La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 11
Les différentes émotions tumultueuses que les derniers événemens avaient suscitées dans le sein d’Adeline étaient maintenant calmées; mais la mémoire de son père laissait toujours dans son esprit une teinte de mélancolie que le temps seul pouvait effacer, et elle refusa de se rendre aux pressantes sollicitations de Théodore, jusqu’à ce que le temps qu’elle avait fixé pour porter le deuil fût expiré. La nécessité de joindre son régiment obligea ce dernier de quitter Paris quinze jours après y être arrivé; mais il emporta avec lui la promesse d’obtenir sa main aussitôt qu’elle quitterait le deuil, et partit conséquemment assez satisfait.
L’état précaire de M. Laluc était pour Adeline une source continuelle d’inquiétude, et elle se détermina à accompagner M. Verneuil, amant déclaré de Clare, à Montpellier, où Laluc s’était rendu aussitôt que son fils avait été mis en liberté. Elle se préparait à entreprendre ce voyage, lorsqu’elle reçut de son amie un compte très-satisfaisant de sa santé; et, comme ses affaires exigeaient encore sa présence à Paris, elle renonça pour le moment à ce dessein, et M. Verneuil partit seul.
Lorsque les affaires de Théodore eurent pris un aspect plus favorable, M. Verneuil avait écrit à Laluc pour lui communiquer le secret de son cœur au sujet de Clare. Laluc, qui admirait et estimait M. Verneuil, et qui n’ignorait pas ses liaisons de famille, fut très-satisfait des propositions de ce dernier: Clare dit qu’elle n’avait jamais vu personne pour qui elle se sentît plus d’inclination; et M. de Verneuil avait reçu une réponse favorable à ses désirs, et qui l’engageait à faire le voyage de Montpellier.
Le retour de sa tranquillité et le climat de Montpellier firent, en faveur de Laluc, tout ce que ses amis les plus sincères auraient pu désirer, et il se porta à la fin assez bien pour aller rendre visite à Adeline au château de Saint-Maur. Clare et M. Verneuil l’y accompagnèrent; et la paix qui se fit ensuite entre le France et l’Espagne permit bientôt à Théodore de rejoindre cette heureuse compagnie. Quand Laluc, ainsi rendu à ce qu’il avait de plus cher, réfléchissait aux maux auxquels il avait échappé, et contemplait la félicité dont il allait jouir, son cœur s’épanouissait, et son visage vénérable, couvert de l’expression du ravissement, offrait un parfait tableau du siècle d’or.
CHAPITRE XI.
Adeline, dans la compagnie de personnes aussi chéries, ne tarda pas à se défaire de cette mélancolie que lui avait causée le sort de son père; elle recouvra toute sa vivacité naturelle; et quand elle eut quitté les habits lugubres que sa piété filiale lui avait fait prendre, elle donna sa main à Théodore. La cérémonie du mariage, célébrée à Saint-Maur, fut honorée de la présence du comte et de la comtesse D......; et Laluc eut le bonheur d’assurer, le même jour, les flatteuses destinées de ses deux enfans. Lorsque la cérémonie fut terminée, il les bénit et les embrassa tous avec les larmes de l’amour paternel. «Je te rends grâces, ô grand Dieu! dit-il, de m’avoir permis de voir cette heure-ci; quand il te plaira de me rappeler de ce monde, je le quitterai sans regret.»
«Puissiez-vous vivre long-temps pour bénir vos enfans! répliqua Adeline.» Clare baisa la main de son père, et pleura: «Oh! oui, long-temps! répéta-t-elle d’une voix presque éteinte.» Laluc sourit d’un air de complaisance, et tourna la conversation vers un sujet moins touchant.
Cependant le temps s’approchait où Laluc jugeait nécessaire de retourner aux devoirs de sa paroisse, dont il avait été si long-temps absent. Mademoiselle Laluc qui l’avait soigné à Montpellier pendant sa maladie, et qui depuis était retournée en Savoie, se plaignait aussi de la solitude à laquelle elle était réduite; et c’était pour son frère un nouveau motif de hâter son départ. Théodore et Adeline, qui ne pouvaient supporter l’idée de se séparer de ce vénérable parent, s’efforcèrent de lui persuader d’abandonner son château, et de vivre en France avec eux; mais il était fortement attaché à Leloncourt. Depuis plusieurs années, il faisait la consolation et le bonheur de ses paroissiens; ils le respectaient et l’aimaient comme un père; il les regardait comme ses enfans. L’attachement qu’ils lui avaient témoigné le jour de son départ, n’était pas non plus oublié; il avait fait une grande impression sur son esprit, et il ne pouvait soutenir l’idée de les abandonner au moment où le ciel venait de le combler de ses bienfaits. «Il est doux de vivre pour eux, dit-il, et je veux aussi mourir au milieu d’eux.» Un sentiment d’une nature encore plus attrayante (que le philosophe incrédule ne lui donne pas le nom de faiblesse, et que l’homme du monde ne le regarde pas comme impossible), un sentiment plus tendre encore l’attirait à Leloncourt: c’est que les restes de son épouse y reposaient.
Laluc ne voulant pas rester en France, Théodore et Adeline, pour qui les plaisirs variés et tumultueux que Paris offrait, étaient inférieurs aux plaisirs domestiques et à la compagnie choisie de Leloncourt, résolurent de l’accompagner avec M. et madame Verneuil. Adeline arrangea ses affaires de manière à pouvoir se passer de résider en France; et, après avoir pris un congé affectueux du comte et de la comtesse D...., ainsi que de M. Amand, qui avait recouvré un peu de sa gaîté ordinaire, elle partit avec ses amis pour la Savoie.
Les sourires les plus délicieux se précipitaient sur le visage de Clare, à mesure qu’elle s’approchait des scènes chéries des plaisirs de son enfance; et Théodore, regardant souvent à la portière, voyait avec un enthousiasme patriotique les paysages magnifiques et variés qu’offraient successivement les différentes montagnes.
Il était tard lorsqu’ils arrivèrent à quelques milles de Leloncourt; et la grande route, tournant autour d’une roche escarpée, leur offrit la vue du lac et de la paisible habitation de Laluc. Une exclamation de joie de toute la compagnie annonça cette découverte, et un rayon de plaisir étincela dans tous les yeux.
Laluc félicita sa famille sur son heureuse arrivée dans ses foyers, et remercia en silence l’Être Suprême de lui avoir permis d’y retourner ainsi. Adeline continua de contempler ces objets bien connus; et réfléchissant aux vicissitudes de chagrin et de plaisir qu’elle avait éprouvées depuis qu’elle les avait vus, au changement merveilleux de sa condition, son cœur s’épanouissait de plaisir et de reconnaissance. Elle regardait Théodore, qu’elle avait pleuré dans ces mêmes lieux comme perdu pour toujours, qui, lorsqu’elle l’avait retrouvé, avait été sur le point de lui être arraché par une mort ignominieuse, mais qui maintenant était assis à ses côtés, à l’abri de tout danger, et son époux chéri, la gloire de sa famille et la sienne; et tandis que les larmes qui coulaient de ses yeux exprimaient la sensibilité de son cœur, un sourire de tendresse au-dessus de toute expression lui faisait connaître les sensations qu’elle éprouvait. Il lui serra doucement la main, et lui répondit par un regard plein d’amour.
Pierre, qui s’avança alors en galopant près de la voiture, le visage rayonnant de joie et avec un air d’importance, interrompit une série de sentimens devenue pour ainsi dire trop intéressante. «Ah! mon cher maître, s’écria-t-il, soyez le bienvenu encore une fois dans votre pays! Voici le village; Dieu le conserve! Il vaut un million de Paris. Grâces soient rendues à saint Jacques! nous sommes tous arrivés sains et saufs.»
Cette effusion de joie de la part de l’honnête Pierre fut reçue avec le retour qu’elle méritait. A mesure qu’ils s’approchèrent du lac, ils entendirent le son de la musique prolongé par les eaux, et aperçurent bientôt une grande troupe de villageois assemblés sur le vert gazon qui descendait jusqu’au bord du lac, revêtus de leurs habits des dimanches et dansant ensemble. C’était la soirée d’un jour de fête. Les vieillards étaient assis à l’ombre des arbres qui couvraient cette petite éminence, mangeant du lait et des fruits, et regardant sauter leurs fils et leurs filles au son du tambourin et de la musette, auquel se joignaient les sons plus doux de la mandoline.
Pierre parut le premier, et il fut aussitôt environné d’une foule de ses compatriotes qui, apprenant que leur bien-aimé pasteur approchait, coururent au-devant de lui. Leurs vives et sincères expressions de joie remplirent le cœur de Laluc de la plus douce satisfaction: il les reçut avec la tendresse d’un père, et ne put s’empêcher de répandre des larmes à cette marque de leur attachement. Quand les jeunes paysans et paysannes eurent appris son arrivée, la joie devint si générale, que, conduits par le tambourin et la musette, ils dansèrent devant la voiture jusqu’au château, où ils l’accueillirent de nouveau, lui et sa famille, par les airs les plus gais. Ils furent reçus à la porte du château par mademoiselle Laluc; et jamais compagnie ne se revît avec plus de contentement.
Comme la soirée était superbe, on soupa dans le jardin. Quand le repas fut fini, Clare, dont la joie était au comble, proposa de danser au clair de la lune. «Cela serait délicieux, dit-elle; les rayons de la lune tremblent déjà sur les eaux. Voyez quel courant de lumière ils répandent à travers le lac, et comme ils brillent autour de ce petit promontoire à gauche. La fraîcheur de la nuit invite également à la danse.»
Ils consentirent tous à sa proposition. «Et qu’on fasse aussi entrer les bonnes gens qui nous ont si bien accueillis, dit Laluc, ils partageront _tous_ notre bonheur. Il y a de la religion à rendre les autres heureux, et la reconnaissance doit nous rendre dévots. Pierre, apportez plus de vin, et mettez des tables sous les arbres.» Pierre vola; et, tandis que l’on plaçait des chaises et des tables sous les arbres, Clare alla chercher son luth favori, le luth qui lui avait autrefois causé tant de plaisir, et dont Adeline avait souvent tiré des expressions mélancoliques. La main légère de Clare parcourut toutes les cordes, et, en tirant des sons pleins de tendresse, elle chanta l’air suivant.
STANCES.
Lorsque la lune épanche un doux rayon, Lorsque dans l’air le sylphe se balance; Quand la forêt, le lac et le vallon Sont endormis dans un vaste silence;
Lorsque du soir les zéphyrs expirans Dans les pensers plongent une âme tendre; Lorsqu’elle voit cent prestiges errans; Que la musique alors se fasse entendre!
Frappez, frappez le tambourin joyeux; Ouvrez le bal, suivez vos coryphées: Sous les berceaux du bois mystérieux, Mêlez vos pas à la danse des fées.
Au clair de lune, en des momens si beaux, Que la musique et transporte et captive, Comme ses sons prolongés sur les eaux Ont égayé les échos de la rive.
Pierre, dont le zèle était extrême, avait déjà mis des rafraîchissemens sous les arbres, et en peu de temps la pelouse fut couverte de paysans. La musette et le tambourin furent placés, à la demande de Clare, à l’ombre de ses acacias chéris, sur le bord du lac. Les sons joyeux de la musique se firent entendre; Adeline ouvrit la danse, et les montagnes ne répétèrent plus que les cris de la gaîté et des sons harmonieux.
Le vénérable Laluc était assis au milieu des vieillards, et en regardant cette scène, ses enfans et ses paroissiens ainsi rassemblés, et formant une grande famille, des larmes fréquentes coulaient le long de ses joues, et il éprouvait les sensations les plus délicieuses.
Tous les cœurs étaient tellement portés à la joie, que le jour commençait à éclairer la scène de la fête, lorsque chaque villageois retourna chez lui, en bénissant la bienveillance de Laluc.
Après avoir passé quelques semaines avec Laluc, M. Verneuil acheta un château dans le village de Leloncourt; et, comme c’était le seul qu’il y eût à vendre, Théodore chercha une habitation dans le voisinage. Il acheta une maison de campagne à quelques lieues de distance, sur les bords enchanteurs du lac de Genève, où ses eaux forment une petite baie.
Là, méprisant la pompe du faux bonheur, et jouissant des délices d’un amour épuré par la plus tendre amitié, environnés par des amis qui leur étaient si chers, et visités par une compagnie choisie et éclairée; là, au sein de la félicité, vivaient Théodore et Adeline Laluc.
La passion de Louis La Motte céda enfin au pouvoir de l’absence et de la nécessité. Il aimait toujours Adeline, mais c’était avec la tendresse paisible de l’amitié; et, lorsqu’il se rendit aux pressantes invitations de Théodore, il vit leur bonheur avec une satisfaction pure et qui n’avait aucune teinte d’envie. Il épousa ensuite une dame de Genève, fort riche; et, ayant résigné sa commission au service de France, il s’établit sur les bords du lac, et augmenta les plaisirs de la société d’Adeline et de Théodore.
Leur vie passée offrit un exemple d’épreuve bien dure, et leur vie présente un modèle de vertus grandement récompensées; et ils continuèrent de mériter cette récompense: car leur bonheur ne se bornait pas à eux seuls, mais ils le faisaient sentir à tous les individus qui vivaient dans la sphère de leur influence. L’indigent et l’infortuné avaient à se louer de leur bienveillance; l’homme vertueux et éclairé, de leur amitié; et leurs enfans, d’avoir des parens dont l’exemple imprimait dans leurs cœurs les préceptes qu’ils offraient à leur esprit.
FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.