres, certain qu’Adeline, poursuivie de si près, ne pouvait échapper, et qu’on l’atteindrait probablement avant qu’elle arrivât dans cette ville. Il fut cependant fort trompé dans son attente; car ses domestiques l’informèrent que, quoiqu’ils l’eussent suivie jusque-là, ils n’avaient pu la découvrir à Lyon, ni la suivre plus loin. Il paraît qu’elle dut son salut au fleuve du Rhône sur lequel elle s’était embarquée, car les gens du marquis ne pensèrent pas à la chercher sur ce fleuve.

Peu après, sa présence avait été nécessaire à Vaceau, où se tenait alors le conseil de guerre; c’est pourquoi il y était allé, d’autant plus irrité qu’il avait été trompé dans ses espérances, et avait fait condamner Théodore. Cette sentence avait causé un deuil universel, car Théodore était fort aimé dans le régiment; et, lorsqu’on sut la cause du ressentiment du marquis, tous les cœurs s’intéressèrent en sa faveur.

Louis de La Motte, se trouvant dans ce temps-là en garnison dans la même ville, entendit une relation imparfaite de cette histoire; et, convaincu que le prisonnier était le jeune chevalier qu’il avait autrefois vu à l’abbaye, il prit la résolution de lui rendre visite, en partie par compassion, et en partie dans l’espoir d’apprendre des nouvelles de ses parens. Le tendre intérêt que Louis exprima, et le zèle avec lequel il offrit ses services, touchèrent Théodore et gagnèrent son amitié. Louis lui rendit de fréquentes visites, fit tout ce que la tendresse put lui suggérer pour adoucir ses souffrances, et il s’ensuivit une estime et une confiance mutuelles.

Théodore communiqua enfin à Louis le principal objet de ses peines; et celui-ci découvrit, avec une douleur inexprimable, que c’était Adeline que le marquis avait si cruellement persécutée, et que c’était pour Adeline que le généreux Théodore allait être conduit au supplice. Il s’aperçut aussi que Théodore était son rival, et qu’il était aimé; mais il étouffa l’angoisse de jalousie que cette connaissance avait occasionée, et ne souffrit pas que la passion le détournât des devoirs de l’humanité et de l’amitié. Il demanda avec chaleur où résidait Adeline. «Elle est encore, à ce que je crois, au pouvoir du marquis, dit Théodore en poussant un profond soupir. O Dieu! ces fers!» et il jeta sur eux un regard agonisant. Louis était assis en silence, et pensif. Enfin, sortant subitement de sa profonde rêverie, il dit qu’il voulait aller chez le marquis, et quitta sur-le-champ la prison. Le marquis était cependant parti pour Paris, où il avait reçu une sommation de paraître au jugement de La Motte; et Louis, ignorant encore ce qui s’était dernièrement passé à l’abbaye, revint à la prison, où il s’efforça d’oublier que Théodore était un rival favori, et de ne le regarder que comme le défenseur d’Adeline. Il fut si pressant dans ses offres de service, que Théodore, qui était aussi surpris qu’affligé du silence de son père, et qui désirait ardemment le voir encore une fois, accepta la proposition qu’il lui fit d’aller en Savoie. «J’ai de violens soupçons, dit Théodore, que mes lettres ont été interceptées par le marquis. Si cela est, mon pauvre père aura tout le poids de ce malheur à soutenir au même instant. A moins que je ne profite de votre amitié, je ne pourrai ni le voir ni entendre parler de lui avant ma mort. Louis! il y a des momens où mon courage est incapable de résister à un pareil choc, et où je suis prêt à perdre l’usage de mes sens.»

Il n’y avait pas de temps à perdre; l’arrêt de mort était déjà signé: et Louis partit à l’instant pour la Savoie. Les lettres de Théodore avaient effectivement été interceptées par le marquis, qui, dans l’espoir de découvrir l’asile d’Adeline, les avait ouvertes et ensuite détruites.

Mais, pour revenir à Laluc, qui s’approchait alors de Vaceau, il ne fit pas la moindre plainte; mais il était évident que sa maladie avait fait des progrès rapides. Louis, qui pendant ce voyage avait donné des preuves de la bonté de son caractère, par les attentions délicates qu’il avait eues pour cette malheureuse compagnie, ne fit pas semblant de s’apercevoir du déclin de la santé de Laluc; et, pour soutenir le courage d’Adeline, tâcha de la persuader que ses craintes à ce sujet n’étaient pas fondées. Elle avait à la vérité besoin de consolation, car elle n’était alors qu’à quelques milles de la ville qui renfermait Théodore; et, quoique l’agitation où elle était l’accablât, elle s’efforçait de prendre un air composé. Quand la voiture entra dans la ville, elle jeta un regard timide et inquiet pour découvrir la prison; mais après avoir passé par plusieurs rues, sans voir aucun bâtiment qui correspondît à l’idée qu’elle s’en était formée, le carrosse s’arrêta devant l’auberge. Les fréquens changemens du visage de Laluc découvrirent la violente agitation de son âme; et, quand il voulut descendre, il fut obligé de s’appuyer sur le bras de Louis, à qui il dit d’une voix faible, en entrant dans le salon: «Je suis vraiment très mal; mais j’espère que cela se passera.» Louis lui serra la main sans répondre une seule parole, et se hâta d’aller chercher Adeline et Clare qui étaient déjà dans le passage. Laluc essuya les larmes qui coulaient de ses yeux (c’étaient les premières qu’il eût encore versées), lorsqu’elles entrèrent dans la chambre. «Je voudrais aller sur-le-champ voir mon pauvre fils, dit-il à Louis; votre tâche est bien désagréable, monsieur: ayez la complaisance de m’y conduire.» Il se leva pour s’en aller; mais, faible et accablé de douleur, il se rassit. Adeline et Clare se réunirent pour le prier de se reposer un peu, et de prendre quelques rafraîchissemens; et Louis, insistant sur la nécessité de préparer Théodore à cette entrevue, lui persuada d’attendre jusqu’à ce que son fils fût instruit de son arrivée, et quitta sur-le-champ l’auberge pour se rendre à la prison de son ami. Quand il fut parti, Laluc, par égard pour ceux qu’il aimait, essaya de prendre quelques rafraîchissemens; mais les convulsions de sa gorge ne lui permirent pas d’avaler le vin qu’il offrait à ses lèvres desséchées; et il se trouva si mal, qu’il désira se retirer dans sa chambre, où il passa seul et en prières les terribles momens d’intervalle de l’absence de Louis.

Clare, appuyée sur le sein d’Adeline qui était assise dans la plus grande détresse, quoique tranquille en apparence, s’abandonnait à la violence de sa douleur. «Je perdrai aussi mon cher père, dit-elle, je le vois bien: je perdrai tout à la fois mon père et mon frère.» Adeline pleura pendant quelque temps en silence avec son amie, et tâcha ensuite de lui persuader que Laluc n’était pas si mal qu’elle le croyait.

«Ne me bercez pas de folles espérances, répliqua-t-elle; il ne survivra pas à ce malheur..........: je m’en suis aperçue dès le commencement.» Adeline, sachant que la détresse de Laluc serait augmentée en voyant sa fille dans cet état, s’efforça de lui inspirer plus de courage, en lui démontrant la nécessité de cacher son émotion en présence de son père. «Cela n’est pas impossible, ajouta-t-elle, quelque pénible qu’en soit l’accomplissement. Sachez, ma chère, que ma douleur est aussi grande que la vôtre; cependant j’ai jusqu’ici été capable de me contenir, parce que j’aime et respecte M. Laluc comme un père.»

Cependant Louis était parvenu à la prison de Théodore, qui le reçut avec un air de surprise et d’impatience. «Qui vous ramène sitôt, dit-il, avez-vous des nouvelles de mon père?» Louis lui apprit alors graduellement les circonstances de leur rencontre et l’arrivée de Laluc à Vaceau. Théodore, en recevant cette nouvelle, parut éprouver différentes émotions. «Mon pauvre père! dit-il; il a donc suivi son fils dans ce lieu d’ignominie! Je ne pensais guère, quand nous nous quittâmes, qu’il me trouverait dans une prison, et en état de condamnation!» Cette réflexion excita en lui un degré de douleur qui le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole. «Mais où est-il? dit Théodore en se remettant. Maintenant qu’il est arrivé, je crains cette entrevue que j’ai tant désirée. La vue de son chagrin sera terrible pour moi. Louis! quand je ne serai plus,--consolez mon pauvre père.» Sa voix fut de nouveau interrompue par ses sanglots; et Louis, qui avait craint de l’informer en même temps de l’arrivée de Laluc et de la découverte d’Adeline, jugea alors à propos de lui donner cette dernière consolation.

Les horreurs d’une prison et du malheur s’évanouirent pour un instant. En voyant alors Théodore, on aurait dit qu’il était rendu à la vie et à la liberté. Quand ses premières émotions furent passées: «Je ne murmurerai pas, dit-il, puisque je sais qu’Adeline est sauvée, et que je verrai encore une fois mon père: je m’efforcerai de mourir avec résignation.» Il demanda alors si Laluc était dans la prison; et on lui dit qu’il était à l’auberge avec Clare et Adeline. «Adeline! Adeline y est-elle aussi? Cela passe mes espérances. Cependant pourquoi est-ce que je me réjouis? je ne dois plus la revoir: ce n’est pas ici un endroit propre à recevoir Adeline.» Il retomba alors dans la douleur la plus profonde,--et fit de nouveau mille questions au sujet d’Adeline, jusqu’à ce que Louis lui eût rappelé que son père était impatient de le voir.--Alors, choqué d’avoir si long-temps retenu son ami, il le pria d’amener Laluc à la prison, et s’efforça de recueillir tout son courage pour cette entrevue prochaine.

Quand Louis revint à l’auberge, Laluc était encore dans sa chambre; et Clare ayant quitté la salle pour l’appeler, Adeline, avec une impatience pleine d’anxiété, saisit cette occasion de s’informer plus particulièrement de Théodore, qu’elle ne voulait le faire en présence de sa malheureuse sœur. Louis le lui représenta comme plus tranquille qu’il ne l’était effectivement. Cette relation adoucit, en quelque sorte, les angoisses d’Adeline, et ses larmes, jusqu’ici retenues, s’échappèrent en abondance et en silence, jusqu’à ce que Laluc parût. Son visage avait recouvré sa sérénité, mais était empreint d’une profonde et constante douleur, qui excitait dans le spectateur une émotion mêlée de compassion et de respect. «Comment se trouve mon fils, monsieur? dit-il en entrant dans la salle; allons sur-le-champ le voir.»

Clare renouvela les prières qui avaient déjà été rejetées, d’accompagner son père, qui persista dans son refus. «Demain vous le verrez, ajouta-t-il, mais il faut que nous soyons seuls à la première entrevue; restez avec votre amie, ma chère, elle a besoin de consolation.» Quand Laluc fut parti, Adeline, incapable de résister à la force de sa douleur, se retira dans sa chambre et se mit au lit.

Laluc marcha en silence vers la prison, s’appuyant sur le bras de Louis. Il faisait nuit: un triste réverbère suspendu au-dessus de la porte la leur fit entrevoir, et Louis sonna; Laluc, presque suffoqué, s’appuya contre la porte jusqu’à ce que le portier parût. Il demanda Théodore, et suivit cet homme; mais quand il fut à la seconde cour, il était prêt à s’évanouir, et s’arrêta de nouveau. Louis pria le portier d’aller chercher de l’eau; mais Laluc, recouvrant l’usage de la parole, dit qu’il se porterait bientôt mieux, et ne voulut pas qu’il y allât. Quelques minutes après, il fut en état de suivre Louis, qui le conduisit à travers plusieurs passages obscurs, et le fit monter un escalier où se trouvait une porte; le guichetier, en ayant tiré les verroux, lui découvrit la prison de son fils. Il était assis devant une petite table, sur laquelle brûlait une lampe qui donnait une faible lumière à ce cachot, propre seulement à en faire voir l’horreur et la désolation. Quand il aperçut Laluc, il sauta de sa chaise, et fut en un instant dans ses bras. «Mon père, dit-il d’une voix tremblante.--Mon fils! s’écria Laluc;» et ils restèrent quelque temps en silence, entrelacés dans les bras l’un de l’autre. A la fin, Théodore le conduisit à la seule chaise qu’il y eût dans la chambre; et, s’asseyant avec Louis sur le pied du lit, eut le loisir d’observer les ravages que la maladie et le malheur avaient faits sur son père. Laluc s’efforça plusieurs fois de parler; mais, hors d’état d’articuler une seule parole, il mit la main sur sa poitrine, et soupira profondément. Craignant les conséquences d’une scène si touchante, Louis tâcha de détourner son attention de l’objet immédiat de sa détresse, et rompit le silence; mais Laluc tremblant, et se plaignant d’avoir très-froid, s’évanouit pour ainsi dire dans sa chaise. Sa situation tira Théodore de la stupeur du désespoir; et, tandis qu’il s’efforçait de soutenir et de ranimer son père, Louis courut chercher d’autres secours. «--Je serai bientôt mieux, Théodore, dit Laluc en ouvrant les yeux, cette faiblesse se passe déjà. Il y a long-temps que je ne me porte pas bien, et cette triste rencontre!...» Théodore, incapable de se contenir plus long-temps, joignit les mains; et sa douleur, qui s’efforçait depuis long-temps de trouver un passage, sortit de son sein en sanglots répétés. Laluc revint peu à peu, et tâcha de calmer les transports de son fils; mais le courage de ce dernier l’avait entièrement abandonné, et il ne pouvait prononcer que des exclamations et des plaintes. «Ah! je n’avais guère l’idée que nous pussions jamais nous rencontrer dans des circonstances aussi terribles! mais je n’ai pas mérité un sort aussi cruel, mon père! Les motifs de ma conduite étaient justes.»

«C’est là ce qui fait ma grande consolation, dit Laluc, et c’est ce qui doit vous soutenir dans ce moment d’épreuve. Le Tout-Puissant, qui est juge des cœurs, vous récompensera par la suite. Ayez confiance en lui, mon fils; sa justice doit être aujourd’hui notre seule espérance.» La voix de Laluc lui manqua; il leva les yeux au ciel avec l’expression d’une douce dévotion, tandis que des larmes d’humanité coulaient doucement le long de ses joues.

Théodore, encore plus affecté par ces dernières paroles, se détourna de lui, et traversa la chambre à grands pas: l’entrée de Louis fournit un secours fort à propos à Laluc qui, après avoir pris un cordial apporté par ce dernier, se trouva bientôt assez bien pour discourir sur le sujet qui lui était le plus intéressant. Théodore essaya de reprendre un peu de calme, et réussit. Il conversa pendant plus d’une heure, d’un air assez composé, et Laluc s’efforça, durant ce temps-là, d’élever l’esprit de son fils par la religion, et de le préparer à envisager avec courage l’heure terrible qui s’approchait. Mais l’apparence de résignation à laquelle Théodore parvenait, ne manquait jamais de s’évanouir toutes les fois qu’il réfléchissait qu’il allait laisser son père en proie à la douleur et perdre Adeline pour toujours. Lorsque Laluc fut sur le point de s’en aller, il fit encore mention d’elle. «Quelque affligeante que puisse être une entrevue dans les circonstances présentes, dit-il, je ne puis supporter la pensée de quitter ce monde sans la voir encore une fois; cependant je ne sais comment la prier de s’exposer, par rapport à moi, à la détresse d’une scène d’adieux. Dites-lui que je ne cesse pas un instant de penser à elle; que...» Laluc l’interrompit et l’assura que, puisqu’il le désirait si ardemment, il la verrait, quoique une entrevue ne pût servir qu’à augmenter leur douleur mutuelle.

«Je le sais,.... je ne le sais que trop bien, reprit Théodore; cependant je ne puis me résoudre à ne pas la voir davantage, et à lui épargner la peine que cette entrevue doit lui causer. O mon père! quand je pense à ceux qu’il faut que je quitte pour toujours, mon cœur se déchire; mais je vais m’efforcer de profiter de vos préceptes et de votre exemple, et montrer que vos soins n’ont pas été inutiles. Mon bon Louis, allez-vous-en conduire mon père; il a besoin d’assistance! Que je suis redevable à ce généreux ami! ajouta Théodore. Vous le savez, monsieur.--Oui, je le sais, répliqua Laluc, et je ne saurai jamais assez récompenser les services qu’il vous a rendus. Il a contribué à nous soutenir tous; mais vous avez plus besoin de consolation que moi.--Il restera avec vous. Je m’en retournerai seul.»

Théodore ne voulut pas le souffrir; et Laluc ne faisant plus de résistance, ils s’embrassèrent d’une manière affectueuse, et se séparèrent pour la nuit.

Quand ils furent arrivés à l’auberge, Laluc se consulta avec Louis sur les moyens de faire parvenir assez tôt une requête au roi, pour tâcher de sauver Théodore. Son éloignement de Paris, et le court intervalle entre l’époque de l’exécution de la sentence, rendaient ce dessein difficile; mais Laluc, s’imaginant qu’il n’était pas impossible, se détermina, tout faible qu’il était, à entreprendre un si long voyage. Louis, croyant qu’une pareille entreprise serait fatale au père, sans être d’aucun service au fils, tâcha, quoique faiblement, de l’en détourner;--mais sa résolution était prise.--«Si je sacrifie les restes de ma vie pour le service de mon fils, dit-il, je ne perdrai pas grand’chose: si je parviens à le sauver, j’aurai tout gagné. Il n’y a pas de temps à perdre.--Je veux partir sur-le-champ.»

Il voulait ordonner des chevaux de poste; mais Louis et Clare, qui était alors revenue du lit de son amie, insistèrent sur la nécessité de prendre quelques heures de repos. Il fut à la fin obligé d’avouer qu’il lui était impossible d’exécuter à l’instant ce que lui suggérait son anxiété paternelle, et consentit à se mettre au lit.

Lorsqu’il fut retiré dans sa chambre, Clare déplora la condition de son père.--«Il ne survivra pas à ce voyage, dit-elle; il est très-changé depuis quelques jours.» Louis était tellement de son avis, qu’il ne put assez se déguiser, même pour la flatter de la plus légère espérance. Elle ajouta, ce qui ne contribua pas à élever ses esprits, qu’Adeline était tellement indisposée par la douleur que lui causaient la situation de Théodore et les souffrances de Laluc, qu’elle en appréhendait les conséquences.

L’on a vu que la passion du jeune La Motte n’avait été aucunement diminuée par le temps ni l’absence; au contraire, la persécution et les dangers qui avaient poursuivi Adeline, avaient excité toute sa tendresse, et l’avaient encore plus rapprochée de son cœur. Quand il eut découvert que Théodore l’aimait et en était aimé, il éprouva toutes les angoisses de la jalousie et de la contrariété; car, quoiqu’elle lui eût dit de n’avoir aucune espérance, il n’avait pu se résoudre à lui obéir, et avait entretenu en secret une flamme qu’il aurait dû étouffer. Il avait cependant trop de noblesse pour souffrir que son zèle pour Théodore en fût moins ardent, parce que ce dernier était son rival favorisé, et trop de force d’esprit pour ne pas cacher les souffrances que cette certitude lui occasionait. L’attachement que Théodore avait marqué pour Adeline, l’avait même encore rendu plus cher à Louis, lorsqu’il fut revenu du premier choc de ce contre-temps, et lorsqu’il eut mis toute sa gloire à faire la conquête de cette jalousie, conquête conforme à ses principes, mais qu’il n’entretenait qu’avec difficulté. Cependant, quand il revit Adeline, quand il la vit avec la dignité plus intéressante de sa douleur; quand il la vit, quoique accablée sous le poids de ses maux, s’efforcer d’adoucir l’affliction de ceux qui l’environnaient, ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’il conserva sa résolution, et put s’empêcher d’exprimer les sentimens qu’elle lui inspirait. Quand il considéra d’ailleurs que ses souffrances les plus aiguës ne provenaient que de la force de son attachement, il désira plus que jamais être l’objet d’un cœur susceptible de tant de tendresse, et Théodore en prison, Théodore dans les fers, fut pendant un moment l’objet de son envie.