La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 3
»En ce moment je m’attendais à voir lever l’instrument mortel: tout bas, je me recommandai à Dieu. Mais ce n’était pas encore l’instant marqué pour mon trépas. Ils levèrent la tapisserie, sous laquelle était une porte qu’ils ouvrirent; me saisissant par le bras, ils me conduisirent en haut dans une suite de chambres affreuses. Arrivés à la dernière, ils s’y arrêtèrent encore. L’horrible obscurité du lieu semblait sympathiser avec l’assassinat, et inspirait des pensées de mort. Je regardai de nouveau si je voyais l’instrument de mon trépas; j’eus encore un répit. Je demandai en grâce de savoir ce qu’on me préparait; je n’avais pas besoin alors de demander qui était l’auteur de cette trame. Ils ne répondirent point à ma question; mais ils me dirent que cette chambre était ma prison. Après m’avoir laissé une cruche d’eau, ils sortirent de la chambre, et j’entendis fermer sur moi le verrou de la porte.
»O bruit du désespoir! ô moment d’angoisse indicible! L’agonie de mort n’est certainement pas plus que celle que j’éprouvai. Privé du jour, de mes amis, de la vie (car je prévoyais mon sort); dans la fleur de mes années, dévoué à imaginer des horreurs plus effrayantes peut-être que toutes celles que la certitude peut produire, je succombe à.....»
Ici plusieurs pages du manuscrit étaient ou endommagées par l’humidité, ou absolument illisibles. Adeline eut beaucoup de peine à déchiffrer les lignes suivantes:
«J’ai déjà passé trois jours dans la solitude et le silence; les horreurs de la mort sont toujours devant mes yeux; essayons de nous préparer à ce passage terrible! Quand je m’éveille le matin, je crois que je ne vivrai pas assez pour voir la nuit prochaine; et quand la nuit est de retour, que je ne rouvrirai pas les yeux sur le matin. Pourquoi m’a-t-on conduit en ces lieux?... Pourquoi y suis-je cruellement emprisonné?..... Pour y mourir! Mais quelle action de ma vie a mérité ce traitement de la part d’un de mes semblables?--de....
* * * * *
»O mes enfans! ô mes amis! je ne vous reverrai plus; je ne recevrai plus de vous le regard d’adieu de la tendresse!..... Je ne vous bénirai plus en vous quittant! Vous ne connaissez pas mon sort misérable!.... Hélas! il vous est impossible de le savoir. Vous me croyez heureux; sans quoi vous voleriez à mon aide. Je sais bien que ce que j’écris ne peut me servir de rien; mais c’est un soulagement que d’exhaler mes douleurs; et je bénis cet homme, moins barbare que ses compagnons, qui m’a fourni les moyens de les retracer. Hélas! il sait trop bien qu’il n’a rien à craindre de sa condescendance. Ma plume ne peut appeler aucun ami à mon secours, ni leur révéler mon danger avant qu’il n’en soit plus temps. O vous qui, dans la suite, viendrez peut-être à lire ce que j’écris maintenant, donnez une larme à mes souffrances: j’ai souvent pleuré sur les détresses de mes semblables!»
Adeline s’arrêta. Ici, le malheureux écrivain en appelait directement à son cœur: il parlait avec l’énergie de la vérité; et, par un long prestige de l’imagination, le récit de ses souffrances passées semblait les reproduire comme présentes. Elle fut quelque temps hors d’état de continuer, et resta plongée dans une profonde et triste rêverie. «C’est dans ces mêmes appartemens, dit-elle, que cette pauvre victime était renfermée..... C’est ici qu’il....» Adeline frissonna, et crut entendre du bruit; mais rien ne troublait le calme de l’obscurité. «C’est dans ces mêmes chambres, dit-elle, que ces lignes furent écrites.... Ces lignes dont il tirait alors une consolation, en se figurant qu’elles seraient lues un jour par un œil compatissant. Il est arrivé ce jour! Etre infortuné, vos misères sont pleurées aux lieux où vous les avez subies. Ici, vous souffriez; ici, je gémis sur vos souffrances!»
Son imagination était alors vivement frappée, et les illusions d’une âme égarée se présentaient à ses sens troublés avec toute la force de la réalité. Elle tressaillit encore, prêta l’oreille, et crut entendre _ici_ répété tout bas immédiatement derrière elle. Toutefois la terreur de cette idée ne fut que passagère: elle savait que cela était impossible; convaincue de l’erreur de son imagination, elle prit le manuscrit, et continua de lire.
«A quoi suis-je réservé! pourquoi ce retard? Si je dois mourir.... pourquoi pas tout à l’heure? J’ai passé déjà trois semaines entre ces murs, sans qu’un regard de pitié ait adouci mes afflictions, sans qu’une autre voix que la mienne ait frappé mon oreille. Le visage des brigands qui me gardent est dur et inflexible, leur taciturnité opiniâtre. Que ce silence est terrible! O vous qui savez ce que c’est que de vivre dans les profondeurs de la solitude, qui avez passé vos jours affreux sans être réjouis par aucun son; vous, vous seuls pouvez dire ce que j’éprouve, et vous seuls pouvez savoir tout ce que j’endurerais pour entendre les accens d’une voix humaine!
«O dure extrémité! ô mort vivante! quel affreux silence! autour de moi tout est mort; et moi existé-je, réellement, ou ne suis-je qu’un marbre? Est-ce un songe? Tout ceci est-il véritable? Hélas! je m’y perds!--Ce silence mortel et sans fin,--cette chambre affreuse,--la crainte de nouveaux tourmens,--ont troublé mon imagination. Oh! le sein d’un ami pour y reposer ma tête! le cordial de quelques accens pour revivifier mon âme!.................
* * * * *
J’écris à la dérobée. Je tremble que celui qui m’en a procuré les moyens n’ait été puni pour avoir manifesté quelques marques de pitié sur mon sort. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours: peut-être est-il porté à me secourir; peut-être l’empêche-t-on de venir par cette raison. Oh! quelle espérance, mais qu’elle est vaine! Non, je ne dois plus quitter ces murs de ma vie. Un autre jour est venu, et je respire encore! Demain soir, à cette heure-ci, mes souffrances seront peut-être ensevelies dans la mort. Je continuerai mon journal pendant la nuit, jusqu’à ce que la main qui l’écrit soit arrêtée par le trépas: quand ce journal sera interrompu, le lecteur saura que je ne suis plus. Peut-être ces lignes sont-elles les dernières que j’écrirai jamais.»....
* * * * *
Adeline s’arrêta en versant un torrent de larmes. «L’infortuné! s’écria-t-elle, et il n’y eut pas une âme pitoyable pour te sauver! Grand Dieu! tes voies sont incompréhensibles!» En continuant de rêver, son imagination, qui s’égarait dans les régions de la terreur, triompha par degrés de sa raison. Elle avait devant elle un miroir sur sa table, et elle tremblait de lever les yeux dessus, de peur qu’il n’offrît à ses regards une autre figure que la sienne. D’autres effrayantes idées, d’autres images fantastiques se croisaient alors dans sa pensée.
Elle crut entendre pousser près d’elle un profond gémissement. «Vierge sainte, protége-moi! s’écria-t-elle, en jetant un coup d’œil effrayé autour de la chambre; il y a ici quelque chose de plus que de l’imagination.» Ses terreurs la dominaient tellement, qu’elle fut plusieurs fois sur le point d’appeler une partie de la famille; mais elle fut retenue par sa répugnance à les déranger, et par la crainte du ridicule. Elle n’osait non plus bouger, ni presque respirer. En prêtant l’oreille au vent qui murmurait à la fenêtre de sa chambre solitaire, elle crut entendre encore un sanglot. Son imagination refusa de se soumettre plus long-temps à sa raison; elle tourna la tête, et une figure dont elle ne pouvait distinguer exactement la forme, sembla traverser une partie obscure de la chambre. Elle fut saisie d’un horrible frisson, et demeura immobile sur son siége. A la fin, un long soupir soulagea un peu ses esprits accablés, et elle reprit connaissance.
Tout demeurant tranquille, elle commença, après quelques momens, à se demander si son imagination ne l’avait pas trompée, et elle se rendit assez maîtresse de sa terreur pour ne pas appeler madame La Motte. Cependant son âme était si troublée, que de la nuit elle n’osa plus reprendre le manuscrit; mais, après avoir passé quelque temps à prier et à calmer ses sens, elle se coucha.
Lorsqu’elle s’éveilla le matin, les doux rayons du soleil jouèrent à travers sa croisée, et dissipèrent les illusions de l’obscurité. Son âme, tranquillisée et raffermie par le sommeil, repoussa les superstitieuses et turbulentes chimères de l’imagination. Elle se leva ranimée et rendant grâces au ciel; mais en descendant pour déjeuner, ce calme s’évanouit à la vue du marquis, dont les fréquentes visites, après ce qui s’était passé, non-seulement lui déplaisaient, mais lui causaient encore beaucoup d’alarmes. Elle vit qu’il était résolu à continuer de lui faire la cour: l’effronterie et l’insensibilité de cette conduite, en excitant son indignation, augmentaient sa répugnance. Par pitié pour La Motte, elle s’efforçait de cacher ces émotions, quoiqu’alors elle crût qu’il avait trop exigé de sa complaisance, quoiqu’elle commençât sérieusement à considérer comment elle pourrait se soustraire à la nécessité d’avoir les mêmes égards. Le marquis eut pour elle les attentions les plus respectueuses; mais Adeline garda le silence, fut très-réservée, et saisit la première occasion de se retirer.
Comme elle passait dans l’escalier tournant, Pierre entra dans la salle en bas; en voyant Adeline, il s’arrêta, et la regarda avec empressement: elle ne le remarquait pas; mais il l’appela doucement, et alors elle lui vit faire un signe, comme s’il avait quelque chose à lui communiquer. Au même instant La Motte ouvrit la porte de la chambre voûtée, et Pierre disparut bien vite. Elle remonta dans sa chambre, en rêvant à ce signe et à l’air de précaution dont Pierre l’avait accompagné.
Mais ses pensées revinrent bientôt à leurs objets accoutumés. Déjà trois jours étaient écoulés, et elle n’entendait point parler de son père; elle commença d’espérer qu’il s’était départi des mesures violentes dont La Motte l’avait prévenue, et qu’il voulait suivre un plan plus modéré; mais, lorsqu’elle réfléchissait à son caractère, cela ne lui paraissait pas probable, et elle retombait dans ses premières alarmes. La persévérance du marquis, et la conduite que La Motte la forçait à tenir, lui rendaient très-pénible son séjour à l’abbaye; et cependant elle ne pouvait songer, sans effroi, à en sortir pour retourner auprès de son père.
L’image de Théodore s’insinuait souvent au milieu de ses pensées tumultueuses, et y mêlait une angoisse occasionnée par son étrange départ. Elle avait un pressentiment confus que son sort était lié au sien de quelque manière; et tous ses efforts pour le repousser de son souvenir ne servaient qu’à lui montrer les progrès qu’il avait faits dans son cœur.
Pour détourner sa pensée de ces objets, et satisfaire une curiosité si vivement excitée la nuit précédente, elle reprit le manuscrit; mais au moment de l’ouvrir, elle en fut empêchée par l’arrivée de madame La Motte, qui venait lui dire que le marquis était parti. Elles passèrent ensemble leur matinée à travailler, et à s’entretenir de choses indifférentes. La Motte ne parut pas jusqu’au dîner: il y parla peu, et Adeline encore moins. Elle lui demanda pourtant s’il avait des nouvelles de son père? «Aucune, dit La Motte; mais, d’après ce que m’a dit le marquis, j’ai de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas loin d’ici.»
Adeline fut saisie; mais elle prit sur elle de répondre avec une fermeté apparente: «Monsieur, je vous ai déjà trop long-temps enveloppé dans mes infortunes, et je vois aujourd’hui que ma résistance vous perdrait sans me servir; je demande donc à retourner auprès de mon père, et à vous éviter par-là de nouveaux malheurs.»
«C’est un parti très-inconsidéré, reprit La Motte; et si vous y persistez, je crains bien que vous ne vous en repentiez cruellement. Je vous parle en ami, Adeline, et je souhaite que vous tâchiez de m’écouter sans prévention. Je vois que le marquis vous offre sa main. Je ne sais ce qui doit me surprendre le plus, qu’un homme de ce rang et de cette importance fasse la demande d’une personne sans fortune et sans relation remarquables, ou que cette personne puisse un moment refuser l’avantage qu’on lui présente. Vous pleurez, Adeline! permettez-moi d’espérer que vous êtes convaincue de l’absurdité d’une pareille conduite, et que vous ne vous jouerez plus de votre bonheur. La tendresse que je vous ai montrée vous a prouvé combien je m’intéresse à vous, et qu’en vous donnant ce conseil, je n’ai d’autre vue que votre bien. Je dois néanmoins vous le dire: quand même votre père n’insisterait pas pour vous retirer d’ici, je ne sais combien de temps ma position me laisserait les moyens de vous procurer les faibles secours que vous y recevez. Vous gardez toujours le silence?»
La peine que lui fit éprouver ce discours l’empêchait de parler; elle continua de pleurer. A la fin, elle dit: «Souffrez, monsieur, que je retourne vers mon père; ce serait certainement bien mal reconnaître les bontés dont vous me parlez, que de vouloir demeurer après ce que vous venez de me dire: quant à la main du marquis, je sens qu’il m’est impossible de l’accepter.» Le souvenir de Théodore s’éveilla dans son âme, et ses larmes redoublèrent.
La Motte resta long-temps pensif. «Étrange aveuglement! dit-il. Pouvez-vous persister dans cet héroïsme romanesque, et préférer un père aussi barbare que le vôtre au marquis de Montalte; un sort aussi rempli de dangers, à une vie de magnificence et de délices?»
«--Pardonnez-moi, dit Adeline; un mariage avec le marquis serait magnifique, mais jamais heureux. Son caractère excite mon aversion; et je vous supplie, monsieur, de ne plus me parler de lui.»
CHAPITRE III.
La conversation rapportée dans le chapitre précédent fut interrompue par l’arrivée de Pierre, qui, en sortant de la chambre, regarda Adeline très-intelligiblement, et lui fit presque signe. Elle était fort inquiète de savoir ce qu’il lui voulait, et passa bientôt après dans la salle, où elle le trouva qui ne se pressait pas de s’éloigner. Dès qu’il la vit, il lui fit signe de ne rien dire, et de le suivre dans un coin. «Eh bien! Pierre, lui dit-elle, qu’avez-vous à m’apprendre?
«--Chut! mamselle; pour l’amour de Dieu, parlez plus bas: si l’on nous écoutait, nous serions perdus.»
Adeline le pria de s’expliquer. «Oui, mamselle, c’est ce qui m’a trotté dans la tête toute la journée. Je n’ai pas cessé d’épier le moment; j’ai regardé, et tant regardé encore, que j’ai craint que mon maître ne m’aperçût; mais j’ai eu beau faire, vous n’avez pas voulu m’entendre.»
Adeline le conjura d’être prompt.
«--Oui, mamselle; mais j’ai tant de peur qu’on nous voie! Mais il n’y a rien que je ne fasse pour une aussi bonne demoiselle; car je ne saurais songer au danger qui vous a menacée, sans vous en parler.»
«--Au nom de Dieu, dit Adeline, dépêchez-vous, sans quoi nous serons interrompus.»
«--Eh bien! donc...; mais il faut que vous me juriez, par la sainte Vierge, que vous ne direz jamais que c’est moi qui vous l’ai dit, car mon maître me...»
«--Je le jure, je le jure, dit Adeline.»
«--Eh bien! donc...., lundi soir, comme je.... Paix! n’ai-je pas entendu marcher? Mamselle, allez-vous-en vite par-là dans le cloître. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu’on nous aperçût. Je vais sortir à la porte de la salle, et vous viendrez par le passage. Pour tout au monde, je ne voudrais pas qu’on nous aperçût.»
Adeline fut très-effrayée de ce discours de Pierre, et se hâta d’aller dans le cloître. Il parut bientôt; et, regardant avec précaution autour de lui, il reprit de la sorte: «Comme je vous disais donc, mamselle, lundi soir, que le marquis coucha ici, vous savez qu’il veilla fort tard, et je crois peut-être en deviner la raison. Il s’est passé d’étranges choses; mais ce n’est pas mon affaire de dire tout ce que je pense.»
«--Venez au fait, je vous prie, dit Adeline avec impatience. Quel est ce danger qui me menace, dites-vous? Dépêchez, ou nous serons aperçus.»
«--Un grand danger, mamselle, si vous saviez tout; et, quand vous le sauriez, qu’est-ce que cela ferait, s’il n’y a pas moyen de vous en tirer? Mais je n’y vais pas par deux chemins: j’ai résolu de vous le dire, quand je devrais m’en repentir après.»
«--Vous avez bien plutôt résolu de ne point le dire, car vous n’avez pas encore avancé d’une ligne. Mais expliquez-vous donc? Vous parliez du marquis.»
«--Chut! mamselle; pas si haut. Le marquis, comme je vous disais, a veillé fort tard, et mon maître a veillé avec lui. Un de ses gens était venu coucher avec moi dans la chambre boisée, et l’autre était resté pour déshabiller son maître. Sitôt que nous fûmes assis tous deux.... Seigneur, ayez pitié de moi! cela m’a fait dresser les cheveux! j’en tremble encore. Sitôt donc que nous fûmes assis tous les deux... Mais, sur ma vie, voici mon maître: je l’ai entrevu à travers les arbres; s’il me voit, c’est fait de nous. Je vous dirai le reste une autre fois.» A ces mots, il courut dans l’abbaye, laissant Adeline dans un état inexprimable d’alarme, de curiosité et de souffrance. Elle alla se promener dans la forêt, rêvant au discours de Pierre, et s’efforçant de deviner quel en était l’objet. Madame La Motte la rejoignit alors, et elles s’entretinrent de différentes choses jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.
Adeline chercha vainement, ce jour-là, l’occasion de parler à Pierre. A souper, pendant qu’il servait, elle regardait de temps en temps son visage avec beaucoup d’inquiétude, dans l’espoir qu’elle pourrait y démêler quelque chose au sujet de ses craintes. Lorsqu’elle se retira, madame La Motte l’accompagna dans sa chambre, et continua de causer avec elle fort long-temps, de manière qu’elle ne trouva pas moyen de voir Pierre en particulier.--Madame La Motte semblait affectée de quelque grand chagrin: Adeline s’en aperçut, et la conjura de lui dire la cause de sa tristesse; mais les larmes lui vinrent aux yeux, et elle sortit brusquement de la chambre.
Cette conduite de madame La Motte concourait avec le discours de Pierre pour alarmer Adeline. Elle resta sur son lit, absorbée dans ses réflexions, et n’en fut tirée que par le timbre d’une horloge qui était dans la chambre au-dessous, et qui sonna minuit. Elle se préparait à reposer, lorsque se rappelant le manuscrit, il lui fut impossible de passer la nuit sans le lire. Les premiers mots qu’elle put distinguer étaient les suivans:
«Je reviens à cette triste consolation.--On m’a promis de voir encore un autre jour. Il est à présent minuit! ma lampe solitaire brûle à côté de moi, le moment est terrible; mais pour moi, le silence de midi est comme le silence de minuit: ils ne diffèrent que par une obscurité plus profonde. Les heures taciturnes, invariables, ne sont comptées que par mes tourmens! Grand Dieu! quand doivent-ils finir?
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»Mais pourquoi cette étrange détention? Jamais je ne l’offensai. Si l’on me destine la mort, pourquoi ce retard? et pourquoi m’a-t-on conduit ici, si ce n’est pour y mourir? Cette abbaye.... hélas!»... En cet endroit, le manuscrit était encore illisible; et pendant plusieurs pages, Adeline n’en put tirer que des phrases décousues.
«O calice amer! Quand donc, quand trouverai-je le repos? O mes amis! aucun de vous ne volera-t-il à mon secours? aucun de vous ne vengera-t-il mes tourmens? Ah! quand il sera trop tard,--quand j’aurai disparu pour toujours, vous tâcherez de les venger.
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»La nuit est encore revenue pour moi. J’ai encore passé un jour dans la solitude et dans la souffrance. J’ai gravi à la fenêtre dans l’idée que l’aspect de la nature rafraîchirait mon âme, et me donnerait quelque force pour supporter mes afflictions. Hélas! jusqu’à cette faible consolation qui m’est ravie! La croisée donne sur des parties intérieures de cette abbaye, et ne reçoit qu’une portion de ce jour que je ne dois jamais revoir pleinement. Cette nuit! cette nuit!»
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Adeline frissonna d’horreur. Elle tremblait de lire la phrase suivante; mais la curiosité la pressait de poursuivre. Elle n’osa pas: une frayeur indicible s’empara d’elle. «Quelque horrible forfait a été consommé dans ces lieux, dit-elle; le récit des paysans est véritable. On a commis un assassinat.» Cette idée la fit tressaillir d’épouvante. Elle se rappela le poignard qui avait embarrassé ses pas dans les appartemens dérobés, et cette circonstance servait à la confirmer dans ses plus terribles conjectures. Elle désirait examiner ce poignard; mais il était dans une de ces chambres, et elle tremblait d’aller le chercher.
«Malheureuse, malheureuse victime! s’écria-t-elle; aucun de tes amis ne pouvait-il te garantir de la mort? Oh! que n’étais-je près de toi! Mais qu’aurais-je pu faire pour te sauver? Hélas! rien. J’oublie qu’en ce moment peut-être, je suis, comme toi, livrée à des dangers dont aucun ami ne viendra me défendre. Je ne prévois que trop quel est l’auteur de tes misères!» Elle s’arrête, et croit entendre un sanglot pareil à celui qui s’était prolongé dans l’appartement la nuit précédente. Son sang se glace; elle reste immobile. Elle était alors dans sa chambre que lui avait rendue madame La Motte. Éloignée du reste de la famille, laquelle se trouvait presque hors de la portée de la voix, cet isolement frappa son imagination à tel point, qu’elle eut bien de la peine à ne pas s’évanouir. Elle se tint sur son séant pendant un temps considérable; mais tout était tranquille. Après s’être un peu remise, son premier mouvement fut d’appeler la famille; mais ses réflexions l’en empêchèrent.
Elle tâcha de calmer ses esprits, et adressa une courte prière à cet Etre qui jusqu’alors l’avait garantie de tout danger. Son âme rassurée se releva par degrés; une sublime satisfaction remplit son cœur, et elle reprit la lecture du manuscrit.
Plusieurs des lignes suivantes étaient effacées.--«............
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......Il m’avait dit que je n’avais pas plus de trois jours à vivre, et me donna le choix du fer ou du poison. Oh! quel moment d’agonie! Grand Dieu! tu vis mes souffrances! Souvent, avec l’espoir momentané de m’échapper, je regardais les barreaux élevés des fenêtres de ma prison;--j’étais résolu de tenter l’impossible, et dans un élan de désespoir je gravis à la croisée; mais le pied me manqua, je tombai sur le plancher, et fus étourdi du coup. En revenant à moi, le premier bruit que j’entends, ce sont les pas d’une personne qui entrait dans ma prison. Je me rappelai le passé; ma situation était affreuse. Je frémissais de ce qui allait m’arriver. Le même homme s’approche; il me regarde d’abord avec pitié; mais son visage reprend bientôt sa férocité naturelle. Il ne venait pas alors pour exécuter le dessein de celui qui l’emploie; je suis destiné à vivre encore un jour.--Grand Dieu! que ta volonté soit faite!»
Adeline ne put aller plus loin. Toutes les circonstances qui semblaient confirmer le destin de ce malheureux se pressaient dans son âme; les rapports concernant l’abbaye,--les songes qui avaient précédé sa découverte des appartemens secrets,--l’étrange hasard qui lui avait fait trouver le manuscrit, et l’apparition qu’elle croyait alors avoir vue réellement. Elle se reprocha de n’avoir point parlé à La Motte du manuscrit et des chambres, et elle se promit de le faire le lendemain matin. Les soins pressans qui avaient occupé son âme, et la crainte de perdre le manuscrit avant de l’avoir lu, l’en avaient empêchée jusqu’alors.