La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 9

Chapter 93,784 wordsPublic domain

«Vous m’avez affligée, dit Adeline, mais vous ne m’avez pas offensée.»--Elle fit ensuite mention de plusieurs autres particularités sur le couvent. Théodore tâcha de cacher la douleur que sa séparation prochaine lui causait, et de se consulter avec elle, d’un air composé, sur le plan qu’elle méditait. Son jugement ne tarda pas à prendre le dessus sur ses passions, et il s’aperçut que le plan qu’elle proposait lui fournirait les meilleurs moyens de sûreté. Il fit réflexion qu’il était possible qu’il fût condamné sur les accusations intentées contre lui, chose qui lui avait échappé dans la première agitation de son esprit; et que sa mort, s’ils avaient été mariés, aurait non-seulement privé Adeline de son protecteur, mais l’aurait encore laissée plus exposée aux desseins du marquis, qui devait sans doute se trouver au conseil de guerre, et qui, par ce moyen, aurait découvert qu’elle était encore en son pouvoir. Surpris de n’avoir pas fait plus tôt cette réflexion, et choqué d’avoir voulu commettre une imprudence qui aurait pu la faire tomber dans une situation si dangereuse, il fut tout d’un coup réconcilié avec l’idée de la laisser dans un couvent. Il aurait désiré la placer dans le sein de sa famille, mais les circonstances dans lesquelles elle devait être introduite étaient si cruelles et si pénibles, et surtout la distance du lieu de la résidence de ses parents l’aurait exposée à tant de dangers dans le voyage, qu’il ne voulut pas le lui proposer. Il la supplia seulement de lui permettre de lui écrire; mais, faisant attention que ses lettres pourraient découvrir sa demeure au marquis, il renonça sur-le-champ à cette pensée: «Il faut même que je me refuse ce triste plaisir, dit-il, de peur que mes lettres n’indiquent le lieu de votre résidence; néanmoins, comment serai-je en état de me soumettre à l’impatience et à l’incertitude auxquelles la prudence me condamne? Si vous êtes en danger, je ne pourrai le savoir; quoiqu’à la vérité, quand je le saurais, ajouta-t-il avec un air de désespoir, il me serait impossible de voler à votre secours. O douleur! ce n’est que de ce moment que je vois toutes les horreurs d’une prison!»

Ces paroles furent interrompues par la violente agitation de son esprit; il se leva de sa chaise, et marcha à grands pas dans la chambre. Adeline était assise, accablée de la description que Théodore venait de faire de sa situation prochaine, et de la pensée qu’elle serait dans la plus cruelle incertitude sur son sort. Elle se le représenta dans une prison... pâle... décharné, et dans les fers;... elle se figura tout le poids de la vengeance du marquis sur sa tête, et cela à cause des efforts généreux qu’il avait faits pour la sauver. Théodore, alarmé du désespoir tranquille empreint sur son visage, se jeta dans une chaise à côté d’elle, et, lui prenant la main, tâcha de la consoler; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et il ne put que baigner sa main de larmes.

Ce morne silence fut interrompu par l’arrivée d’une voiture à l’auberge, et Théodore, se levant, alla à la fenêtre qui donnait sur la cour. L’obscurité de la nuit l’empêcha d’abord de distinguer les objets; mais lorsqu’on eut apporté de la lumière, il aperçut un carrosse à quatre chevaux, accompagné de plusieurs domestiques. Il en vit ensuite descendre un individu enveloppé d’une roquelaure, et un moment après il entendit la voix du marquis.

Il avait volé au secours d’Adeline, qui tombait en défaillance, lorsque la porte s’ouvrit; et le marquis, suivi des officiers de justice et de plusieurs domestiques, entra. La rage étincela dans ses yeux, lorsqu’il les jeta sur Théodore, alors suspendu sur Adeline avec un regard de la plus tendre sollicitude. «--Saisissez ce traître, dit-il en se tournant vers les officiers: pourquoi lui avez-vous permis de rester ici si long-temps?»

«--Je ne suis pas un traître, répondit Théodore d’une voix ferme et avec la dignité de l’innocence, mais le défenseur de la vertu, d’une femme que le scélérat marquis de Montalte voudrait perdre.»

«--Obéissez,» dit le marquis aux officiers. Adeline fit entendre ses cris, s’attacha plus fortement au bras de Théodore, et supplia ces individus de ne point les séparer. «Il n’y a que la force qui puisse le faire,» dit Théodore, en cherchant des yeux quelque instrument de défense; mais il n’y en avait pas, et dans le même instant ils l’entourèrent et le saisirent. «Craignez tout de ma vengeance,» dit le marquis à Théodore, tandis que celui-ci prenait la main d’Adeline, qui avait perdu tout espoir de résistance, et était à peine sensible à ce qui se passait; «vous savez que vous l’avez méritée.»

«Je me moque de votre vengeance, s’écria Théodore, et je ne crains que les remords de la conscience, que toute votre puissance ne saurait m’infliger, et dont elle ne saurait vous garantir.»

«Emportez-le sur-le-champ de la chambre, et ayez soin qu’il soit bien garrotté, ajouta le marquis; il connaîtra bientôt le supplice que mérite un criminel qui joint l’insolence au délit.»--Théodore, en s’écriant: «Oh! Adeline! adieu!» fut emporté hors de la chambre, tandis qu’Adeline, que sa voix et ses derniers regards avaient tirée de sa léthargie, tomba aux pieds du marquis, et avec des larmes amères implora sa compassion pour Théodore; mais ses supplications pour son rival ne firent qu’irriter l’orgueil et la haine du marquis. Il réitéra le serment de se venger, avec des imprécations terribles, et lui ordonna de se lever; alors, s’efforçant d’étouffer les émotions de sa rage, que la présence de Théodore avait excitées, il commença à lui parler avec les expressions ordinaires de son admiration.

La malheureuse Adeline, qui, sans faire attention à ce qu’il disait, continuait de plaider la cause de son amant infortuné, fut à la fin alarmée par la fureur qui paraissait de nouveau sur le visage du marquis, et faisant usage de toute la force qui lui restait, s’élança vers la porte de la chambre; mais il l’attrapa par la main avant qu’elle pût y parvenir, et, sans s’inquiéter de ses cris, la ramena dans sa chaise, et allait lui parler, quand on entendit des voix dans le passage, et aussitôt l’hôte et l’hôtesse, que la voix d’Adeline avait attirés, entrèrent dans l’appartement. Le marquis, se tournant avec colère de leur côté, leur demanda ce qu’ils voulaient; mais sans attendre leur réponse, il leur commanda de venir avec lui, et quittant la chambre, il la ferma à clef.

Adeline courut alors à la fenêtre qui donnait sur la cour, et qui était ouverte. Tout était obscur et silencieux au dehors: elle cria au secours, mais personne ne parut; et les fenêtres étaient si élevées, qu’il était impossible de s’échapper sans assistance. Elle marcha dans la chambre dans des angoisses de terreur et de détresse; tantôt s’arrêtant pour écouter, et s’imaginant qu’elle entendait parler en bas; et tantôt précipitant ses pas, selon que l’incertitude augmentait l’agitation de son esprit.

Elle avait été près d’une demi-heure dans cet état, lorsqu’elle entendit tout d’un coup un grand bruit dans le bas de la maison, qui continua de s’augmenter jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que tapage et confusion. Plusieurs personnes passaient précipitamment dans les corridors, et l’on ouvrait et fermait fréquemment des portes. Elle appela, mais elle ne reçut aucune réponse: il lui vint aussitôt à l’esprit que Théodore, ayant entendu ses cris, avait essayé de venir à son secours, et que le bruit avait été occasioné par l’opposition des officiers: connaissant leur cruauté et leur barbarie, elle eut de terribles appréhensions pour la vie de Théodore.

On entendit alors un mélange confus de voix, et les cris des femmes la convainquirent qu’on se battait; elle crut même entendre le cliquetis des épées. L’image de Théodore mourant par la main du marquis se présenta alors à son imagination, et les frayeurs de l’incertitude lui devinrent bientôt insupportables: elle fit un effort désespéré pour enfoncer la porte, et appela encore au secours; mais ses mains tremblantes n’en eurent pas la force, et chaque personne de la maison paraissait trop occupée pour faire attention à elle. Un cri aigu frappa dans le moment ses oreilles, et au milieu du tumulte qui suivit elle distingua clairement de profonds gémissemens. Cette confirmation de ses craintes la priva entièrement de son reste de force, et elle tomba presque sans vie dans une chaise près de la porte. Le bruit cessa graduellement jusqu’à ce que tout fut tranquille, mais personne ne revint vers elle. Peu après, elle entendit quelques voix dans la cour, mais elle n’eut pas la force de traverser la chambre pour faire même les questions qu’elle aurait voulu savoir, et qu’elle craignait néanmoins de voir résoudre.

Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvrit, et l’hôtesse parut avec un visage pâle comme la mort. «Pour l’amour de dieu, dit Adeline, dites-moi ce qui est arrivé!»

«Est-il blessé? est-il tué?»

«Il n’est pas mort, mademoiselle, mais.....--Il se meurt donc?--dites-moi où il est!--laissez-moi aller.»

«--Arrêtez, mademoiselle, s’écria l’hôtesse; il faut que vous restiez ici; j’ai seulement besoin de prendre de l’esprit de corne de cerf dans cette armoire.»

Adeline essaya de s’échapper par la porte; mais l’hôtesse la poussa, la ferma sur elle, et descendit.

La détresse d’Adeline devint pour lors insupportable: elle s’assit sans mouvement, et sachant à peine si elle existait, jusqu’à ce qu’elle fut tirée de sa léthargie par le bruit de quelques personnes qui marchaient près de la porte, que l’on ouvrit de nouveau; et trois hommes, qu’elle reconnut pour être les domestiques du marquis, entrèrent. Elle eut assez de présence d’esprit pour leur faire les mêmes questions qu’elle avait faites à l’hôtesse; mais ils lui dirent seulement qu’il fallait qu’elle vînt avec eux, et qu’il y avait une chaise de poste à la porte. Elle répéta néanmoins ses mêmes questions. «Dites-moi s’il vit encore!» s’écria-t-elle.--«Oui, mademoiselle, il vit; mais il est terriblement blessé, et le chirurgien vient d’arriver.» En parlant ainsi ils l’entraînèrent dans le passage; et, sans faire attention à ses prières et à ses supplications pour savoir où on la menait, ils étaient parvenus au bas de l’escalier lorsque ses cris attirèrent plusieurs personnes à la porte. L’hôtesse raconta à ces gens-là que cette dame était femme d’un gentilhomme qui venait d’arriver, et qui l’avait arrêtée dans sa fuite avec son amant; relation qui fut confirmée par les domestiques du marquis. «C’est le monsieur qui vient de se battre en duel, ajouta l’hôtesse, et c’était par rapport à elle.»

Adeline, dédaignant en partie de faire attention à cette histoire controuvée, et en partie poussée par le désir de savoir ce qui s’était passé, se contenta de répéter ses questions; à quoi l’un des spectateurs répliqua enfin que le monsieur était blessé. Les gens du marquis auraient alors voulu la mettre dans la voiture, mais elle s’évanouit dans leurs bras, et sa situation intéressa tellement l’humanité des spectateurs, que, quoiqu’ils crussent ce qu’on leur avait dit, ils s’opposèrent aux efforts faits pour la mettre ainsi sans connaissance dans la voiture.

On la porta à la fin dans une chambre, et les remèdes convenables ne tardèrent pas à lui faire reprendre l’usage de ses sens. Là, elle fit tant d’instances pour avoir une explication de ce qui était arrivé, que l’hôtesse lui raconta plusieurs particularités de l’affaire qui avait eu lieu. «Quand le jeune homme qui était malade, madame, entendit vos cris, il devint furieux, à ce qu’on a dit, et rien ne put l’apaiser. Le marquis, car on dit que c’est un marquis, mais vous le savez mieux que moi, était alors dans le salon avec mon mari et moi: quand il entendit du bruit, il descendit pour voir ce que c’était; et quand il fut dans la chambre où était le capitaine, il le trouva aux prises avec le sergent. Alors le capitaine devint plus furieux que jamais; et, quoiqu’il fût sans épée et qu’il eût un fer à une jambe, il trouva le moyen de tirer du fourreau le sabre du sergent, et de se jeter immédiatement sur le marquis, qu’il blessa dangereusement; après quoi il fut saisi.--C’est donc le marquis qui est blessé, dit Adeline; l’autre individu n’a rien?»

«--Non, rien du tout, répliqua l’hôtesse; mais il lui en cuira dans peu, car le marquis jure qu’il fera son affaire.» Adeline oublia pour un moment tous ses malheurs et tous ses dangers, en reconnaissance de ce que Théodore avait ainsi échappé. Elle continuait de s’informer plus au long de toutes les particularités, lorsque les domestiques du marquis entrèrent dans la chambre, et lui signifièrent qu’ils ne pouvaient attendre plus long-temps. Adeline, sentant alors tous les maux dont elle était menacée, s’efforça de gagner la compassion de l’hôtesse, qui était néanmoins persuadée, ou au moins qui affectait de l’être, de la vérité de l’histoire faite par le marquis, et qui fut conséquemment insensible à tout ce qu’elle put dire. Elle s’adressa encore, mais en vain, aux domestiques; ils ne voulurent ni lui permettre de rester plus long-temps dans l’auberge, ni l’informer de l’endroit où ils la conduisaient; mais ils la précipitèrent dans une chaise de poste, en présence de plusieurs personnes, déjà prévenues contre elle par les assertions injurieuses de l’hôtesse: les conducteurs montèrent alors à cheval, et toute la compagnie fut bientôt hors du village.

Ainsi se termina une aventure qui offrait à Adeline, non-seulement une perspective de sûreté, mais même de honneur; aventure qui l’avait plus étroitement liée à Théodore, et lui avait donné de plus grandes preuves qu’il était digne de son amour; mais qui lui avait en même temps fait éprouver les plus cruels contre-temps, causés par l’emprisonnement de son généreux amant, et qui les avait tous deux mis au pouvoir d’un rival irrité par les délais, le mépris et l’opposition.

CHAPITRE VII.

Le chirurgien de l’endroit ayant examiné la blessure du marquis, donna sur-le-champ son avis, et ordonna qu’on le mît au lit; mais le marquis, tout malade qu’il était, n’avait, pour ainsi dire, d’autre crainte que celle de perdre Adeline, et déclara qu’il serait en état de se mettre en route dans quelques heures. Dans ce dessein il avait déjà donné ordre qu’on tînt des chevaux prêts; mais le chirurgien, persistant sérieusement, et même avec passion, à soutenir que sa témérité lui ferait perdre la vie, on l’avait porté dans une chambre à coucher, où il n’y avait que son valet de chambre qui l’approchait.

Cet homme, digne confident de toutes ses intrigues, avait été le principal instrument de ses desseins sur Adeline, et était l’individu qui l’avait conduite à la maison de campagne du marquis, sur le bord de la forêt. Le marquis lui avait donné des ordres ultérieurs au sujet de cette malheureuse fille; et, prévoyant le danger de la garder plus long-temps dans l’auberge, il lui avait dit, ainsi qu’à plusieurs autres domestiques, de l’emmener dans une voiture de louage. Le valet étant donc allé exécuter ces ordres, le marquis fut laissé à ses propres réflexions, et à la violence du conflit de différentes passions.

Les reproches et l’opposition continuelle de Théodore, amant favori d’Adeline, touchèrent vivement son orgueil, et excitèrent toute sa malice. Il ne pouvait penser à cette opposition qui avait, pour ainsi dire, réussi, sans éprouver une indignation et un ressentiment que rien ne pouvait apaiser, que l’espoir d’une prompte vengeance.

Quand il eut appris la fuite d’Adeline de sa maison de campagne, sa surprise fut d’abord égale à sa colère; et, après avoir vomi toute sa rage contre ses domestiques, il les envoya par différentes routes à sa poursuite, et alla lui-même à l’abbaye, dans le faible espoir que, dénuée comme elle était, il était possible qu’elle s’y fût enfuie. Mais La Motte étant aussi surpris que lui, et ne sachant pas le chemin qu’Adeline avait pris, le marquis était retourné à la maison de campagne, impatient d’apprendre de ses nouvelles. Il y avait trouvé quelques-uns de ses domestiques de retour, sans avoir rien appris touchant Adeline, et ceux qui arrivèrent ensuite n’avaient pas été plus heureux.

Quelques jours après, une lettre du lieutenant-colonel du régiment l’avait informé que Théodore avait quitté sa compagnie, et était absent depuis quelque temps, sans que personne sût ce qu’il était devenu. Cette information confirmant un soupçon qu’il avait déjà que Théodore, de manière ou d’autre, aurait bien pu participer à la fuite d’Adeline, toutes ses autres passions avaient pendant quelque temps fait place à son ressentiment, et il avait donné ordre de poursuivre sur-le-champ Théodore; mais ce dernier, dans cet intervalle, avait été pris.

C’était parce qu’il avait autrefois observé l’amour naissant d’Adeline et de Théodore, et sur les renseignemens donnés par La Motte, qui avait été témoin de leur entrevue dans la forêt, que le marquis avait résolu d’éloigner un rival si dangereux et si propre à éventer ses desseins. Il avait donc dit à Théodore, de la manière la plus plausible, qu’il était nécessaire qu’il joignît le régiment, chose qui ne l’avait affecté que par rapport à Adeline, et qui était d’autant moins extraordinaire, qu’il avait déjà passé plus de temps à la campagne que n’avaient généralement coutume d’y rester les officiers que le marquis invitait. Théodore connaissait bien le caractère du marquis, et avait accepté son invitation, plutôt pour ne pas manquer d’égards à son colonel, que dans l’attente de jouir de beaucoup de plaisirs.

Le marquis avait reçu de la part de ceux qui avaient arrêté Théodore, les instructions nécessaires pour poursuivre et recouvrer Adeline; mais, quoiqu’il eût effectué ce dessein, il était continuellement en proie à une passion trompée et à la fureur de l’orgueil. Les douleurs de sa blessure étaient absorbées par les peines de son esprit, et chaque angoisse qu’il sentait semblait augmenter sa soif de vengeance, et refluer avec de nouveaux tourmens sur son cœur. Tandis qu’il était dans cet état, il entendit la voix de l’innocente Adeline implorant sa protection; mais ses cris n’excitèrent ni sa justice ni ses remords; et, quand peu après le carrosse partit, et qu’il fut certain qu’elle était saisie, et Théodore malheureux, il parut sentir quelque soulagement aux peines de son esprit.

Théodore éprouvait à la vérité tout ce qu’un cœur vertueux dans l’oppression peut sentir; mais il était exempt de ces passions virulentes et malicieuses qui déchiraient le sein du marquis, et qui font éprouver à ceux qui s’y abandonnent des maux plus rigoureux que ceux qu’elles peuvent suggérer pour la punition des autres. L’indignation dont il pouvait être animé contre le marquis n’était alors que secondaire à son anxiété pour Adeline; sa captivité lui paraissait terrible, en ce qu’elle l’empêchait de chercher une noble et honorable vengeance; mais elle était cruelle en ce qu’elle le privait des moyens de sauver celle qu’il aimait plus que la vie.

Quand il entendit les roues de la voiture qui l’entraînaient; il éprouva des angoisses qui pensèrent lui faire perdre la raison. Les cœurs endurcis des soldats qui le gardaient, furent même touchés de sa détresse; et, en blâmant la conduite du marquis, s’efforcèrent de consoler leur prisonnier. Le médecin, qui venait d’arriver, entra dans la chambre pendant cet accès de frénésie, et, sentant et témoignant beaucoup d’intérêt pour sa condition, demanda avec une extrême surprise pourquoi on l’avait mis si précipitamment dans une chambre si peu faite pour lui.

Théodore l’informa de la raison de cette circonstance, de celle de la détresse qui l’accablait, et des fers qui le déshonoraient: s’apercevant que le médecin l’écoutait avec attention et avec pitié, il désira l’instruire de plusieurs autres particularités, et il pria les soldats de quitter la chambre. Ceux-ci obéirent, et se placèrent au dehors de la porte.

Il raconta alors toutes les particularités de la dernière affaire, et de ses liaisons avec le marquis. Le médecin écouta sa narration avec grand intérêt, et laissa fréquemment paraître beaucoup d’agitation. Quand Théodore eut fini, il resta quelque temps en silence et perdu dans ses pensées; sortant enfin de sa rêverie: «Je vous plains, dit-il; je crains bien que votre cas ne soit désespéré. Le marquis est trop connu pour être aimé ou respecté; vous n’avez rien à espérer d’un pareil homme, car il n’a presque rien à craindre. Je souhaiterais qu’il fût en mon pouvoir de vous être utile; mais je n’en vois pas la possibilité.»

«Hélas! reprit Théodore, ma situation est vraiment désespérée; et quant à cette malheureuse fille.....» De violens sanglots l’interrompirent, et ne lui permirent pas de continuer. Le médecin ne put qu’exprimer combien il était sensible à sa douleur, et le prier d’être plus calme. Un domestique du marquis entra alors dans la chambre, et dit au médecin que ce dernier voulait le voir dans l’instant. Au bout de quelque temps, il répondit qu’il allait chez le marquis; et, s’étant efforcé de prendre un air composé, ce qui lui fut difficile, il donna la main à Théodore, et laissa la chambre en lui promettant de revenir avant de quitter l’auberge.

Il trouva le marquis très-agité de corps et d’esprit, et plus effrayé des conséquences de sa blessure qu’il ne l’aurait cru. Son inquiétude pour Théodore lui suggéra un projet dont l’exécution pourrait lui être de quelque service. Après avoir tâté le pouls de son malade, et lui avoir fait quelques questions, il prit un air fort sérieux. Le marquis, qui épiait tous les mouvemens de son visage, lui demanda de dire son avis sans hésiter.

«Je serais fâché de vous alarmer, monseigneur, mais il y a du danger. Y a-t-il long-temps que vous avez reçu cette blessure?»

«Bon Dieu! il y a du danger, s’écria le marquis, en prononçant quelques imprécations amères contre Théodore.--Oui, il y a sûrement du danger, répliqua le médecin; dans quelques heures, je pourrais en assurer le degré.»

«Quelques heures, monsieur! interrompit le marquis; quelques heures!» Le médecin le pria d’être plus calme. «Sacré D....! s’écria le marquis. Il est fort aisé à un homme qui jouit de la santé de dire à un mourant d’être plus calme. Mais Théodore sera rompu vif pour cela, cependant.»

«Vous vous trompez, monsieur, dit le médecin. Si je vous avais regardé comme un homme mourant, ou même _bien_ près de la mort, je ne vous aurais pas parlé comme j’ai fait. Mais il est important que je sache depuis quand vous avez été blessé.» La frayeur du marquis commença alors à se calmer, et il donna une relation circonstanciée de la rixe qui avait eu lieu entre lui et Théodore; représentant qu’il avait été indignement traité dans une affaire où il avait tenu une conduite juste et humaine. Le médecin écouta cette relation avec beaucoup de sang-froid; et quand elle fut terminée, sans faire aucun commentaire à ce sujet, il dit au marquis qu’il allait lui prescrire une médecine qu’il fallait prendre sur-le-champ.

Le marquis, alarmé de nouveau de l’air de gravité du médecin, le pria de lui dire sincèrement s’il le croyait dans un danger imminent. Celui-ci hésita, et l’inquiétude du marquis augmenta. «Il est important, dit ce dernier, que je connaisse ma véritable situation.» Le médecin lui dit alors que, s’il avait quelques affaires à régler, il ferait bien de s’en occuper, parce qu’il était impossible de prévoir les suites.