La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 6
Quand la voix eut cessé, un cor fit entendre de loin un air plaintif, exécuté avec l’expression la plus exquise: tantôt les sons flottaient dans l’air en douces ondulations, tantôt ils s’enflaient en accens pleins et nourris; tantôt ils s’affaiblissaient, et mouraient dans le silence: bientôt ils s’élevèrent en une mélodie si douce et si tendre, qu’elle arracha des larmes à Adeline, et des exclamations de ravissement au marquis. Il passa son bras autour d’elle, et voulait l’attirer à lui; mais elle se dégagea de ses embrassemens, et d’un coup d’œil où était empreinte la ferme dignité de la vertu, elle lui en imposa. Pénétré au fond de l’âme d’une supériorité qu’il rougissait de reconnaître, et s’efforçant de mépriser une influence à laquelle il ne pouvait résister, adorateur du vice, il fut un moment l’esclave de la vertu. Mais il reprit bientôt son assurance, et fit parler sa flamme. Adeline, abandonnée par le courage qu’elle venait de déployer, et accablée de langueur et de fatigue par les nombreuses et violentes agitations de son âme, le conjura de la laisser jouir du repos.
La pâleur de son visage, et le son tremblant de sa voix, étaient trop expressifs pour n’être pas compris. Le marquis lui dit de songer au lendemain; et, après avoir un peu hésité, il se retira. Dès qu’elle fut seule, elle donna un libre cours aux angoisses de son âme. Absorbée dans la douleur, elle resta quelques momens sans s’apercevoir qu’elle était auprès des jeunes femmes qui l’avaient déjà servie: elles étaient rentrées dans le salon au moment où le marquis en sortait; elles venaient la prendre pour la conduire à sa chambre. Adeline les suivit quelque temps sans rien dire; enfin, poussée par le désespoir, elle fit de nouveaux efforts pour exciter leur compassion: mais elles répétèrent les louanges du marquis. Voyant donc que toutes ses tentatives pour les intéresser en sa faveur étaient inutiles, elle les congédia. Elle ferma à clef la porte par où elles étaient sorties; et dans la faible espérance de découvrir quelques moyens d’évasion, elle examina sa chambre. L’élégance frivole de l’ameublement, et une foule d’objets de luxe, semblaient avoir pour but de fasciner l’imagination et de séduire le cœur. La tenture était en soie couleur de paille, et ornée de plusieurs paysages et de tableaux d’histoire, dont les sujets se ressentaient du caractère voluptueux du possesseur. La cheminée, en marbre de Paros, était décorée de différentes figures d’après l’antique. Le lit était de soie et de la même couleur que la tapisserie; il avait une riche garniture de pourpre et d’argent, et un ciel en forme de dais. Des vases de porcelaine remplis de parfums reposaient dans tous les angles, sur des consoles de même structure que la toilette, laquelle était magnifique et ornée d’une infinité de colifichets.
Adeline jeta en passant un coup d’œil sur ces divers objets, et vint examiner les fenêtres; elles descendaient jusqu’au parquet, et s’ouvraient sur un balcon, en face du jardin qu’elle avait aperçu du salon. Elles étaient alors condamnées, et tous ses efforts pour les ouvrir furent inutiles. Son attention fut attirée par une porte qui ne se trouva pas fermée. Elle donnait sur un cabinet de toilette, où elle descendit par quelques degrés: deux fenêtres frappèrent ses regards; l’une refusa de s’ouvrir, mais son cœur palpita d’une joie subite lorsque l’autre s’ouvrit sous sa main.
Dans son premier transport, elle oublia que la hauteur de la fenêtre pourrait s’opposer à l’évasion qu’elle méditait. Elle revint pour fermer la porte du cabinet, afin de prévenir toute surprise; précaution au surplus inutile, la porte de la chambre à coucher étant déjà fermée. Alors elle regarda par la croisée; devant elle était le jardin, et elle s’aperçut que la fenêtre qui descendait jusqu’au parquet s’approchait si fort de la terre, qu’elle pouvait y sauter facilement. Presqu’au même instant elle s’élança en dehors, et se trouva sans accident dans un immense jardin, ressemblant plutôt à ceux des parcs d’Angleterre qu’à une suite de parterres français.
Elle ne se doutait guère qu’elle ne pût sortir de là, soit par quelque brèche, soit par quelque partie basse de la muraille; elle courut rapidement le long de la clôture: l’espoir faisait battre son cœur. Les nuages de la dernière tempête étaient alors dispersés, et la clarté de la lune qui donnait sur les espaces découverts, et brillantait les fleurs encore chargées de gouttes de pluie, lui offrait une perspective distincte de la scène d’alentour. Elle suivit la direction du grand mur qui tenait au château, jusqu’à ce qu’il fût caché à sa vue par un amas de plantes sauvages, si touffu et si embarrassé de branches épaisses, qu’elle n’osa s’y enfoncer. Elle tourna sur sa droite, dans une allée qui la conduisit à un lac couronné d’une haute futaie.
Les rayons de la lune se jouant sur les eaux, dont la douce ondulation venait caresser le rivage, présentaient une scène d’une beauté tranquille, qui aurait calmé un cœur moins agité que celui d’Adeline: elle lui donna un coup d’œil, soupira et passa outre promptement pour chercher le mur du jardin, dont elle s’était considérablement éloignée. Après avoir erré quelque temps à travers les allées et les esplanades, sans rien rencontrer qui ressemblât à une clôture, elle se retrouva encore auprès du lac, et suivit alors sa rive avec les pas du désespoir:--des pleurs coulaient sur ses joues. La scène d’alentour n’offrait que des images de paix et de volupté, tous les objets semblaient dormir; pas un souffle ne remuait le feuillage, pas le moindre bruit ne s’élevait dans l’air; ce n’est que dans son sein que régnaient le désordre et la douleur. Elle continua de suivre les contours du rivage, et fut enfin conduite par une allée dans un sentier qui montait doucement en tournant sur le flanc d’un coteau: l’obscurité y était si profonde, qu’elle ne trouva son chemin qu’avec difficulté; tout à coup l’avenue se termina par un bosquet élevé, et elle aperçut une lumière qui partait d’un réduit à quelque distance.
Elle s’arrêta: son premier mouvement fut de se retirer; mais ayant prêté l’oreille sans entendre aucun bruit, son âme eut un faible rayon d’espoir que la personne à qui appartenait cette lumière, pourrait consentir à favoriser sa fuite. Elle avança en tremblant, et avec précaution du côté du réduit, afin d’observer en secret la personne, avant de se risquer à y entrer. Plus elle approchait, plus son émotion augmentait: arrivée sous le berceau, elle vit, à travers une croisée ouverte, le marquis couché sur un sofa, auprès d’une table couverte de vins et de fruits. Il était seul, et avait le visage enluminé par ses libations bachiques.
Pendant qu’elle regardait, enchaînée sur la place par la terreur, il jeta les yeux du côté de la fenêtre; la lumière donnait en plein sur la figure d’Adeline: mais elle ne resta pas pour s’assurer s’il l’avait aperçue; car elle quitta l’endroit avec la rapidité de l’éclair, et s’enfuit sans savoir si elle était poursuivie. Après avoir fait beaucoup de chemin, la lassitude la força enfin de s’arrêter, et elle se jeta sur le gazon, presque évanouie de crainte et de langueur. Elle savait que, si le marquis la surprenait tentant de s’échapper, il franchirait probablement les bornes qu’il s’était imposées jusqu’alors; elle redoutait donc les plus affreux dangers. Les palpitations de la terreur étaient si fortes qu’elle avait peine à respirer.
Elle épia, elle écouta dans une attente craintive; mais nulle forme humaine ne s’offrit à ses regards, nul bruit ne frappa son oreille; elle resta un temps considérable dans cet état. Elle pleura, et ses larmes soulagèrent son cœur oppressé. «O mon père! dit-elle, pourquoi avez-vous abandonné votre enfant? Si vous saviez les périls où vous l’avez exposée, sûrement vous auriez pitié d’elle, vous viendriez à son secours. Hélas! ne trouverai-je jamais un ami! Suis-je toujours destinée à donner ma confiance pour être abusée?--Pierre aussi aurait-il pu me trahir?» Elle pleura encore, et revint au sentiment de son danger actuel, et à la considération des moyens de s’y dérober;--mais elle n’en voyait aucun.
A son imagination le parc semblait n’avoir point de limites; elle avait erré d’esplanade en esplanade, de bosquet en bosquet, sans apercevoir aucune clôture. Elle ne put retrouver le mur du jardin; mais elle résolut de ne pas revenir au château, et de ne pas abandonner sa recherche. Comme elle se levait pour s’en aller, elle vit une ombre se mouvoir à une certaine distance; elle resta tranquille pour l’observer. L’ombre avançait lentement, et disparut soudain; mais elle vit sur-le-champ une personne sortir de l’obscurité, et s’approcher de l’endroit où elle était. Elle ne doutait point que le marquis ne l’eût aperçue; elle courut avec toute la rapidité possible sous l’ombrage d’un bosquet à sa gauche. Des pas la poursuivaient, et elle entendit répéter son nom, pendant qu’elle s’efforçait vainement de précipiter sa course.
Tout d’un coup le bruit de la poursuite se détourna, et se perdit dans une direction différente. Elle s’arrêta pour reprendre haleine; elle regarda autour d’elle, personne ne parut. Alors elle s’avança lentement le long de l’avenue, et touchait presque à son extrémité lorsqu’elle vit la même figure sortir de dessous les arbres, et s’élancer au milieu de l’allée. On la poursuit, et on l’approche. Une voix l’appelle; mais elle ne pouvait l’entendre, car elle était tombée sur la terre sans connaissance. Elle ne reprit ses sens que long-temps après, et ce fut pour se trouver dans les bras d’un étranger; elle fit un effort pour s’en débarrasser.
«Ne craignez rien, aimable Adeline, dit-il; ne craignez rien: vous êtes dans les bras d’un ami qui affrontera tous les hasards pour vous servir, qui vous protégera au péril de ses jours.» Il la pressa doucement contre son cœur. «M’avez-vous donc oublié?» ajouta-t-il. Elle regarda attentivement, et fut convaincue que c’était Théodore qui venait de lui parler. La joie fut sa première émotion; mais se rappelant son départ subit dans un moment aussi critique pour sa sûreté, et qu’il était ami du marquis, mille sensations confuses se combattaient dans son sein, et la plongeaient dans un abîme de défiance, d’appréhension et de désespoir.
Théodore la releva; et en la soutenant: «Fuyons sur-le-champ de ce lieu, dit-il: une voiture nous attend; elle suivra le chemin que vous indiquerez, et vous conduira auprès de vos amis.» Cette dernière phrase pénétra son cœur: «Hélas! je n’ai point d’amis, dit-elle, et je ne sais où aller.» Théodore serra tendrement sa main dans la sienne, et lui dit du ton de la plus douce pitié: «Eh bien! mes amis seront les vôtres, laissez-moi vous conduire auprès d’eux. Mais je suis dans des transes mortelles tant que vous resterez en ces lieux; hâtons-nous d’en sortir.» Adeline allait répondre, lorsqu’ils entendirent des voix à travers les arbres. Théodore, la soutenant avec son bras, l’entraîna le long de l’avenue: ils continuèrent de fuir jusqu’à ce qu’Adeline, perdant la respiration, ne put aller plus avant.
Après s’être reposés un moment sans entendre aucun pas à leur poursuite, ils reprirent leur course. Théodore savait qu’ils n’étaient pas éloignés des murs du jardin; mais il songeait aussi que, dans l’espace intermédiaire, divers sentiers venant des parties de l’enclos les plus éloignées, aboutissaient dans l’allée où il fallait passer, et que les gens du marquis pouvaient en sortir pour le croiser. Toutefois il cacha ses craintes à Adeline, et s’efforça de calmer et de rassurer ses esprits.
Enfin ils arrivèrent à la clôture, et Théodore la conduisait à une partie basse de la muraille, vers l’endroit où était la voiture, lorsqu’ils entendirent encore des voix dans les airs. Les esprits et la force d’Adeline étaient presque épuisés; mais elle fit un dernier effort pour avancer, et vit bientôt, à quelque distance, l’échelle dont Théodore s’était servi pour descendre dans le jardin. «Encore un peu de courage, dit-il, et vous êtes sauvée.» Il tint l’échelle pendant qu’elle montait; le haut de la muraille était large et uni: Adeline y étant arrivée attendit Théodore; il la suivit, et tira l’échelle de l’autre côté.
Lorsqu’ils furent descendus, ils virent la voiture, mais le conducteur n’y était plus. Théodore tremblait d’appeler, de peur que sa voix ne le découvrît; il mit donc Adeline dans la chaise, et alla lui-même pour chercher le postillon; il le trouva endormi sous un arbre à quelques pas. L’ayant éveillé, ils retournèrent à la voiture, et partirent ventre à terre. Adeline n’osait pas encore se croire hors de danger; mais après qu’ils eurent marché assez long-temps sans interruption, la joie de son cœur éclata, et elle remercia son libérateur dans les termes de la plus vive reconnaissance. Théodore lui répondit avec un ton de voix et des manières dont la sympathie prouvait que son bonheur en cette occasion égalait celui de sa compagne.
A mesure que la réflexion s’emparait de l’âme d’Adeline, l’anxiété y suspendait l’allégresse: dans ces instans d’agitation, elle ne songeait qu’à fuir; mais les circonstances de sa situation présente la frappèrent. Elle devint silencieuse et pensive: elle n’avait point d’amis près desquels elle pût se réfugier, et elle s’en allait sans savoir en quels lieux, avec un jeune militaire qui lui était presque étranger. Elle se rappela combien de fois elle avait été abusée et trahie par ceux à qui elle avait accordé le plus de confiance, et elle tomba dans l’accablement: elle se rappelait aussi les premières attentions que Théodore lui avait témoignées, et tremblait que cette conduite n’eût été inspirée par une passion égoïste. Elle voyait que cela était possible, mais elle se refusait à le croire probable, et sentait que rien ne pouvait l’affliger davantage que de soupçonner l’honnêteté de Théodore.
Il interrompit sa rêverie, en lui parlant de sa situation à l’abbaye. «Vous avez dû être bien étonnée, dit-il, et sans doute bien offensée, de ne point me voir à mon rendez-vous, après les avis alarmans que je vous avais donnés dans notre dernière entrevue. Cette circonstance m’a peut-être fait tort dans votre estime, si toutefois j’avais été assez heureux pour l’avoir obtenue; mais mes desseins ont été dominés par ceux du marquis de Montalte; et je crois pouvoir vous assurer qu’en cette conjoncture, ma douleur a été pour le moins égale à vos appréhensions.»
Adeline dit: «Qu’elle avait été très-alarmée de ses avis, et de ne point recevoir d’informations ultérieures concernant le danger qui la menaçait; et que.....» Elle retint les paroles qu’elle avait sur les lèvres; car elle s’aperçut que, sans y prendre garde, elle manifestait le penchant que renfermait son cœur. Il y eut un silence de quelques momens, et ni l’un ni l’autre n’étaient tranquilles. Enfin, Théodore renoua la conversation: «Permettez-moi, dit-il, de vous instruire des circonstances qui m’ont privé de l’entrevue que je vous avais demandée; je suis impatient de me justifier.» Sans attendre la réponse d’Adeline, il lui raconta que le marquis avait, par des moyens inexplicables, appris ou soupçonné le sujet de leur dernière conversation, et que, voyant ses projets en péril d’être déjoués, il avait pris des mesures efficaces pour l’empêcher d’en être plus amplement informée. Adeline se rappela aussitôt que Théodore avait été vu avec elle dans la forêt par La Motte, qui, sans doute, avait soupçonné leur inclination naissante, et avait eu soin d’avertir le marquis que, selon toute apparence, il avait un rival dans son ami.
«Le lendemain de notre dernière entrevue, dit Théodore, le marquis, qui est mon colonel, m’ordonna de me préparer à rejoindre mon régiment, et fixa mon départ au lendemain matin. Cet ordre subit ne laissa pas de me surprendre, mais je ne fus pas long-temps à en savoir le motif. Un domestique du marquis, que j’avais eu long-temps à mon service, entra dans ma chambre aussitôt après que j’eus quitté son maître, et m’exprimant son regret de me voir partir si précipitamment, laissa échapper quelques indices qui excitèrent ma surprise. Je lui fis des questions, et je fus confirmé dans les soupçons que j’avais conçus depuis quelque temps des projets du marquis sur votre personne.
«Jacques m’apprit que notre dernière entrevue avait été remarquée, et rapportée au marquis. Il savait cela d’un de ses camarades; et j’en fus si effrayé, que je l’engageai à me donner de temps en temps des avis sur la conduite du marquis. Dès-lors j’attendis avec un redoublement d’impatience le soir qui devait me ramener auprès de vous: mais l’adresse du marquis déconcerta entièrement mes efforts et mes vœux. Il s’était engagé à passer la journée à la maison de campagne d’un homme de qualité, éloignée de quelques lieues; et, malgré toutes les excuses que je pus donner, il me fallut l’accompagner. Forcé d’obéir, je passai la journée dans l’agitation et l’anxiété la plus affreuse. Il était minuit avant que nous fussions de retour au château du marquis. Je me levai le lendemain de bonne heure, pour me mettre en route, et je résolus de chercher à vous voir avant de quitter le pays.
»Lorsque j’entrai dans la salle à déjeuner, je fus très-étonné d’y trouver déjà le marquis, lequel, en trouvant la matinée superbe, déclara que son intention était de m’accompagner jusqu’à Chineau. Privé tout-à-coup de ma dernière espérance, je crois que mon visage exprima ce que je sentais; car les regards curieux du marquis passèrent aussitôt de l’indifférence au mécontentement. Il y a au moins douze lieues de Chineau à l’abbaye. J’eus d’abord l’intention de revenir de cet endroit, mais je songeai que ce serait un bien grand hasard si je pouvais vous trouver seule; et de plus que, si La Motte m’apercevait, cela réveillerait tous ses soupçons, et le mettrait en garde contre tous les plans que je croirais convenable de tenter à l’avenir: je continuai donc ma route pour rejoindre mon régiment.
»Jacques me transmit de fréquens renseignemens sur les opérations du marquis; mais sa manière de s’exprimer était si peu claire, qu’ils ne servirent qu’à m’embarrasser et à me désoler. Sa dernière lettre m’alarma à tel point, que le séjour de ma garnison me devint insupportable; et comme il m’était impossible d’obtenir un congé, je quittai le corps secrètement, et vins me cacher dans une chaumière, environ à un mille du château, afin d’être plus tôt instruit des projets du marquis. Jacques me donna chaque jour des informations, et enfin m’annonça l’horrible complot tramé pour la nuit suivante.
»J’avais bien peu de probabilités de pouvoir vous prévenir de votre danger. Si je me hasardais d’approcher de l’abbaye, La Motte pouvait me découvrir, et rendre inutiles toutes mes tentatives pour vous sauver. Je résolus pourtant d’en courir les risques dans l’espérance de vous voir; et à la chute du jour je me préparais à gagner l’abbaye, lorsque Jacques parut et m’apprit qu’on devait vous conduire au château. Mon plan en devint d’une exécution moins difficile. J’appris encore que le marquis, n’ayant plus aucune crainte de vous perdre, projetait, à l’aide de ces raffinemens de luxe qui ne lui sont que trop familiers, de vous rendre favorable à ses vœux, et de vous séduire par de fausses propositions de mariage. M’étant procuré la connaissance de la chambre qui vous était destinée, j’ai fait aposter une voiture pour nous attendre; et, avec l’intention d’escalader votre fenêtre et de vous délivrer, je suis entré à minuit dans le jardin.»
Théodore ayant achevé de parler: «Je ne connais point d’expressions, dit Adeline, qui puissent vous rendre le sentiment des obligations que je vous ai, ni la reconnaissance dont me pénètre votre générosité.»
«Ah! n’appelez pas cela de la générosité, répliqua-t-il; c’était de l’amour.» Il s’arrêta. Adeline garda le silence. Après quelques momens d’une émotion expressive, il reprit: «Pardonnez cette brusque déclaration; mais pourquoi la nommer brusque, lorsque mes actions vous ont déjà découvert ce que ma bouche n’a osé vous avouer jusqu’à cet instant?» Il fit encore une pause. Adeline se taisait toujours. «Rendez-moi cependant la justice de croire que je sens combien il est déplacé de vous parler à présent de mon amour; mais l’aveu m’en a été surpris. Je vous promets aussi de m’abstenir de renouveler ce discours, jusqu’à ce que vous soyez dans une situation où vous puissiez accepter ou refuser librement l’attachement sincère que je vous offre. Toutefois, si je pouvais être assuré maintenant de posséder votre estime, je serais délivré de l’inquiétude la plus cruelle.»
Adeline s’étonna qu’il eût douté de son estime après le service généreux et signalé qu’il lui avait rendu; mais elle était encore étrangère à la timidité de l’amour. «Pouvez-vous me croire ingrate? dit-elle d’une voix tremblante. Est-il possible que j’envisage vos démarches amicales en ma faveur, sans vous estimer?» Théodore lui prit aussitôt la main, et la pressa en silence contre ses lèvres. Ils étaient tous les deux trop émus pour converser, et ils continuèrent de marcher pendant plusieurs milles sans s’adresser une parole.
CHAPITRE V.
Le point du jour commençait à blanchir les nuages, lorsque les voyageurs s’arrêtèrent à une petite ville, pour changer de chevaux. Théodore supplia Adeline de descendre pour se rafraîchir. Elle y consentit avec peine; mais les gens de l’auberge n’étaient pas encore levés, et il se passa quelque temps avant que le postillon, en heurtant et en criant, vînt à bout de les éveiller.
Après avoir pris de légers rafraîchissemens, Théodore et Adeline regagnèrent la voiture. Théodore s’abstenait, par délicatesse, de remettre pour le moment la conversation sur le seul objet qui pouvait l’intéresser. Après avoir montré quelques beautés du paysage sur la route, et fait d’autres efforts pour soutenir la conversation, il retomba dans le silence. Son âme, quoique toujours agitée, était alors délivrée de l’appréhension qui l’avait long-temps accablée. Au premier regard qu’il reporta sur Adeline, ses charmes firent une profonde impression sur son âme: il y avait dans sa beauté un sentiment que le cœur de Théodore avait reconnu d’abord, et dont elle avait ensuite confirmé les effets par ses manières et sa conversation.
La connaissance de l’abandon où elle était réduite, et des dangers qui l’environnaient, avait éveillé dans le cœur de Théodore la plus tendre pitié, avait aidé l’admiration à se changer en amour. On ne peut s’imaginer le tourment qu’il éprouva quand il fut forcé de la laisser exposée à ces dangers, sans qu’il lui fût possible de l’en avertir. Pendant son séjour au régiment, son âme fut constamment en proie à des terreurs qu’il ne se sentait en état de combattre qu’en revenant dans le voisinage de l’abbaye, où il pourrait être promptement informé des projets du marquis, et à portée de seconder Adeline de son assistance.
Il ne pouvait demander un congé, sans dévoiler son secret dans le lieu où il craignait le plus d’en donner connaissance. Enfin, par une témérité généreuse qui, tout en bravant la loi, était pourtant inspirée par la vertu, il quitta secrètement son corps. Il avait observé la tactique du marquis, avec une anxiété tremblante, jusqu’au soir qui devait décider du sort d’Adeline. Il excita toutes ses facultés pour agir, et se plongea dans un flux et reflux d’espérance et de crainte,--d’attente et d’horreur.