La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 5
Madame La Motte, craignant que dans cette insouciance du moment il ne se trahît lui-même, se retira avec Adeline dans une autre chambre. Adeline se rappelait les heures fortunées qu’elle avait passées autrefois avec elle, lorsque la confiance bannissait la réserve, lorsque la sympathie et l’estime dictaient les sentimens de l’amitié: ces heures étaient écoulées pour jamais; elle ne pouvait plus épancher ses souffrances dans le sein de madame La Motte, elle ne pouvait même plus l’estimer. Cependant, malgré tous les dangers où l’exposait son criminel silence, elle ne pouvait s’entretenir avec elle pour la dernière fois, sans éprouver un chagrin que la philosophie traitera de faiblesse, mais que la bienveillance appellera d’un nom plus doux.
Madame La Motte, dans sa conversation, paraissait presqu’aussi accablée qu’Adeline; ses idées étaient disparates, et il y avait de longs et fréquens intervalles de silence. Plus d’une fois Adeline la surprit fixant sur elle un regard de tendresse, et vit ses yeux se remplir de larmes. Elle en était si affectée, qu’elle fut plusieurs fois sur le point de se jeter à ses pieds pour implorer sa pitié et sa protection. La réflexion lui en fit sentir le danger, et elle réprima des émotions qui la forcèrent à la fin de s’éloigner de la présence de madame La Motte.
CHAPITRE IV.
Adeline attendait avec impatience, à la fenêtre de sa chambre, l’heure où le soleil déclinant derrière les collines lointaines, hâtait le moment de son départ. Son coucher était extraordinairement lumineux, et dardait des rayons de feu à travers les arbres et sur quelques fragmens épars de la ruine qu’elle ne pouvait regarder avec indifférence. «Probablement, dit-elle, je ne reverrai jamais le soleil se cacher sous ces coteaux, ou éclairer cette scène! Où serai-je à son premier coucher?--Où serai-je demain à cette heure-ci? Peut-être au comble de l’infortune!» A cette idée, elle pleura. «Encore quelques heures, reprit-elle, et le marquis arrivera;--encore quelques heures, et cette abbaye deviendra un théâtre de tumulte et de confusion: tous les yeux vont me chercher, tous les réduits seront visités.» Ces réflexions lui inspirèrent de nouvelles terreurs, et redoublèrent son empressement de partir.
L’obscurité arriva par degrés; elle la jugea bientôt assez forte pour risquer de sortir; mais auparavant elle se mit à genoux, et fit sa prière au ciel. Elle implora l’appui du Dieu des miséricordes, et se remit entre ses mains. Après cela elle quitta sa chambre, et descendit avec précaution l’escalier tournant. Elle ne rencontra personne; et, franchissant la porte de la tour, elle entra dans la forêt. Elle regarda autour d’elle, tous les objets étaient couverts de l’ombre du soir.
Elle cherche en palpitant le sentier que Pierre lui avait montré, et qui conduisait au tombeau: elle le trouve, et s’avance saisie de crainte. Souvent elle tressaillit lorsque le zéphyr agitait le feuillage léger, ou lorsque les chauve-souris voltigeaient dans le crépuscule; souvent aussi, lorsqu’elle tournait ses regards du côté de l’abbaye, elle croyait voir des figures d’hommes à travers les ombres qui redoublaient. Après avoir fait quelque chemin, elle entendit tout d’un coup des pas de chevaux, et bientôt après un bruit de voix; elle distingua celle du marquis; on paraissait venir du côté où elle s’avançait, et le bruit approchait. L’épouvante arrêta ses pas pendant quelques minutes; elle demeura dans un état d’hésitation terrible. Aller en avant, c’était se jeter entre les mains du marquis; rebrousser chemin, c’était tomber au pouvoir de La Motte. Après quelque temps de cette incertitude, le bruit prit soudain une autre direction, et la troupe tourna du côté de l’abbaye. La terreur d’Adeline cessa pour quelques momens. Elle comprit alors que le marquis n’avait passé en cet endroit que parce que c’était sa route pour aller à l’abbaye, et elle se hâta pour aller se cacher dans la ruine. Elle y arrive enfin après beaucoup de difficultés, car l’épaisseur de l’ombre l’empêchait presque de se reconnaître. Elle s’arrête à l’entrée, effrayée par le silence qui régnait au dedans, et par la profonde obscurité du lieu; à la fin, elle se détermine à se promener en dehors jusqu’à l’arrivée de Pierre. «Si quelqu’un s’approche, dit-elle, j’entendrai avant qu’on puisse me voir, et alors je me cacherai dans la cellule.»
Elle s’appuya contre un fragment du tombeau, dans une attente craintive; elle avait beau écouter, aucun bruit ne troublait le silence. On ne peut se faire une idée de l’état de son âme, qu’en considérant que cet instant allait décider de son sort. «On a maintenant découvert ma fuite, dit-elle, on me cherche partout dans l’abbaye. J’entends leurs voix terribles m’appeler: je vois leurs regards enflammés.» Elle céda presque au pouvoir de son imagination. Tandis qu’elle regardait encore autour d’elle, elle vit des lumières s’agiter dans l’éloignement; tantôt elles brillaient au travers des arbres, et tantôt elles disparaissaient.
Elles semblaient être dans la même direction que l’abbaye; et Adeline se ressouvint alors que le matin elle avait aperçu une partie de la fabrique par une clairière de la forêt. Elle ne douta donc plus que ces lumières ne vinssent des gens qui la cherchaient: elle craignait que, ne la trouvant pas à l’abbaye, ils ne prissent le chemin du tombeau. Elle regarda cet asile comme trop voisin de ses ennemis pour y être en sûreté, et aurait voulu gagner un endroit de la forêt plus éloigné; mais elle se rappela que Pierre ne saurait plus où la trouver.
Pendant que ces pensées se succédaient dans son âme, elle entendit dans l’air des voix éloignées, et allait promptement se cacher dans la cellule, lorsqu’elle vit les lumières disparaître tout-à-coup. Bientôt régnèrent partout le silence et l’ombre; elle tâcha néanmoins de trouver le chemin de la cellule. Elle se rappela la position de la porte extérieure et du passage; et après les avoir traversés, elle ouvrit la porte de la cellule. En dedans, tout était dans la plus noire obscurité. Elle frissonnait, mais elle entra; et après avoir tâtonné le long des murs, elle s’assit sur une pierre détachée.
Elle se recommanda de nouveau à Dieu, et s’efforça de ranimer ses esprits jusqu’à l’arrivée de Pierre. Elle avait passé environ une demi-heure dans ce sombre caveau, et aucun bruit n’annonçait son approche. Elle perdit courage; elle trembla qu’une partie de leur projet n’eût été découverte ou contrariée, ou qu’il ne fût retenu par La Motte. Cette persuasion redoubla ses craintes, au point de la résoudre à sortir seule de la cellule, et à chercher dans la fuite la seule chance de salut qui lui restât.
Pendant que ce dessein flottait dans son âme, elle distingua par la grille d’en haut les pas d’un cheval. Le bruit approche, et s’arrête enfin au tombeau. Le moment d’après elle entendit trois coups de fouet; le cœur lui battait, et son agitation était si forte, qu’elle ne fit aucun effort pour quitter la cellule. Les coups se répètent: alors elle ranime ses esprits, elle s’avance, et monte dans la forêt. Elle appelle: «Pierre!» car l’épaisseur de l’obscurité ne lui laissait distinguer ni l’homme ni le cheval. On lui répondit tout de suite: «Paix, mamselle! nos voix nous trahiront.»
Ils montèrent à cheval, et coururent aussi vite que l’obscurité le permettait. Adeline sentait son cœur renaître à chaque pas. Elle demanda ce qui s’était passé à l’abbaye, et comment il avait fait pour s’échapper.--«Parlez bas, mamselle; vous saurez tout, mais je ne peux pas vous le dire à présent.» A peine finissait-il, qu’ils virent des lumières se mouvoir à une certaine distance; et arrivant alors dans un endroit de la forêt plus ouvert, il partit au grand galop, et continua du même train tant que le cheval y put tenir. Ils regardèrent derrière; mais aucune lumière ne paraissant, la terreur d’Adeline se calma. Elle demanda encore ce qui s’était passé à l’abbaye, quand on eut découvert sa fuite. «Vous pouvez parler sans crainte d’être entendu, dit-elle: nous voilà, j’espère, assez loin pour qu’on ne puisse nous rejoindre.»
«--Vraiment, mamselle, dit-il, il n’y avait pas long-temps que vous étiez partie lorsque le marquis est arrivé; c’est alors que monsieur La Motte s’est aperçu de votre évasion. Sur cela, grand tumulte, et il a eu une longue conversation avec le marquis.--Parlez plus haut, dit Adeline; je ne vous entends pas.»
«--Oui, mamselle....»
«--O ciel! interrompit Adeline, quelle est cette voix? ce n’est pas celle de Pierre. Au nom de Dieu, dites-moi qui vous êtes, et où nous allons?»
«--Vous le saurez assez tôt, ma jeune dame, répondit l’étranger (car en effet ce n’était pas Pierre); j’exécute les ordres de mon maître.» Adeline, ne doutant plus que ce ne fût un domestique du marquis, essaya de se laisser couler à terre; mais le valet descendit et l’attacha sur le cheval. Son âme entrevit une faible lueur d’espérance; elle tâcha d’émouvoir la pitié de cet homme, et le conjura avec toute l’éloquence de la douleur; mais il entendait trop bien ses intérêts pour céder, même un instant, à la compassion que ses prières sans art lui inspiraient malgré lui.--Alors elle s’abandonna au désespoir, et, dans un silence forcé, elle se soumit à sa destinée. Ils continuèrent ainsi leur marche, jusqu’à ce qu’une forte averse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, leur fit gagner l’épaisseur d’un bosquet touffu. Le valet s’y croyait en sûreté, et Adeline se souciait trop peu de la vie pour le dissuader de son erreur. L’orage fut long et violent; mais, dès qu’il fut passé, ils se remirent au grand galop. Après avoir couru environ deux heures, ils arrivèrent aux bords de la forêt, et bientôt à un mur élevé et solitaire qu’Adeline ne pouvait distinguer qu’à la clarté de la lune qui se montrait alors entre les nuages.
Là, ils s’arrêtèrent: l’homme descendit; et, ayant ouvert une petite porte pratiquée dans le mur, il détacha Adeline qui jetait des cris involontaires et superflus pendant qu’il l’enlevait de dessus le cheval. La porte s’ouvrait sur un passage étroit obscurément éclairé par une lampe suspendue à l’autre extrémité. Il la conduit; ils arrivent à une autre porte; elle s’ouvre, et montre un magnifique salon superbement éclairé, et meublé dans le goût le plus frivole et le plus recherché.
Sur les murs étaient peintes à fresque les métamorphoses d’Ovide; une tenture de soie régnait au-dessus avec une garniture de franges et de riches festons. Les ottomanes étaient d’une étoffe assortie aux tapisseries. Du centre du plafond, représentant une scène de l’Armide du Tasse, descendait une lampe d’argent d’une forme étrusque: elle répandait une vive lumière qui, réfléchie par deux larges glaces pareilles, illuminait le salon complètement. Des bustes d’Horace, d’Ovide, d’Anacréon, de Tibulle et de Pétrone, ornaient les encoignures, et des fleurs rassemblées dans des vases étrusques exhalaient les plus délicieuses odeurs. Au milieu de l’appartement était une petite table couverte d’une collation de fruits, de glaces et de liqueurs. Personne ne se montrait. Tout cela paraissait l’ouvrage de l’enchantement, et ressemblait plutôt à un palais de fée, qu’à rien de ce qui sort de la main des hommes.
Adeline fut saisie d’étonnement, et demanda où elle était; mais le valet refusa de répondre à ses questions; et, après l’avoir engagée à prendre quelques rafraîchissemens, il la laissa. Elle s’approcha des croisées: la clarté de la lune lui découvrit un jardin spacieux, où les bosquets, les clairières et les eaux, brillantées par le clair de lune, composaient une scène d’une beauté variée et romantique. «Que peut signifier cela? dit-elle. Est-ce un charme pour m’entraîner à ma perte? Dans l’espoir de s’échapper, elle s’efforça d’ouvrir les fenêtres, mais elles étaient toutes condamnées; ensuite elle tenta d’ouvrir différentes portes, et les trouva pareillement fermées.
Voyant qu’on lui avait ôté tout moyen de se sauver, elle demeura quelque temps plongée dans le chagrin et dans la réflexion; mais elle fut à la fin tirée de sa rêverie par les accens d’une douce musique, dont les sons enchanteurs suspendaient les souffrances, et disposaient l’âme à la tendresse et aux délices de la contemplation. Adeline écouta avec surprise, se calma insensiblement, et se laissa intéresser; une tendre mélancolie s’empara de son cœur, et triompha de toutes les sensations pénibles: mais au moment où cessa la mélodie, l’enchantement s’évanouit, et elle revint au sentiment de sa situation.
La musique recommence:--elle cède encore par degrés à sa douce magie. Une voix de femme, accompagnée par un luth, un hautbois, et un petit nombre d’autres instrumens, fit alors entendre des sons si célestes, qu’ils ravissaient l’attention en extase. La voix s’affaiblissait graduellement, et ne rendait que quelques notes simples avec une douceur pathétique; tout-à-coup le mouvement change, et sur un air léger et gai, Adeline distingue les paroles suivantes:
CHANSON
Toute la vie est un mouvant prestige. Des biens, des maux, des ombres, des clartés. Chassez les maux dont l’aspect vous afflige! Cueillez en fleurs les frêles voluptés.
Nous nous peignons de couleurs mensongères La peine affreuse et le riant plaisir. Si tous les deux ne sont que des chimères, Rêver un bien, n’est-ce pas en jouir?
Que la sagesse enfin vous désabuse. Elle vous dit: «Vos beaux jours sont comptés! L’espoir promet et l’avenir refuse; Cueillez en fleurs les frêles voluptés.»
La musique cessa, mais les sons vibraient sur son imagination, et elle était tombée dans la charmante langueur qu’ils lui avaient inspirée. Soudain la porte s’ouvrit, et le marquis de Montalte parut. Il s’approcha du sofa où était assise Adeline, et lui adressa la parole; elle ne l’entendit pas..., elle s’était évanouie. Il tâcha de la faire revenir, et y réussit enfin; mais en ouvrant les yeux, et en le revoyant, elle tomba dans un état d’insensibilité. Après avoir essayé divers moyens pour lui rendre la connaissance, il fut forcé d’appeler du secours. Deux jeunes femmes entrèrent; et, dès qu’elle commença à reprendre ses sens, il les laissa avec elle pour la préparer à le revoir. Lorsque Adeline s’aperçut que le marquis s’en était allé, et que des femmes prenaient soin d’elle, ses esprits se ranimèrent par degrés; elle regarda celles qui la servaient, et fut étonnée de voir tant d’appas et tant d’élégance.
Elle fit quelques tentatives pour intéresser leur pitié; mais elles parurent absolument insensibles à sa détresse, et se mirent à parler du marquis dans le langage de la plus haute admiration. Elles l’assurèrent qu’elle ne devait s’en prendre qu’à elle-même si elle n’était pas heureuse, et lui conseillèrent de le paraître en sa présence. Ce fut avec une peine extrême qu’Adeline retint l’expression du mépris qui venait au bord de ses lèvres, et qu’elle écouta leurs discours en silence: mais elle sentait le danger et l’inutilité de s’y refuser, et elle maîtrisa ses sensations.
C’est ainsi qu’elles continuaient leurs éloges du marquis, lorsqu’il se montra lui-même. Il fit un signe de la main; elles quittèrent aussitôt l’appartement. Adeline le regarda avec une sorte de désespoir muet. Il s’approche, lui prend la main. Elle la retire vivement; et se détournant avec un air de détresse inexprimable, elle fond en larmes. Il garda quelque temps le silence, et parut touché de sa souffrance; mais s’approchant de nouveau, et lui adressant la parole d’un ton aimable, il la conjura de pardonner une démarche que lui avaient suggérée, disait-il, le désespoir et l’amour. Elle était trop absorbée dans la douleur pour répondre; mais lorsqu’il la pressa de payer sa passion de quelque retour, l’accablement fit place à l’indignation, et elle lui reprocha sa conduite. Il fit valoir qu’il l’avait long-temps aimée et recherchée dans des vues honnêtes; il commençait à répéter l’offre de sa main, mais, en levant les yeux sur Adeline, il lut dans ses regards le mépris qu’elle méritait, d’après sa propre conscience.
Il fut interdit pour un moment, et sembla reconnaître que son projet était découvert, et sa personne dédaignée; mais reprenant bientôt son empire ordinaire sur les traits de son visage, il la pressa de nouveau, avec les plus vives sollicitations, de lui accorder son amour. Un instant de réflexion fit voir à Adeline le danger d’irriter son orgueil par un aveu du mépris que lui inspirait cette offre prétendue de mariage, et elle ne jugea pas convenable de descendre à la politique de la dissimulation, dans une conjoncture qui intéressait l’honneur et le repos de sa vie. Elle vit que le seul moyen d’échapper à ses desseins criminels, c’était de les éloigner; elle lui laissa croire qu’elle ignorait que la marquise était vivante, et que ses offres n’étaient qu’un piège.
Il remarqua qu’elle hésitait; et, impatient de tirer avantage de cette incertitude, il renouvela sa proposition avec un surcroît de chaleur.--«Demain nous serons unis, aimable Adeline; demain vous consentirez à devenir la marquise de Montalte. Alors vous répondrez à ma flamme, et.....»
«--Il faut auparavant mériter mon estime, monsieur.»
«--Je la mériterai....; je la mérite. N’êtes-vous pas à présent en mon pouvoir, et ne me suis-je pas défendu de profiter de votre situation? Ne vous fais-je pas les propositions les plus honorables?»--Adeline frissonna.--«Si vous désirez mon estime, monsieur, tâchez, s’il est possible, de me faire oublier par quels moyens je suis tombée en votre puissance. Si vos vues sont réellement honnêtes, prouvez-le, en me rendant ma liberté.»
«Aimable Adeline, voulez-vous donc fuir loin de celui qui vous adore? répliqua le marquis, avec un air de tendresse étudiée. Pourquoi exiger de moi une preuve aussi cruelle de désintéressement, d’un désintéressement incompatible avec l’amour? Non, charmante Adeline; que je goûte au moins le plaisir de vous contempler jusqu’au moment où des nœuds solennels écarteront tout obstacle à mon amour! Demain....»
Adeline vit le danger qu’elle courait, et l’interrompit. «--Méritez mon estime, monsieur, et vous l’obtiendrez; faites un premier pas pour y parvenir, en me délivrant d’une captivité qui me force de ne vous regarder qu’avec crainte et aversion. Comment puis-je croire à vos protestations d’amour, tant que vous ne paraîtrez prendre aucun intérêt à mon bonheur?» C’est ainsi qu’étrangère jusqu’alors aux artifices de la dissimulation, Adeline se permit d’y avoir recours, en déguisant son indignation et son mépris; mais bien que ce ne fût que pour se garantir du plus grand péril, elle n’employa cette ruse qu’avec répugnance, presque avec horreur; et, quoique sa dissimulation eût certainement une bonne fin, à peine pouvait-elle se persuader que cette fin pût justifier les moyens.
Le marquis persista dans ses sophismes.--«Pouvez-vous mettre en doute la réalité d’une passion qui, pour vous obtenir, m’a exposé au risque de vous déplaire? Mais n’ai-je pas consulté votre bonheur jusque dans cette même conduite que vous me reprochez? D’un séjour affreux et solitaire je vous ai transportée dans une brillante maison de plaisance, où tous les objets de luxe sont à vos ordres, où tout le monde va se conformer à vos vœux.»
«--Le premier de mes vœux, dit Adeline, c’est de sortir d’ici. Je vous supplie, je vous conjure de ne pas m’y retenir plus long-temps. Je suis une malheureuse orpheline, sans amis, exposée à mille dangers, et peut-être abandonnée à l’infortune. Je ne voudrais pas vous offenser; mais permettez-moi de dire qu’il n’est point pour moi de malheur au-dessus de celui que j’éprouverai, si je demeure dans ces lieux, ou si je suis encore poursuivie partout ailleurs par les offres que vous me faites!» Adeline avait déjà oublié sa politique; des larmes l’empêchèrent de poursuivre, et elle détourna la tête pour cacher son émotion.
«Au nom du ciel, Adeline, vous me faites injure, dit le marquis en se levant et en lui saisissant la main. Je vous aime, je vous adore; mais vous doutez de ma passion, et vous êtes insensible à mes vœux. Vous partagerez tous les plaisirs de cette demeure, mais vous n’en sortirez pas.» Elle dégagea sa main, et, dans une angoisse silencieuse, elle gagna une des extrémités du salon. De profonds soupirs s’échappèrent de son cœur; et, presqu’en défaillance, elle s’appuya sur une fenêtre pour se soutenir.
Le marquis la suivit. «Pourquoi, dit-il, persister aussi obstinément dans le refus de votre bonheur? Songez aux propositions que je vous ai faites, et acceptez-les, tandis que vous le pouvez encore. Demain, un prêtre nous unira;--assurément, lorsque je vous tiens ainsi en ma puissance, votre intérêt doit être d’y consentir!»
Adeline ne put répondre que par des larmes. Elle désespérait d’amener son cœur à la pitié, et tremblait d’irriter son orgueil par le mépris. Elle souffrit qu’il la conduisît à un siége auprès de la collation. Il la pressa de goûter de plusieurs confitures, et surtout de certaines liqueurs dont il but lui-même fort cavalièrement. Adeline n’accepta qu’une pêche.
Le marquis, interprétant son silence comme un acquiescement secret à ses propositions, reprenait tout son enjouement et sa vivacité; tandis que les regards enflammés qu’il ne cessait de jeter sur Adeline, la remplissaient de trouble et d’indignation. Au milieu du banquet, une douce musique joua de nouveau les airs les plus tendres et les plus passionnés; mais elle n’avait plus aucun pouvoir sur Adeline: son âme était trop gênée et trop attristée par la présence du marquis, pour recevoir même les adoucissemens de l’harmonie. Une chanson se fit entendre; elle était écrite avec cet art impuissant sous lequel les poètes voluptueux croient pouvoir cacher et recommander tout ensemble les principes du vice. Adeline la reçut avec mépris et mécontentement. Le marquis s’en aperçut, et fit signe d’exécuter un autre morceau, qui, en réunissant la force de la poésie aux charmes de la musique, pût détourner son âme des objets présens, et la plonger dans un agréable délire.
L’ESPRIT-FÉE.
STANCES.
J’habite le silence et l’ombre, Je nage dans les feux du jour; De la caverne la plus sombre Je perce le plus noir détour.
Je plonge du haut des nuages Dans l’abîme des flots amers; J’en effleure tous les rivages Jusqu’aux deux bouts de l’univers.
Au soleil ma course élancée, Poursuit son char, et me fait voir Des distances que la pensée N’ose elle-même concevoir.
La nuit, lorsque je fais mes rondes Dans les vallons, dans les forêts, J’entends la musique des mondes Que nul mortel n’ouït jamais.
Assis auprès d’une onde pure Et sous les touffes d’un berceau, Je prête l’oreille au murmure Et du feuillage et du ruisseau.
Sur un roc à tête chenue Au bord des mers je viens m’asseoir, Pour regarder l’or de la nue S’éteindre dans l’ombre du soir.
Sur la vague silencieuse, Quand tous les vents sont amortis, J’entends la conque harmonieuse Des belles nymphes de Thétis.
Douce musique! elle résonne.... Qu’elle résonne tendrement! Le son s’éteint.... mon œil lui donne Des larmes de ravissement.
De Phœbé la pâle lumière, Qui perce les rameaux mouvans, M’invite au sein de la clairière A rôder sur l’aile des vents.
Je gagne une route en ruine Qu’au clair de lune j’entrevois: Le voyageur qui seul chemine, N’y passe plus qu’avec effroi.
Des bruits légers, des apparences, Pour lui sont des voix et des corps. Un souffle, après d’affreux silences, C’est le gémissement des morts.
Le soir, dans les mourans zéphyrs, Le barde m’entend murmurer: J’enfante les plus grands délires, Et je fais peur sans me montrer.