La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 2
Elle aperçut alors ce que la vivacité de ses craintes ne lui avait pas d’abord permis d’examiner; savoir, que ces mots, tels qu’elle les avait entendus, sans aucune liaison, signifiaient peu de chose, et que son imagination avait rempli le vide des phrases, de manière à lui présenter les malheurs qu’elle redoutait. Néanmoins ses craintes n’étaient pas trop calmées. «Vos appréhensions sont sans doute dissipées, reprit La Motte; mais, pour vous donner des preuves d’une franchise que vous avez osé soupçonner, je vous dirai tout. Vous paraissez alarmée, et c’est avec raison. Votre père a découvert votre résidence, et vous a déjà réclamée. Il est vrai que, par un motif de compassion, j’ai refusé de vous livrer; mais je n’ai ni le droit de vous retenir, ni les moyens de vous défendre lorsqu’il viendra vous redemander lui-même. Vous serez forcée d’en convenir. Préparez-vous donc à un malheur qui, vous le voyez, est inévitable.»
Pendant quelque temps, Adeline ne put s’exprimer que par ses larmes. Enfin, avec le courage du désespoir, elle dit: «Je me résigne à la volonté du ciel.» La Motte la regardait en silence, et son visage décelait une vive émotion. Il s’abstint cependant de continuer la conversation, et regagna l’abbaye, laissant Adeline abîmée dans la douleur.
Appelée pour déjeuner, elle se hâta de rentrer au salon, où elle passa la matinée à s’entretenir avec madame La Motte. Elle lui dit toutes ses craintes, lui exprima tous ses chagrins. Quoique madame La Motte parût très-affectée du discours d’Adeline, une consolation superficielle était tout ce qu’elle lui pouvait offrir. Ainsi coulaient tristement les heures, tandis que les inquiétudes d’Adeline augmentaient, et que son moment fatal semblait approcher rapidement. Le dîner finissait à peine, qu’Adeline fut étonnée de voir arriver le marquis. Il entra dans la chambre avec l’aisance qui lui était familière; et, s’excusant de l’embarras qu’il avait occasioné la nuit précédente, il répéta ce qu’il avait déjà dit à La Motte.
Le souvenir de la conversation qu’Adeline avait écoutée, ne laissa pas que de la troubler d’abord, et détourna son âme du sentiment des maux qu’elle redoutait de la part de son père. Le marquis, qui avait toujours les mêmes attentions pour Adeline, parut affecté de son apparente indisposition, et témoigna prendre beaucoup de part à cet accablement que son extérieur trahissait en dépit de tous ses efforts. Quand madame La Motte se retira, Adeline voulut la suivre; mais le marquis la pria de lui accorder un moment d’attention, et la reconduisit à son fauteuil. Tout d’un coup La Motte s’éclipsa.
Adeline savait trop bien à quoi pourraient tendre les discours du marquis; et ses premières paroles redoublèrent bientôt le désordre où ses craintes l’avaient jetée. Il commençait à lui déclarer sa passion avec cette chaleur que l’on ne prend que trop souvent pour la franchise. Supposée honnête, cette déclaration affligeait Adeline; supposée malhonnête, elle la révoltait. Elle interrompit le marquis, et le remercia de l’offre d’une distinction qu’elle prétendit devoir refuser; et cela, d’un air aussi modeste que décidé. Elle se leva pour se retirer: «Demeurez, trop aimable Adeline! dit-il; et si quelque pitié ne vous intéresse pas à mes souffrances, que la considération de vos propres dangers vous y rende sensible. M. La Motte m’a prévenu de vos malheurs et de ceux qui vous menacent aujourd’hui: recevez de moi la protection qu’il ne peut vous donner.»
Adeline continuait de gagner la porte. Le marquis se jette à ses pieds, et lui saisissant la main la couvre de baisers. Elle se débat pour se dégager. «Ecoutez-moi, charmante Adeline, écoutez-moi! s’écria le marquis. Je n’existe que pour vous. Rendez-vous à mes instances, et ma fortune vous appartient. Ne me réduisez pas au désespoir par une rigueur mal entendue, ou parce que....»
«Monseigneur, interrompit Adeline avec un air de dignité inexprimable, et affectant toujours de croire ses propositions honnêtes, je sens toute la générosité de votre procédé, et suis flattée de la distinction que vous m’offrez. C’est pourquoi je dirai quelque chose de plus qu’il ne serait nécessaire, pour la simple expression d’un refus dans lequel je dois persister. Je ne puis disposer de mon cœur. Vous ne pouvez obtenir rien de plus que mon estime; et rien ne saurait vous l’attirer davantage, que de vous abstenir dorénavant de toute proposition de cette nature.»
Elle s’efforça encore de s’en aller, mais le marquis l’en empêcha; et, après avoir hésité quelque temps, renouvela ses sollicitations dans des termes qu’elle ne pouvait plus avoir l’air de ne pas comprendre. Ses yeux se remplirent de larmes, mais elle tâcha de les retenir; et, avec un regard où la douleur et l’indignation semblaient disputer d’énergie, elle dit: «Monseigneur, ceci ne mérite pas de réponse: laissez-moi passer.»
Il fut un instant contenu par la dignité de ses manières, et tomba à ses genoux pour implorer sa grâce. Mais elle détourna sa main sans rien dire, et sortit de la salle. Rentrée dans la chambre, elle ferma la porte, se jeta dans un fauteuil en soupirant, et succomba aux chagrins qui accablaient son cœur. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis, que de soupçonner La Motte indigne de sa confiance; car il était presque impossible qu’il ignorât les véritables desseins du marquis. Elle croyait que madame La Motte était la dupe du prétexte spécieux d’un attachement honnête, et elle s’épargnait ainsi la douleur de douter de sa délicatesse.
Elle jeta un regard tremblant sur la perspective qui l’entourait. D’un côté, son père, dont la barbarie s’était déjà trop clairement manifestée; et de l’autre, le marquis la persécutant par l’outrage et par une passion vicieuse, elle résolut de faire part à madame La Motte de sa dernière conversation, dans l’espoir de la toucher, et d’en être protégée. Elle essuya ses larmes, et allait sortir de la chambre, justement lorsque madame La Motte y entra. Tandis qu’Adeline racontait ce qui s’était passé, son amie pleurait, et semblait éprouver une grande agitation. Elle s’efforça de rassurer Adeline, et promit de se servir de son influence pour persuader à La Motte d’empêcher le marquis de renouveler ses propositions. «Vous savez, ma bonne amie, ajouta madame La Motte, que notre position présente nous oblige à ménager le marquis. Vous ferez bien de laisser paraître le moins de ressentiment possible dans vos manières envers lui; comportez-vous à ses yeux avec votre aisance ordinaire, et je ne doute point que tout ceci ne se passe sans vous exposer à de nouvelles sollicitations.»
«--Ah! madame, dit Adeline, quelle tâche difficile vous m’imposez! Je vous en conjure, que je ne sois plus exposée à l’humiliation de me trouver en sa présence! Toutes les fois qu’il viendra dans l’abbaye, souffrez que je ne sorte pas de ma chambre.»
«--J’y consentirais de tout mon cœur, dit madame La Motte, si notre position le permettait. Mais vous savez que l’asile dépend de la bienveillance du marquis, bienveillance que nous ne devons pas hasarder légèrement; et certes la conduite que vous proposez nous en ferait courir le danger. Prenons des mesures plus douces, et nous conserverons son amitié, sans vous exposer à aucun risque sérieux. Montrez-vous avec votre complaisance accoutumée: la tâche n’est pas aussi difficile que vous l’imaginez.»
Adeline soupira. «Je vous obéis, madame, dit-elle: c’est mon devoir; mais vous me pardonnerez de vous dire.... que c’est avec une extrême répugnance.» Madame La Motte promit d’aller trouver son mari sur-le-champ; et Adeline se retira, non pas convaincue qu’elle n’avait plus rien à craindre, mais un peu plus tranquillisée.
Bientôt après, elle vit partir le marquis. Comme rien ne paraissait plus alors s’opposer au retour de madame La Motte, elle l’attendit avec la plus grande impatience. Après avoir ainsi demeuré près d’une heure dans sa chambre, on vint enfin lui dire de descendre au salon. Elle y trouva monsieur La Motte tout seul. Il se leva à son approche, et marcha quelques minutes sans parler. Alors il s’assit, et lui adressant la parole: «Ce que vous avez rapporté à madame La Motte, dit-il, m’inquiéterait beaucoup, si je voyais la conduite du marquis sous un point de vue aussi sérieux qu’elle le considère. Je sais que les jeunes personnes sont disposées à mésinterpréter l’insignifiante galanterie des gens du monde. Et vous, Adeline, vous ne sauriez jamais mettre trop d’attention à distinguer une légèreté de ce genre d’une sollicitation plus sérieuse.»
Adeline fut surprise et offensée que La Motte pût apprécier son intelligence et ses dispositions aussi légèrement que le supposait son discours. «Est-il possible, monsieur, lui dit-elle, que vous soyez informé de la conduite du marquis?»
«--Cela est très-possible et très-sûr, répliqua La Motte un peu sèchement; et il est aussi très-possible que je voie cette affaire avec un jugement moins trompé que le vôtre par la prévention. Quoiqu’il en soit, je ne conteste pas sur ce point. Je vous demanderai seulement, puisque vous connaissez les dangers de ma situation, de vous y conformer, et de ne pas vous exposer, par un ressentiment déplacé, au courroux du marquis. Il est à présent mon ami; et, pour ma sûreté, il faut qu’il continue de l’être. Mais, si je souffre que quelqu’un de ma famille le traite avec grossièreté, je dois m’attendre à le voir mon ennemi. Il vous est certainement facile d’avoir pour lui des égards. Adeline trouva bien dur le mot de _grossièreté_ dans le sens que lui donnait La Motte; mais elle s’interdit toute expression de mécontentement.
«J’aurais désiré, monsieur, lui dit-elle, avoir le droit de me retirer dès que le marquis paraîtrait; mais, puisque vous pensez que cette conduite peut compromettre vos intérêts, je dois me résigner.»
«--Cette prudence et cette docilité m’enchantent, dit La Motte; et, puisque vous désirez m’être utile, sachez que vous ne pouvez mieux y parvenir qu’en traitant ce seigneur comme un ami.» L’expression _ami_, rapprochée de l’idée du marquis, forma une dissonnance à l’oreille d’Adeline. Elle hésita, et regarda La Motte. «En qualité de _votre_ ami, monsieur, je m’efforcerai de le traiter....» Elle eût voulu dire, «comme le mien;» mais il lui fut impossible de terminer la phrase.--Elle implora sa protection contre l’autorité de son père.
«Comptez sur toute la protection que je puis vous donner, dit La Motte; mais vous savez combien je suis dénué du droit et des moyens de lui résister. Puisqu’il a découvert votre retraite, il n’ignore probablement pas les circonstances qui me retiennent ici; et, si je m’oppose à ses desseins, il peut croire que la voie la meilleure pour vous avoir en sa possession, c’est de me découvrir aux officiers de justice. Nous sommes environnés de périls; que ne puis-je entrevoir quelques moyens de vous y dérober!»
«--Quittez cette abbaye, dit Adeline, et cherchez un asile en Suisse ou en Allemagne; vous serez alors délivré de toute obligation envers le marquis, et de la persécution que vous redoutez. Pardonnez, si je vous donne un conseil que, sans doute, m’inspire à certain point le désir de ma propre sûreté, mais qui en même temps paraît offrir les seuls moyens de consolider la vôtre.»
«--Votre plan serait raisonnable, dit La Motte, si j’avais de l’argent pour l’exécuter. Quant à présent je dois me borner à rester ici autant ignoré qu’il est possible, en me faisant des amis de ceux qui me connaissent. Je dois surtout conserver la faveur du marquis; il pourrait beaucoup, si votre père prenait contre vous des mesures extrêmes. Mais que dis-je? Votre père s’y est peut-être déjà porté; et peut-être les effets de sa vengeance sont-ils suspendus sur ma tête! Je m’y trouve exposé, Adeline, par l’intérêt que je prends à vous. Si je vous eusse remise entre ses mains, je n’aurais aucun sujet de crainte.»
Cette preuve de l’affection de La Molle, dont Adeline ne pouvait douter, la pénétra si fort, qu’il lui fut impossible d’en exprimer le sentiment. Dès qu’elle put parler, elle témoigna sa reconnaissance dans les termes les plus animés. «Ces expressions sont-elles sincères? dit La Motte.»
«--Est-il possible que je ne sois pas vraie? répliqua Adeline en pleurant, au soupçon d’ingratitude.--Il est facile, dit La Motte, de prononcer des sentimens, sans qu’ils partent du cœur: je ne crois à leur sincérité que lorsqu’ils influent sur nos actions.»
«--Que prétendez-vous? dit Adeline avec surprise.»
«--Je prétends vous demander si, dans le cas où l’occasion s’offrirait de me prouver ainsi votre reconnaissance, vous seriez fidèle à vos sentimens?»
«--Indiquez-en une que je puisse ne pas saisir, dit Adeline avec énergie.»
«--Par exemple, si le marquis vous faisait désormais l’aveu d’une passion sérieuse, et vous offrait sa main, quelque petit ressentiment, quelque préoccupation secrète pour un amant plus heureux, ne vous engageraient-ils point à refuser?»
Adeline rougit et baissa les yeux vers la terre. «--Vous avez en effet indiqué la seule occasion où je refuserais de prouver ma sincérité. Je ne puis jamais aimer le marquis, ni même l’estimer, à vous parler franchement. J’avoue que le repos d’une vie entière est un trop grand sacrifice, même pour la reconnaissance.»
La Motte parut mécontent. «Je l’avais bien prévu, dit-il. Ces sentimens délicats figurent à merveille dans les discours, et rendent infiniment aimable la personne qui les exprime; mais mettez-les à l’épreuve de l’action, ils s’évaporent en fumée, et ne laissent après eux que le naufrage de la vanité.»
Cet injuste sarcasme fit venir les larmes aux yeux d’Adeline. «Puisque votre sûreté, monsieur, dépend de ma conduite, dit-elle, rendez-moi à mon père. Je consens à retourner auprès de lui, dès que mon séjour ici doit vous entraîner dans de nouveaux malheurs. Souffrez que je ne me montre pas indigne de la protection que j’ai trouvée jusqu’à ce jour, en préférant mon bien-être au vôtre. Quand je serai partie, vous n’aurez plus aucun sujet de craindre de la part du marquis, au mécontentement duquel vous seriez probablement exposé si je demeurais ici; car je sens qu’il me serait impossible d’écouter ses sollicitations, quelque honnêtes que puissent être ses vues.»
La Motte parut saisi et alarmé. «Cela ne sera pas, dit-il; ne nous fatiguons point à nous représenter comme possibles des malheurs que nous ne chercherions à éviter ensuite qu’en nous précipitant dans des malheurs certains. Non, Adeline, quoique vous soyez prête à vous sacrifier à ma sûreté, je n’y consentirai pas. Je ne vous rendrai pas à votre père que je n’y sois forcé. Soyez donc tranquille sur ce point. Tout ce que je vous demande en récompense, c’est de vous conduire poliment avec le marquis.»
«--- Je tâcherai de vous obéir, monsieur, dit Adeline.» En ce moment madame La Motte entra dans le salon, et cette conversation finit. Adeline passa la soirée dans de tristes réflexions, et se retira dans sa chambre le plus tôt possible, empressée de chercher au sein du sommeil un refuge contre ses chagrins.
CHAPITRE II.
Le manuscrit trouvé par Adeline la nuit précédente s’était souvent retracé à sa mémoire pendant la durée du jour; mais elle avait pris alors un trop grand intérêt aux circonstances du moment, ou bien elle avait eu trop de crainte d’être interrompue pour essayer de le lire. Elle le prit dans le tiroir où elle l’avait déposé, et s’assit à côté de son lit, dans l’intention seulement de parcourir quelques-unes des premières pages.
Elle l’ouvrit avec une curiosité impatiente, que l’encre décolorée et presque effacée satisfaisait bien lentement. Les premiers mots de la page étaient entièrement perdus; mais ceux qui semblaient commencer le récit étaient ainsi conçus:
«O vous, qui que vous soyez! que le hasard ou l’infortune pourront un jour conduire dans ce lieu... c’est à vous que je m’adresse... à vous que je révèle mes outrages..... à vous que j’en demande vengeance. Vain espoir! Je trouve pourtant quelque consolation à croire que ce que j’écris maintenant pourra tomber un jour sous les yeux de mes semblables; qu’un jour les mots qui disent mes souffrances pourront émouvoir la pitié de quelque cœur sensible.
»Mais retenez vos larmes..... Votre pitié est maintenant superflue. Depuis long-temps les angoisses de la misère ont cessé; depuis long-temps le cri de la plainte ne se fait plus entendre. C’est faiblesse que de désirer une compassion qui ne peut être excitée qu’après que je me serai endormi du sommeil de la mort, et que je commencerai, je l’espère, à jouir du bonheur éternel.
»Apprenez donc que, la nuit du 12 octobre 1742, je fus arrêté sur la route de Caux par quatre scélérats qui, après avoir désarmé mon domestique, me traînèrent à travers des bois et des lieux déserts dans cette abbaye. Leur conduite n’était pas celle de brigands ordinaires, et je démêlai bientôt qu’ils étaient mis en œuvre par un agent supérieur pour accomplir quelque horrible projet. Aucune prière, aucune récompense ne purent les engager à découvrir celui qui les employait, ni à se départir de leur dessein: ils ne voulurent pas même révéler la moindre circonstance de leurs intentions.
»Mais lorsqu’après une longue course, ils furent arrivés dans cet édifice, ils déclarèrent aussitôt leur perfide commettant, et son horrible complot ne fut que trop bien connu. Ah! quel moment! toutes les foudres du ciel semblaient lancées sur cette tête sans défense. O courage! donne à mon cœur la force de...»
La lumière d’Adeline expirait alors dans la bobèche, et l’encre était si pâle et si faiblement éclairée, qu’elle fit de vains efforts pour distinguer les caractères. Elle ne pouvait se procurer en bas une autre lumière, sans découvrir qu’elle n’était pas encore couchée; circonstance qui aurait excité l’étonnement, et entraîné des explications dans lesquelles elle ne désirait pas entrer. Forcée de suspendre un examen auquel le concours de tant de circonstances donnait un intérêt si terrible, elle se retira dans son humble couche.
Ce qu’elle avait lu du manuscrit l’attachait par une affreuse curiosité au sort de l’auteur, et présentait à son âme des images épouvantables. «Dans ces appartemens! dit-elle.» Elle frissonna, et ferma les yeux. Enfin, elle entendit madame La Motte entrer dans sa chambre; et les fantômes de la terreur, commençant à se dissiper, lui permirent de reposer.
Le matin, elle fut réveillée par madame La Motte, et reconnut, à son grand regret, qu’elle avait tellement excédé la durée ordinaire de son sommeil, qu’il ne lui était pas possible de reprendre la lecture du manuscrit.... La Motte paraissait singulièrement sombre, et madame La Motte avait un air de tristesse qu’Adeline attribuait à l’intérêt qu’elle prenait à son sort. Le déjeuner était à peine fini, qu’un bruit de chevaux annonça l’arrivée d’un étranger; et Adeline, par une fenêtre de la salle, vit le marquis mettre pied à terre. Elle se retira précipitamment; et, oubliant la prière de La Motte, elle courait à sa chambre; mais le marquis était déjà dans la salle, et voyant qu’elle sortait, il se tourna vers La Motte avec l’air de l’examiner. La Motte la rappela, et, par un coup d’œil trop intelligible, la fit ressouvenir de sa promesse. Elle recueillit toutes ses forces, tous ses esprits; ce qui ne l’empêcha pas de montrer, en s’approchant, beaucoup d’émotion, pendant que le marquis lui adressait la parole à son ordinaire, toujours avec la même gaîté sur sa figure, toujours avec la même aisance dans ses manières.
Adeline fut surprise et offensée de cette confiance négligée, qui, réveillant au surplus sa fierté, lui imprima un air de dignité qui le déconcerta. Il parlait en hésitant, et semblait souvent n’être pas à la conversation. Enfin, il se lève, et prie Adeline de lui accorder un moment d’entretien. M. et madame La Motte sortaient de la chambre, lorsqu’Adeline, se tournant du côté du marquis, lui dit qu’elle ne voulait rien entendre qu’en présence de ses amis. Mais elle le dit en vain, car ils étaient déjà partis; et La Motte, en se retirant, exprima par ses regards combien elle lui déplairait si elle tentait de le suivre.
Elle demeura quelque temps en silence, et dans une attente craintive. «Je vois, dit enfin le marquis, que la conduite indiscrète à laquelle m’a porté dernièrement l’excès de mon ardeur, m’a fait tort dans votre opinion, et que vous ne me rendrez pas facilement votre estime; mais je me flatte que l’offre que je vous fais maintenant de mon titre et de ma fortune doit assez prouver la sincérité de mon attachement, et doit assez expier une faute qui ne fut inspirée que par l’amour.»
Après cet étalage de lieux communs verbeux, que le marquis semblait regarder comme le prélude de son triomphe, il tenta d’imprimer un baiser sur la main d’Adeline; mais elle la retira promptement, et lui dit: «Monseigneur, vous connaissez déjà mes sentimens sur cet article; il est à peu près superflu que je répète ici que je ne puis accepter l’honneur que vous m’offrez.»
«--Expliquez-vous, aimable Adeline, je ne sache pas vous avoir fait cette offre jusqu’à présent.»
«Vous avez raison, Monsieur, dit Adeline, et vous faites bien de me le rappeler, puisqu’après avoir entendu votre première proposition, j’ai pu en écouter d’autres un seul instant.» Elle se leva pour sortir de la chambre. «Arrêtez, mademoiselle, dit le marquis avec un regard où l’orgueil offensé s’efforçait de se cacher; ne souffrez pas qu’un dépit insensé agisse contre vos intérêts: rappelez-vous les dangers qui vous environnent, et pesez la valeur d’une offre qui peut du moins vous procurer un asile honorable.»
«--Quelles que soient mes infortunes, monseigneur, je ne vous en ai jamais fatigué; vous me pardonnerez donc de vous observer que la mention que vous en faites à présent a beaucoup plus l’apparence de l’insulte que de la pitié.»
Le marquis, malgré son trouble manifeste, était sur le point de répondre; mais Adeline refusa de s’arrêter, et se retira dans sa chambre. Toute délaissée qu’elle était, son cœur fut révolté de la proposition du marquis, et elle résolut de ne jamais l’accepter. Il est vrai qu’à la répugnance qu’elle avait pour son caractère général, et à l’aversion excitée par l’offre de sa main, se joignait l’influence d’un premier attachement, et d’un souvenir qu’il lui était impossible d’effacer de son cœur.
Le marquis demeura à dîner; et, par égard pour La Motte, Adeline se mit à table. Pendant le repas, le premier la regardait en silence avec une attention si fréquente, que son chagrin devint insupportable; et, dès que la nappe fut enlevée, elle se retira. Madame La Motte la suivit de près; et ce ne fut que sur le soir qu’elle trouva le moment de retourner au manuscrit. Lorsque M. et madame La Motte furent dans leur chambre, et que tout parut tranquille, elle prit le rouleau; et, après avoir garni la lampe, elle lut ce qui suit:
«Les brigands me détachèrent de dessus mon cheval, et me conduisirent à travers la salle à l’escalier tournant de l’abbaye: la résistance était inutile; mais je regardais autour de moi, dans l’espérance de voir quelque personne moins endurcie que les hommes qui m’avaient conduit ici, un être qui fût sensible à la pitié, ou du moins capable de quelques égards. Je cherchai vainement; personne ne parut, et cette circonstance confirma mes affreuses appréhensions. Tout se passait dans un mystère qui présageait une horrible catastrophe. Après avoir franchi quelques chambres, ils s’arrêtèrent dans une qui était tendue d’une vieille tapisserie. Je demandai pourquoi nous n’allions pas plus avant; on me répondit que je le saurais bientôt.