La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 12
«Avant d’aller plus loin, dit le marquis, faites-moi serment que vous garderez le secret. Mais cela est presque inutile, car, quand votre parole d’honneur me paraîtrait suspecte, le souvenir d’une certaine affaire vous démontrerait la nécessité d’être vous-même aussi circonspect que vous voudriez que je fusse.» Il y eut alors un intervalle de silence, pendant lequel le marquis et La Motte laissèrent paraître quelques signes de confusion; après quoi le premier reprit ainsi: «La Motte, je vous ai donné assez de preuves de ma générosité, les services que vous m’avez rendus au sujet d’Adeline n’ont pas été sans récompense.»
«--Cela est vrai, monsieur, j’en conviens, et je suis fâché qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de vous servir plus efficacement. Je suis prêt à seconder les autres desseins que vous pouvez avoir sur elle.»
«Je vous remercie..... Adeline.....»--Le marquis hésita.--«Adeline, continua La Motte, jaloux de prévenir ses desseins, est une beauté digne d’être recherchée. Elle a fait naître une passion dont elle doit être fière; et, à tout événement, il faut qu’elle soit à vous. Ses charmes sont dignes de.....»
«Oh! oui, interrompit le marquis; mais....» Il s’arrêta.--«Mais leur poursuite vous a coûté bien des peines, dit La Motte; et il faut nécessairement en convenir, monsieur; mais tout cela est passé, vous pouvez maintenant la regarder comme à vous.»
«Je le voudrais bien, répondit le marquis, regardant fixement La Motte,--je le voudrais bien.»
«Dites votre heure, monsieur, vous ne serez pas interrompu.--Une beauté telle qu’Adeline....»
«Surveillez-la soigneusement, interrompit le marquis, et ne souffrez pas, sous aucun prétexte, qu’elle quitte son appartement. Où est-elle maintenant?»
«--Enfermée dans sa chambre.»
«--Fort bien. Mais je suis impatient.--Fixez le temps, monsieur....--Demain soir, dit le marquis, demain soir. M’entendez-vous à présent?»
«--Oui, monsieur; ce soir, si vous voulez. Mais ne feriez-vous pas mieux de renvoyer vos domestiques, et de rester vous-même dans la forêt. Vous connaissez la porte de la tour de l’ouest, qui donne sur le bois: trouvez-vous-y à minuit,--je vous conduirai à sa chambre. Souvenez-vous donc, monsieur, que ce soir....»
«--Adeline meurt! interrompit le marquis d’une voix basse et féroce. Me comprenez-vous maintenant, monsieur?»--La Motte recula d’effroi.
«--La Motte! dit le marquis.» Il se fit un silence de quelques minutes, pendant lequel La Motte tâcha de se remettre.--«Permettez-moi, monsieur, ajouta-t-il lorsqu’il eut repris haleine, de vous demander ce que veut dire ceci? Pourquoi désirez-vous la mort d’Adeline,--de cette Adeline que vous aimiez tant?»
«Ne vous inquiétez pas de mes motifs, dit le marquis; mais, sur mon existence, il faut que celle que vous venez de nommer meure....»
L’horreur de la Motte fut égale à sa surprise. «Il y a différentes manières, reprit le marquis. J’aurais désiré qu’il n’y eût pas de sang répandu, et il se trouve des drogues dont l’effet est prompt et certain: mais il faudrait du temps pour se les procurer, et il serait dangereux de le faire. Je souhaiterais d’ailleurs que cette affaire fût terminée.... Il faut finir cela promptement,.... ce soir!»
«--Ce soir, monsieur?»
«Oui, ce soir, La Motte. Si cela doit être, pourquoi différer? N’avez-vous pas quelques ingrédiens?»
«--Aucun, monsieur.»
«Je n’ai pas voulu me fier à un tiers, sans quoi je serais pourvu, dit le marquis. Puisque cela est ainsi, prenez ce poignard, et servez-vous-en lorsque l’occasion se présentera; mais soyez ferme.» La Motte le reçut d’une main tremblante, et le regarda pendant quelque temps avec terreur, sachant à peine ce qu’il faisait. «Serrez-le, dit le marquis, et tâchez de vous remettre.» La Motte obéit, mais continua de ruminer en silence.
Il se vit pris dans les filets que ses crimes avaient tendus. Étant au pouvoir du marquis, il vit bien qu’il fallait commettre un forfait dont l’énormité lui faisait horreur, quelque dépravé qu’il fût, ou qu’il sacrifiât sa fortune, sa liberté, et probablement sa vie, s’il s’avisait de refuser. Il avait, par degrés, été conduit de la paresse au vice, et voyait actuellement devant lui un gouffre de crimes qui aurait effrayé même un cœur depuis long-temps inaccessible au remords. Reculer était une mesure désespérée; il était également dangereux d’avancer.
Quand il considérait l’innocence et le dénûment d’Adeline, son état d’orpheline, sa conduite affectueuse et sa confiance en sa protection, son cœur était ému de pitié pour les maux qu’il lui avait déjà causés, et tressaillait d’effroi à la seule pensée du crime qu’il était chargé de commettre: mais quand, d’un autre côté, il réfléchissait à la ruine dans laquelle il serait entraîné par la vengeance du marquis, et en même temps aux avantages qui lui étaient offerts, de faveur, de liberté, et probablement de fortune, la terreur et la tentation contribuaient à lui faire rejeter les suggestions de l’humanité, et à étouffer la voix de la conscience. Dans cet état tumultueux d’incertitude, il resta quelque temps en silence, jusqu’à ce que la voix du marquis le convainquît de la nécessité de paraître au moins acquiescer à ses désirs.
«Vous hésitez, dit le marquis?--Non, monsieur, ma résolution est prise.. je vous obéirai; mais il me semble qu’il vaudrait mieux éviter de répandre le sang. Il y a d’étranges secrets qui ont été découverts par.....»
«Oui, mais le moyen de l’éviter? interrompit le marquis.... Je ne m’exposerai pas à acheter du poison. Je vous ai donné un instrument de mort certain. Peut-être serait-il aussi dangereux pour vous de chercher des drogues.» La Motte vit bien qu’il ne pourrait pas acheter de poison sans s’exposer à un danger plus grand que celui qu’il voulait éviter. «Vous avez raison, monsieur, et je suivrai exactement vos ordres.» Le marquis continua alors, par des phrases interrompues, à donner d’autres instructions pour cette scène atroce.
«Pendant son sommeil, dit-il, à minuit, la famille sera alors endormie.» Ils firent ensuite une histoire pour rendre raison de ce qu’elle était si subitement disparue. Il paraîtrait qu’elle avait cherché à s’échapper, en conséquence de son aversion pour les sollicitations du marquis. Les portes de sa chambre et de la tour de l’ouest devaient être laissées ouvertes pour confirmer ce rapport, et on devait trouver d’autres circonstances pour venir à l’appui de ce soupçon. Ils se consultèrent aussi sur la manière dont le marquis serait informé de cet événement; et il fut convenu qu’il viendrait, comme à l’ordinaire, à l’abbaye le jour suivant. «_A ce soir donc_, dit le marquis, je puis compter sur votre résolution?»
«--Sûrement, monsieur, vous le pouvez.»
«--Adieu donc, jusqu’au revoir.»
«--Quand nous nous reverrons, dit La Motte, l’affaire sera faite.» Il suivit le marquis à l’abbaye. Après l’avoir vu monter à cheval, et lui avoir souhaité le bonsoir, il se retira dans sa chambre et s’y renferma.
Cependant Adeline, dans la solitude de sa prison, s’abandonnait au désespoir que lui inspirait sa situation. Elle essaya de mettre de l’ordre dans ses idées, et de se porter à la résignation; mais la réflexion, en lui rappelant le passé, et en lui offrant une perspective de l’avenir, présentait à son esprit le tableau complet de ses malheurs, et la mettait au désespoir. Elle ne pouvait penser à Théodore, qui lui avait témoigné son attachement par une conduite si noble, et qui n’avait pas craint de se perdre pour elle, sans éprouver des sensations douloureuses beaucoup plus fortes que celles qu’elle avait ressenties dans toute autre circonstance.
Théodore souffrant, Théodore mourant, était toujours présent à son imagination, et, écartant souvent le sentiment de son propre danger, ne la laissait penser qu’au sien. Quelquefois l’espérance qu’il lui avait donnée de justifier sa conduite, au moins d’obtenir son pardon, revenait à sa mémoire; mais c’était comme les faibles rayons d’un soleil d’avril, un espoir passager et frivole. Elle savait que le marquis, enflammé de jalousie et brûlant de se venger, le poursuivrait avec une haine implacable.
Qu’avait Théodore à opposer à un pareil adversaire? La droiture de ses intentions ne pouvait lui être d’aucune utilité pour parer le coup qu’une passion trompée et l’orgueil puissant dirigeaient contre lui. Ce qui mettait le comble à sa douleur, c’est quand elle réfléchissait qu’aucune nouvelle de sa part ne pouvait lui parvenir à l’abbaye, et qu’elle serait obligée de rester long-temps, et peut-être toujours, dans la plus cruelle inquiétude touchant son sort. Elle ne voyait aucune possibilité d’échapper de l’abbaye: elle était prisonnière dans une chambre dont toutes les avenues étaient fermées; elle n’avait aucune occasion de converser avec qui que ce fût qui pût lui donner le moindre espoir de secours, et elle se voyait condamnée à attendre en silence le moment fatal, beaucoup plus terrible à son imagination que la mort même.
Dans une pareille situation, elle succombait sous le poids de ses malheurs, et était des heures entières assise sans mouvement et absorbée dans ses pensées. «Théodore! s’écriait-elle souvent, vous ne pouvez entendre ma voix; vous ne pouvez voler à mon secours, puisque vous êtes vous-même prisonnier et dans les fers.»
Ce tableau était trop affreux. Les angoisses de son cœur étouffaient sa voix... des larmes amères baignaient ses belles joues.., et elle était insensible à toute autre chose qu’aux malheurs de Théodore.
Ce soir-là son esprit avait été fort tranquille; et en regardant de sa fenêtre, avec une douce mélancolie, le soleil couchant, la splendeur passagère de l’horizon occidental, et l’approche graduelle du crépuscule, elle reportait ses pensées vers le temps où, dans des circonstances plus heureuses, elle avait considéré les mêmes objets. Elle se rappelait aussi sa fuite momentanée de l’abbaye, quand de là même fenêtre elle avait épié le coucher du soleil: avec combien d’inquiétude elle avait attendu la chute du crépuscule! combien elle avait fait d’efforts pour prévenir les événemens de sa vie future! avec quelle frayeur elle était descendue de la tour, et s’était hasardée dans la foret! Ces réflexions en faisaient naître d’autres qui remplissaient son cœur de tristesse et ses yeux de larmes.
Tandis qu’elle était ensevelie dans ces tristes pensées, elle aperçut le marquis monter à cheval, et quitter la porte de l’abbaye. La vue d’un pareil être ranima dans toute sa force le sentiment des maux qu’il faisait souffrir à son bien-aimé Théodore, et celui des malheurs qui la menaçaient plus directement. Elle quitta la fenêtre en versant un torrent de larmes; ce qui, ayant continué pendant long-temps, épuisa totalement ses forces, et l’obligea à se mettre au lit de très-bonne heure.
La Motte resta dans sa chambre jusqu’à l’instant du souper. A table, son air effaré, malgré tous ses efforts pour se contrefaire, trahit le désordre de son âme; et ses longues absences surprirent et alarmèrent en même temps madame La Motte. Quand Pierre eut quitté la chambre, elle lui demanda tendrement ce qui le troublait. La Motte, en faisant un sourire forcé, voulait en vain paraître gai; cela était au-dessus de son pouvoir: il ne tardait pas à retomber dans sa rêverie; ou, quand madame La Motte lui parlait, en tâchant de lui cacher ses absences, il répondait d’une manière si contraire à ce qu’elle lui disait, qu’elles en étaient plus apparentes. Madame La Motte, l’ayant remarqué, fit semblant de ne point s’apercevoir de son humeur actuelle, et ils restèrent enfin dans un silence non interrompu jusqu’à l’heure du repos: ils se retirèrent ensuite dans leur appartement.
La Motte veilla pendant quelque temps dans un état de torture inexprimable, et ses fréquens tressaillemens éveillèrent son épouse qui, se contentant cependant de quelque excuse frivole, ne tarda pas à se rendormir. Cet état d’agitation continua jusqu’à minuit, lorsque, se rappelant qu’il passait en réflexions oiseuses un temps qui devait être employé à agir, il se déroba en silence de son lit, s’enveloppa de sa robe-de-chambre, et prenant la lampe qui brûlait pendant la nuit dans sa chambre, il monta l’escalier tournant. En allant, il regarda souvent derrière lui, tressaillit plus d’une fois, et prêta fréquemment l’oreille aux tristes murmures du vent.
Quand il essaya d’ouvrir la porte d’Adeline, sa main trembla si violemment, qu’il fut obligé de poser la lampe par terre et de se servir des deux mains. Le bruit qu’il avait fait avec la clef lui fit croire qu’il l’avait éveillée; mais quand il eut ouvert la porte, et qu’il eut aperçu la tranquillité qui régnait au dedans, il fut convaincu qu’elle dormait. En s’approchant de son lit, il l’entendit doucement respirer, et bientôt après pousser un soupir.--Il s’arrêta; mais le silence renaissait, il continua de s’avancer, et l’entendit ensuite chanter dans son sommeil. Il prêta l’oreille, et distingua quelques tons d’un petit air mélancolique qu’elle lui avait souvent chanté dans des jours plus heureux. Les tristes accens qui sortaient alors de sa bouche ne démontraient que trop l’état accablant de son âme.
La Motte s’avança alors à la hâte vers le lit: elle poussa un profond soupir, et le silence recommença. Il tira les rideaux, et la vit dormant d’un profond sommeil, et appuyant sur son bras sa joue encore baignée de larmes. Il la regarda pendant un moment; et tandis qu’il examinait sa figure aimable et innocente, couverte de la pâleur du chagrin, la lumière de la lampe, qui lui donnait sur les yeux, l’éveilla; et, apercevant un homme auprès d’elle, elle poussa un grand cri. Revenue un peu de sa frayeur, elle reconnut La Motte; et, croyant que le marquis n’était pas loin, elle se leva sur son lit, en implorant la pitié et la protection du premier. La Motte la regarda fixement, sans répondre une seule parole.
Son air égaré et le morne silence qu’il observait, augmentèrent ses craintes; elle renouvela ses supplications avec des larmes de terreur. «Vous m’avez une fois sauvée, s’écria-t-elle; oh, sauvez-moi encore aujourd’hui! Ayez pitié d’une infortunée. Je n’ai point d’autre protecteur que vous.--Que craignez-vous? dit La Motte d’une voix entrecoupée.--Oh, sauvez-moi, sauvez-moi du marquis!»
«--Levez-vous donc, reprit-il, et dépêchez-vous de vous habiller; je vais revenir dans l’instant.» Il alluma une chandelle qui était sur la table, et quitta la chambre. Adeline se leva sur-le-champ, et tâcha de s’habiller; mais elle était si troublée, qu’elle savait à peine ce qu’elle faisait; tout son corps était dans une si violente agitation, qu’elle était continuellement prête à s’évanouir. Elle passa une robe à la hâte, et s’assit ensuite pour attendre le retour de La Motte.
Elle resta long-temps dans cette attitude; mais La Motte ne revenait pas. S’étant inutilement efforcée de recouvrer ses esprits, cette cruelle incertitude lui devint à la fin si insupportable, qu’elle ouvrit la porte de sa chambre, et s’avança sur le haut de l’escalier, pour écouter. Elle crut entendre plusieurs voix en bas; mais considérant que, si le marquis y était, sa présence ne ferait qu’augmenter son danger, elle retint le pied qu’elle avait presque involontairement porté en avant pour descendre. Elle continua d’écouter, et crut encore distinguer quelques voix. Peu après, elle entendit fermer une porte, et ensuite marcher: elle se hâta de retourner dans sa chambre.
Près d’un quart d’heure s’écoula, et La Motte ne parut pas. Elle crut encore entendre le son de quelques voix en bas, et les pas de quelques individus. A la fin, son inquiétude ne lui permettant pas de rester dans sa chambre, elle alla sur le passage qui communiquait avec l’escalier tournant; mais tout était alors tranquille. Cependant quelques minutes après, elle aperçut la lueur d’une chandelle à travers la salle, et La Motte parut à la porte de la chambre voûtée. Il regarda en haut, et voyant Adeline dans la galerie, lui fit signe de descendre.
Elle hésita, et tourna ses regards vers sa chambre; mais La Motte s’approcha de l’escalier, et elle alla en tremblant à sa rencontre. «J’ai peur que le marquis ne me voie, lui dit-elle tout bas; où est-il?» La Motte lui prit la main, et la conduisit en avant, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre du marquis. Cependant ses regards effarés et sa main tremblante semblaient contredire son assurance, et elle lui demanda où il la menait. «A la forêt, dit La Motte, pour vous faire échapper de l’abbaye. Il y a un cheval qui vous attend à la porte. Je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver.» Une nouvelle terreur la saisit: elle pouvait à peine croire que La Motte, qui avait jusqu’ici conspiré avec le marquis, et qui l’avait retenue dans une étroite prison, voulût actuellement la faire échapper, et elle eut un affreux pressentiment qu’il la conduisait dans la forêt pour l’assassiner. Elle recula, et implora de nouveau sa pitié: il l’assura qu’il n’avait d’autre dessein que de la protéger, et la pria de ne pas perdre de temps.
Il y avait quelque chose dans son maintien qui annonçait la sincérité, et elle se laissa conduire à une porte qui donnait sur la forêt, où elle entrevit, dans l’obscurité, un homme à cheval. Cela rappela à sa mémoire la nuit dans laquelle elle avait quitté le tombeau, pour se confier à une personne qui s’était trouvée à sa sortie, et qui l’avait transportée à la maison de campagne du marquis. La Motte appela Pierre, et la voix de ce dernier rassura un peu Adeline.
Il lui dit alors que le marquis reviendrait à l’abbaye le lendemain matin, et que c’était la seule occasion qu’elle aurait de lui échapper; qu’elle pouvait compter sur sa parole; que Pierre avait ordre de la conduire où elle voudrait; mais que, comme il savait que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir, il lui conseillait très-fort de quitter le royaume, ce qui ne lui serait pas difficile par le moyen de Pierre, qui était natif de la Savoie, et qui la conduirait chez sa sœur, dans ce pays-là; qu’elle pourrait y rester, jusqu’à ce qu’il allât lui-même la joindre, parce qu’il ne croyait pas qu’il fût sûr pour lui de vivre plus long-temps en France. Il la supplia, quelque chose qui pût arriver, de ne jamais parler de ce qui s’était passé à l’abbaye. «Je risque la vie pour vous sauver, Adeline; n’augmentez pas mon danger, ni le vôtre, en découvrant des choses inutiles. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais; mais j’espère que vous serez heureuse; et quand vous penserez à moi, rappelez-vous que je ne suis pas si méchant que j’ai été tenté de l’être.»
Après avoir ainsi parlé, il lui donna quelque argent pour faire la dépense du voyage. Adeline ne put plus alors douter de sa sincérité; et ses transports de joie lui permirent à peine de le remercier. Elle aurait voulu dire adieu à madame La Motte, et le demanda avec instance; mais il lui répéta qu’elle n’avait pas de temps à perdre; et, l’ayant enveloppée dans une grande redingote, il la mit sur le cheval. Elle lui dit adieu, en répandant des larmes de reconnaissance, et Pierre partit avec autant de célérité que l’obscurité de la nuit put le permettre.
Quand ils furent à quelque distance: «J’ai bien de la joie de vous revoir, mademoiselle, dit-il. Qui aurait jamais cru, après tout ce qui s’est passé, que mon maître m’eût ordonné lui-même de vous emmener? Sûrement il arrive d’étranges choses, mais j’espère que nous serons plus heureux cette fois-ci.» Adeline, ne voulant pas lui reprocher la fourberie dont elle croyait qu’il avait autrefois été coupable, le remercia de ses souhaits, et dit qu’elle espérait qu’ils seraient plus heureux; mais Pierre, avec sa volubilité ordinaire, acheva de la détromper sur ce point, et l’informa de toutes les circonstances que sa mémoire, communément assez bonne, lui rappela.
Pierre témoigna un intérêt si sincère pour sa conversation, et tant de chagrin de ses peines, qu’elle ne put plus révoquer sa fidélité en doute; et cette conviction augmenta non-seulement sa confiance actuelle, mais lui fit même écouter sa conversation avec bonté et avec plaisir. «Je ne serais point resté à l’abbaye jusqu’à présent, dit-il, si j’avais pu en sortir; mais mon maître me fit tant de peur du marquis! et, n’ayant pas assez d’argent pour gagner mon pays, je fus obligé de rester: c’est fort heureux que nous ayons aujourd’hui quelques bons louis d’or; car je doute, mademoiselle, qu’on eût pris sur la route, pour de l’argent, ces colifichets dont vous m’avez autrefois parlé.»
«Peut-être que non, dit Adeline: je sais bon gré à monsieur La Motte de nous avoir donné de meilleurs moyens de nous procurer ce dont nous aurons besoin. Quel chemin prendrez-vous en quittant la forêt, Pierre?»--Pierre nomma fort exactement une grande partie de la route jusqu’à Lyon: «Et alors, dit-il, nous pourrons aisément aller en Savoie; c’est l’affaire de rien. J’espère que ma sœur vit encore: Dieu la conserve! Il y a plusieurs années que je ne l’ai vue; mais, en cas qu’elle soit morte, les gens du pays seront bien aises de me voir, et vous trouverez facilement un logis, mademoiselle, ainsi que tout ce dont vous aurez besoin.»
Adeline prit la résolution de passer avec lui en Savoie. La Motte, qui connaissait le caractère et les desseins du marquis, lui avait conseillé de quitter le royaume, et lui avait dit, ce que ses craintes lui suggéraient, que le marquis mettrait tout en usage pour la découvrir. Cet avis ne pouvait avoir d’autre motif que celui de la servir. Autrement, pourquoi la ferait-il transporter dans un autre lieu, et lui fournirait-il même les moyens de défrayer son voyage, dans un temps où elle était tout-à-fait en son pouvoir?
Il était très-probable qu’elle trouverait des protections et de la tranquillité à Leloncourt, où Pierre disait être bien connu, quand même sa sœur serait morte; l’éloignement du lieu et sa situation solitaire étaient des circonstances qui lui plaisaient.
Elle s’informa encore de la route qu’ils devaient prendre, et si Pierre connaissait le chemin. «Quand nous serons une fois à Thiers, dit Pierre, je le sais assez bien, car je l’ai souvent fait dans ma jeunesse, et tout le monde nous l’enseignera jusque-là.» Ils voyagèrent pendant plusieurs heures dans les ténèbres et en silence; et ce ne fut qu’en sortant de la forêt qu’Adeline aperçut l’astre du jour darder ses rayons sur les nuages de l’orient. Cette vue la ranima; et en s’avançant en silence, elle réfléchit sur les événemens de la nuit passée, et médita un plan pour l’avenir. Les derniers procédés de La Motte lui paraissaient si différens de sa conduite antérieure, que cela l’étonnait et l’embarrassait; et elle n’en pouvait rendre raison qu’en les attribuant à une de ces soudaines impulsions de l’humanité, qui opèrent quelquefois sur les cœurs les plus dépravés.
Mais en se rappelant les paroles qu’elle lui avait entendu proférer: «Qu’il n’était pas maître de ses propres actions,» elle avait peine à croire que la seule pitié l’eût engagé à rompre des liens qu’il avait jusqu’ici regardés comme sacrés. Considérant ensuite le changement de conduite du marquis, elle s’imagina être redevable de sa liberté à un changement de sentimens de sa part, par rapport à elle. Néanmoins, l’avis que La Motte lui avait donné de quitter le royaume, et l’argent qu’il lui avait fourni pour accomplir ce dessein, paraissaient contredire cette opinion, et lui suggéraient de nouveaux doutes.
Pierre s’était alors informé du chemin de Thiers; ils y arrivèrent sans accident, et s’y arrêtèrent pour se rafraîchir. Aussitôt que Pierre crut que le cheval était assez reposé, ils se mirent de nouveau en route, et des riches plaines du Lyonnais Adeline aperçut pour la première fois les Alpes, dont le sommet majestueux, qui paraît supporter la voûte du ciel, remplit son âme d’émotions sublimes.