La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 5
A mesure que les ombres s’épaissirent, la scène devint encore plus silencieuse. Le matelot même avait cessé de chanter; on n’entendait plus que le cliquetis des vagues contre le vaisseau, et leur plus faible murmure sur les cailloux du rivage. L’esprit d’Adeline était d’accord avec le calme de la nuit: le bruit des flots lui inspira une mélancolie tranquille, et elle était assise dans la plus profonde rêverie. Le moment présent lui rappela son voyage sur le Rhône, quand, fuyant les poursuites du marquis de Montalte, elle avait fait de si grands efforts pour se soustraire à la triste destinée qu’il lui réservait. Alors comme aujourd’hui, elle avait vu la nuit étendre insensiblement son voile sur la nature; et elle se rappelait des sensations désagréables qui avaient accompagné l’impression que ces objets avaient occasionée. Alors elle n’avait pas d’amis,..... pas d’asile;..... elle n’était pas sûre de pouvoir échapper aux poursuites de son ennemi. Actuellement elle avait de tendres amis,..... une retraite assurée,..... et n’éprouvait pas les terreurs dont elle était alors agitée... Mais néanmoins elle se trouvait toujours malheureuse. Le souvenir de Théodore,..... de Théodore qui l’avait si tendrement aimée, qui avait tant souffert pour elle, et dont le sort lui était aussi inconnu que lorsqu’elle avait remonté le Rhône, lui causait de continuelles angoisses. Elle paraissait plus éloignée que jamais de la possibilité d’apprendre de ses nouvelles: quelquefois elle concevait une faible espérance qu’il avait échappé à la malice de son persécuteur; mais quand elle considérait la haine et la vengeance de ce dernier, et la sévérité de la loi contre une attaque faite sur un officier supérieur, cette lueur d’espérance s’évanouissait, et la laissait dans les pleurs et dans le désespoir. Elle resta dans cette situation jusqu’à ce que la lune sortit du sein de l’Océan, et répandit son lustre vacillant sur la surface des eaux: mais bientôt le silence de la nuit lui laissa entendre une si douce harmonie, qu’elle ressemblait plutôt à la musique des dieux qu’à celle des mortels..... Elle frappait son oreille d’une manière si tendre, si agréable, qu’elle la fit subitement passer de son état de détresse à celui de l’espoir et de l’amour. Elle pleura de nouveau;.... mais elle n’aurait pas échangé de pareilles larmes pour celles du plaisir et de la joie. Elle regarda autour d’elle, mais n’aperçut ni vaisseau ni chaloupe; et comme ces sons mélodieux se prolongeaient sur les ailes des vents, elle crut qu’ils partaient du rivage. Quelquefois la brise les emportait dans le lointain, et les rapportait ensuite avec une douceur languissante. Les chaînons de l’air ainsi rompus, c’était plutôt de la musique que de la mélodie qui frappait ses oreilles; jusqu’à ce que, le vaisseau s’approchant graduellement de la côte, elle distingua les notes d’une chanson qui lui était familière. Elle tâcha en vain de se rappeler où elle l’avait entendue: cependant son cœur battait presque involontairement de quelque chose de ressemblant à l’espérance. Elle continua d’écouter jusqu’à ce que la brise eût de nouveau enlevé les sons. Elle s’aperçut alors, avec regret, que le vaisseau s’en éloignait; et à la fin, ils ne tremblèrent plus que faiblement sur les vagues, se perdirent à une grande distance et ne furent plus entendus. Elle resta long-temps sur le tillac, ne voulant point renoncer à l’espoir de les entendre encore, et l’imagination toujours pleine de leur douce harmonie; mais à la fin elle se retira dans la chambre, accablée d’un chagrin que l’occasion ne semblait pas justifier.
La santé de Laluc s’amenda dans la traversée, ses esprits se ranimèrent; et quand le vaisseau entra dans cette partie de la Méditerranée, appelée le golfe de Lyon, il se trouva assez bien pour monter sur le tillac, et jouir de la belle perspective qu’offraient les rivages mouvans de la Provence, qui se joignent aux côtes éloignées du Languedoc. Adeline et Clare, qui le regardaient avec inquiétude, se réjouirent de le voir mieux portant; et les tendres souhaits de cette dernière lui faisaient déjà anticiper sa parfaite guérison. Adeline avait trop souvent été trompée dans son attente pour s’abandonner aussi facilement à l’espoir de son amie; cependant elle comptait beaucoup sur l’effet d’un pareil voyage.
Après un agréable voyage de quelques jours, le rivage de la Provence s’éloigna, et celui du Languedoc, qui bordait depuis long-temps l’horizon, devint le grand objet de la scène, les matelots s’approchant du port où ils étaient destinés. Ils débarquèrent dans l’après-midi à une petite ville située au pied d’une colline bien boisée, commandant à droite une vue de la mer, et à gauche les riches plaines du Languedoc, ornées du pourpre des vignobles. Laluc résolut de différer son voyage jusqu’au jour suivant, alla à une petite auberge qu’on lui indiqua à l’extrémité de la ville, et tâcha de se contenter des commodités qu’elle pouvait offrir.
Sur le soir, la beauté du temps et le désir de voir de nouvelles scènes engagèrent Adeline à la promenade. Laluc, étant fatigué, ne voulut pas sortir, et Clare lui tint compagnie. Adeline dirigea ses pas vers le bois qui s’élevait du bord de la mer, et gagna le sommet de l’éminence. Quand elle y fut parvenue, et qu’elle découvrit la sombre cime des arbres dans les perspectives étendues et variées, elle demeura dans une extase qu’il est impossible d’exprimer; et, sans faire attention à la fuite du temps, resta jusqu’à ce que le soleil eut quitté l’horizon, et le crépuscule jeté son voile majestueux sur les montagnes. Il n’y avait plus que la mer qui réfléchissait la splendeur mourante de l’occident. Adeline, s’abandonnant au plaisir d’émotions tendres et agréables, répéta les vers qui suivent:
L’aimable demi-jour, avant-coureur de l’ombre, Sur la pourpre des monts verse une teinte sombre; La lumière s’enfuit, et laisse sans couleurs Des bois et des vallons les tableaux enchanteurs. Toutefois, à travers l’obscurité nouvelle, La mer à l’occident d’un feu pur étincelle; Et de rayons encor l’horizon couronné, Forme au palais du soir un dôme illuminé. A mes pensers rêveurs cette image si chère, Je veux la voir du haut de ce roc solitaire, La voir jusqu’au moment où le cristal des eaux Répétera du ciel les nocturnes flambeaux; Où la lune, épanchant sa lumière empruntée, Fera briller au loin cette écume argentée Dont le retour des flots, l’un par l’autre pressés, Lave les sables d’or qui les ont repoussés. A travers le silence aucun son ne m’arrive, Hors le son de la vague expirant sur la rive, Ou les chants du rameur prolongés dans les airs, Ou l’aviron lointain qui bat les flots amers. Doux repos! puisse ainsi mon dernier jour se clore, Et du jour éternel me présager l’aurore!
Adeline quitta les hauteurs, et suivit un sentier étroit qui conduisait au rivage: son esprit était alors plus particulièrement susceptible de belles impressions, et le chant mélodieux du rossignol excita de nouveau son enthousiasme.
AU ROSSIGNOL.
Harmonieux enfant de la mélancolie, Ah! prolonge pour moi ta douce mélodie! Quand le soir, dans l’azur d’un couchant radieux, Elevant lentement son vol silencieux, Du sommet des hauteurs et des forêts plus sombres, Vient tirer sur les champs le grand rideau des ombres, Aux rayons que la lune épanche dans les airs, Que j’aime à m’égarer sur des coteaux déserts, A suivre les vallons par une oblique route! Cher oiseau! j’interromps mes pas, et je t’écoute Jusqu’à l’heure où la nuit, à l’entour des hameaux, Fait revenir les morts du fond de leurs tombeaux. Des pays que l’été s’est choisis pour domaine, Sur l’aile des zéphyrs le printemps te ramène, Et t’a fait voyager par de douces chaleurs, Suivi de la rosée et de l’esprit des fleurs. O que ta longue absence affligeait ta patrie! «Harmonieux enfant de la mélancolie,» Qui cherches dans les bois, sous des rameaux épais, Un asile écarté pour y gémir en paix, Tandis qu’une lueur se mêle à l’ombre obscure, Fais entendre ta voix si touchante et si pure!
Oui, recommence encor ce concert ravissant Que le zéphyr du soir emporta en gémissant. Aux souffrances du cœur ta complainte assortie Charme de mes pensers la triste sympathie. A tes accens plaintifs, dans la paix de la nuit, L’imagination évoque et reproduit Les amis dont nous prive une éternelle absence, Nos plaisirs tant de fois trompés par l’espérance, Couleuvres que l’amour nous cachait sous des fleurs, Et de ressouvenir nous répandons des pleurs. La mémoire à l’instant revêt de tous leurs charmes Les tons passionnés, le sourire, les larmes Qui surprirent un cœur facile à décevoir; Ce cœur en pousse encor un soupir sans espoir! Son pinceau rajeunit, sur nos scènes passées, Des couleurs que le temps avait presque effacées; Et l’amour assoupi, s’éveillant à sa voix, Reprend pour nous frapper son arc et son carquois. Tes chants, sur cette image où le regret nous lie, Répandent les attraits de la mélancolie, Et ce calme serein, si plein de volupté, Que la joie et les ris n’ont jamais enfanté.
Redis, aimable oiseau, ta plaintive romance, Si chère au sentiment, si chère à l’innocence!
L’obscurité rappela enfin à Adeline son éloignement de l’auberge, et qu’elle avait un grand bois à traverser; elle dit adieu à l’enchanteur qui l’avait retenue si long-temps, et suivit le sentier à pas redoublés. Après avoir marché pendant quelque temps, elle se perdit, et l’obscurité plus grande encore ne lui permit pas de juger de quel côté elle allait. Ses craintes augmentèrent ses difficultés; elle crut distinguer des voix d’hommes à quelque distance, et redoubla de vitesse jusqu’à ce qu’elle se trouvât sur le rivage, sur lequel le bois était pour ainsi dire suspendu. Elle était alors tout hors d’haleine. Elle s’arrêta un moment pour se remettre, et écouta avec timidité; mais au lieu de voix d’hommes, elle entendit faiblement dans les airs les notes d’une plaintive musique. Son cœur, toujours sensible aux impressions de la mélodie, s’attendrit à ces sons; et ce doux enchantement dissipa, pour un moment, sa frayeur. Il se joignit à son plaisir un mélange de surprise, lorsqu’à mesure que la musique s’approcha, elle distingua le son de l’instrument, et cet air si connu qu’elle avait, quelques jours auparavant, entendu sur les côtes de la Provence. Mais elle n’eut pas le temps de faire des conjectures; le bruit des pas redoublait, et elle se hâta davantage. Elle était sortie de l’obscurité des bois; et la lune, alors sans nuage, laissait apercevoir sur le sable uni le port et la ville à une certaine distance. Les pas qu’elle avait entendus ne tardèrent pas à l’atteindre, et elle aperçut deux hommes; mais ils passèrent sans faire attention à elle; et elle crut reconnaître la voix de celui qui parlait alors. Ses sons étaient si familiers à son oreille, qu’elle fut surprise de son défaut de mémoire, en ne reconnaissant pas sur-le-champ celui qui les prononçait. Elle entendit d’autres pas; et une voix brusque lui commanda de s’arrêter. Tournant aussitôt les yeux, elle aperçut imparfaitement un homme en habit de matelot, qui renouvela le même ordre. Poussée par la terreur, elle se mit à fuir le long du rivage; mais sa course était timide et tremblante; celle de l’homme qui la poursuivait, prompte et vigoureuse.
Elle eut à peine assez de force pour joindre les deux hommes qui venaient de passer, et d’implorer leur protection, avant d’être atteinte par ce drôle-là, qui s’enfonça subitement dans le bois, sur la gauche, et disparut.
Elle était tellement essoufflée, qu’elle ne put répondre aux questions des étrangers qui la soutenaient, que lorsqu’une exclamation soudaine et le son de son nom attirèrent ses yeux sur la personne qui le prononçait; et, au clair de lune qui donnait fortement sur son visage, elle reconnut M. Verneuil. Ils éprouvèrent alors une satisfaction mutuelle, et il s’ensuivit des explications.
Quand il sut que Laluc et sa fille étaient à l’auberge, il trouva un double plaisir à l’y reconduire. Il dit qu’il avait rencontre un ancien ami en Savoie, qu’il présenta sous le nom de Mauron, qui l’avait engagé à changer de route, et à l’accompagner sur les côtes de la Méditerranée. Ils s’étaient embarqués en Provence il y avait quelques jours, et ne faisaient que débarquer sur la terre de M. Mauron. Adeline ne douta plus que ce ne fût la flûte de M. Verneuil, qui lui avait causé tant de plaisir à Leloncourt, qu’elle avait entendue sur la mer.
Quand ils arrivèrent à l’auberge, ils trouvèrent Laluc extrêmement inquiet pour Adeline, à la recherche de laquelle il avait envoyé plusieurs personnes. Son inquiétude fit place à la surprise et au plaisir, lorsqu’il l’aperçut avec M. Verneuil, dont les yeux rayonnèrent d’une manière extraordinaire en voyant Clare. Après des félicitations mutuelles, M. Verneuil observa le peu de commodités que ses amis trouveraient dans cette auberge, et en témoigna son chagrin; et M. Mauron les invita sur-le-champ à venir à son château, avec une chaleur qui détruisit tous les scrupules que la délicatesse ou l’orgueil aurait pu suggérer. Les bois qu’Adeline avait traversés faisaient partie de ses domaines, qui s’étendaient presque jusqu’à l’auberge; mais il insista sur ce que ses hôtes ne vinssent pas à pied, et il partit pour leur envoyer sa voiture et donner des ordres pour leur réception. La présence de M. Verneuil et l’honnêteté de son ami donnèrent à Laluc une gaîté extraordinaire; il conversa avec une vigueur et une vivacité qu’il n’avait pas montrées depuis long-temps; et le sourire de satisfaction que Clare fit à Adeline, exprima combien elle trouvait sa santé amendée par le voyage. Adeline répondit à ses regards par un sourire moins confiant, parce qu’elle attribuait sa vivacité actuelle à une cause plus passagère.
Environ une demi-heure après le départ de M. Mauron, un garçon apporta un message de la part d’un chevalier, alors à l’auberge, qui demandait permission de parler à Adeline. L’homme qui l’avait poursuivie sur le sable lui vint à l’instant à l’esprit, et elle ne douta pas que ce ne fût quelque personne appartenant au marquis de Montalte, peut-être le marquis lui-même, quoiqu’il lui parût fort improbable qu’il l’eût découverte par hasard, dans un endroit si obscur, et sitôt après son arrivée. Elle s’informa du nom du chevalier, avec des lèvres et un visage pâles comme la mort. Le garçon ne le savait pas. Laluc demanda quelle sorte d’homme c’était; mais le garçon, peu accoutumé à faire des signalemens, en rendit un compte si confus, que tout ce qu’Adeline en put tirer, fut qu’il n’était pas grand, mais de moyenne taille. Néanmoins, cette circonstance la convainquant que ce n’était pas le marquis de Montalte, elle demanda à Laluc s’il voulait lui permettre de faire entrer cet étranger.--«Sûrement;» et le garçon se retira. Adeline attendit en tremblant jusqu’à ce que la porte s’ouvrît, et Louis de La Motte entra. Il s’avança d’un air triste et embarrassé, quoique son visage eût témoigné un moment de plaisir en jetant d’abord les yeux sur Adeline, qui était encore l’idole de son cœur. Après les premiers complimens, toutes les appréhensions d’Adeline étant dissipées, elle demanda à Louis depuis quand il avait vu M. et madame La Motte.
«C’est plutôt moi qui devrais vous faire cette question, répondit Louis un peu confus, car je crois qu’il n’y a pas si long-temps que moi que vous les avez vus; et le plaisir que j’ai de vous voir ici est égal à ma surprise. Il y a très-long-temps que je n’ai reçu des nouvelles de mon père, sans doute parce que mon régiment a changé de garnison.»
Ses regards témoignaient qu’il aurait voulu savoir avec qui Adeline était actuellement; mais comme c’était un sujet dont elle ne pouvait parler en présence de Laluc, elle tourna la conversation sur des choses indifférentes, après avoir dit que M. et madame La Motte se portaient bien quand elle les avait quittés. Louis parla peu, et regarda Adeline avec anxiété, tandis que son esprit paraissait dans une grande torture. Elle le remarqua; et, se rappelant la déclaration qu’il lui avait faite en quittant l’abbaye, elle attribua son embarras actuel à l’effet d’une passion mal éteinte, et parut n’y pas faire attention. Après être resté assis pendant près d’un quart d’heure dans des angoisses qu’il ne pouvait ni vaincre ni cacher, il se leva pour s’en aller; et en passant auprès d’Adeline, il lui dit à voix basse: «Accordez-moi, je vous en supplie, cinq minutes de conversation particulière.» Elle hésita avec un peu de confusion; et, lui disant ensuite qu’il n’y avait que des amis présens, elle le pria de s’asseoir.--«Pardonnez-moi, dit-il du même ton; ce que j’ai à vous dire vous concerne de très-près, et ne regarde que vous. Faites-moi la grâce de m’entendre un moment.» Il dit cela d’un air qui la surprit; et, ayant fait porter de la lumière dans une autre chambre, elle y passa avec lui.
Louis s’assit, et resta quelques momens en silence, paraissant être dans la plus grande agitation. A la fin, il dit: «Je ne sais si je dois me réjouir ou m’affliger de cette rencontre inattendue; cependant, pourvu que vous soyez en sûreté, je dois certainement m’en réjouir, quelque pénible que soit la tâche que j’ai à remplir. Je n’ignore pas les dangers que vous avez courus, ni les persécutions que vous avez éprouvées, et ne puis m’empêcher de témoigner mon inquiétude sur votre situation actuelle.--Êtes-vous véritablement avec des amis?»--«Oui, dit Adeline; M. La Motte vous a informé.......»--«Non, répliqua Louis en poussant un profond soupir, ce n’est pas mon père.» Il s’arrêta.--«Mais je suis vraiment charmé que vous soyez en sûreté, reprit-il. Oh! que cela me fait de plaisir! Si vous saviez, aimable Adeline, ce que j’ai souffert.» Il s’arrêta.--«Je croyais que vous aviez quelque chose d’important à me communiquer, monsieur, dit Adeline; excusez-moi si je vous rappelle que je n’ai pas beaucoup de temps à perdre.»
«Oui vraiment, c’est quelque chose d’important, répliqua Louis; mais je ne sais comment vous l’annoncer....... Comment adoucir...... Cette tâche est trop cruelle. Hélas! mon pauvre ami!»
--«De qui parlez-vous, monsieur?» dit Adeline avec précipitation. Louis se leva de sa chaise, et se promena de long en large dans la chambre. «Je voudrais, ajouta-t-il, vous préparer pour ce que j’ai à dire; mais je n’en suis réellement pas capable.»
--«Je vous supplie de ne pas me tenir plus long-temps en suspens,» dit Adeline, qui soupçonnait violemment que c’était de Théodore qu’il voulait parler. Louis hésita encore. «Est-il...... oh! est-il?... dites-moi, je vous en conjure, ce qu’il y a de pis tout d’un coup, dit-elle dans les plus vives angoisses; je puis tout entendre.......: oui, je le puis.»
--«Mon malheureux ami, s’écria Louis, ô Théodore!»...--«Théodore! répéta faiblement Adeline; il existe donc?»..... «Oui, dit Louis; mais».... Il s’arrêta...... «Mais quoi? s’écria Adeline en tremblant violemment; puisqu’il vit, vous ne pouvez rien m’apprendre de pire que ce que ma frayeur m’avait suggéré; c’est pourquoi je vous prie de ne pas hésiter....» Louis s’assit de nouveau, et, prenant un air plus composé, dit: «Il vit, madame, mais il est prisonnier, et....... car pourquoi vous tromper? je crains qu’il ne lui reste guère d’espoir pour ce monde.»
--«Il y a long-temps que j’ai les mêmes craintes, dit Adeline en affectant un ton plus calme. Vous avez quelque chose de plus terrible que cela à m’annoncer; et je vous supplie encore une fois de vouloir bien vous expliquer.»
--«Il y a tout à appréhender de la part du marquis de Montalte, dit Louis. Hélas! pourquoi dis-je à appréhender? son jugement est déjà terminé.... il est condamné à mort.»
A cette confirmation de ses craintes, la pâleur de la mort se répandit sur le visage d’Adeline; elle resta sans mouvement, et essaya de soupirer, mais parut presque suffoquée. Effrayé de son état, et s’attendant à la voir s’évanouir, Louis voulut la soutenir; mais elle l’éloigna de la main, incapable de prononcer une parole. Il appela du secours; et Laluc, Clare et M. Verneuil, informés de l’indisposition d’Adeline, volèrent auprès d’elle.
Au son de leurs voix, elle leva les yeux, et sembla se remettre; elle poussa un profond soupir, et fondit en larmes. Laluc se réjouit de la voir pleurer, encouragea ses larmes, qui au bout de quelque temps la soulagèrent; et quand elle fut en état de parler, elle désira retourner dans la chambre de Laluc. Louis l’y accompagna. Quand elle fut beaucoup mieux, il voulut se retirer; mais Laluc le pria de rester.
«Vous êtes peut être un parent de cette jeune demoiselle, monsieur, dit-il, et vous lui apportez probablement des nouvelles de son père.--Non, monsieur, répliqua Louis en hésitant.--Ce monsieur-là, dit Adeline, qui avait alors rassemblé ses esprits, est le fils de M. La Motte dont vous m’avez entendu parler...» Louis parut choqué d’être connu pour le fils d’un homme qui en avait autrefois agi si mal envers Adeline, qui, s’apercevant à l’instant de la peine que ses paroles lui avaient causée, s’efforça d’en adoucir l’effet, en disant que La Motte l’avait sauvée d’un danger imminent, et lui avait donné un asile pendant plusieurs mois. Adeline était fort inquiète de savoir toutes les particularités de la situation de Théodore: mais elle n’avait pas le courage de renouveler la conversation sur ce sujet en présence de Laluc; elle se hasarda néanmoins de demander à Louis si son régiment était en garnison dans la ville.
Il répondit que son régiment était à Vaceau, ville située sur les frontières d’Espagne; qu’il venait de traverser une partie du golfe de Lyon, dans le dessein de se rendre en Savoie, et qu’il partirait le lendemain de grand matin.
«Nous en venons, dit Adeline; puis-je vous demander dans quelle partie de la Savoie vous allez?--A Leloncourt, répliqua-t-il.--A Leloncourt! dit Adeline avec quelque surprise.--Je ne connais pas le pays, ajouta Louis, mais j’y vais pour obliger mon ami. Il paraît que vous connaissez Leloncourt.--Sûrement, dit Adeline.--Vous savez donc probablement que M. Laluc y demeure, et vous devinerez aisément le motif de mon voyage.»
«Ô ciel! est-il possible, s’écria Adeline,--est-il possible que Théodore Peyrou soit un parent de M. Laluc?»
«Théodore! que dites-vous de mon fils? demanda Laluc avec crainte.--Votre fils, dit Adeline d’une voix tremblante! votre fils!--L’étonnement et la douleur peints sur son visage augmentèrent les appréhensions de cet infortuné père; et il répéta sa demande. Mais Adeline fut incapable de lui répondre; et la détresse de Louis, en découvrant d’une manière si inattendue le père de son malheureux ami, sachant qu’il était chargé de l’informer du sort de son fils, le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole; et Laluc et Clare, dont les craintes étaient augmentées par ce cruel silence, répétèrent de nouveau leurs questions.