La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 3/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 10

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Revenons maintenant à la suite de notre narration, et à Adeline qui fut transportée de la cour de justice chez madame La Motte. Cette dernière était cependant au Châtelet avec son mari, éprouvant toutes les angoisses que la sentence prononcée contre lui pouvait lui faire sentir. La délicate Adeline, depuis si long-temps harassée par la douleur et la fatigue, succombait pour ainsi dire sous le poids des différentes émotions occasionées par la découverte de sa naissance. Elles étaient dans ce moment trop compliquées pour être susceptibles d’une analyse. De l’état d’orpheline, vivant des bienfaits des autres, sans famille, n’ayant que peu d’amis, et poursuivie par un ennemi cruel et puissant, elle se trouvait soudainement la fille d’une illustre maison et héritière de biens immenses. Mais elle apprenait en même temps que son père avait été assassiné, assassiné à la fleur de son âge, assassiné par les ordres d’un frère; obligée de comparaître contre ce frère et de causer la mort de son oncle, en faisant punir le meurtrier de son père.

Lorsqu’elle se rappelait le manuscrit si singulièrement trouvé, et qu’elle considérait que les larmes qu’elle avait alors répandues étaient des larmes qui avaient coulé pour les souffrances d’un père, il est impossible d’imaginer les émotions qu’elle éprouvait. Les circonstances qui avaient accompagné la découverte de ces papiers ne lui parurent plus avoir été l’effet du hasard, mais celui d’une puissance surnaturelle, dont les desseins sont grands et justes. «O mon père! s’écriait-elle, vos derniers souhaits sont accomplis; le cœur sensible que vous désiriez pour faire connaître vos souffrances les vengera.»

Lorsque madame La Motte revint, Adeline s’efforça, comme à l’ordinaire, de réprimer ses propres émotions, afin d’apaiser l’affliction de son amie. Elle raconta ce qui s’était passé dans la cour de justice après le départ de La Motte, et par ce moyen jeta une lueur momentanée de satisfaction dans le cœur affligé de cette misérable femme. Adeline prit tous les moyens possibles de recouvrer le manuscrit. Elle fut informée que La Motte, dans le trouble de son départ, l’avait laissé, avec plusieurs autres choses, à l’abbaye. Cette circonstance lui causa beaucoup de chagrin, d’autant plus qu’elle croyait que ces papiers pourraient être de la plus grande importance dans l’instruction du procès: elle résolut néanmoins, en cas qu’elle parvînt à recouvrer ses droits, de faire chercher ce manuscrit avec le plus grand soin.

Sur le soir, Louis rejoignit ces deux affligées; il venait de quitter son père, qu’il avait laissé plus tranquille qu’il n’avait encore été depuis la fatale sentence. Après un souper triste et silencieux, ils se séparèrent pour la nuit, et Adeline eut le loisir de méditer sur les découvertes de ce jour plein d’événemens. Les souffrances de feu son père, telles qu’elle les avait lues tracées de sa _propre main_, faisaient la plus grande impression sur son esprit. Leur récit l’avait autrefois tellement affectée, et avait si fort intéressé son imagination, que sa mémoire lui rappelait actuellement toutes les particularités dont il était fait mention. Mais quand elle réfléchissait qu’elle avait été dans la chambre où son père avait éprouvé tant de maux, où même il avait été immolé, et qu’elle avait probablement vu le poignard qui l’avait frappé, qu’elle l’avait vu empreint de rouille, d’une rouille ensanglantée, il lui était impossible d’adoucir l’agonie et l’horreur de son âme.

Le jour suivant, Adeline reçut ordre de se préparer pour le procès du marquis de Montalte, qui devait commencer aussitôt que les témoins seraient rassemblés. Parmi ceux-ci était l’abbesse du couvent qui l’avait reçue des mains de d’Aunoy; madame La Motte, qui était présente quand du Bosse avait forcé son mari à prendre Adeline; et Pierre qui avait non-seulement été témoin de cette circonstance, mais qui l’avait transportée de l’abbaye en Savoie, afin de la soustraire aux desseins du marquis. La disposition de la loi empêchait La Motte et Théodore de rendre leur témoignage.

Lorsque La Motte fut instruit de la découverte de la naissance d’Adeline, et que son père avait été assassiné à l’abbaye de Saint-Clair, il se souvint sur-le-champ et fit mention à sa femme du squelette qu’il avait trouvé dans la chambre en pierres allant aux cellules souterraines. L’état dans lequel il l’avait trouvé caché dans un coffre au fond d’une chambre obscure bien fermée, ne laissa aucun doute ni à l’un ni à l’autre que ce ne fussent les restes du feu marquis. Cependant madame La Motte résolut de ne pas choquer Adeline par le récit de cette circonstance, jusqu’à ce qu’il fût nécessaire de la déclarer.

A mesure que le moment d’instruire ce procès s’approcha, la détresse et l’agitation d’Adeline augmentèrent. Quoique la justice demandât la vie du meurtrier, et quoique la tendresse et la pitié que lui inspirait l’idée de son père la pressassent de venger sa mort, elle ne pouvait sans horreur se regarder comme l’instrument de cette justice qui devait priver son semblable de l’existence; et il y avait des temps où elle désirait que le secret de sa naissance n’eût jamais été révélé. Si cette sensibilité, dans les circonstances particulières où elle se trouvait, était une faiblesse, c’était au moins une faiblesse vertueuse, et qui, comme telle, mérite d’être respectée.

Les nouvelles qu’elle recevait de Vaceau, au sujet de la santé de M. Laluc, n’étaient guère propres à la tranquilliser. Les symptômes dont Clare faisait mention semblaient annoncer qu’il était dans le dernier degré d’une consomption; et son chagrin et celui de Théodore, à cette occasion, étaient peints dans ses lettres avec cette vivacité éloquente qui lui était si naturelle. Adeline aimait et respectait Laluc, à cause de son propre mérite, et de la tendresse paternelle qu’il lui avait témoignée; mais il lui devenait encore plus cher, parce qu’il était père de Théodore, et l’intérêt qu’elle prenait à sa santé n’était pas inférieur à celui de ses enfans. Ce qui augmentait encore son chagrin, c’était la réflexion qu’elle avait peut-être contribué à abréger ses jours, car elle ne savait que trop bien que la douleur que lui avait causée l’état dans lequel elle avait eu le malheur de plonger Théodore, avait aggravé ses infirmités actuelles. La même cause l’avait aussi empêchée de chercher dans le climat de Montpellier le soulagement qu’on lui avait fait espérer. Quand elle considérait la condition de ses amis, cette considération l’accablait, il lui semblait que c’était sa destinée d’entraîner dans le malheur tous ceux qui lui étaient le plus chers. Quant à La Motte, quels que fussent ses vices, et quels que pussent être les desseins dans lesquels il avait autrefois trempé contre elle, ils se trouvaient tous effacés par le service qu’il lui avait finalement rendu; et elle croyait qu’il était autant de son devoir d’intercéder en sa faveur, qu’elle s’y sentait portée d’inclination. Dans sa situation présente, elle n’avait cependant guère d’espoir de succès; mais en cas que le procès, duquel dépendait le rétablissement de son rang, de sa fortune, et conséquemment de son influence, fût décidé en sa faveur, elle avait résolu de se jeter aux pieds du roi, et, en plaidant la cause de Théodore, de demander la grâce de La Motte.

Quelques jours avant l’instruction du procès, on vint annoncer à Adeline qu’un étranger désirait lui parler; et lorsqu’elle entra dans la chambre où il était, elle reconnut M. Verneuil. Son visage exprima tout à la fois sa surprise et sa satisfaction de cette visite inattendue; et elle lui demanda, quoique avec peu d’espoir d’une réponse affirmative, s’il avait eu des nouvelles de M. Laluc. «Je l’ai vu, dit M. Verneuil; j’arrive de Vaceau: mais je suis fâché de n’avoir rien de satisfaisant à vous apprendre sur sa santé. Il est bien changé depuis la première fois que je l’ai vu.»

Adeline put à peine retenir ses larmes; car ces paroles lui rappelèrent le souvenir des malheurs qui avaient occasioné ce changement déplorable. M. Verneuil lui remit un paquet de Clare; en le lui présentant, il dit: «Outre cette recommandation auprès de vous, j’ai un droit d’un autre genre que je m’honore de réclamer, et qui justifiera peut-être la permission que je demande de vous parler de vos affaires.»--Adeline s’inclina, et M. Verneuil, avec l’air de la plus tendre sollicitude, ajouta qu’il avait entendu parler des dernières affaires du parlement de Paris, et de la découverte qui la regardait de si près. «Je ne sais, dit-il, si je dois vous féliciter, ou m’attrister avec vous dans cette situation critique. J’espère au moins que vous croirez que je prends la plus grande part à tout ce qui vous concerne, et je ne puis me refuser le plaisir de vous instruire que j’étais parent, quoique éliogné, de feu la marquise votre mère; car je ne puis douter que ce ne fût _votre mère_.»

Adeline se leva précipitamment, et s’avança vers M. de Verneuil; la surprise et la satisfaction ranimèrent son visage. «Est-il bien vrai que je voie un parent? dit-elle d’une voix douce et tremblante, et un parent que je puis regarder comme ami?» Les larmes lui vinrent aux yeux, et elle reçut en silence l’embrassement de M. Verneuil. Pendant quelque temps, son émotion ne lui permit pas de parler.

Cette découverte était aussi agréable à Adeline qu’elle était inattendue; elle qui depuis sa tendre enfance avait été abandonnée à des étrangers; elle qui avait toujours passé pour orpheline, qui n’avait connu un père que depuis si peu de temps, mais qui ne l’avait trouvé que dans la personne du plus cruel de ses ennemis. Après avoir combattu quelque temps les différentes émotions qui se précipitaient vers son cœur, elle demanda permission à M. Verneuil de se retirer, jusqu’à ce qu’elle fût un peu remise. Il voulut prendre congé; mais elle le pria de rester.

L’intérêt que M. Verneuil prenait à ce qui regardait Laluc, intérêt fortifié par l’estime toujours croissante qu’il avait conçue pour Clare, l’avait attiré à Vaceau, où il avait été informé de la naissance et de la situation singulière d’Adeline. Après avoir appris ces particularités, il était aussitôt parti pour Paris, afin d’offrir sa protection et son assistance à sa nouvelle parente, et de tâcher, s’il était possible, d’être utile à Théodore.

Adeline revint peu de temps après, et put alors soutenir une conversation sur sa famille. M. Verneuil lui offrit son appui et ses soins, en cas qu’ils fussent nécessaires. «Mais je me fie, ajouta-t-il, à la justice de votre cause, et j’espère qu’elle n’aura pas besoin d’aide. Vos traits prouveront suffisamment votre naissance à ceux qui connaissaient la feue marquise. Pour preuve que dans ce cas-ci mon jugement n’est pas influencé par le préjugé, la ressemblance m’a frappé lorsque je vous ai vue en Savoie, quoique je ne connusse la marquise que par son portrait; et je crois avoir dit à M. Laluc que vous me rappeliez souvent la mémoire d’une parente décédée. Vous pouvez vous-même en juger, ajouta M. Verneuil, en tirant une miniature de sa poche; c’était là votre mère.»

Adeline changea de visage, reçut avidement le portrait, le contempla long-temps en silence, les yeux baignés de larmes. Ce n’était pas la ressemblance qu’elle considérait, mais le visage...., la douce et belle figure de sa mère, dont les yeux bleus, pleins d’une douce tendresse, semblaient inclinés sur les siens, tandis qu’un doux sourire folâtrait sur ses lèvres. Adeline pressa le portrait contre les siennes, et le contempla encore en silence. A la fin elle dit, en poussant un profond soupir: «_C’était_ sûrement là ma mère. Oh! si elle avait _vécu_! mon pauvre père! vous n’auriez pas péri!» Cette réflexion l’accabla, et elle fondit en larmes. M. Verneuil n’interrompit pas sa douleur, mais lui prit la main et s’assit sans rien dire auprès d’elle, jusqu’à ce qu’elle fût plus calmée. Regardant encore le portrait, elle le lui présenta en hésitant. «Non, dit-il, il est avec celle à qui il appartient.» Elle le remercia avec un sourire d’une douceur au-delà de toute expression; et après quelque conversation sur son procès, dans lequel elle pria M. Verneuil de l’aider de sa présence, celui-ci se retira, en demandant permission de continuer ses visites.

Adeline ouvrit alors le paquet, et vit encore une fois les caractères bien connus de Théodore; elle éprouva pendant un moment les mêmes sensations que si elle eût été en sa présence, et une rougeur involontaire se répandit sur son visage; elle rompit le cachet d’une main tremblante, et lut les plus tendres assurances et les sollicitudes les plus affectueuses de son amour. Elle s’arrêta souvent pour prolonger les douces émotions produites par ces promesses réitérées; mais, tandis que des larmes de tendresse roulaient dans ses yeux, le souvenir cruel de son triste état se présentait, et les faisait amèrement couler dans son sein.

Il la félicitait, avec une délicatesse toute particulière, de la perspective qu’elle avait alors devant elle; il exprimait tout ce qui pouvait contribuer à l’animer et à la soutenir; mais il évitait de s’arrêter sur sa propre situation, excepté pour témoigner sa reconnaissance du zèle et de la tendresse de son commandant, et pour lui dire qu’il ne désespérait pas d’obtenir sa grâce.

Cet espoir, quoique exprimé faiblement, et dans le dessein évident de consoler Adeline, ne manquait pas de produire l’effet désiré. Elle cédait à son influence enchanteresse, et oubliait pour un temps les divers sujets de soins et d’inquiétude dont elle était environnée. Théodore ne parlait pas beaucoup de la santé de son père; ce qu’il en disait n’était pas aussi décourageant que les récits de Clare, laquelle, moins soigneuse de cacher une vérité qui devait faire de la peine à Adeline, exprimait, sans réserve, toutes ses appréhensions et tous ses sentimens.

CHAPITRE X.

Le jour du procès attendu avec tant d’impatience, et dont dépendait le sort de tant d’individus, arriva enfin. Adeline, accompagnée de M. Verneuil et de madame La Motte, parut pour poursuivre le marquis de Montalte; et d’Aunoy, du Bosse, Louis La Motte, et plusieurs autres personnes, furent témoins dans sa cause. Les juges étaient les plus distingués de France; et les avocats, de part et d’autre, des hommes du plus grand talent. Dans une cause de cette importance, on peut bien s’imaginer que le palais fut rempli de gens de distinction, et le spectacle qu’il offrit était vraiment solennel et magnifique.

Quand Adeline parut devant le tribunal, son émotion, plus puissante que tout l’art de la dissimulation, ajoutant à la dignité naturelle de son maintien l’expression d’une douce timidité, la rendit encore plus intéressante, et lui attira la pitié et l’admiration de toute l’assemblée. Quand elle se hasarda de lever les yeux, elle s’aperçut que le marquis n’était pas encore arrivé; et, tandis qu’elle attendait sa présence en tremblant, un murmure confus s’éleva dans une partie éloignée de la salle. Ses esprits pensèrent alors l’abandonner; la certitude de voir bientôt devant elle l’assassin de son père la glaça d’effroi, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’on l’empêcha de s’évanouir. Un bruit sourd se répandit alors dans l’auditoire, et l’on aperçut un mouvement de confusion qui ne tarda pas à se communiquer au tribunal même. Plusieurs de ses membres se levèrent; quelques-uns sortirent de la salle: tout annonçait une scène de désordre; et le bruit parvint à la fin jusqu’à Adeline que le marquis de Montalte se mourait, Un temps considérable se passa dans cette incertitude; mais le désordre continua, le marquis n’arrivait pas; et, sur la demande d’Adeline, M. Verneuil alla recueillir des renseignemens plus positifs.

Il suivit une foule de monde qui ne précipitait vers le Châtelet, et parvint, avec quelque difficulté, dans la prison; mais le concierge, qu’il avait gagné pour entrer, ne put lui donner aucune information certaine sur le sujet de ses recherches; et, comme il était obligé de rester à son poste, il ne put que lui enseigner vaguement le lieu où était le marquis. Les cours étaient désertes; mais, à mesure qu’il avança, il entendit quelques voix, et aperçut bientôt quelques individus qui couraient vers un escalier au-delà d’un long passage voûté; il les suivit, et apprit qu’effectivement le marquis était à l’article de la mort. L’escalier était plein: il tâcha de pénétrer à travers la foule; et, après bien des efforts et des difficultés, il parvint à la porte d’une antichambre qui communiquait à l’appartement où était le marquis, et dont sortaient plusieurs personnes.

Là il apprit que l’objet de ses recherches était déjà mort. Cependant M. Verneuil poussa jusqu’à la chambre où était le marquis, sur un lit environné d’officiers de justice, et de deux notaires qui paraissaient avoir pris ses dépositions. Son visage était noir et empreint des horreurs de la mort. M. Verneuil détourna les yeux, offensé de ce spectacle, et fut informé par les personnes qu’il interrogea, que le marquis était mort par le poison.

Il paraît que, convaincu de n’avoir rien a espérer de l’issue du procès, il avait pris ce moyen d’éviter une mort ignominieuse. Dans les derniers momens de sa vie, tandis qu’il était tourmenté du souvenir de ses crimes, il résolut de les atténuer autant qu’il était en lui. Après avoir avalé le poison, il avait aussitôt envoyé chercher un confesseur et deux notaires, et avait mis hors de toute contestation les droits d’Adeline, lui laissant, outre cela, un legs considérable.

En conséquence de ces dépositions, elle fut, peu de temps après, formellement reconnue comme fille et héritière de Henri de Montalte, et elle recouvra les grands biens de son père. Elle alla se jeter aux pieds du roi pour demander la grâce de Théodore et de La Motte. Le caractère du premier, la cause dans laquelle il avait risqué sa vie, et la raison qui lui avait attiré la haine du marquis, étaient des choses notoires et si évidentes, qu’il est plus que probable que le monarque aurait accordé son pardon à une personne moins aimable qu’Adeline de Montalte. Théodore Laluc obtint non-seulement sa grâce, mais, en considération de sa louable conduite envers Adeline, il fut élevé peu après à un grade considérable dans l’armée.

Quant à La Motte, qui avait été pleinement convaincu de vol, et qui avait aussi été accusé du crime qui l’avait forcé à quitter Paris, il fut impossible d’obtenir sa grâce: les vives sollicitations d’Adeline, et la considération du service qu’il lui avait rendu, firent néanmoins adoucir sa sentence, et il fut condamné au bannissement. Cette indulgence ne lui aurait cependant guère servi, si la générosité d’Adeline n’avait pas étouffé d’autres poursuites qu’on allait faire contre lui, et ne lui avait pas accordé une somme plus que suffisante pour maintenir sa famille dans un pays étranger. Une conduite si noble eut un tel effet sur son cœur, qui avait plutôt péché par faiblesse que par une dépravation naturelle, et lui inspira tant de remords des complots qu’il avait autrefois tramés contre sa bienfaitrice, que ses premières habitudes lui devinrent odieuses, et que son caractère recouvra graduellement les traits qu’il n’aurait probablement jamais perdus, s’il n’avait pas été exposé aux plaisirs attrayans de la capitale.

La conduite que venait de tenir Adeline changea, pour ainsi dire, en adoration l’amour que Louis avait eu pour elle; mais il renonça même à la faible espérance qu’il avait jusqu’ici chérie; et, comme le pardon de Théodore rendait ce sacrifice nécessaire, il s’y soumit sans répugnance. Il résolut néanmoins de chercher dans l’absence la tranquillité qu’il avait perdue, et de faire consister son bonheur dans celui de deux personnes qu’il aimait à si juste titre.

La veille de leur départ, La Motte et sa famille prirent un congé très-affectueux d’Adeline: ils passèrent en Angleterre, où La Motte avait dessein de s’établir; et Louis, voulant s’éloigner de ses charmes, partit le même jour pour son régiment.

Adeline resta quelque temps à Paris pour arranger ses affaires; elle fut présentée par M. Verneuil au petit nombre de parens éloignés qui restaient de sa famille. De ce nombre étaient le comte et la comtesse D....., et ce M. Amand qui avait si fort excité sa pitié et son estime dans la ville de Nice. La dame dont il regrettait la mort était de la famille de Montalte; et la ressemblance qu’il avait trouvée entre ses traits et ceux d’Adeline, sa cousine, n’était pas entièrement l’effet de l’imagination. La mort de son frère l’avait subitement rappelé d’Italie; mais Adeline eut la satisfaction d’observer que cette tristesse accablante dont il était autrefois oppressé, avait fait place à une espèce de résignation tranquille, et que son visage était souvent empreint d’un rayon de gaîté.

Le comte et la comtesse D...., que sa bonté et ses charmes avaient fort intéressés, l’invitèrent à regarder leur maison comme la sienne, tant qu’elle resterait à Paris.

Son premier soin fut de faire transporter les restes de son père, de l’abbaye de Saint-Clair, dans le caveau où reposaient ses ancêtres. On fit le procès à d’Aunoy, qui fut regardé comme assassin, et exécuté. Au lieu du supplice, il avait déclaré où étaient cachés les restes du marquis; c’était dans la chambre en pierres de l’abbaye, dont nous avons déjà fait mention. M. Verneuil accompagna les officiers chargés d’en faire la recherche, et vit porter les cendres du marquis à Saint-Maur, l’une de ses terres, dans une province septentrionale. Elles y furent déposées avec la pompe funèbre convenable à son rang. Adeline les suivit en grand deuil; et, ce dernier devoir payé à la mémoire de son père, elle devint plus calme et plus résignée. Le manuscrit où était tracée la relation de ses souffrances avait été trouvé à l’abbaye, et rendu à Adeline par M. Verneuil, et elle le conserva avec le pieux enthousiasme que méritait un dépôt si sacré.

A son retour à Paris, elle trouva Théodore Laluc arrivé de Montpellier. Le plaisir de cette rencontre fut un peu troublé par les nouvelles qu’il apportait de la santé de son père, dont l’extrême danger l’avait seul empêché de voler auprès d’Adeline, dès l’instant où il avait obtenu sa liberté, pour la remercier de lui avoir conservé la vie. Elle le reçut alors comme l’homme à qui elle devait sa conservation, et comme l’amant qui méritait et possédait effectivement toute sa tendresse. Le souvenir des circonstances dans lesquelles ils s’étaient dernièrement rencontrés, et de leurs angoisses mutuelles, rendait plus délicieuse la félicité des momens actuels, puisque, n’ayant plus devant les yeux l’affreuse perspective d’une mort ignominieuse et d’une séparation éternelle, ils n’apercevaient dans l’avenir que des jours rians qui les attendaient, où ils pourraient marcher ensemble dans les sentiers fleuris de la vie. Le contraste que leur offraient la mémoire du passé et la vue du présent, leur arrachait souvent des larmes de tendresse et de reconnaissance; et le doux sourire qui semblait vouloir chasser du visage d’Adeline ces larmes de douleur, pénétrait le cœur de Théodore, et lui rappela une petite chanson qu’il lui avait autrefois chantée dans des circonstances différentes. Il prit un luth qui était sur la table, et, en touchant les cordes harmonieuses, il fit entendre les paroles suivantes.

CHANSON.

D’un vif éclat cette rose va luire, Quand le matin la trempera de pleurs; C’est votre image, alors qu’un doux sourire Comme un rayon perce dans vos langueurs.

Sous la rosée, en inclinant ses charmes, Elle enrichit ses parfums, ses couleurs; Ainsi l’amour se nourrit dans les larmes, Et ses plaisirs sont enfans des douleurs.

L’attachement qu’Adeline avait pour Théodore, l’avait engagée à refuser plusieurs amans, que sa beauté, ses vertus et ses richesses lui avaient attirés, et qui, quoiqu’ils fussent infiniment supérieurs en fortune au fils de Laluc, ne le valaient certainement pas du côté de la famille et du mérite.