La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 3
Le jour suivant fut fixé pour cette excursion. Laluc et sa compagnie se levèrent de grand matin; et, après un léger déjeuner, ils partirent pour le glacier de Montanvert, qui était à quelques lieues de distance. Pierre portait un panier de provisions, et leur plan était de dîner dans quelque endroit agréable.
Il est inutile de décrire l’enthousiasme d’Adeline, le contentement paisible de Laluc et les transports de Clare, à mesure que les scènes de ce pays romantique leur passaient devant les yeux. Tantôt enveloppées d’une grandeur sombre et obscure, elles n’offraient que des roches affreuses et des cataractes se précipitant de leurs sommets dans des vallées profondes et étroites, à travers lesquelles elles roulaient leurs eaux écumantes qui en sortaient en rugissant, pour se porter dans des lieux inaccessibles aux mortels; tantôt elles avaient une apparence moins sauvage: les âpres traits de la nature étaient entremêlés de la pompe des vergers et de la verdure des champs; et, tandis que la neige se glaçait sur le sommet de la montagne, la vigne fleurissait à ses pieds.
Engagés dans une conversation intéressante, et entraînés par l’admiration du pays, ils voyagèrent jusqu’à midi, et cherchèrent ensuite un endroit agréable pour se reposer et prendre quelques rafraîchissemens. Ils aperçurent, à quelque distance, les ruines d’un bâtiment qui avait autrefois été un château; il était situé sur une pointe de rocher qui dominait une profonde vallée; et ses tours rompues, s’élevant au milieu des bois, dont elles étaient pour ainsi dire couvertes, augmentaient la beauté pittoresque de la scène.
L’édifice excitait la curiosité et invitait au repos. Laluc et sa compagnie s’en approchèrent; ils s’assirent sur l’herbe, à l’ombre de quelques grands arbres. Une ouverture à travers les bois leur permettait de voir les Alpes dans le lointain. Il régnait le plus profond silence. Ils furent quelque temps plongés dans la méditation. Adeline ressentait une douce satisfaction qu’elle n’avait pas éprouvée depuis long-temps. Regardant Laluc, elle aperçut une larme couler le long de ses joues, tandis que l’élévation de son âme était peinte sur son visage. Il tourna alors ses yeux pleins de tendresse vers Clare, et fit un effort pour se remettre.
«Le calme et l’isolement de cette scène, dit Adeline, ces montagnes prodigieuses, la sombre grandeur de ces bois, ainsi que ce monument de gloire passée, sur lequel la main du temps est si fortement empreinte, répandent dans l’esprit un enthousiasme sacré, et excitent des sensations vraiment sublimes.»
Laluc allait parler; mais Pierre, s’avançant, demanda s’il ne ferait pas bien d’ouvrir le bissac, parce qu’il s’imaginait que M. le curé et les jeunes demoiselles devaient avoir bien faim après avoir voyagé si loin, en montant et descendant, avant dîner. Ils reconnurent la vérité de l’assertion de l’honnête Pierre, et acceptèrent son offre.
On étendit des rafraîchissemens sur l’herbe, et la compagnie, assise sous le dais mouvant des branches, environnée de la douce odeur des fleurs sauvages, respira l’air pur des Alpes, que l’on pourrait bien appeler un esprit d’air, et fit un repas que toutes ces circonstances lui firent trouver délicieux.
Quand ils se levèrent pour s’en aller: «Je ne peux, dit Clare, quitter cet endroit charmant. Qu’il serait agréable de passer sa vie à l’ombre de ces arbres, avec les amis qui nous sont chers!» Laluc sourit de la simplicité romanesque de cette idée; mais Adeline poussa un profond soupir, parce qu’elle lui représentait l’image de la félicité et de Théodore, et se tourna de côté pour cacher ses larmes.
Ils remontèrent sur leurs chevaux, et, bientôt après, ils arrivèrent au pied du Montanvert. On ne peut exprimer les émotions d’Adeline, en contemplant, sous différens points de vue, les objets étonnans dont elle était environnée; et la compagnie entière se trouvait trop affectée pour pouvoir jouir de la conversation. Le profond silence qui régnait dans ces régions de la solitude inspirait la terreur, et ajoutait encore au sublime de la scène.
«Il semble, dit Adeline, que nous marchions sur les ruines du monde, et que nous soyons les seules personnes qui aient échappé de ce grand naufrage. J’ai peine à me persuader que nous ne sommes pas seuls sur la surface du globe.»
«La vue de ces objets, dit Laluc, élève l’âme vers leur créateur; et nous contemplons, avec des sentimens au-dessus de l’humanité, la majesté de sa nature dans la grandeur de ses ouvrages.» Laluc leva ses yeux baignés de larmes vers le ciel, et fut quelques momens dans une extase d’adoration.
Ils quittèrent ces scènes avec beaucoup de regret; mais l’heure du jour et l’apparence des nuages qui semblaient menacer d’une tempête, leur firent hâter leur départ. Adeline aurait presque désiré voir les formidables effets du tonnerre dans ces régions.
Ils retournèrent à Leloncourt par un autre chemin; et l’ombre des précipices suspendus sur leurs têtes, était augmentée par l’obscurité de l’atmosphère. Il était nuit quand ils aperçurent le lac, et cette vue leur fit plaisir; car l’orage, qui menaçait depuis long-temps, s’avançait alors à grands pas: le tonnerre grondait au milieu des Alpes, et les noires vapeurs qui roulaient pesamment sur leurs flancs, leur donnaient une majesté plus imposante. Laluc aurait voulu redoubler le pas; mais comme le chemin allait en tournant sur le flanc escarpé d’une montagne, il fallait user de précautions. L’air qui s’obscurcissait, et les éclairs qui couvraient l’horizon, commencèrent à faire peur à Clare; mais elle cacha sa frayeur, pour ne point donner de peine à son père. Il éclata au-dessus de leurs têtes un coup de tonnerre qui semblait avoir ébranlé les fondemens du globe, et qui retentit d’une manière terrible dans les montagnes d’alentour. Ce bruit épouvanta le cheval de Clare; il l’emporta avec une rapidité étonnante en bas de la montagne, vers le lac qui en baignait le pied. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de décrire les angoisses de Laluc, qui suivait sa chute des yeux, s’attendant continuellement à la voir en poussière au bas du précipice affreux qui bordait le chemin.
Clare se tint ferme sur son cheval; mais la frayeur l’avait presque privée de l’usage de ses sens. Ses efforts pour sa conservation étaient purement machinals; car elle savait à peine ce qu’elle faisait. Cependant le cheval la porta, sans accident, jusqu’au bas de la montagne; mais il courait vers le lac, lorsqu’un voyageur qui passait l’attrapa par la bride. Ce mouvement subit jette Clare par terre; mais l’animal s’échappa des mains de l’étranger et se précipita dans le lac. La violence de la chute l’étourdit; le voyageur s’efforça de la relever, tandis que son domestique alla chercher de l’eau.
Elle ne tarda pas à recouvrer l’usage de ses sens; et, en ouvrant les yeux, elle se trouva entre les bras d’un homme qui paraissait la soutenir avec difficulté. La compassion peinte sur sa figure, lorsqu’il s’informa de sa santé, rappela ses esprits; et elle s’efforçait de lui faire ses remercîmens, quand Laluc et Adeline arrivèrent. Clare aperçut la frayeur sur le visage de son père; et, toute faible qu’elle était, elle tâcha de se lever, et dit, avec un sourire forcé, plus propre à faire connaître qu’à cacher ses souffrances: «Mon cher papa, je ne me suis pas fait de mal.» La pâleur de ses traits et le sang qui coulait le long de ses joues démentaient ses paroles. Mais Laluc, à qui sa frayeur avait fait craindre le plus grand des maux, se réjouit de l’entendre parler; il rappela sa présence d’esprit; et, tandis qu’Adeline fit usage de son flacon d’odeur, il lui mouilla les tempes.
Quand elle fut un peu remise, elle lui raconta les obligations qu’elle avait à l’étranger. Laluc voulut lui témoigner sa reconnaissance; mais l’autre l’interrompit, et le pria de ne point lui faire de complimens pour avoir suivi une impulsion ordinaire d’humanité.
Ils n’étaient pas alors fort éloignés de Leloncourt; mais la nuit étendait déjà son voile sombre, et le tonnerre grondait dans les montagnes. Laluc ne savait comment reconduire Clare à la maison.
En s’efforçant de la relever, l’étranger avait laissé paraître des symptômes de douleur si évidens, que Laluc s’informa de ce qui lui faisait mal. La secousse que le cheval avait donnée au bras du chevalier, en s’échappant de ses mains, lui avait foulé l’épaule, et il ne pouvait presque plus se servir de son bras. Il souffrait considérablement; et Laluc, revenu de la crainte qu’il avait eue pour sa fille, fut affecté de cet accident, et le pressa de venir avec lui jusqu’au village, où l’on pourrait lui procurer du soulagement. L’étranger accepta cette invitation; et Clare, étant enfin placée sur un cheval conduit par son père, fut ramenée au château.
Quand mademoiselle Laluc, qui attendait depuis long-temps son frère, aperçut la cavalcade s’approcher, elle fut alarmée, et ses appréhensions se confirmèrent quand elle vit l’état de sa nièce. Clare fut portée dans la maison, et Laluc aurait bien voulu envoyer chercher un chirurgien; mais il n’y en avait qu’à quelques lieues du village, et il n’y avait même aucun médecin plus à portée. Adeline aida Clare à monter dans sa chambre, où mademoiselle Laluc examina ses blessures. Le résultat de cet examen rendit la paix à toute la famille, car, quoiqu’elle fût fort froissée, elle n’avait aucun coup dangereux; une petite contusion au front avait occasioné le sang qui avait d’abord alarmé Laluc. Mademoiselle entreprit de guérir sa nièce en peu de jours, par le moyen d’un baume qu’elle composait elle-même, et sur les vertus duquel elle s’étendit avec beaucoup d’éloquence, jusqu’à ce qu’elle fut interrompue par Laluc, qui lui rappela l’état de sa malade.
Mademoiselle, après avoir bassiné les plaies de Clare, et lui avoir donné un cordial d’une vertu _sans pareille_, la laissa aux soins d’Adeline, qui resta dans sa chambre jusqu’à l’heure du coucher.
Laluc, dont les esprits avaient été grandement troublés, se trouvait alors tranquillisé par le rapport de sa sœur au sujet de Clare. Il lui présenta l’étranger; et, après avoir fait mention de l’accident qui lui était arrivé, désira qu’elle lui administrât sur-le-champ des secours. Mademoiselle vola vers son cabinet; et je ne sais si elle fut plus vivement affectée des souffrances de son hôte, que du plaisir d’avoir une occasion de déployer ses connaissances dans l’art de la médecine. Quoi qu’il en soit, elle quitta la chambre avec beaucoup d’empressement, et revint aussitôt avec une fiole de son baume _sans pareil_. Après avoir donné des renseignemens sur la manière d’en faire usage, elle laissa l’étranger aux soins de son domestique.
Laluc insista pour que le chevalier de Verneuil (tel était le nom de l’étranger) passât la nuit au château, et il y consentit volontiers. Ses manières, pendant la soirée, furent aussi franches et engageantes que l’hospitalité et la reconnaissance de Laluc étaient sincères, et ils ne tardèrent pas à lier une conversation intéressante. M. de Verneuil parlait comme un homme qui avait beaucoup vu, et encore plus réfléchi; et quand il montrait quelques préjugés dans ses opinions, c’étaient les préjugés d’un esprit qui, ayant observé les objets avec les yeux de la probité, leur donnait une teinte de sa qualité dominante. Laluc était très-satisfait; car, dans sa situation isolée, il n’avait guère d’occasion de goûter le plaisir qui résulte de la communication de deux êtres intelligens. Il s’aperçut que M. Verneuil avait voyagé. Laluc lui avait fait quelques questions sur l’Angleterre; ils eurent une conversation sur le caractère national des Français et des Anglais, qui se prolongea fort avant dans la nuit, mais que nous nous dispenserons de rapporter ici.
CHAPITRE III.
Le sommeil avait tellement rétabli Clare, que lorsqu’Adeline, impatiente de connaître l’état de sa santé, se transporta le matin dans sa chambre, elle la trouva levée, et prête à venir déjeuner avec le reste de la famille. M. Verneuil parut aussi, mais ses yeux annonçaient qu’il avait mal reposé; son bras lui avait en effet causé des douleurs si aiguës pendant la nuit, qu’il avait eu besoin de beaucoup de résolution pour les endurer en silence. Il y avait de l’enflure et un peu d’inflammation, grâce au baume de mademoiselle Laluc, qui, dans ce cas-ci, avait opéré en sens inverse. Toute la famille prit part à ses souffrances; et Mademoiselle, pour se conformer au désir de M. Verneuil, abandonna son baume pour y substituer un cataplasme.
Ce dernier remède lui fit en peu de temps éprouver du soulagement, et il rejoignit la compagnie à déjeuner d’un air plus tranquille. Le plaisir que ressentait Laluc de voir sa fille hors de danger, éclatait sur son visage; mais il ne savait comment témoigner sa reconnaissance à son conservateur. Clare exprimait les émotions naturelles de son cœur avec une énergie modeste et sans art, et témoignait combien elle était fâchée des souffrances qu’elle causait à M. Verneuil.
Le plaisir que recevait Laluc de la compagnie de son hôte, et la considération du service essentiel que ce dernier lui avait rendu, joints à son hospitalité naturelle, firent qu’il pressa M. Verneuil de passer quelques jours au château.
M. Verneuil qui, au moment où il avait rencontré Laluc, voyageait de Genève à une partie éloignée de la Savoie, uniquement pour voir le pays, étant alors enchanté de son hôte et de tout ce qui l’environnait, accepta volontiers cette invitation. Dans cette circonstance la prudence se joignait à ses inclinations; car il aurait été dangereux pour lui, et peut-être même impossible, de continuer son voyage à cheval dans l’état où il se trouvait.
C’était un homme d’environ trente-six ans, une figure mâle, l’air franc et agréable; un œil vif et pénétrant, dont le feu était tempéré par la bienveillance, découvrait les principaux traits de son caractère; il était prompt à discerner les folies du genre humain, mais il ne manquait pas de générosité pour les excuser; et, quoique personne ne fût plus sensible que lui à une insulte, personne aussi n’était plus prêt à recevoir les excuses d’un adversaire.
Il était né en France. Un bien dont il avait depuis peu hérité l’avait mis à même d’exécuter le plan que son esprit actif et avide de recherches lui avait suggéré, de visiter les parties les plus remarquables de l’Europe. Il aimait particulièrement le beau et le sublime de la nature. La Suisse et les pays circonvoisins lui avaient paru les plus propres à satisfaire un pareil goût, et il avait trouvé les scènes qu’ils lui avaient offertes, fort supérieures à tout ce que son imagination ardente lui avait figuré: il voyait avec les yeux d’un peintre, et sentait avec l’âme d’un poète.
Dans l’habitation de Laluc, il avait rencontré l’hospitalité, la franchise et la simplicité si analogue au pays; il avait trouvé dans son hôte vénérable la force de la philosophie réunie aux sentimens les plus épurés de l’humanité;--une philosophie qui lui avait enseigné à corriger ses sensations, et non à les anéantir: dans Clare, la primeur de la beauté jointe à la plus parfaite simplicité de cœur: et dans Adeline, tous les charmes de l’élégance et des grâces, avec un esprit digne de la meilleure éducation. Dans le tableau de cette famille, la bienveillance de mademoiselle Laluc n’était pas oubliée. Le contentement et l’harmonie qui régnaient dans le château étaient délicieux; mais la philanthropie qui, prenant sa source dans le cœur du bon pasteur, s’était répandue dans tout le village, et avait réuni les habitans dans les plus tendres liens du pacte social, avait quelque chose de divin. La beauté de la situation contribuait avec ces circonstances à rendre, pour ainsi dire, Leloncourt un paradis terrestre. M. Verneuil soupira, en pensant qu’il fallait sitôt le quitter. «Je ne dois pas chercher plus loin, dit-il; car ici la sagesse et le bonheur se trouvent réunis.»
Il fallut pourtant se séparer. Après avoir passé une semaine au château, M. Verneuil dit adieu à Laluc et à sa famille; on lui fit promettre que, lorsqu’il reviendrait à Genève, il passerait par Leloncourt. En recevant cette promesse, Adeline, qui depuis quelque temps remarquait le déclin de la santé de Laluc, regarda tristement son visage languissant, et fit une secrète prière pour qu’il pût vivre assez long-temps pour recevoir la visite de M. Verneuil.
Mademoiselle fut la seule personne qui ne regretta pas son départ; elle voyait que les efforts de son frère pour entretenir son hôte étaient au-dessus de ses forces, et elle se réjouit de la tranquillité à laquelle il allait retourner.
Mais cette tranquillité n’empêcha pas Laluc de tomber malade; le désordre de sa santé prit en peu de temps l’aspect d’une consomption. Cédant aux sollicitations de sa famille, il alla à Genève pour y consulter la faculté, qui lui recommanda l’air de Nice.
Un pareil voyage était néanmoins bien long, et, croyant sa vie dans un état trop précaire, il hésita. Il n’aimait pas non plus à abandonner les devoirs de sa paroisse pendant un temps aussi considérable que pourrait exiger le rétablissement de sa santé; mais ses paroissiens, qui sentaient le prix de la vie de leur pasteur, allèrent en corps le solliciter de vouloir bien les quitter pendant quelque temps. Il fut très-sensible à cette marque de leur attachement. Une preuve d’estime si évidente, jointe aux sollicitations de sa famille, et la considération qu’il était de son devoir de prolonger sa vie autant que possible par rapport à elle, étaient des motifs trop puissans pour pouvoir y résister, et il se détermina à partir pour l’Italie.
Il fut arrêté que Clare et Adeline, dont la santé, suivant l’opinion de Laluc, avait besoin d’un changement d’air et de scène, l’accompagneraient, et que Pierre les suivrait.
Le jour de son départ, un grand nombre de ses paroissiens s’assembla autour de la porte pour lui dire adieu. C’était une scène attendrissante; il pouvait se faire qu’ils ne se revissent jamais. Enfin Laluc, après avoir essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux, dit: «Ayons confiance en Dieu, mes amis; il a le pouvoir de guérir les maladies du corps et de l’esprit. Nous nous reverrons, si ce n’est pas dans ce monde, au moins, j’espère, dans un meilleur. Tâchons par notre conduite de mériter ce meilleur monde.»
Les sanglots des paroissiens ne leur permirent pas de faire de réplique. Il n’y avait aucun des habitans qui ne versât des larmes; car ils étaient alors presque tous rassemblés en présence de Laluc. Il leur prit à chacun la main: «Adieu, mes amis, leur dit-il, nous nous reverrons.--Dieu le veuille! s’écrièrent-ils tous d’une voix.»
Il monta ensuite à cheval; et Clare et Adeline étant prêtes, ils firent leurs derniers adieux à mademoiselle Laluc et quittèrent le château.
Laluc et sa petite compagnie s’avancèrent à petits pas, plongés dans le silence; silence trop agréable pour être sitôt rompu, et auquel ils s’abandonnèrent sans crainte d’interruption. La grandeur solitaire des scènes a travers lesquelles ils passaient, et le doux murmure des pins qui agitaient leurs branches altières, contribuaient davantage au plaisir de la méditation.
Ils allèrent à courtes journées; et, après avoir voyagé pendant quelques jours au milieu des montagnes romantiques et des vallées champêtres du Piémont, ils parvinrent au riche comté de Nice.
Le jour était sur son déclin, quand les voyageurs, en tournant une saillie de cette chaîne des Alpes qui couronne l’amphithéâtre dont Nice est environné, découvrirent les vertes collines qui descendent jusqu’au rivage, la ville et son ancien château, et les vastes eaux de la Méditerranée, avec les montagnes de Corse, à la plus grande distance. Un tel spectacle était bien capable d’exciter l’admiration dans toutes les âmes: mais pour Adeline et pour Clare, la nouveauté et l’enthousiasme lui donnèrent de nouveaux charmes. L’air doux et salubre parut applaudir à l’arrivée de Laluc dans cette charmante région, et la sérénité de l’atmosphère promettre un été perpétuel. Ils descendirent enfin dans la petite plaine où est située la ville de Nice, et qui était la plus grande étendue de plat pays qu’ils eussent rencontrée depuis leur entrée en Italie. Adeline remarqua que les paysans de ces fertiles contrées avaient des visages maigres et l’air mécontent, triste contraste avec la surface du pays, et elle déplora les funestes effets d’un gouvernement arbitraire, où les richesses de la nature, destinées pour tous les habitans, sont accaparées par quelques individus, tandis que le plus grand nombre meurt de faim au milieu de l’abondance.
La ville perdit beaucoup de sa beauté lorsqu’ils s’en approchèrent de plus près: ses rues étroites et ses tristes maisons ne répondaient guère à ce que semblait promettre la vue éloignée de ses remparts et de son port rempli de vaisseaux. L’apparence de l’auberge où Laluc descendit, n’était pas de nature à lui donner plus de satisfaction; mais s’il fut surpris de trouver si peu de commodités dans une ville célèbre par le nombre de malades qui s’y réfugient de tous les pays de l’Europe, il le fut encore davantage lorsqu’il apprit la difficulté de s’y procurer des appartemens garnis.
Après bien des recherches, il trouva des logemens dans une maison, petite à la vérité, mais fort agréable, située à peu de distance de la ville: elle avait un jardin, et une terrasse qui commandait une vue de la mer; et elle était remarquable par un air de propreté peu commun dans les maisons de Nice. Il convint aussi de manger avec la famille, où il se trouvait deux autres pensionnaires, homme et femme, et devint, de cette manière, habitant momentané de ces beaux lieux.
Le lendemain matin, Adeline se leva de bonne heure pour satisfaire la nouvelle et sublime émotion que lui inspirait la vue de la mer, et alla avec Clare vers les collines qui en offraient une perspective plus étendue. Elles marchèrent quelque temps entre des coteaux élevés, et arrivèrent enfin à une éminence d’où le ciel, la terre, la mer, leur parurent dans toute leur splendeur.
Elles s’assirent sur le bord d’un rocher, à l’ombre de hauts palmiers, pour contempler à loisir cette scène magnifique. Le soleil ne faisait que de sortir de l’océan, sur lequel ses rayons répandaient un déluge de lumière, en donnant mille couleurs brillantes aux vapeurs qui s’élevaient dans l’air, et formaient ensuite de légers nuages, laissant les eaux d’où elles sortaient, aussi claires que le cristal, excepté dans les endroits où les flots écumans se brisaient contre les rochers, et laissaient voir dans le lointain les voiles blanches des pêcheurs, et les montagnes de Corse couvertes d’un bleu céleste. Clare, au bout de quelque temps, tira son pinceau, mais le jeta de désespoir. Adeline, en revenant par un chemin romantique, lorsque ses sens ne furent plus absorbés par la contemplation de cette scène sublime, et tandis que son image était encore présente à sa mémoire, répéta les vers suivans.
LEVER DU SOLEIL.
STANCES.
Laissez-moi m’égarer, à la naissante aurore, Parmi ces frais vallons couronnés de berceaux, Y respirer l’encens des bourgeons près d’éclore, Et prêter mon oreille au doux bruit des ruisseaux.
J’irai me reposer au bord d’une onde claire, Où dort la violette au milieu des gazons, Où le lis qui s’entr’ouvre embaume l’atmosphère, Où la rose sauvage orne les verts buissons.
Ou bien j’irai gravir ce rocher qui s’avance Sur l’azur nébuleux de la mer en repos, Pour saisir du matin la première nuance, Et l’éclat empourpré qui tremble sur les eaux.
Ah! qui pourrait d’un cœur peindre la douce extase, Quand soudain le soleil, s’élevant sur les mers, Eclaire tous les flots, ou plutôt les embrase, Et revêt de splendeur le dais de l’univers!
Ainsi nos jeunes ans, beau matin de la vie, Sont un brillant tableau de santé, de bonheur, Sur qui, pour s’emparer de notre âme ravie, L’imagination tient son prisme enchanteur.