La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 2
Quand elle revint au château, le souper était fini. Laluc avait remarqué Clare, et n’avait pas voulu qu’on l’interrompît.
Quand l’enthousiasme fut passé, elle se souvint qu’elle avait manqué à sa résolution, et cette réflexion lui fit de la peine. «Je me vantais, dit-elle, de pouvoir résister à mes penchans, et j’ai eu la faiblesse de céder à leur impulsion. Mais quel mal ai-je fait ce soir en y cédant? Je n’ai négligé aucun devoir, puisque je n’en avais aucun à remplir. De quoi donc puis-je m’accuser? Il aurait été ridicule de tenir ma résolution et de me refuser un plaisir, tandis qu’il n’y avait aucune raison pour cette privation.»
Elle s’arrêta un instant, peu satisfaite de ce raisonnement. Reprenant ensuite le fil de ses réflexions: «Mais comment! ajouta-t-elle, suis-je sûre que j’aurais résisté à mes penchans, s’il y avait eu quelque raison pour cela? Si la pauvre famille que je négligeai hier n’avait point été pourvue aujourd’hui, je pense que je l’aurais encore oubliée, tandis que je jouais du luth sur le bord du lac.»
Elle rappela ensuite à son esprit tout ce que son père avait dit dans différentes occasions, sur la nécessité de maîtriser ses passions, et elle ressentit quelques peines.
«Non, dit-elle, si je ne regarde pas l’observation d’une résolution que j’ai solennellement formée, comme une raison suffisante de résister à mes inclinations, je crains bien qu’aucun autre motif ne puisse me retenir. J’avais fermement résolu de ne point toucher mon luth d’aujourd’hui, et j’ai manqué de fermeté. Demain, je serai peut-être tentée de négliger quelque devoir; car j’ai découvert que je ne pouvais compter sur ma propre prudence. Puisque je ne puis vaincre la tentation, je veux l’éviter.»
Le lendemain matin, elle apporta son luth à Laluc, et le pria de le reprendre, ou au moins de le garder, jusqu’à ce qu’elle eût appris à maîtriser ses passions.
Ses paroles touchèrent vivement Laluc. «Non, Clare, dit-il, il n’est pas nécessaire que je reprenne votre luth; le sacrifice que vous voulez bien faire prouve que vous méritez ma confiance. Gardez cet instrument; puisque vous avez assez de résolution pour l’abandonner, quand il vous détourne de vos devoirs, je suis persuadé que vous en aurez assez pour résister à son influence, maintenant qu’il vous est rendu.»
Ces paroles firent à Gare un plaisir qu’elle n’avait jamais éprouvé; mais elle crut que, pour mériter ces louanges, il était nécessaire de consommer le sacrifice qu’elle avait commencé. Dans le vertueux enthousiasme du moment, les plaisirs de la musique furent absorbés par celui d’obtenir un éloge bien mérité; et, en refusant le luth qui lui était offert, elle éprouvait des sensations exquises. «Mon cher papa, dit-elle les yeux remplis de larmes, permettez que je me rende digne des louanges que vous voulez bien m’accorder, et pour lors je serai vraiment heureuse.»
Laluc ne la vit jamais si semblable à sa mère que dans cet instant; et l’embrassant tendrement, il pleura quelque temps en silence. Quand il fut en état de parler: «Vous méritez déjà mes éloges, dit-il; et je vous rends votre luth pour récompense de la conduite qui y a donné lieu.» Cette scène rappela à Laluc des choses trop tendres pour son cœur; et, rendant l’instrument à Clare, il quitta subitement la chambre.
Le fils de Laluc, jeune homme qui promettait beaucoup, était destiné par son père à l’état ecclésiastique, et avait reçu de lui une excellente éducation, qu’il fut cependant jugé nécessaire de finir dans une université. Laluc avait choisi celle de Genève. Son dessein était non-seulement de rendre son fils savant, mais de lui donner aussi toutes les qualités qui rendent l’homme estimable. Il l’avait encore accoutumé, dès son enfance, au travail et à la peine; à mesure qu’il avançait en âge, il lui fit prendre des exercices virils, l’instruisit des arts utiles, ainsi que des sciences abstraites.
Il était d’un caractère fier et ardent; mais il avait le cœur généreux. Il attendait le temps où il allait voir Genève, et le nouveau monde qu’il devait y rencontrer, avec toute l’impatience de la jeunesse; et le plaisir que lui causait cette attente, l’empêchait de penser aux regrets qu’il aurait sans cela éprouvés en se séparant de sa famille.
Un frère de feue madame Laluc, qui était née Anglaise, résidait à Genève. Il suffisait d’être parent de sa femme, pour avoir des droits sur le cœur de Laluc; c’est pourquoi il avait toujours entretenu une correspondance avec M. Andeley, quoique la différence de leurs caractères et de leur façon de penser n’eût jamais fait naître entre eux une grande amitié. Laluc lui écrivit alors pour lui faire connaître ses intentions d’envoyer son fils à Genève, et de le confier à ses soins. M. Andeley avait fait une réponse amicale à cette lettre; et peu de temps après, une des connaissances de Laluc ayant des affaires à Genève, il résolut de faire partir son fils avec elle. La séparation fut pénible pour le père, et presque insupportable à Clare. Mademoiselle Laluc fut affligée, et eut soin de lui mettre une quantité suffisante de remèdes dans sa malle; elle se donna aussi beaucoup de peine pour lui expliquer leurs vertus et les différentes maladies où ils pouvaient être utiles; mais elle prit soin de donner ces instructions en l’absence de son père.
Laluc et sa fille accompagnèrent le jeune homme à cheval jusqu’à la ville voisine, qui était à environ huit milles de Leloncourt; et là, répétant tous les avis qu’il lui avait déjà donnés pour sa conduite future, et cédant de nouveau à la tendresse paternelle, Laluc lui dit adieu. Clare pleura, et ressentit plus de chagrin de cette séparation qu’elle n’aurait dû lui en occasioner; mais c’était presque la première fois qu’elle éprouvait la douleur, et elle s’abandonnait naturellement à son influence.
Laluc et Clare revinrent en gardant un morne silence; le jour était prêt à finir, quand ils aperçurent le lac et ensuite le château. Il n’avait jamais paru sombre auparavant; mais maintenant Clare parcourait seule chaque appartement où elle avait été accoutumée de voir son frère, et se rappelait une infinité de petites circonstances qu’elle aurait regardées comme peu de chose s’il avait été présent, mais auxquelles son imagination mettait actuellement une valeur. Le jardin, les paysages qui l’environnaient, tout avait un aspect mélancolique; ils furent long-temps à reprendre leurs caractères naturels, et Clare à recouvrer sa vivacité.
Près de quatre ans s’étaient écoulés depuis cette séparation, lorsqu’un soir, tandis que mademoiselle Laluc et sa nièce étaient à travailler dans la salle, une bonne femme du voisinage désira leur parler. Elle venait demander quelques médecines, et consulter mademoiselle Laluc. «Il est arrivé un triste accident dans notre maison, mademoiselle, dit-elle; en vérité la pauvre fille me fait pitié!»--Mademoiselle Laluc lui dit de s’expliquer, et la bonne femme ajouta que son frère Pierre, qu’elle n’avait point vu depuis plusieurs années, était arrivé, et qu’il avait amené avec lui une jeune demoiselle qui, à ce qu’elle croyait, était à l’article de la mort. Elle fit la description de sa maladie, et l’informa des particularités de son histoire, que Pierre lui avait racontée, ne manquant pas de les exagérer, selon qu’elle y était excitée par sa compassion pour la malheureuse étrangère, ou par son amour pour le merveilleux.
Ce récit parut fort extraordinaire à mademoiselle Laluc; mais la pitié que lui inspirait la triste situation de la jeune malade, lui fit prendre de plus amples renseignemens sur cette affaire. «Voulez-vous que j’y aille, mademoiselle? dit Clare, qui avait écouté avec une tendre compassion ce qu’avait dit la pauvre femme. Permettez-moi d’y aller; elle doit avoir besoin de secours, et je souhaiterais voir comment elle va.» Mademoiselle fit encore quelques questions touchant sa maladie; après quoi, ôtant ses lunettes, elle se leva, et dit qu’elle irait elle-même. Clare voulut l’accompagner. Elles mirent leurs chapeaux, et suivirent la bonne femme à la chaumière où était Adeline, dans une très-petite chambre, sur un misérable lit, pâle, décharnée, et insensible à tout ce qui l’environnait. Mademoiselle Laluc se tourna vers la femme, et lui demanda combien il y avait qu’elle était dans cet état: en même temps Clare s’approcha du lit; et prenant sa main presque morte qui reposait sur la couverture, regarda fixement son visage. «Elle ne sent rien, dit-elle; pauvre créature! je voudrais qu’elle fût au château; elle y serait plus commodément, et je pourrais la soigner.» La femme répondit à mademoiselle Laluc qu’il y avait plusieurs heures que la jeune dame était dans cet état. Mademoiselle lui tâta le pouls, et secoua la tête. «Cette chambre est bien petite, dit-elle.--Bien petite, vraiment! s’écria Clare avec chaleur: elle serait sûrement beaucoup mieux au château, si on pouvait l’y transporter.»
«Nous verrons, dit sa tante. En attendant, laissez-moi parler à Pierre; il y a bien des années que je ne l’ai vu.» Elle passa dans la chambre d’entrée, et la femme sortit pour l’appeler. Quand elle fut partie: «C’est une triste habitation que celle-ci pour cette pauvre étrangère, dit Clare; elle ne guérira jamais dans cet endroit: je vous en supplie, ma tante, faites-la transporter chez nous; je suis sûre que mon père n’en sera pas fâché. D’ailleurs, il y a quelque chose dans sa figure, quelque insensible qu’elle soit, qui me prévient en sa faveur.»
«Ne parviendrai-je jamais, dit la tante, à détruire en vous cette disposition romanesque à juger les gens sur leur physionomie? Il est peu important de savoir quelle est sa figure; il suffit qu’elle soit dans un état déplorable, pour que je veuille lui donner des secours; mais je désirerais auparavant faire quelques questions à Pierre à son sujet.»
«Je vous remercie, ma chère tante, dit Clare; on la fera donc transporter?» Mademoiselle Laluc allait répliquer; mais Pierre entra, et, témoignant le plaisir qu’il ressentait de la voir, demanda comment M. Laluc et Clare se portaient. Clare félicita cet honnête garçon sur son retour dans son pays natal: il répondit à ses félicitations, en exprimant plusieurs fois sa surprise de la voir _si grande_. «Quoique je vous aie tant de fois portée dans mes bras, je ne vous aurais jamais reconnue. Les jeunes branches croissent si vite, comme nous disions!»
Mademoiselle Laluc s’informa alors des particularités de l’histoire d’Adeline, et Pierre lui dit tout ce qu’il en savait; savoir, que son ancien maître l’avait trouvée dans un état de détresse, et qu’il l’avait lui-même emmenée de l’abbaye, pour la soustraire aux poursuites d’un marquis français.
La simplicité du discours de Pierre ne lui permit pas de soupçonner sa véracité, quoique plusieurs fois des circonstances qu’il raconta excitassent toute sa surprise et sa pitié. Clare eut souvent les larmes aux yeux pendant le cours de ce récit; et, quand il fut terminé, elle dit: «Ma chère tante, je suis persuadée que, lorsque mon père connaîtra l’histoire de cette infortunée, il ne refusera pas de lui servir de père, et moi, je serai sa sœur.»
«Elle le mérite bien, dit Pierre, car vraiment c’est une bonne fille.» Il s’étendit alors beaucoup sur ses louanges, chose extraordinaire pour lui. «Je vais consulter mon frère sur son compte, dit mademoiselle Laluc en se levant; il faudrait certainement la mettre dans une chambre plus aérée. Le château est si près d’ici, qu’on peut la transporter sans courir de grands risques.»
«Dieu vous accorde sa bénédiction, mademoiselle, dit Pierre en se frottant les mains, à cause des bontés que vous voulez bien avoir pour ma pauvre jeune demoiselle.»
Laluc venait de retourner de sa promenade du soir, quand elles arrivèrent au château. Sa sœur lui dit où elle avait été, et lui raconta l’histoire d’Adeline et sa situation présente. «Sans doute, faites-la transporter ici, dit Laluc, dont les yeux témoignaient la sensibilité de son cœur: elle sera mieux soignée ici que dans la chaumière de Suzanne.»
«Je savais bien que vous diriez cela, mon cher papa, dit Clare; je vais lui préparer le lit vert.»
«Un peu de patience, ma nièce, dit mademoiselle Laluc; il n’est pas nécessaire de se presser si fort; il y a quelque chose à considérer auparavant; mais vous êtes jeune et romanesque.» Laluc sourit. «La nuit est déjà commencée, reprit mademoiselle, c’est pourquoi il serait dangereux de la transporter ce soir. Nous lui préparerons demain matin une chambre et la ferons transporter ici. En attendant, je vais composer une médecine qui, à ce que je crois, lui fera du bien.» Clare consentit à regret à ce délai, et mademoiselle Laluc se retira dans son cabinet.
Le lendemain matin, Adeline, bien enveloppée dans des couvertures, fut transportée au château, où le bon Laluc ordonna qu’on en prît tout le soin possible, et où Clare la soigna avec une tendresse et une assiduité sans exemple. Elle resta dans un état de léthargie durant la plus grande partie du jour; mais vers le soir elle respira plus librement; et Clare, qui la veillait à côté de son lit, eut à la fin le plaisir de voir qu’elle avait recouvré l’usage de ses sens. C’était l’état dans lequel nous l’avons laissée, pour donner cette relation du vénérable Laluc et de sa famille. Le lecteur verra par la suite que ses vertus, et son amitié pour Adeline, étaient bien dignes d’une pareille digression en sa faveur.
CHAPITRE II.
Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées, supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.
Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour cacher son émotion, il sortit de la chambre.
Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude, ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit, accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et l’éveillait en sursaut.
Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour elle une autre ressource contre le chagrin.
Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.
Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement, en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.
La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille pour l’amuser et l’égayer.
L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays, rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue, servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes. Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction pareille, en était la cause.
Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et, jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière conjecture était assez juste.
En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers des objets qui lui offraient tant de charmes.
STANCES.
O comme de ce lac l’immensité profonde Répète et radoucit le vif azur des cieux! Quels rochers menaçans inclinés sur son onde, De leur scène sauvage épouvantent mes yeux!
Déjà, vers l’horizon le soleil qui s’abaisse De la cime des bois dore les verts rameaux, Tandis que des hauteurs descend une ombre épaisse Dont le voile s’épand sur la face des eaux.
Voyez comme un rayon de sa vive lumière Va frapper les créneaux de cette vieille tour, Qui, du haut de ce cap levant sa tête altière, Voit brunir à ses pieds la forêt d’alentour.
Les créneaux lumineux, la tour déjà dans l’ombre, Le rocher et le bois dont il est surmonté, Dans les douces lueurs d’un reflet demi-sombre, Doublent au sein des flots leur dormante beauté.
Voilà que du soleil les clartés se retirent, Le liquide tableau par degrés s’obscurcit; Et le rideau du soir, dont les couleurs expirent, Sur le sommet des rocs s’étend et s’obscurcit.
J’entends un cor au loin retentir sur la rive. Quel ton mélancolique!..... il va frapper les monts; Et la sensible Écho, dans sa grotte plaintive, En refrains langoureux redit les derniers sons.
Salut, ombre du soir! le calme où tu me plonges A pénétré mon cœur de tes charmes puissans; Il s’émeut, s’attendrit, et par les plus beaux songes L’imagination réjouit tous mes sens.
Laluc, ayant remarqué combien les perspectives du pays plaisaient à Adeline, et désirant faire diversion à sa mélancolie qui, malgré ses efforts, n’était souvent que trop apparente, résolut de lui faire voir d’autres scènes que celles où elle était circonscrite. Il proposa une partie de cheval pour examiner de plus près les glaciers: y aller à pied offrait des difficultés et une fatigue au-dessus des forces de Laluc dans l’état actuel de sa santé, ainsi qu’au-dessus de celles d’Adeline. Elle n’était pas accoutumée à aller à cheval seule, et les sentiers montueux par où ils devaient passer rendaient cette expérience dangereuse; mais elle cacha ses appréhensions, qui n’étaient pas d’ailleurs assez fortes pour lui faire renoncer à une jouissance telle que celle qu’on lui offrait.