La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 8

Chapter 83,589 wordsPublic domain

»Il n’y a pas quinze jours que je fus appelé pour voir un malade à quelques lieues d’ici. J’étais absent lorsque l’exprès arriva. Le cas était pressant; et, avant que je parusse, on avait consulté un autre médecin. Il avait ordonné des remèdes qui avaient, en apparence, soulagé le malade. Lorsque je me présentai, ses amis se félicitaient des progrès de sa guérison, et ils étaient tous d’accord avec le médecin qu’il était absolument hors d’affaire. Soyez sûrs, leur dis-je, que vous vous trompez; ces remèdes ne peuvent lui avoir fait du bien: le malade est dans le plus grand danger. Le malade soupira; mais mon confrère continua d’assurer que les remèdes qu’il avait ordonnés étaient non-seulement certains, mais encore très-prompts, puisqu’ils avaient déjà produit de bons effets. Là-dessus, la patience m’échappa; et persistant dans mon avis, que ces effets étaient trompeurs et le malade sans ressource, j’assurai ce dernier que sa vie était dans le plus grand péril. Je ne suis pas de ces gens, madame, qui amusent leurs malades jusqu’aux derniers momens; mais vous allez apprendre le résultat.

»Mon confrère était, j’imagine, furieux de la fermeté de ma contradiction; il prit un air très-courroucé qui ne m’affecta pas le moins du monde; et, se tournant vers le malade, il le pria de décider à quel sentiment il voulait s’en tenir, attendu qu’il refusait d’opérer avec moi. Le malade me fit l’honneur, poursuivit le chirurgien avec un sourire de satisfaction et en caressant son jabot, d’avoir de moi une opinion meilleure peut-être que je ne le méritais, car il congédia sur-le-champ mon contradicteur. Je n’aurais jamais cru, dit-il, lorsque le médecin sortait de la chambre, je n’aurais jamais cru qu’un homme qui pratiquait depuis tant d’années fût d’une ignorance aussi profonde dans son art.

»Je ne l’aurais pas imaginé non plus, lui dis-je.--Je suis étonné qu’il n’ait pas pris garde au danger où je suis, reprit le malade.--Je n’en suis pas moins étonné, répliquai-je.--J’étais décidé à faire tout ce que je pourrais pour le malade, car c’était un homme d’esprit, comme vous voyez, et je m’intéressais à lui. Je changeai donc les ordonnances, et je fournis moi-même les remèdes; mais tout fut inutile, mon opinion se vérifia, et il mourut avant le lendemain matin.»--Adeline, qui avait été forcée d’écouter cette longue histoire, poussa un soupir à la conclusion. «Je ne suis pas surpris de vous avoir affectée, dit le chirurgien; l’exemple que je viens de vous citer est assurément bien fait pour vous toucher. J’en fus si pénétré moi-même, qu’il se passa quelque temps avant que je pusse me résoudre à en parler. Mais vous conviendrez, madame, continua-t-il en baissant le ton et en s’inclinant avec l’air de s’applaudir, que c’est là une preuve frappante de l’infaillibilité de mon jugement.»

_L’infaillibilité_ de son jugement fit frissonner Adeline; elle ne dit mot. «Ce fut une chose bien triste pour ce pauvre homme, reprit le chirurgien.--Très-triste, en vérité, dit Adeline.--Je fus très-affecté de l’événement, continua-t-il.--Je n’en doute pas, monsieur, dit Adeline.»

«--Mais le temps dissipe les impressions les plus affligeantes.»

«--Vous m’avez dit, je crois, qu’il y a quinze jours que cela est arrivé?»

«A peu près, répliqua le chirurgien sans faire semblant de comprendre l’observation.--Et me permettez-vous, monsieur, de vous demander le nom du médecin qui a été assez ignorant pour vous contredire?»

«--Sans doute, madame; il s’appelle Lafance.»

«--Il vit probablement dans l’obscurité dont il est digne, dit Adeline?»

«--Vraiment non, madame; il habite une ville assez considérable, à environ quatre lieues d’ici; et nous fournit un exemple, entre tant d’autres, de la fausseté des jugemens du public. Vous aurez peine à le croire, mais je vous certifie le fait: c’est que cet homme a un grand nombre de pratiques, tandis qu’on me laisse ici, où je suis vraiment négligé et très-peu connu.»

Pendant ce récit, Adeline avait songé aux moyens de découvrir le nom du médecin; car l’exemple cité par l’autre, de son _infaillibilité_ et de l’_ignorance_ de son adversaire, avait complétement décidé l’opinion d’Adeline sur tous les deux. Elle désira plus que jamais ôter Théodore d’entre les mains du chirurgien; elle rêvait à la possibilité d’y parvenir, lorsque celui-ci, avec sa suffisance ordinaire, lui en offrit les moyens.

Elle lui fit encore quelques questions sur l’état de la plaie de Théodore. Il lui dit que cela allait toujours de même, qu’il était seulement survenu un peu de fièvre. «Mais j’ai ordonné qu’on fît du feu dans la chambre, continua le chirurgien, et qu’on mît sur le lit quelques couvertures de plus: je ne doute point que cela ne produise son effet. En attendant, il faut avoir soin de ne lui donner aucun liquide, excepté quelques potions cordiales que je lui enverrai. Il demandera vraisemblablement qu’on lui donne à boire, mais il faut bien s’en garder.»

«--Vous n’approuvez donc pas, dit Adeline, la méthode que j’ai entendu citer quelquefois, qui est de laisser agir la nature en pareil cas?»

«--La nature, madame, poursuivit-il, la nature est le plus mauvais guide du monde. J’adopte toujours une méthode contraire à ce qu’elle paraît indiquer; car à quoi servirait l’art, s’il devait toujours suivre la nature? Telle a été ma première opinion en entrant dans le monde, et je ne m’en suis jamais départi. D’après ce que j’ai dit, vous apercevrez sans doute, madame, que l’on peut s’en rapporter à mes opinions: ce qu’elles ont été, elles le seront toujours; car mon âme n’est pas de ces âmes frivoles qui se laissent affecter par les circonstances.»

Adeline était fatiguée de ce discours, et bien impatiente d’apprendre à Théodore qu’elle avait découvert un médecin; mais le chirurgien ne paraissait rien moins que disposé à la quitter; il s’étendait sur différens sujets, et rapportait de nouveaux exemples de son étonnante sagacité, lorsque le garçon vint l’avertir que quelqu’un demandait à le voir. Il s’était néanmoins engagé dans une matière trop agréable pour se résoudre à l’abandonner, et ce ne fut qu’après un second avertissement qu’il fit sa révérence à Adeline, et sortit de la chambre. Dès qu’il fut parti, elle écrivit un billet à Théodore, pour le conjurer de lui permettre d’envoyer chercher le médecin.

Les manières ridicules du chirurgien avaient cependant donné à Théodore une opinion très-défavorable de ses talens, et sa dernière ordonnance l’avait si pleinement confirmée, qu’il consentit de bon cœur à consulter une autre personne. Adeline demanda sur-le-champ un exprès; mais se rappelant que la résidence du médecin était toujours un secret, elle s’adressa à l’hôtesse qui, ne la sachant pas, ou prétendant l’ignorer, ne lui donna aucun éclaircissement. Toutes les autres recherches qu’elle fit furent également infructueuses, et elle passa quelques heures dans une extrême souffrance, pendant lesquelles le mal de Théodore augmenta plutôt que de diminuer.

Quand le souper fut sur table, elle demanda au garçon qui servait s’il connaissait dans le voisinage un médecin appelé Lafance. «--Non pas dans le voisinage, mais je connais le docteur Lafance de Chansy, car j’ai demeuré dans sa ville.» Adeline prit d’autres informations, et reçut des réponses très-satisfaisantes. Mais la ville était éloignée de quelques lieues, et le délai que cette circonstance devait occasionner renouvela ses alarmes; elle ordonna toutefois de faire partir un exprès sur-le-champ; et, après avoir envoyé redemander des nouvelles de Théodore, elle se retira dans sa chambre pour le reste de la nuit.

La fatigue qu’elle n’avait cessé d’éprouver depuis quatorze heures, triompha de son anxiété, et ses esprits harassés succombèrent au sommeil. Elle dormit jusque fort avant dans la matinée, et fut éveillée par l’hôtesse qui venait l’avertir que Théodore était beaucoup plus mal, et lui demander ce qu’il y avait à faire. Adeline, voyant que le médecin n’était pas encore arrivé, se leva tout de suite, et s’empressa de prendre de nouvelles informations sur Théodore. L’hôtesse lui apprit qu’il avait passé une nuit très-agitée, qu’il s’était plaint d’avoir trop chaud, et avait demandé qu’on éteignît le feu qui était dans sa chambre; mais que la garde savait trop bien son devoir pour lui obéir, et avait suivi ponctuellement les ordres du médecin.

Elle ajouta qu’il avait pris régulièrement les cordiaux; mais que, malgré cela, son état avait continué d’empirer, et qu’à la fin il était tombé dans le délire. Cependant, le garçon qu’on avait envoyé pour chercher le médecin, était toujours absent.--«Et il n’y a rien d’étonnant, continua l’hôtesse; faites seulement attention que le chemin est fort mauvais, que le garçon est parti à la nuit noire, et qu’il a huit lieues à faire. Mais, mademoiselle, vous auriez tout aussi bien fait de vous en rapporter à notre docteur, car les gens de cette ville n’en vont jamais chercher d’autre; et si vous voulez me permettre de dire mon avis, il aurait mieux valu envoyer Jacques chez les amis du jeune monsieur, que chez ce docteur étranger que personne ne connaît.»

Après avoir fait sur le compte de Théodore quelques autres questions qui augmentèrent ses alarmes plutôt que de les diminuer, Adeline tâcha de calmer ses esprits, et d’attendre patiemment l’arrivée du médecin. Elle sentait alors plus que jamais l’abandon où elle était réduite, et le danger de Théodore: elle désirait ardemment que ses amis pussent être informés de sa situation; et ce vœu ne pouvait être rempli, car Théodore, qui seul pouvait lui indiquer leur demeure, était privé de connaissance.

Quand le chirurgien arriva et vit l’état de son malade, il n’exprima aucune surprise; mais ayant fait quelques questions, et donné quelques instructions générales, il descendit auprès d’Adeline. Après ses complimens ordinaires, il prit tout-à-coup un air d’importance. «Je suis fâché, madame, dit-il, d’être obligé d’annoncer de mauvaises nouvelles, mais je désire que vous soyez préparée à l’événement qui, je le crains fort, ne tardera pas à arriver.» Adeline entendit ce qu’il voulait dire; et, quoiqu’elle n’eût jusqu’alors ajouté que peu de foi à son jugement, elle ne put l’entendre parler du danger pressant de Théodore, sans céder à l’influence de la terreur.

Elle le conjura de lui déclarer tout ce qu’il craignait. Il dit alors qu’ainsi qu’il l’avait prévu, Théodore était beaucoup plus mal ce matin que la nuit précédente; et que le mal ayant affecté le cerveau, il y avait tout lieu de redouter qu’il ne devînt mortel au bout de quelques heures. «Cela peut avoir les suites les plus fâcheuses, continua-t-il, si l’inflammation se met dans la plaie; il y a bien peu d’apparence qu’il s’en tire.»

Adeline écouta cet arrêt avec un calme d’effroi, et n’exprima sa douleur ni par des paroles, ni par des larmes. «Ce jeune homme, madame, a sans doute des parens; vous ferez bien de les instruire plutôt que plus tard de sa situation. S’ils demeurent au loin, il est certainement trop tard; mais il y a d’autres devoirs.... Vous vous trouvez mal, madame?»

Adeline fit un effort pour parler; mais ce fut en vain, et le chirurgien demanda à grands cris un verre d’eau. Elle le but, et un profond soupir qu’elle poussa parut un peu soulager son cœur oppressé; ensuite elle fondit en larmes. Le chirurgien, voyant enfin qu’elle était mieux, quoique pas assez bien pour écouter sa conversation, prit congé d’elle, et promit de revenir dans une heure. Le médecin n’avait pas encore paru, et Adeline l’attendait avec un mélange de crainte et d’inquiète espérance.

Il arriva sur le midi. Ayant été informé de l’accident qui avait produit la fièvre, et du traitement que le chirurgien y avait appliqué, il monta dans la chambre de Théodore. Au bout d’un quart d’heure, il revint dans celle où Adeline l’attendait. «Le jeune homme est toujours dans le transport, dit-il; mais je lui ai ordonné un calmant.--Y a-t-il quelque espoir, monsieur, lui demande Adeline? Oui, madame; assurément il y en a: l’événement est encore douteux, mais quelques heures me mettront en état de prononcer avec plus de certitude. En attendant, j’ai recommandé de le laisser tranquille, et de lui permettre de boire à son gré de certaines potions délayantes.»

A peine, sur la demande d’Adeline, avait-il indiqué un autre chirurgien au lieu de celui qu’on avait employé jusqu’alors, que ce dernier entra. A la vue du médecin, il jeta sur Adeline un regard mêlé de surprise et de colère. Aussitôt elle se retira avec lui dans un autre appartement; et là, elle le congédia avec une politesse à laquelle il ne daigna pas répondre, et qu’assurément il ne méritait pas.

CHAPITRE VI.

Le lendemain de grand matin, le chirurgien arriva; mais ou le remède, ou la crise de la maladie, avait jeté Théodore dans un profond sommeil, qui dura encore plusieurs heures. Le médecin donna alors quelque espérance à Adeline de la guérison du malade, et fit prendre toutes les précautions possibles pour empêcher qu’il ne fût troublé. Il s’éveilla sans transport et sans fièvre, et son premier soin fut de s’informer de la situation d’Adeline, qui ne tarda pas à apprendre qu’il était hors de danger.

Quelques jours après, il se trouva assez bien pour être transporté dans une chambre à côté de celle d’Adeline, où elle le reçut avec une joie qu’il lui fut impossible de dissimuler; et cette observation le fit rayonner de plaisir: à la vérité, Adeline, sensible à l’attachement qu’il lui avait si noblement témoigné, et attendrie par les dangers qu’il avait courus, ne déguisa plus l’estime qu’elle avait conçue pour lui, et finit par avouer l’impression qu’il avait faite sur son cœur, la première fois qu’il avait paru devant elle.

Après une heure de la conversation la plus tendre, dans laquelle la félicité d’un attachement mutuel occupa toute leur âme, ils furent rappelés à la pensée de leurs embarras actuels: Adeline sentant que Théodore était arrêté pour avoir désobéi aux ordres de son supérieur, et abandonné son poste; Théodore réfléchissant qu’il allait bientôt être arraché d’auprès d’Adeline, et obligé de la laisser exposée à tous les maux dont il venait de la délivrer. Cette pensée l’accabla; et, après un long silence, il se hasarda de lui proposer, ce que ses désirs lui avaient souvent suggéré, de l’épouser avant de quitter le village. C’était peut-être le seul moyen de prévenir une séparation cruelle; et, quoiqu’il vît les nombreux inconvéniens auxquels elle serait exposée en épousant un homme dans le cas où il se trouvait, ces inconvéniens lui paraissaient tellement moindres que ceux qu’elle aurait à éprouver seule, que sa raison ne lui permit pas d’hésiter davantage à adopter un parti que son affection lui avait suggéré.

Adeline fut pendant quelque temps trop agitée pour pouvoir répondre; et, quoiqu’elle n’eût presque rien à opposer aux argumens de Théodore, quoiqu’elle n’eût aucun parent, ni aucune raison d’intérêt pour la contrarier, elle ne put se résoudre à consentir, d’une manière si précipitée, à donner sa main à un homme qu’elle connaissait si peu, et de la famille duquel elle était absolument inconnue. A la fin, elle le pria de n’en plus parler, et la conversation fut plus générale pendant le reste du jour, mais toujours intéressante.

Chaque moment découvrit alors plus amplement ces rapports de goût et d’opinions qui les avaient d’abord attachés l’un à l’autre. Leurs discours roulèrent sur la littérature. Adeline n’avait eu que très-peu d’occasions de lire, mais les livres qu’elle avait pu se procurer, opérant sur un esprit avide de connaissances, et sur un goût singulièrement sensible au beau et au sublime, lui avaient laissé l’impression de toutes leurs perfections. La nature avait doué Théodore de plusieurs des qualités du génie, et il avait reçu de l’éducation tout ce qu’elle peut ajouter à la plus heureuse nature. Ajoutez à cela une noble indépendance, un cœur sensible, et des manières où l’on apercevait un mélange de dignité et de douleur.

Sur le soir, un des officiers qui, sur les représentations du sergent, avait été envoyé par les personnes chargées de poursuivre les délits militaires, arriva dans le village; et étant entré dans l’appartement de Théodore, dont Adeline se retira à l’instant, lui dit, avec un air fort important, qu’il partirait le lendemain pour le quartier général. Théodore lui répondit qu’il n’était pas en état de supporter le voyage, et le renvoya à son médecin; mais l’officier répliqua qu’il ne s’en donnerait pas la peine, parce qu’il était sûr que le médecin pouvait être influencé, et qu’il fallait partir le lendemain: «Vous avez eu assez de temps, dit-il, et vous aurez assez de choses à faire quand vous serez arrivé au quartier général; car le sergent que vous avez dangereusement blessé, a dessein de paraître contre vous; et cela joint au délit que vous avez déjà commis en désertant de votre poste.»

Les yeux de Théodore étincelèrent de colère. «En désertant! dit-il en se levant de sa chaise, et en jetant un regard menaçant sur son accusateur. Qui ose me donner le nom de déserteur?» Mais se rappelant aussitôt combien sa conduite paraissait justifier cette accusation, il s’efforça d’étouffer son émotion, et dit, d’un air ferme et composé, que, lorsqu’il serait au quartier général, il saurait répondre à toutes les charges alléguées contre lui; mais que jusqu’à ce temps-là il garderait le silence. La fermeté et la dignité avec lesquelles il prononça ces paroles en imposèrent à l’officier, qui, en marmottant entre ses dents quelques mots à peine intelligibles, quitta la chambre.

Théodore se mit à réfléchir au danger de sa situation: il savait qu’il avait beaucoup à craindre des circonstances particulières dans lesquelles il avait quitté son régiment, alors en garnison dans une ville frontière du côté de l’Espagne, où la discipline était très-rigoureuse; et du pouvoir du marquis de Montalte, que l’orgueil et le dépit d’avoir échoué dans ses honteux projets ne manqueraient pas d’exciter à la vengeance, et qui probablement mettrait tout en usage pour y réussir. Mais ses pensées passèrent bientôt de son propre danger à celui d’Adeline, et cette considération lui fit perdre tout son courage. Il ne pouvait soutenir l’idée de la laisser exposée aux maux qu’il prévoyait, ni s’accoutumer à une séparation aussi soudaine que celle dont il était menacé; et quand elle entra de nouveau dans la chambre, il renouvela ses sollicitations pour l’épouser, en se servant de tous les argumens que la tendresse peut suggérer.

Quand Adeline apprit qu’il devait partir le lendemain, elle crut être privée de la seule consolation qui lui restait. Toutes les horreurs de la situation de Théodore se présentèrent à son esprit, et elle détourna les yeux en éprouvant des angoisses inexprimables. Prenant son silence pour un présage favorable, il répéta sa demande, et la pria de lui donner sa main, comme un gage que leur séparation ne serait pas éternelle. Adeline, à ces paroles, poussa un profond soupir. «Eh! qui sait, dit-elle, si cette séparation ne serait pas éternelle, quand même je pourrais consentir au mariage que vous me proposez? Mais, en attendant ma détermination, ne m’accusez pas d’indifférence, car ce serait un crime pour moi de vous montrer de l’indifférence après les services que vous m’avez rendus.»

«Un froid sentiment de reconnaissance est-il donc tout ce que j’ai à attendre de vous? dit Théodore. Pourquoi m’affliger par une preuve de votre indifférence, que vous prenez pour une suggestion de la prudence? Ah! Adeline, si vous rejetez cette proposition, peut-être la dernière que je serai jamais en état de vous faire, cessez au moins de vous tromper vous-même en vous imaginant que vous m’aimez.»

«Avez-vous donc sitôt oublié notre conversation de ce matin? répliqua-t-elle, et avez-vous assez mauvaise idée de moi pour croire que je voulusse professer un attachement que je ne sens pas? Si vraiment vous êtes capable de penser ainsi, je ferai bien d’oublier que je vous aie jamais fait un pareil aveu, et que vous l’ayez entendu.»

«Pardonnez, Adeline, pardonnez les doutes et les inconséquences dont je me suis rendu coupable; songez à la rigueur de mon sort, et pardonnez aux inquiétudes de l’amour.» Adeline, les yeux baignés de larmes, lui sourit faiblement en lui présentant sa main, qu’il saisit et pressa contre ses lèvres. «Cependant ne me réduisez pas au désespoir, en rejetant ma demande, ajouta-t-il; pensez à ce que je dois souffrir, si je suis obligé de vous abandonner, sans amis et sans protecteur.»

«Je réfléchis aux moyens d’éviter un état si déplorable, dit Adeline. On dit qu’il y a, à quelques milles d’ici, un couvent où l’on prend des pensionnaires; j’ai envie d’y aller.»

«Un couvent! reprit Théodore; voudriez-vous aller au couvent? Savez-vous à quelles persécutions vous seriez exposée; et que, si le marquis venait à vous découvrir, il est très-probable que la supérieure céderait à son autorité, ou du moins à son or.»

«J’ai pensé à tout cela, dit Adeline, et je suis prête à m’y exposer, plutôt que de contracter un engagement qui ne servirait, dans le moment actuel, qu’à nous rendre tous deux misérables.»

«Ah! Adeline, pourriez-vous penser ainsi, si vous m’aimiez véritablement? Je me vois sur le point d’être séparé, et peut-être pour toujours, de l’objet le plus tendre à mon cœur;.... et il faut que j’exprime toutes les angoisses que j’éprouve;.... il faut que je fasse usage de tous les argumens pour vous faire changer de résolution. Mais _vous_, Adeline, _vous_ voyez avec indifférence une circonstance qui _me_ met au désespoir.»

Adeline, qui avait fait de longs efforts pour soutenir sa fermeté en sa présence, et se maintenir dans une résolution que la raison suggérait, tandis que les mouvemens de son cœur s’y opposaient fortement, ne fut plus en état de commander à sa douleur, et fondit en larmes. Théodore fut au même instant convaincu de son erreur; et, affligé des peines qu’il lui avait causées, il approcha sa chaise vers elle, et, lui prenant la main, la pria encore une fois de lui pardonner, et s’efforça de l’apaiser et de la consoler.

«Que je suis coupable de vous avoir causé ce chagrin, en doutant de cet attachement dont je suis sûr que vous m’honorez! Pardon, Adeline, dites seulement que vous me pardonnez; et quels que puissent être les tourmens de cette séparation, je vous promets de ne plus m’y opposer.»