La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 13
Au bout de quelques heures, ils parvinrent à la vallée dans laquelle est située la ville de Lyon, dont les superbes environs, ornés de maisons de plaisance, et supérieurement cultivés, lui firent pour quelque temps oublier sa triste situation, et dissipèrent même l’anxiété bien plus cruelle qu’elle éprouvait pour Théodore.
En arrivant dans cette ville remuante, son premier soin fut de s’informer du passage du Rhône; mais elle se garda bien de faire des questions aux gens de l’auberge, de peur que, si le marquis venait à la poursuivre jusque-là, ils ne l’instruisissent ensuite de sa route. C’est pourquoi elle envoya Pierre sur les quais pour louer un bateau, tandis qu’elle prenait elle-même un léger repas, son intention étant de s’embarquer sur-le-champ. Pierre ne tarda pas à revenir, ayant retenu un bateau pour remonter le Rhône, et les conduire à l’endroit le plus près de la Savoie, d’où ils devaient aller par terre au village de Leloncourt.
Après avoir pris quelques rafraîchissemens, elle lui ordonna de la conduire au bateau. Une scène nouvelle et frappante s’offrit alors aux yeux d’Adeline, qui contempla avec surprise le fleuve chargé de bateaux, et le quai couvert de personnes affairées; elle sentit vivement le contraste qu’il y avait entre les objets rians dont elle se trouvait environnée, et la situation d’une orpheline désolée, sans amis, sans secours, fuyant la persécution et sa patrie. Elle parla au patron du bateau; et, ayant envoyé Pierre chercher le cheval que La Motte lui avait donné en paiement pour une partie de ses gages, ils s’embarquèrent.
En remontant doucement le Rhône, dont les rives escarpées, couronnées de montagnes, offraient la perspective la plus variée et la plus romantique, Adeline était plongée dans la plus profonde rêverie. La nouveauté de la scène à travers laquelle elle s’avançait, qui offrait tantôt une grandeur sauvage, et tantôt une riante fertilité, parsemée de villes et de villages, adoucissait l’amertume de son âme, et sa douleur se changea graduellement en une douce et tendre mélancolie. Elle était assise sur le devant du bateau, d’où elle regardait fendre le courant rapide et prêtait l’oreille au bruit des ondes.
Le bateau, s’opposant lentement aux efforts du courant, fit route pendant quelques heures, et à la fin la nuit étendit son voile sombre sur la perspective. Le temps était beau, et Adeline, sans faire attention à la rosée qui tombait alors, resta en plein air, regardant les objets s’obscurcir autour d’elle, les clairs rayons de l’horizon s’évanouir, et les étoiles paraître graduellement et trembler sur le lucide miroir des eaux. La scène fut bientôt tout-à-fait obscure, et le silence n’était interrompu que par les coups cadencés des rameurs, et de temps en temps par la voix de Pierre qui parlait aux bateliers. Adeline était perdue dans ses pensées: la tristesse de sa situation se présentait doublement à son imagination.
Elle se trouvait environnée des ténèbres de la nuit, dans un pays étranger, éloignée de ses amis, allant sans savoir où, sous la conduite de gens inconnus, et poursuivie peut-être par un ennemi invétéré. Elle se figurait la rage du marquis lorsqu’il aurait découvert sa fuite; et, quoiqu’elle sût qu’il n’était guère probable qu’il la poursuivît par eau, raison qui lui avait fait choisir cette méthode de voyager, elle tremblait du tableau que lui présentait son imagination. Ses pensées se portaient ensuite sur le plan qu’elle adopterait lorsqu’elle serait arrivée en Savoie; et, bien que sa propre expérience l’eût prévenue contre les usages du couvent, elle ne voyait aucun endroit plus propre à lui servir d’asile. A la fin, elle se retira dans la petite chambre, pour prendre quelques heures de repos.
Elle s’éveilla avec le point du jour; et, étant trop troublée pour se rendormir, elle se leva et contempla l’approche graduelle du jour.
Quand Adeline partit de l’abbaye, La Motte était resté quelque temps à la porte, prêtant l’oreille à chaque pas du cheval, jusqu’à ce que le bruit qu’il occasionnait se perdît insensiblement dans le lointain. Il était ensuite retourné dans la salle avec un contentement qu’il n’avait pas éprouvé depuis long-temps. La satisfaction de l’avoir ainsi soustraite aux desseins du marquis, lui fit pendant quelque temps oublier le danger auquel cette démarche l’exposait; mais, quand il eut réfléchi à sa propre situation, la crainte du ressentiment du marquis reprit tout son empire sur son esprit, et il pensa aux moyens de l’éviter.
Il était alors plus de minuit. Le marquis était attendu le lendemain de grand matin, et il lui parut d’abord possible de quitter la forêt avant son arrivée. Il ne se trouvait qu’un cheval dans l’endroit, et il ne savait s’il devait sur-le-champ partir pour Auboine, où il pourrait se procurer une voiture pour transporter sa famille et ses meubles hors de l’abbaye, ou attendre tranquillement l’arrivée du marquis, et lui faire une histoire sur la fuite d’Adeline.
Le temps nécessaire pour faire venir une voiture à l’abbaye ne lui permettait guère de sortir assez tôt de la forêt; le peu d’argent qui lui restait ne pouvait pas le mener loin; et, quand il serait dépensé, que faire pour vivre, si toutefois il n’était pas arrêté auparavant? En restant à l’abbaye, il paraissait innocent; et, quoiqu’il ne s’attendît pas à persuader au marquis qu’il avait exécuté ses ordres, il espérait lui faire croire que Pierre était seul coupable de la fuite d’Adeline; chose d’autant plus probable, que Pierre avait déjà été découvert dans un projet de cette nature. D’ailleurs, il pensait que, si le marquis voulait le livrer à la justice, il pourrait l’intimider en le menaçant de découvrir le crime qu’il l’avait chargé de commettre.
Après avoir ainsi ruminé, La Motte se détermina à rester à l’abbaye et à attendre l’événement.
Lorsque le marquis arriva, et qu’il fut instruit de la fuite d’Adeline, la colère et la rage qui parurent sur son visage effrayèrent et alarmèrent La Motte pendant quelque temps. Il fit des imprécations contre elle et contre lui, même en termes si grossiers et si vulgaires, que La Motte fut surpris de les entendre de la part d’un homme dont les manières étaient en général aimables, quoiqu’il eût des passions violentes et criminelles. Il semblait qu’en proférant ces imprécations il éprouvât non-seulement du soulagement, mais même du plaisir. Il paraissait néanmoins plus affecté de la fuite d’Adeline qu’irrité de la négligence de La Motte. Faisant enfin réflexion qu’il perdait son temps, il quitta l’abbaye, et envoya plusieurs de ses domestiques à sa recherche.
Quand il fut parti, La Motte, croyant que son histoire avait réussi, se félicita de nouveau d’avoir fait son devoir, et de l’espoir qu’Adeline était alors à l’abri de toute poursuite. Ce calme ne fut pas de longue durée. Quelques heures après, le marquis revint accompagné d’officiers de justice. La Motte épouvanté, le voyant approcher, tâcha de se cacher; mais il fut arrêté et conduit devant le marquis qui le tira à l’écart.
«On ne m’en impose pas, dit-il, par des contes aussi ridicules que celui que vous avez inventé. Vous savez que votre vie est entre mes mains; dites-moi sur-le-champ où vous avez caché Adeline, ou je vais vous accuser du crime dont vous êtes coupable envers moi; au lieu que, si vous me découvrez l’endroit où elle est, je renverrai les officiers, et vous aiderai même à quitter le royaume si vous le désirez. Vous n’avez pas de temps à perdre; et sachez qu’on ne se joue pas de moi.»
La Motte s’efforça d’apaiser le marquis, en l’assurant qu’Adeline avait réellement pris la fuite, et qu’il ignorait de quel côté elle était allée. «Vous savez aussi, monsieur, ajouta-t-il, que je suis maître de votre réputation, et que, si vous poussez les choses à l’extrême, je serai forcé de déclarer que vous m’avez voulu faire commettre un meurtre.»
«Et qui est-ce qui vous croira? dit le marquis. Les crimes qui vous ont exclu de la société ne viendront pas à l’appui de votre véracité; et celui dont je vous accuse aujourd’hui fera regarder votre déclaration comme malicieuse, et suggérée par un esprit de vengeance. Messieurs, faites votre devoir.»
Les officiers entrèrent aussitôt dans la chambre, et saisirent La Motte, que la frayeur priva de tout moyen de résistance, et qui d’ailleurs n’aurait pu opposer qu’une révolte inutile. Au milieu du trouble dont il était agité, il informa le marquis qu’Adeline avait pris la route de Lyon. Cet aveu fut cependant trop tardif pour le sauver: le marquis en profita; mais l’accusation était faite; et La Motte, avec la douleur d’avoir exposé Adeline sans en tirer aucun avantage, fut obligé de se soumettre à son sort. La maréchaussée l’entraîna hors de l’abbaye, lui donnant à peine le temps d’emporter quelques effets avec lui; mais le marquis, en considération de l’extrême affliction de madame La Motte, ordonna à un de ses domestiques d’aller lui chercher une voiture à Auboine, pour qu’elle pût suivre son mari.
Etant alors instruit de la route d’Adeline, il envoya un domestique affidé pour découvrir le lieu de sa retraite, avec ordre de lui en apporter des nouvelles le plus tôt possible.
La Motte et sa femme, réduits au désespoir, abandonnèrent la forêt de Fontanville, qui leur avait depuis quelques mois servi d’asile, et s’embarquèrent de nouveau sur ce monde orageux, où la justice devait finalement se faire raison du premier. Les crimes antérieurs de La Motte les avaient obligés de se réfugier dans la forêt, où ils avaient pendant quelque temps trouvé la sûreté qu’ils cherchaient; mais ils ne tardèrent pas à se rendre coupables de nouveaux forfaits; car dans ce désert même il se trouvait des tentations; et sa vie, déjà assez marquée par la punition du vice, lui offrit un nouvel exemple de cette grande vérité: «Qu’un criminel ne saurait jamais jouir de la paix du cœur.»
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.