La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 7
Jamais, si ce n’est alors, il n’avait osé la croire hors de danger. La distance du château à laquelle ils étaient parvenus, sans se voir poursuivis de personne, mettait le comble à son espoir. Il était impossible qu’il fût assis à côté de sa chère Adeline, qu’il reçût les assurances de sa gratitude et de son estime, sans espérer un tendre retour. Il se félicitait d’être son libérateur, et lui peignait d’avance les scènes de bonheur qui l’attendaient, lorsqu’elle serait sous la protection de sa famille. Les nuances de la souffrance et de l’appréhension disparaissaient de son âme, et la laissaient tout entière aux rayons de la joie. Lorsqu’une ombre de crainte y revenait parfois, ou lorsqu’il se rappelait avec douleur dans quelles circonstances il avait abandonné son régiment établi sur la frontière, et dans un temps de guerre, il regardait Adeline; et ses traits charmans, par une prompte magie, faisaient rayonner la paix sur son cœur.
Mais Adeline avait un sujet d’anxiété dont Théodore était exempt; la perspective de son avenir était enveloppée de doute et d’obscurité. Elle allait encore solliciter les secours de personnes étrangères,--s’exposer encore à l’incertitude de leurs bontés; elle se voyait réduite aux désagrémens de la dépendance, ou à la difficulté de gagner une subsistance précaire: ces anticipations altéraient la joie que lui donnaient son évasion et l’attachement que les procédés et l’aveu de Théodore avaient manifesté. La délicatesse de sa conduite, en évitant de tirer avantage de la situation où elle était pour lui parler d’amour, augmentait son estime et flattait sa fierté.
Adeline était plongée dans des réflexions de ce genre, quand le postillon arrêta la voiture; et montrant une partie de la route qui descendait sur le flanc d’une colline, il dit qu’ils étaient poursuivis par plusieurs cavaliers. Théodore lui ordonna d’avancer avec toute la célérité possible, et de se jeter hors de la grande route, dans le premier chemin obscur qui se présenterait. Le postillon fit claquer son fouet, et partit comme s’il y allait de sa vie. Cependant Théodore tâchait de ranimer Adeline; elle succombait à sa terreur, et croyait que si une fois elle échappait au marquis, elle n’aurait plus rien à redouter du sort.
Ils entrèrent sur-le-champ dans un chemin bordé de haies et d’arbres élevés. Théodore regarda encore par la portière, mais les branches l’empêchèrent de voir assez loin pour s’assurer si l’on continuait de les poursuivre. Adeline tâchait de dissimuler son agitation. «Cette route, dit Théodore, nous conduira certainement à une ville ou à un village, et alors nous n’avons plus rien à craindre; car, si mon bras ne suffit pas pour vous défendre contre les gens qui nous poursuivent, je ne doute point que je ne parvienne à intéresser en votre faveur quelques-uns des habitans.»
Adeline parut rassurée par l’espoir que lui donnait cette réflexion. Théodore regarda de nouveau derrière la voiture; mais les détours du chemin bornaient ses regards, et le bruit des roues l’empêchait de rien entendre. Il dit enfin au postillon d’arrêter; et ayant écouté attentivement, sans s’apercevoir d’aucun bruit de chevaux, il commença d’espérer qu’ils étaient hors de danger. «Savez-vous où mène ce chemin?» dit-il. Le postillon répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il voyait, à travers les arbres, des maisons à quelque distance, et que probablement cette route y conduisait. Ce fut pour Théodore une bien bonne annonce; il regarda en dehors, et aperçut les maisons. Le postillon avança. «Ne craignez rien, mon adorable Adeline, dit Théodore, vous êtes en sûreté; je ne vous abandonnerai qu’avec la vie.» Adeline soupira, non pas pour elle seule, mais pour le danger que pouvait courir Théodore.
Ils avaient continué de marcher ainsi pendant près d’une demi-heure, lorsqu’ils arrivèrent à un petit village. Bientôt après ils descendirent à une auberge, la meilleure de l’endroit. Théodore, en aidant Adeline à descendre de la chaise, la conjura encore de dissiper ses craintes, et lui parla avec une tendresse à laquelle elle ne put répondre que par un sourire qui cachait mal son inquiétude. Après avoir commandé des rafraîchissemens, il sortit pour parler à l’aubergiste; mais à peine avait-il quitté la chambre qu’Adeline vit entrer dans la cour une troupe de cavaliers: elle ne douta plus que ce ne fussent les personnes qu’ils avaient voulu éviter. Deux d’entre eux seulement avaient le visage tourné de son côté; mais elle crut que la figure de l’un des autres ressemblait assez à celle du marquis.
Elle fut glacée d’effroi; sa raison l’abandonna pour quelques instans. Son premier mouvement fut de vouloir se cacher; mais pendant qu’elle en cherchait les moyens, l’un des cavaliers leva les yeux sur la fenêtre près de laquelle elle était: il parla à ses compagnons, et ils entrèrent ensemble dans l’auberge. Adeline ne pouvait sortir de la chambre sans être aperçue; seule et sans secours, il lui était presque aussi dangereux d’y rester. Elle parcourait la chambre dans une transe mortelle, tantôt appelant tout bas Théodore, tantôt s’étonnant de ce qu’il ne revenait pas. Par momens, sa souffrance était inexprimable. Soudain un bruit tumultueux de voix s’éleva dans une partie éloignée de l’auberge, et elle distingua bientôt les paroles des gens qui se disputaient. «Je vous arrête, dit l’un d’eux, et vous ne sortirez d’ici que sous bonne et sûre garde.»
Le moment d’après, Adeline entendit la voix de Théodore qui répliquait: «Je ne prétends point résister aux ordres supérieurs, dit-il, et je vous donne ma parole d’honneur de ne point m’en aller sans vous: mais ne m’empêchez pas de retourner dans cette chambre; j’y ai un ami à qui je veux dire un mot.» Ils se refusèrent d’abord à cette demande, ne la regardant que comme un prétexte pour avoir l’occasion de s’évader; mais, après beaucoup d’altercations et d’instances, ils y consentirent. Il s’élança vers la chambre où était demeurée Adeline. Un sergent et un caporal le suivirent jusqu’à la porte, et leurs deux fusiliers passèrent dans la cour de l’auberge, pour observer les fenêtres de l’appartement.
Il ouvrit la porte d’une main empressée; mais Adeline ne se hâta pas de venir à sa rencontre, car elle s’était presque évanouie au commencement de la rixe. Théodore appela fortement au secours, et la maîtresse de l’auberge parut bientôt avec sa boîte aux remèdes: ils furent inutiles. Adeline demeura insensible, et ne donnait des signes d’existence que par sa respiration. Le tourment de Théodore fut en même temps augmenté par la présence des gardes, qui, riant de la découverte de son ami prétendu, déclarèrent qu’ils ne pouvaient attendre davantage. Aussitôt ils voulurent l’arracher d’auprès du corps inanimé d’Adeline, sur laquelle il était penché dans une angoisse indicible; mais, se retournant en fureur, il tira son épée, et jura qu’aucune puissance au monde ne le forcerait de sortir que la jeune personne n’eût repris connaissance.
Les gardes, irrités par l’action et l’air déterminé de Théodore, s’avancèrent pour le saisir; mais il présenta la pointe de son épée, et leur défendit d’approcher. L’un d’eux tira aussitôt son sabre. Théodore se tint en garde, mais sans avancer. «Je demande seulement à rester ici jusqu’à ce que cette dame soit revenue à elle, dit-il; vous voyez l’alternative.» L’homme, déjà courroucé par la résistance de Théodore, prit la dernière partie de son discours pour une menace, et résolut de ne pas céder. Il s’avança; et, pendant que son camarade appelait les soldats qui étaient dans la cour, Théodore le blessa légèrement à l’épaule, et reçut lui-même un coup de sabre sur la tête.
Le sang jaillit à grands flots de la blessure. Théodore chancelle, et tombe dans un fauteuil au même instant où le reste de la bande entrait dans la chambre, et où Adeline rouvrait les yeux pour le voir couvert de sang et pâle comme la mort. Elle s’écria: «Ils l’ont tué!» et elle retomba sur son siége. Au son de sa voix, il leva la tête, et lui tendit la main en souriant. «Je ne suis pas beaucoup blessé, dit-il d’une voix faible, et je serai bientôt guéri, si vous l’êtes vous-même.» Elle courut à lui, et lui tendit la main. «Ne peut-on avoir un chirurgien, dit-elle avec un regard douloureux?»--Ne vous alarmez point, dit Théodore, je ne suis pas si mal que vous l’imaginez.» La chambre se remplit alors d’une foule de gens que le bruit de la rixe avait rassemblés: dans le nombre était un homme qui faisait dans le village le métier de médecin, de chirurgien et d’apothicaire; il était venu pour porter du secours à Théodore.
Après avoir examiné la plaie, il s’abstint de dire son avis, mais il ordonna qu’on mît le malade au lit sur-le-champ. Les gardes s’y opposèrent, en alléguant qu’il était de leur devoir de le conduire au régiment. «Cela ne se peut pas sans un grand danger pour sa vie, reprit le docteur, et......»
«Oh! il s’agit bien de sa vie, dit le sergent! Il faut que nous fassions notre devoir.» Adeline, qui jusqu’alors était demeurée dans une anxiété tremblante, ne put garder le silence plus long-temps. «Puisque le chirurgien, dit-elle, est d’avis que le blessé ne peut pas être transporté dans cet état sans mettre sa vie en péril, vous devez songer que, s’il meurt, la vôtre pourra bien en répondre.»
«Oui, dit le chirurgien qui n’était pas disposé à lâcher son malade: je déclare, en présence de témoins, qu’il n’est pas en état d’être transporté; vous ferez donc bien de prendre garde aux conséquences. Il a reçu une blessure très-dangereuse, qui exige le plus soigneux traitement, et le succès est même fort douteux; mais, s’il voyage, la fièvre pourra survenir, et alors la plaie serait mortelle.» Théodore écouta cette décision avec tranquillité; mais Adeline cachait mal l’angoisse de son cœur: elle recueillit tout son courage pour retenir les larmes qui gonflaient ses yeux; et, malgré l’envie qu’elle avait d’intéresser l’humanité des gardes, ou de leur inspirer des craintes sur leur malheureux prisonnier, elle n’osait hasarder l’expression de ses sentimens.
Elle fut soulagée de ce combat intérieur par la pitié des gens dont la chambre était remplie, et qui, prenant hautement le parti de Théodore, déclarèrent que les gardes seraient coupables de meurtre s’ils l’emmenaient. «Eh mais! il faut toujours qu’il meure, dit le sergent, pour avoir quitté son poste, et avoir tiré l’épée contre moi lorsque j’exécutais mes ordres.» Une faiblesse subite s’empara du cœur d’Adeline; elle s’appuya contre le fauteuil de Théodore, qui, pour un moment, cessa de songer à lui-même pour ne s’inquiéter que d’elle. Il la soutint avec son bras; et, s’efforçant de sourire, lui dit d’un ton si faible qu’à peine pouvait-elle l’entendre: «On veut me noircir; mais, lorsque l’affaire sera approfondie, elle s’arrangera sans aucune suite sérieuse.»
Adeline sentit que ces mots n’étaient prononcés que pour la rassurer; elle n’y ajouta donc pas beaucoup de foi, bien que Théodore continuât de lui répéter des assurances du même genre. Cependant le peuple, dont la compassion avait été graduellement émue par la dureté du sergent, joignait alors l’indignation à la pitié, en considérant avec quelle barbarie on lui annonçait une punition qui paraissait inévitable. Bientôt la fureur devint si grande, que, d’une part, dans la crainte de suites plus sérieuses, et de l’autre dans un mouvement de honte occasioné par le reproche de cruauté, le sergent accorda qu’on le mettrait au lit jusqu’à ce que son commandant lui eût donné de nouveaux ordres. La joie d’Adeline surmonta pour un instant le sentiment de ses malheurs et de sa situation.
Elle attendit dans une chambre voisine l’avis du chirurgien, qui s’occupait d’examiner la blessure. Quoiqu’en toute autre circonstance cet accident l’eût profondément affligée, elle en était alors d’autant plus pénétrée, qu’elle s’en regardait comme la cause. A peine osait-elle s’arrêter à cette affreuse assertion, que, si Théodore se rétablissait, il serait puni de mort; mais elle s’efforçait de croire que ce n’était qu’une cruelle exagération de la part de son adversaire.
Le danger présent de Théodore, réuni à toutes les autres circonstances qui l’accompagnaient, éveilla toute sa tendresse, et lui découvrit à elle-même le véritable état de ses affections. Les grâces, la figure noble et spirituelle, et les manières engageantes qu’elle avait d’abord admirées dans Théodore, avaient pris ensuite un nouvel intérêt par la force des pensées et l’élégance des sentimens déployés dans sa conversation. Ses procédés, depuis son évasion, lui avaient inspiré la plus vive reconnaissance; et le danger qu’il venait d’affronter pour elle transformait son attachement en amour. Son cœur était à découvert; et, pour la première fois, elle y voyait ses véritables émotions.
Le chirurgien passa enfin de la chambre de Théodore dans celle où Adeline l’attendait pour lui parler. Elle lui demanda comment allait la blessure.--«Vous êtes la parente du malade, à ce que je présume, madame; sa sœur peut-être?» Adeline fut fâchée et embarrassée de la question; et, sans y répondre, elle répéta la sienne, «Peut-être lui tenez-vous de plus près, poursuivit le chirurgien, n’ayant pas l’air non plus de faire attention à sa demande; vous êtes peut-être sa femme.» Adeline rougit; elle allait répondre, mais il continua son discours. «L’intérêt que vous prenez à sa santé est au surplus bien flatteur; et je me mettrais volontiers à sa place si j’étais sûr d’obtenir une aussi tendre compassion d’une aussi charmante personne.» A ces mots il salua jusqu’à terre. Adeline, prenant un air réservé, lui dit: «A présent, monsieur, que votre compliment est terminé, vous aurez peut-être égard à ma question; je vous ai demandé comment vous aviez laissé votre malade.»
«--C’est là, madame, une question à laquelle il est peut-être très-difficile de répondre, et c’est toujours une fonction bien désagréable que d’annoncer de mauvaises nouvelles.... Je crains qu’il ne meure.» Le chirurgien ouvrit sa tabatière, et la présenta à Adeline. «Qu’il ne meure! s’écria-t-elle d’une faible voix; qu’il ne meure!»
«--Ne vous alarmez pas, madame, reprit le chirurgien en la voyant pâlir; ne vous alarmez pas. Il est possible que le coup n’ait pas été jusqu’au.... (il hésita), et, dans ce cas, le.. (hésitant encore) n’est pas attaqué; et, si cela est, les membranes intérieures du cerveau ne sont pas offensées: dans ce cas-là, l’inflammation pourra bien ne pas gagner la plaie, et le malade pourra bien en réchapper. Mais, d’un autre côté, si.....»
«--Je vous supplie de parler clairement, interrompit Adeline, et de ne pas vous jouer de ma douleur. Le croyez-vous effectivement en danger?»
«--En danger, madame! s’écria le chirurgien, en danger! Oui, certainement; et dans un grand danger encore.» A ces mots il sortit d’un air chagrin et mécontent. Adeline resta quelques momens dans la chambre, en proie à un excès de tristesse qu’elle ne se sentait pas en état de contraindre. Essuyant ses larmes et tâchant de composer son visage, elle sortit, et dit à un garçon d’aller lui chercher la maîtresse de l’auberge. Après l’avoir vainement attendue quelque temps, elle sonna, et lui envoya un second message plus pressant. L’hôtesse ne paraissait point encore; à la fin, Adeline descendit au rez-de-chaussée, où elle la trouva environnée d’une foule de monde, et racontant d’une voix forte, et avec beaucoup de gesticulations, les particularités de la dernière aventure. A la vue d’Adeline, elle s’écria: «Oh! voici mademoiselle elle-même!» Sur-le-champ tous les regards de l’assemblée furent tournés sur elle. Adeline, que la foule empêchait d’approcher de l’hôtesse, lui fit signe, et allait se retirer; mais cette femme, empressée de continuer son histoire, ne fit point d’attention à ce signal. Adeline ne voulait pas l’appeler tout haut, de peur d’être remarquée par la foule; et ce fut en vain qu’elle tâcha de rencontrer ses regards: ils se portaient de toutes parts, excepté sur elle.
«Assurément ce serait une grande pitié, dit l’hôtesse, s’il allait être fusillé; c’est un si bel homme! Mais on dit que, s’il s’en réchappe, il le sera certainement. Le pauvre garçon! Mais, selon toute apparence, il n’en sera rien; car le docteur dit qu’il ne sortira pas en vie de cette maison.» Adeline pria un homme qui était auprès d’elle, de dire à l’hôtesse qu’elle désirait lui parler, et elle se retira.
A peu près au bout de dix minutes l’hôtesse parut. «Hélas! mademoiselle, dit-elle, votre frère est dans un triste état; on craint bien qu’il ne s’en tire pas.» Adeline demanda s’il n’y avait pas dans la ville une autre personne de l’art que le chirurgien qu’elle avait déjà vu. «Mon Dieu! madame, l’air est ici fort sain, nous n’avons guère besoin des gens de la médecine; jamais il ne nous était arrivé un pareil accident. Il y a dix ans ou environ que le docteur demeure ici; mais son métier n’y est pas en grande faveur, et je crois qu’il n’est pas trop bien dans ses affaires. Nous avons bien assez d’un de ces messieurs-là.» Adeline l’interrompit pour lui faire quelques questions au sujet de Théodore que l’hôtesse avait accompagné dans sa chambre. Elle s’informa comment il avait supporté le premier appareil, et s’il avait eu l’air soulagé après l’opération; à quoi l’hôtesse ne fit aucune réponse satisfaisante. Elle demanda s’il y avait quelque autre chirurgien dans le voisinage; on lui répondit que non.
La détresse peinte sur le visage d’Adeline parut exciter la compassion de l’hôtesse; elle tâcha de la consoler du mieux qu’il lui fut possible. Elle lui conseilla de faire avertir ses amis, et offrit de lui procurer un exprès. Adeline soupira, et dit que cela n’était pas nécessaire. «Je ne sais pas, mademoiselle, ce que vous entendez par nécessaire, continua l’hôtesse; pour moi, je trouve qu’il me serait bien cruel de mourir chez des étrangers, sans parens auprès de moi; et je crois que ce pauvre monsieur pense de même: et puis, s’il vient à mourir, qui est-ce qui paiera son enterrement?» Adeline la pria de cesser; et, désirant qu’on ne négligeât aucune attention, elle lui promit une récompense pour ses peines. Elle dit qu’on lui apportât sur-le-champ une plume et de l’encre.--«Oui, sûrement, mademoiselle, c’est le meilleur parti; vos amis ne vous pardonneraient jamais de ne les avoir pas prévenus; je sais cela par expérience. Pour ce qui est d’avoir soin de lui, il aura tout ce qui se trouve dans la maison; et je vous garantis qu’il n’y eut jamais de meilleure auberge dans le canton, quoique la ville ne soit pas des plus fortes.» Adeline fut obligée de demander de nouveau une plume et de l’encre, avant que la bavarde hôtesse sortît de la chambre.
L’idée d’envoyer chercher les amis de Théodore ne s’était pas présentée à son esprit dans le désordre des dernières scènes, et elle fut alors un peu rassurée par la perspective de consolation que cette pensée lui offrait pour lui. Lorsqu’on eut apporté la plume et l’encre, elle écrivit à Théodore le billet suivant:
«Dans votre situation présente, vous avez besoin de tous les secours qu’on peut vous procurer; et certainement il n’y a point, dans les maladies, de cordial plus efficace que la présence d’un ami. Permettez-moi donc d’informer vos parens de votre état; ce sera pour moi une satisfaction, et, j’en suis sûre, une consolation pour vous.»
Peu de temps après avoir envoyé le billet, elle reçut un message de Théodore, par lequel il demandait très-respectueusement, mais avec beaucoup d’instance, à la voir pendant quelques minutes. Elle se rendit aussitôt à sa chambre. Ses mortelles appréhensions furent confirmées par la langueur répandue sur son visage; elle succomba presque à son saisissement, et aux efforts qu’elle fit pour dissimuler son émotion. «Je vous remercie de votre bonté, dit-il en lui tendant sa main.» Elle la reçut; s’asseyant à côté du lit, elle versa un déluge de pleurs. Quand son agitation se fut un peu calmée, ôtant son mouchoir de ses yeux, elle regarda Théodore; un sourire du plus tendre amour exprima le vif intérêt qu’il prenait à sa destinée, et porta dans son cœur une consolation passagère.
«Pardonnez cette faiblesse, dit-elle; depuis long-temps mon âme a été si diversement agitée...» Théodore l’interrompit. «--Ces larmes sont bien chères à mon cœur. Mais, pour moi-même, tâchez de vous rassurer: je ne doute point que je ne sois bientôt hors d’affaire. Le chirurgien....»
«Je n’aime point cet homme, dit Adeline; mais dites-moi comment vous vous trouvez vous-même.» Il l’assura qu’il se sentait alors beaucoup mieux qu’il n’avait encore été; et, lui parlant de son tendre billet, il passa au motif qui lui avait fait demander à la voir. «Mes parens, dit-il, résident fort loin d’ici, et je suis bien sûr que leur affection pour moi est telle, que, s’ils étaient informés de mon état, aucune considération ne pourrait les empêcher de voler à mon secours; mais, avant qu’ils fussent arrivés, leur présence deviendrait probablement inutile. Adeline le regarda avec intérêt. «Je serai sûrement rétabli, poursuivit-il en souriant, avant qu’une lettre leur fût parvenue; ce serait donc leur causer une peine et un voyage superflus. Pour votre tranquillité, Adeline, je voudrais qu’ils fussent ici; mais peu de jours suffiront pour nous éclairer sur les suites de ma blessure. Attendons au moins jusqu’alors, et nous prendrons conseil des circonstances.»
Adeline n’insista pas sur ce point, et revint à un objet d’un intérêt beaucoup plus pressant. «Je désirerais, dit-elle, que vous eussiez un plus habile chirurgien. Vous connaissez mieux que moi la géographie de la province; sommes-nous voisins de quelque ville où l’on puisse consulter une autre personne?»
«--Je ne crois pas, dit-il, et cela n’en vaut pas la peine; car ma blessure est si peu considérable, qu’il ne faut qu’une légère portion de savoir pour la guérir. Mais pourquoi, ma chère Adeline, vous abandonner à ces inquiétudes? Pourquoi vous laisser troubler par ce penchant à prévoir le malheur? Je suis tenté, peut-être est-ce présomption, de l’attribuer à votre attachement; et permettez-moi de vous assurer qu’en excitant par-là ma reconnaissance, vous ajoutez encore à ma tendre estime. O Adeline! puisque vous désirez mon prompt rétablissement, que je vous voie donc tranquille: tant que je vous croirai malheureuse, je ne pourrai me bien porter.» Elle l’assura qu’elle s’efforcerait de se calmer; et, craignant qu’une plus longue conversation ne lui devînt nuisible, elle le laissa reposer.
En traversant la galerie, elle rencontra l’hôtesse. Le peu de mots qu’Adeline avait dits à cette femme avaient fait sur elle l’effet d’un talisman, avaient transformé la négligence et l’impertinence en une politesse officieuse: elle venait demander si le monsieur du premier avait tout ce qu’il désirait. «--Je lui ai trouvé une garde, mademoiselle, pour le veiller, et j’ose dire qu’elle s’en acquittera bien; mais j’y aurai l’œil, car je ne pourrai m’empêcher d’aller quelquefois le servir moi-même. Pauvre jeune homme! comme il prend son mal en patience! on ne s’imaginerait pas qu’il est à la veille de mourir; et pourtant le docteur le lui a dit à lui-même, ou du moins à peu près.» Adeline fut extrêmement fâchée de cette imprudente conduite du chirurgien, et congédia l’hôtesse après avoir commandé un léger dîner.
Sur le soir le chirurgien fit une seconde visite; et après avoir passé quelque temps avec son malade, il retourna au salon, comme Adeline le lui avait recommandé, pour lui rendre compte de son état. Il répondit aux questions d’Adeline avec beaucoup de gravité. «Il m’est impossible, madame, de vous rien dire de positif pour le moment; mais j’ai mes raisons pour tenir à l’opinion dont je vous ai fait part ce matin: et certes, je ne suis pas homme à établir mes opinions sur de légers fondemens. Je veux vous en donner un exemple frappant.