La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 4

Chapter 43,614 wordsPublic domain

Laluc, dans ses promenades, rencontra quelques compagnons sensés et agréables, qui, comme lui, étaient venus à Nice pour y chercher la santé; entre autres, un Français, dont les manières douces et la mélancolie intéressante avaient particulièrement attiré l’attention de Laluc. Il faisait rarement mention de lui-même, ou d’aucune circonstance qui pût conduire à la découverte de sa famille; mais il parlait sur tout autre sujet avec franchise et avec beaucoup d’intelligence. Laluc l’avait souvent invité à venir chez lui, mais il avait toujours refusé l’invitation, et cela d’une manière si aimable, qu’il était impossible de s’en offenser, et que Laluc était persuadé que son refus provenait d’un certain abattement d’esprit qui ne lui permettait pas d’aller en compagnie.

La description que Laluc avait faite de cet étranger avait excité la curiosité de Clare; et la sympathie que les infortunés sentent l’un pour l’autre, émut la pitié d’Adeline; car elle ne pouvait pas douter qu’il ne fût malheureux. En revenant un jour de la promenade, Laluc leur montra cet individu, et redoubla le pas pour l’atteindre. Adeline fut un moment tentée de le suivre, mais sa délicatesse l’arrêta; elle savait combien la présence d’un étranger est pénible à un esprit troublé. Elle prit donc une autre route; mais le hasard fit, quelques jours après, ce que sa délicatesse l’avait alors empêchée de faire; car Laluc introduisit l’inconnu. Adeline le reçut avec un doux sourire, s’efforçant de faire disparaître l’expression de la pitié qui s’était involontairement glissée sur son visage; elle n’aurait pas voulu montrer qu’elle voyait qu’il était malheureux.

Après cette entrevue, il ne rejeta plus les invitations de Laluc, mais lui rendit de fréquentes visites, et accompagna souvent Adeline et Clare dans leurs excursions. La douce et sensible conversation de la première paraissait alléger ses chagrins, et il parlait en sa présence avec une vivacité que Laluc n’avait pas jusqu’alors remarquée en lui. Adeline éprouvait aussi, par la ressemblance de leurs goûts, dans la conversation sensée de l’inconnu, un degré de satisfaction qui contribua, avec la compassion qu’inspirait son abattement, à gagner sa confiance, et elle conversait avec une aisance qui ne lui était pas ordinaire.

Ses visites devinrent bientôt plus fréquentes. Il se promenait avec Laluc et sa famille; il les accompagnait dans leurs petites excursions, pour visiter ces restes magnifiques de l’antiquité romaine que l’on trouve dans le voisinage de Nice. Quand les dames restaient à la maison, il égayait leur travail par la lecture, et elles eurent la satisfaction de s’apercevoir qu’il s’était en quelque sorte défait de cette profonde mélancolie qui l’accablait.

M. Amand aimait passionnément la musique. Clare n’avait pas oublié d’apporter son cher luth: il en touchait quelquefois les cordes, et en tirait quelques sons harmonieux et mélancoliques; mais on ne put jamais l’engager à jouer. Quand Adeline ou Clare jouait, il tombait dans une profonde rêverie, et paraissait insensible à tous les objets qui l’environnaient, excepté quand il tournait les yeux vers Adeline, qu’il contemplait avec un morne silence, et alors il lui échappait quelquefois un soupir.

Un soir, Adeline étant restée à la maison, tandis que Laluc et Clare étaient allés rendre visite à une famille du voisinage, elle passa sur la terrasse du jardin, qui avait vue sur la mer, et, en considérant la splendeur tranquille du soleil couchant, et la réverbération de ses rayons sur la surface unie des eaux, elle joua sur son luth avec la plus douce harmonie, et chanta les paroles qu’elle avait un jour écrites après avoir lu _Le Songe d’une nuit d’été_, cette riche effusion du génie de Shakespear.

TITANIA,

REINE DES FÉES, A SON AMANT.

STANCES.

Fuis avec moi vers l’heureuse Atlantide: Viens, franchissons l’immensité des airs; L’été brillant dans ce séjour réside, Et l’embellit de festons toujours verts.

Lorsqu’au-dessus des ondes transparentes Nous volerons sur des ailes d’émail, Pour applaudir, les Naïades contentes Déserteront leurs voûtes de corail.

Car bien souvent, sur la rive tranquille, Je les appelle au déclin d’un beau jour, Et les invite à quitter leur asile Pour voir les jeux des nymphes de ma cour.

De nos plaisirs elles se réjouissent, Et sur les flots redoublent leurs ébats; Mais pour danser quand nos groupes s’unissent, Par leur musique elles règlent nos pas.

Gagnons cette île où la chaîne bleuâtre Des monts altiers aux sommets ondoyans Forme un sublime et vaste amphithéâtre Sur les tapis des vallons verdoyans.

Là, sur un trône entouré de verdure, Le Dieu fécond, père des végétaux, Des plus beaux fruits prodigués sans mesure Varie au loin la plaine et les coteaux.

Pour émailler ses fleurs éblouissantes Sa main dérobe un rayon de Phébus; Il en rougit les grappes mûrissantes Qu’on entrevoit sous les pampres touffus.

Allons danser sous les bocages sombres De myrtes verts, de charmans orangers; Là, de la nuit nous attendrons les ombres, A la fraîcheur des zéphyres légers.

Avant que l’aube ait annoncé l’aurore, Et quand la lune est absente des cieux, Des vers brillans le nocturne phosphore Eclairera nos courses et nos jeux.

En exprimant sur nos lèvres heureuses, Et des roseaux le miel délicieux, Et du palmier les coques savoureuses, Nous nous croirons à la table des dieux.

Lorsqu’il survient un horrible tonnerre, Lorsque d’éclairs le ciel est enflammé, Le tronc vieilli d’un cèdre tutélaire Va nous donner un abri parfumé.

Vers le minuit, alors que tout sommeille, Sous le platane ou le palmier en fleur, Sans respirer, nous prêterons l’oreille Au rossignol qui chante sa douleur.

Jamais concert n’a fait passer les heures D’aucun mortel, dans ce ravissement. Volons ensemble à ces belles demeures, Et tous leurs biens seront à mon amant.

Adeline cessa de chanter,..... et elle entendit aussitôt répéter par une douce voix:

Jamais concert n’a fait passer les heures D’aucun mortel, dans ce ravissement.

Et tournant les yeux du côté d’où elle partait, elle aperçut M. Amand. Elle rougit, et posa le luth qu’il prit à l’instant d’une main tremblante; il en tira des sons ravissans, et chanta les vers suivans d’une voix mélodieuse et pleine de sensibilité.

STANCES.

Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes Quand ce dieu nous sourit, le front paré de fleurs, Lorsque dans ses beaux yeux mouillés de douces larmes, Éclatent du plaisir les rayons enchanteurs!

Il prend dans son chemin l’espérance pour guide, La bonne foi les suit pour tomber dans ses rets; L’imagination aide au charme perfide, Et du trompeur encor embellit les attraits.

«Des premiers feux d’amour que l’empire a de charmes!» Plus on rêve à ses fers, plus on est enchaîné; Et le fourbe, orgueilleux du succès de ses armes, Nous décoche à la fin son trait empoisonné.

M. Amand s’arrêta: il parut suffoqué, et à la fin versa un torrent de larmes, quitta l’instrument et marcha précipitamment vers l’autre bout de la terrasse. Adeline, sans faire semblant de remarquer son agitation, se leva et s’appuya sur la muraille, au bas de laquelle un groupe de pêcheurs était fort occupé à lever un filet. Il retourna quelques momens après, avec un air plus composé et plus calme. «Pardonnez cette étrange conduite, dit-il, je ne puis l’excuser qu’en en avouant la cause. Quand vous saurez, madame, que mes larmes coulent pour la mémoire d’une femme qui vous ressemblait beaucoup, et qui m’est ravie pour toujours, vous ne pourrez vous empêcher de me plaindre.» La voix lui manqua, il s’arrêta. Adeline gardait le silence.

«Le luth, ajouta-t-il, était son instrument favori, et, lorsque vous en avez tiré de si tristes accens, il semblait qu’elle était devant moi. Mais, hélas! pourquoi vous tourmenter de la connaissance de mes peines! Elle n’est plus, elle est partie pour toujours! Et vous, Adeline,..... vous.....» Il s’interrompit; et Adeline, jetant sur lui un regard d’intérêt, remarqua dans ses yeux un désordre qui l’alarma. «Ces sortes de souvenirs sont trop douloureux, dit-elle, retournons à la maison; M. Laluc est probablement de retour.»--«Oh, non! répliqua M. Amand; non,...... ce vent me rafraîchit. Combien de fois, à pareille heure, ai-je conversé avec _elle_, comme je converse actuellement avec vous! Tels étaient les doux sons de sa voix,.... telle était l’expression indicible de son visage.»--Adeline l’interrompit. «Permettez-moi de vous représenter l’état de votre santé..... Le serein n’est pas bon pour les malades.» Il resta les mains jointes, et parut ne pas l’entendre. Elle prit le luth pour s’en aller, et passa doucement les doigts sur les cordes. Ces sons le rappelèrent à lui-même: il leva les yeux et les fixa long-temps sur les siens, dans une extase d’admiration. «Faut-il que je vous laisse ici? dit-elle en souriant, et en se tenant dans une attitude pour s’en aller.--Je vous supplie de jouer encore une fois l’air que je viens d’entendre, dit M. Amand d’une voix précipitée.--Sûrement;» et elle commença sur-le-champ. Il s’appuya sur un palmier, dans une attitude de profonde attention; et, à mesure que les sons se perdaient dans les airs, son visage se dépouillait graduellement de son expression égarée et il fondait en larmes. Il continua de pleurer en silence, jusqu’à ce qu’elle eût fini de chanter; et il fut quelque temps avant de pouvoir lui dire: «Adeline, je ne puis assez vous remercier de cette complaisance. Mon âme a repris son assiette; vous avez soulagé un cœur blessé. Accordez-moi une nouvelle faveur; promettez-moi de ne jamais parler de ce dont vous avez ce soir été témoin, et je m’efforcerai de ne plus blesser votre sensibilité par la répétition d’une pareille scène.» Adeline lui fit la promesse qu’il exigeait; et M. Amand lui ayant serré la main, en jetant sur elle un regard mélancolique, il quitta le jardin, et elle ne le revit plus de la soirée.

Il y avait près de quinze jours que Laluc était à Nice; et sa santé, au lieu de s’améliorer, paraissait plutôt aller en déclinant. Cependant il voulait faire une plus longue expérience du climat. L’air, qui n’avait produit sur lui aucun effet, avait rétabli Adeline; la variété et la nouveauté des scènes des environs amusaient son esprit, quoiqu’elles fussent insuffisantes pour dissiper la langueur de sa mélancolie; la compagnie, en détournant son attention de l’objet de son chagrin, lui causait un soulagement passager; mais la violence de ses efforts la laissait en général plus accablée: c’était dans le calme de la solitude, dans la contemplation tranquille des beautés de la nature, que son esprit recouvrait sa vigueur, et que son cœur s’ouvrait à quelques consolations.

Elle avait coutume de se lever de bonne heure, et d’aller sur le rivage, pour jouir, dans la fraîcheur et le silence du matin, des beautés vivifiantes de la nature, et respirer l’air pur de la mer. Tous les objets paraissaient alors avec l’empreinte des plus vives couleurs. La mer azurée, le ciel rayonnant, les bateaux éloignés des pêcheurs, avec la blancheur de leurs voiles, et la voix des matelots apportée par intervalles sur les ailes des vents, étaient des circonstances qui ranimaient ses esprits; et un jour, cédant à ce goût qu’elle avait toujours eu pour la poésie, elle répéta les vers suivans:

MATIN, AU BORD DE LA MER.

Sur le sable des mers quels sylphes ont laissé Ce dédale de pas légèrement tracé? Pour leurs danses de nuit, quelles ombres subtiles Ont préféré ces lieux?...... Quels fantômes agiles, Sans redouter la vague, ont effleuré les eaux? Ils ont fui!..... Sous quels cieux? dans quels climats nouveaux? Ils ont fui du soleil l’importune lumière. Ici, tout est muet, consterné, solitaire; Un désert!.... Bons esprits, revenez sur ce bord, Venez de vos ébats le réjouir encor! Je les appelle en vain!.... Jusques à l’heure sombre Où Phébé versera son pâle jour dans l’ombre, Leur belle souveraine, et ses suivans légers, N’abandonneront point leurs odorans vergers. Mais lorsque de retour, l’obscurité profonde Dans un vaste silence aura plongé le monde; Quand les flambeaux du ciel rallumeront leurs feux, La troupe ici viendra renouveler ses jeux, Et voltiger en cercle et bondir en cadence. Une tendre musique animera leur danse: Écho les redira, ces sons pleins de douceurs; Je serai de la fête!... Aimables enchanteurs, Pour les profanes yeux vous êtes invisibles: Mais vous apparaissez aux poètes sensibles. Oh! menez-moi bien loin, dans un vallon sacré, Baigné de claires eaux, d’ombrages entouré. En quels lieux voulez-vous établir votre empire? Quels qu’ils soient, je vous suis; vous allez me conduire. Au fond d’un bois désert, sur le bord d’un ruisseau, Où les jeunes boutons des arbres en berceau, Tendres objets des soins de votre aimable reine, Embaument le zéphyr dont la féconde haleine Échauffe leur rosée, et prêts à s’échapper N’attendent qu’un rayon pour se développer. Là, reprenant le cours de vos rondes magiques, Vous dansez aux accords des chalumeaux rustiques. Philomèle y répond par un chant de douleur; Vos charmes de son nid repoussent l’oiseleur, Et sa voix, bien souvent, quand le bal se disperse, Dans la coupe d’un lys vous attire et vous berce; Douce fleur! assortie à votre doux sommeil, Et qui vous défendra des rayons du soleil. Quand Phébé disparaît, quand l’aube nous éclaire, Si vous ne fuyez pas sur un autre hémisphère, Dans les bourgeons des fleurs mollement renfermés, Vous bravez du midi les rayons enflammés, Et la seule rosée avec la nuit tranquille Peut vous faire quitter la paix de cet asile. Mais vos enchantemens, vos scènes, je les vois! La terre tout-à-coup s’entr’ouvre devant moi. Votre palais s’élève, un dôme le couronne; Ses arcades sans fin, d’un jaspe qui rayonne, Percent du bois profond les ombrages épais, Et jettent sur les eaux leurs mobiles reflets. Au son des instrumens je vois s’ouvrir les portes, Et sortir des esprits les légères cohortes. La joie est dans leurs pas et sourit dans leurs yeux; L’or couvre leurs habits, les perles leurs cheveux, L’or qu’ils ont retiré des cavernes profondes, Les perles que leur main déroba sous les ondes. Beaux fantômes, salut! salut, sylphes charmans! Vous me dévoilez donc vos doux amusemens!.... Mais, hélas! le jour vient, vous refuyez encore! De la jeunesse ainsi le prisme nous décore Des biens que nous rêvons le pays enchanté, Et tout fuit au grand jour de la réalité.

M. Amand, après avoir fait connaître la cause de son chagrin, fut plusieurs jours sans visiter Laluc. A la fin, Adeline le rencontra, dans une de ses promenades solitaires, sur le rivage. Il était pâle et abattu, et parut fort agité quand il la vit; c’est pourquoi elle tâcha de l’éviter. Mais il redoubla le pas et l’accosta; il lui dit qu’il avait dessein de quitter Nice sous peu de jours. «Le climat ne m’a fait aucun bien, ajouta-t-il. Hélas! quel climat peut soulager les maux du cœur? Je voudrais perdre, dans une variété de scènes nouvelles, le souvenir d’un bonheur passé; mais je fais d’inutiles efforts: je suis partout inquiet et malheureux.» Adeline essaya de l’encourager à espérer beaucoup du temps et du changement de lieu. «Le temps émousse les peines les plus aiguës du chagrin, dit-elle; je le sais par expérience.» Néanmoins, tandis qu’elle parlait, les larmes qui coulaient de ses yeux contredisaient les paroles qui sortaient de sa bouche. «Vous avez été malheureuse, Adeline! Oui....... Je m’en suis aperçu au premier instant où je vous ai vue. Le sourire de compassion que vous m’accordâtes, me convainquit que vous saviez ce que c’était que de souffrir.» L’air de désespoir avec lequel il parlait, lui fit craindre une scène semblable à celle dont elle avait dernièrement été témoin, et elle parla d’autre chose; mais il revint aussitôt au même sujet. «Vous me dites d’espérer beaucoup du temps!... Mon épouse!..... ma chère épouse!...» Les paroles lui restèrent sur la langue. «Il y a actuellement plusieurs mois que je l’ai perdue... Cependant il semble que ce ne soit que d’hier.» Adeline sourit, faiblement. «--Vous ne pouvez guère juger encore de l’effet du temps; cependant il faut tout espérer.» Il branla la tête. «--Mais je vous trouble encore de mes infortunes; pardonnez cet égoïsme continuel. Il y a dans la pitié des honnêtes gens une consolation que rien autre chose ne saurait donner; cela doit faire mon excuse. Puissiez-vous, Adeline, n’en jamais avoir besoin! Ah! ces larmes!....» Adeline les essuya sur-le-champ. M. Amand s’abstint de la presser sur ce sujet, et entama aussitôt une conversation sur des choses indifférentes. Ils revinrent vers le château; mais, Laluc étant sorti, M. Amand la quitta à la porte. Adeline se retira dans sa chambre, accablée de ses propres chagrins et de ceux de son aimable ami.

Il y avait près de trois semaines qu’ils étaient à Nice; et la maladie de Laluc paraissant plutôt augmenter que diminuer, le médecin lui avoua de bonne foi qu’il n’avait guère d’espoir au climat, et lui conseilla d’essayer l’effet d’un voyage de mer, ajoutant que, si cette expérience ne réussissait pas, l’air de Montpellier était plus propre à lui donner du soulagement que celui de Nice. Laluc reçut cet avis désintéressé avec un mélange de reconnaissance et de chagrin. Les circonstances qui lui avaient causé tant de répugnance à quitter la Savoie, l’affligeaient bien davantage d’être obligé de prolonger son absence et d’augmenter ses dépenses; mais les liens de l’affection qui l’attachaient à sa famille, et l’amour de la vie qui nous abandonne si rarement, l’emportèrent sur les considérations d’un second ordre; et il se détermina à longer les côtes de la Méditerranée jusqu’au Languedoc, où, si le voyage ne répondait pas à son attente, il pourrait débarquer et aller à Montpellier.

Quand M. Amand apprit que Laluc avait dessein de quitter Nice dans peu de jours, il résolut de ne point partir avant lui. Pendant cet intervalle, il n’eut pas assez de résolution pour renoncer à la conversation fréquente d’Adeline, quoique sa présence, en lui rappelant la mémoire de son épouse, lui donnât plus de peine que de consolation. C’était un cadet d’une ancienne famille de France, qui avait été marié environ un an avec une femme à laquelle il avait été long-temps attaché, et qui était morte en couches. L’enfant avait suivi sa mère, et laissé son malheureux père en proie à la douleur, qui avait si fort attaqué sa santé, que les médecins avaient jugé à propos de l’envoyer à Nice. Il n’avait cependant éprouvé aucun soulagement de l’air de Nice, et il avait pris la résolution d’aller plus avant dans l’Italie, quoiqu’il ne trouvât plus aucun intérêt à ces scènes charmantes qui, dans des jours plus heureux, et avec celle qu’il regrettait toujours, lui auraient causé le plus grand plaisir... Il ne cherchait plus alors qu’à divertir ses pensées, ou plutôt à les détourner d’un objet qui avait autrefois fait ses délices.

Laluc, ayant fait son plan, loua un petit vaisseau, et s’embarqua quelques jours après avec une faible espérance, et dit adieu aux rivages de l’Italie et aux Alpes, cherchant sur un nouvel élément cette santé qui s’était jusqu’ici soustraite à ses recherches.

M. Amand prit un triste congé de ses nouveaux amis, qu’il accompagna jusqu’à la mer. Quand il donna la main à Adeline pour la mettre à bord, il avait le cœur trop plein pour pouvoir lui dire adieu; mais il resta long-temps sur le rivage, suivant des yeux sa course sur les eaux, et agitant son chapeau jusqu’à ce que ses larmes ne lui permirent plus de rien voir. Le vent poussa légèrement le vaisseau en pleine mer, et Adeline se vit environnée des eaux de l’Océan. Le rivage semblait se reculer, les montagnes diminuer de grandeur, les vives couleurs de leur paysage se confondre; et, en peu de temps, la figure de M. Amand disparut. La ville de Nice, son château et son port s’évanouirent à leur tour; et il ne resta plus que le pourpre des montagnes aux extrémités de l’horizon. Elle soupira en le regardant, et, les yeux remplis de larmes, dit: «Ainsi s’évanouit ma perspective de bonheur; et celle que j’ai de l’avenir ressemble à l’immensité de l’Océan dont je suis environnée.» Elle avait le cœur serré, et elle se déroba aux observateurs en allant dans la partie la plus retirée du vaisseau, où elle donna un libre cours à ses larmes, en regardant le vaisseau fendre les flots écumans. L’eau était si limpide, qu’elle apercevait les rayons du soleil se balancer à une considérable profondeur, et des poissons de toutes les couleurs contempler la lumière du milieu des flots. Nombre de plantes marines étendaient leurs feuilles vigoureuses sur les rochers du fond, et la richesse de leur verdure formait un superbe contraste avec le rouge brillant du corail dont elles étaient entremêlées.

La côte lointaine disparut enfin. Adeline contempla, avec la plus sublime émotion, l’immense étendue des eaux; elle semblait être lancée dans un nouveau monde; la grandeur, l’immensité de cette vue l’étonnait et la confondait: elle douta pendant un moment de la réalité de la boussole, et crut qu’il était impossible à un vaisseau de trouver aucun rivage à travers une mer sans bornes; et lorsqu’elle réfléchit qu’il ne se trouvait qu’une planche entre elle et la mort, une sensation de terreur fit place à celle du sublime, et elle se hâta de détourner les yeux de la perspective, et ses pensées du sujet.

CHAPITRE IV.

Vers le soir, le capitaine, pour éviter les corsaires de Barbarie, porta sur la côte de France, et Adeline aperçut à la lueur du soleil couchant les rivages de la Provence, parsemés d’arbres et de riche verdure. Laluc, languissant et malade, s’était retiré dans la chambre où Clare prenait soin de lui. Le pilote à la barre du gouvernail, dirigeant le vaisseau à travers les flots bruyans; et un matelot, les bras croisés, appuyé contre le mât, chantant de temps en temps quelques tristes couplets, étaient les seules personnes qu’il y eût sur le tillac, excepté Adeline.--Cette dernière contemplait en silence le soleil couchant, qui donnait une couleur jaunâtre aux vagues et aux voiles, légèrement enflées par l’haleine du vent qui commençait alors à tomber. Le soleil se plongea enfin dans l’Océan, et le crépuscule s’empara de toute la scène, permettant encore de voir la côte obscure, et donnant un air majestueux à la vaste étendue des eaux.