La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 2/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 10
Il tourna alors la conversation sur Théodore, et dit qu’il venait de voir le jeune officier en état d’arrestation, et qu’il espérait qu’on ne le ferait pas partir dans le moment, parce que cela mettrait sa vie en danger. Le marquis fit un jurement affreux, et, maudissant Théodore de l’avoir mis dans l’état où il se trouvait, répondit qu’il partirait le soir même. Le médecin se hasarda de parler contre la cruauté de cette sentence, et, tâchant d’exciter le marquis à un sentiment d’humanité, plaida fortement la cause de Théodore. Mais ces prières et ces argumens, en découvrant au marquis une partie de son propre caractère, semblèrent exciter son ressentiment, et faire renaître toute la violence de ses passions.
Le médecin se retira finalement sans aucun espoir, après avoir promis au marquis de ne point quitter l’auberge. Il s’était flatté, en exagérant le danger de son malade, d’obtenir quelque chose en faveur d’Adeline et de Théodore, mais son plan avait eu un effet contraire; car la crainte de la mort, si terrible pour la conscience coupable du marquis, au lieu d’exciter au repentir, ne fit qu’augmenter son désir de vengeance contre l’homme qui l’avait réduit à cet état. Il résolut de faire conduire Adeline dans un endroit où, si par hasard Théodore échappait, il ne pourrait jamais la voir, et par-là, de se ménager au moins quelques moyens de vengeance. Il n’ignorait cependant pas que, lorsque Théodore serait une fois arrivé au régiment, sa perte était certaine; car, quand même il serait acquitté du crime de désertion, il devait nécessairement être condamné pour avoir assailli un officier supérieur.
Le médecin revint dans la chambre où était Théodore. La violence de sa douleur était changée en un désespoir tranquille, plus terrible que la fureur dont il avait été dernièrement agité. Les gardes ayant à sa requête quitté la chambre, le médecin lui répéta une partie de la conversation qu’il avait eue avec le marquis. Théodore, après lui avoir fait ses remercîmens, dit qu’il n’avait plus rien à espérer. Il ne sentait que très-peu de chose par rapport à lui-même, mais c’était pour sa famille et pour Adeline qu’il souffrait: il s’informa de la route qu’elle avait prise; et, quoiqu’il n’eût aucune perspective de pouvoir tirer parti de cette connaissance, il pria le médecin de tâcher de la lui procurer; mais l’hôte et sa femme n’en savaient rien, ou au moins firent semblant de l’ignorer; et il était inutile de s’adresser à d’autres.
Le sergent entra alors avec des ordres du marquis pour le départ de Théodore, qui reçut cette nouvelle d’un air composé, quoique le médecin ne pût s’empêcher d’exprimer son indignation de ce départ précipité, et ses craintes des suites qu’il pourrait avoir. Théodore eut à peine le temps de témoigner sa reconnaissance à cet ami estimable avant que les soldats entrassent dans la chambre pour le conduire à la voiture qui l’attendait.
En lui disant adieu, il lui glissa sa bourse dans la main, et, se tournant subitement, dit aux soldats de le conduire; mais le médecin l’arrêta, et refusa ce présent avec tant de chaleur, qu’il fut forcé de le reprendre: il serra la main de son nouvel ami, et, incapable de prononcer une parole, il marcha vers la voiture.
Ils partirent tous à l’instant, et Théodore fut abandonné au souvenir de ses espérances et de ses souffrances passées, à son anxiété pour le sort d’Adeline, à la contemplation de son propre malheur, et aux appréhensions de ce qui pourrait lui arriver à l’avenir. Il ne voyait à la vérité pour lui-même que la perspective d’une ruine certaine, et son désespoir n’était contenu que par un faible espoir que celle qu’il aimait plus que la vie pourrait jouir un jour de cette félicité à laquelle il n’osait se promettre de participer.
CHAPITRE VIII.
Cependant l’infortunée Adeline continua de voyager toute la nuit sans presque aucune interruption. Son esprit était agité d’un tel conflit de chagrin, de regret, de désespoir et de terreur, qu’on ne peut pas dire qu’elle pensait. Le valet de chambre du marquis, qui s’était mis dans la voiture avec elle, parut d’abord disposé à faire la conversation; mais l’inattention de sa prisonnière ne tarda pas à le faire taire, et il la laissa se livrer entièrement à sa douleur.
Ils semblèrent passer par des ruelles obscures et des chemins de traverse, dans lesquels la voiture allait avec autant de vitesse que l’obscurité de la nuit pouvait le permettre. Quand le jour parut, elle se trouva sur les bords d’une forêt, et demanda de nouveau où on la menait. Le domestique répondit qu’il avait ordre de ne point le dire, mais qu’elle ne tarderait pas à le voir. Adeline, qui avait d’abord cru qu’on la conduisait à la maison de campagne, commença alors à en douter; et comme tout autre endroit était moins terrible à son imagination que celui-là, son désespoir commença à s’apaiser, et elle ne pensa plus qu’au malheureux Théodore, qu’elle savait devoir être la victime de la malice et de la vengeance.
Ils entrèrent alors dans la forêt, et il lui vint à l’esprit qu’on la menait à l’abbaye; car, quoiqu’elle n’eût aucun souvenir des pays par où elle passait, il n’en était pas moins probable que ce ne fût la forêt de Fontanville, dont les limites étaient trop étendues pour qu’elle eût pu autrefois la parcourir en entier. Cette conjecture lui inspira une frayeur au moins égale à celle que lui avait causée l’idée d’aller à la maison de campagne; car à l’abbaye elle serait de même au pouvoir du marquis, et livrée à son cruel ennemi La Motte. Son esprit fut révolté du tableau que lui peignit son imagination; et, à mesure que la voiture s’avançait sous les arbres touffus, elle jetait un regard inquiet par la portière, afin de découvrir quelque chose qui pût confirmer ou détruire ses soupçons: elle ne fut pas long-temps à parvenir dans une allée d’où elle aperçut les tours éloignées de l’abbaye. «--Je suis donc perdue!» dit-elle en fondant en larmes.
Ils furent bientôt au bas de la pelouse, et elle aperçut Pierre qui courait ouvrir la porte où la voiture était arrêtée. Quand il vit Adeline, il parut surpris, et fit un effort pour parler; mais la chaise s’avança alors près de l’abbaye, et La Motte se présenta à la porte de la salle. Quand il vint pour la descendre de la voiture, un tremblement universel s’empara de tous ses membres, et ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se soutenir, et elle fut quelques momens sans le voir ni sans l’entendre. Il lui offrit son bras, qu’elle refusa d’abord; mais, après avoir fait quelques pas en chancelant, elle fut obligée de l’accepter: ils entrèrent alors dans la chambre voûtée, où, tombant dans une chaise, un déluge de larmes coula de ses yeux. La Motte n’interrompit pas le silence, qui continua pendant quelque temps, mais traversa plusieurs fois la chambre dans une grande agitation. Quand Adeline fut assez remise pour faire attention aux objets extérieurs, elle observa son visage, et y découvrit le tumulte de son âme, tandis qu’il s’efforçait de prendre un air de fermeté, auquel s’opposait le sentiment intérieur de sa conscience.
La Motte lui prit alors la main, et voulut la conduire hors de la chambre; mais elle l’arrêta, et fit un effort désespéré pour l’engager à la pitié et à la sauver. Il l’interrompit. «Cela n’est pas en mon pouvoir, dit-il avec beaucoup d’émotion; je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite: ne m’en demandez pas davantage; qu’il vous suffise de savoir que je vous plains, je ne saurais faire plus.» Il ne lui donna pas le temps de répliquer; mais, lui prenant la main, il la conduisit à l’escalier de la tour, et de là à la chambre qu’elle avait autrefois occupée.
«Il faut que vous restiez ici pour le présent, dit-il, dans cette espèce de prison: cela me répugne autant qu’à vous. Je vous la rendrai le moins désagréable possible, c’est pourquoi j’ai ordonné qu’on vous apportât des livres.»
Adeline fit un effort pour parler; mais il quitta la chambre avec précipitation, paraissant honteux du rôle qu’il avait à jouer et ne voulant pas se fier à ses larmes. Elle entendit fermer la serrure; et regardant vers les fenêtres, elle s’aperçut qu’elles étaient barrées; la porte qui conduisait aux autres appartemens était aussi bien assurée. De pareils préparatifs de sûreté la choquèrent, et sa longue incertitude se changea en un profond désespoir. Lorsque les larmes qu’elle répandit l’eurent un peu soulagée, et qu’elle put détourner ses pensées de l’objet qui la concernait de plus près, elle ne fut pas fâchée d’être dans une parfaite réclusion, puisque cela lui épargnait la peine qu’elle aurait éprouvée en présence de M. et de madame La Motte, et lui permettait de donner un libre cours à sa douleur et à ses réflexions; réflexions qui, quoique affligeantes, étaient préférables aux angoisses qu’éprouve l’esprit, lorsqu’agité par la crainte et l’inquiétude, il est obligé de prendre l’apparence de la tranquillité.
Environ un quart d’heure après, la porte de sa chambre s’ouvrit, et Annette parut avec des rafraîchissemens et des livres: elle témoigna sa satisfaction de revoir Adeline, mais parut craindre de parler, sachant probablement que c’était contraire aux ordres de La Motte, qui, à ce qu’elle dit, l’attendait au bas de l’escalier. Quand Annette fut partie, Adeline prit quelques rafraîchissemens, ce qui était véritablement nécessaire, car elle n’avait rien pris depuis qu’elle était sortie de l’auberge. Elle fut contente, mais non surprise que madame La Motte ne parût pas: elle l’évitait sûrement à cause de la conduite peu généreuse qu’elle avait tenue à son égard; et cette certitude pouvait faire conjecturer qu’elle n’était pas intérieurement son ennemie. Elle fit réflexion aux paroles de La Motte: «Je ne suis ni maître de moi, ni de ma conduite;» et, quoiqu’elles ne lui fissent entrevoir aucune espérance, elles lui donnaient néanmoins une certaine consolation, quelque faible qu’elle fût, par la croyance qu’il avait pitié d’elle. Après avoir passé quelque temps dans de tristes réflexions, et formé une infinité de conjectures, ses esprits, long-temps agités, semblèrent exiger du repos, et elle se mit au lit.
Adeline dormit profondément pendant quelques heures, et s’éveilla avec l’esprit plus calme et plus tranquille. Pour prolonger cette tranquillité momentanée, et pour ne point se livrer à ses pensées, elle examina les livres que La Motte lui avait envoyés: elle en trouva quelques-uns qui, dans des temps plus heureux, avaient élevé son esprit et intéressé son cœur; mais ils n’avaient plus le même effet; ils surent néanmoins adoucir pendant un temps les angoisses du malheur.
Mais ce remède consolant n’eut que quelques instans le pouvoir des eaux du Léthé: l’entrée de La Motte fit disparaître les illusions de l’auteur, et la rappela au sentiment de sa propre situation. Il apportait de la nourriture, et, après l’avoir mise sur la table, il se retira sans dire un seul mot. Elle s’efforça encore de lire, mais son apparition avait rompu l’enchantement.--La cruelle réflexion s’empara de nouveau de son esprit, et apporta avec elle l’image de Théodore, de Théodore perdu pour toujours!.....
Cependant La Motte éprouvait toutes les peines que peut infliger une conscience qui n’est pas entièrement endurcie au crime. Il avait été entraîné par ses passions dans la dissipation, et de la dissipation dans le vice; mais ayant une fois touché les bords de l’infamie, ses progrès avaient été rapides, et il se trouvait alors le vil instrument d’un scélérat, et le destructeur d’une fille innocente, que la justice et l’humanité lui commandaient de protéger. Il réfléchit au rôle qu’il jouait.--Cette considération l’effraya; mais, pour renoncer à ce rôle, il fallait un effort trop hardi pour un esprit énervé par l’habitude du vice. Il considéra le labyrinthe terrible dans lequel il avait été conduit, et aperçut, comme pour la première fois, les progrès de ses forfaits; il s’imagina alors qu’il ne pouvait se tirer de cet embarras que par de nouveaux crimes. Au lieu de s’occuper des moyens de prévenir la ruine d’Adeline, et de ne pas en être l’instrument, il s’efforça seulement de s’étourdir sur les remords de sa conscience, et de se persuader qu’il fallait continuer comme il avait commencé. Il savait qu’il était au pouvoir du marquis, et il craignait ce pouvoir plus que la punition certaine, quoique souvent tardive, qui poursuit les scélérats. Il consentit à sacrifier l’honneur d’Adeline et le repos de sa conscience à quelques années d’une misérable existence.
Il ignorait la maladie du marquis, autrement il se serait aperçu qu’il y avait un moyen d’échapper à la punition dont il était menacé, à un moindre prix que celui de l’honneur; et peut-être aurait-il fait ses efforts pour sauver Adeline en prenant la fuite avec elle. Mais le marquis, qui avait prévu cette possibilité, avait ordonné à ses domestiques de cacher soigneusement la circonstance qui le retenait, et d’informer La Motte qu’il serait à l’abbaye sous peu de jours, enjoignant en même temps à son valet de chambre de l’y attendre.
Adeline, comme il s’y était attendu, n’eut ni l’inclination ni l’occasion de l’en instruire, et ainsi La Motte resta dans l’ignorance d’une chose qui aurait pu lui épargner de nouveaux crimes, et à Adeline de plus grands maux.
La Motte n’avait pas envie de faire connaître à son épouse l’action qui l’avait entièrement mis dans la dépendance du marquis; mais l’agitation de son esprit le trahit: il marmottait souvent dans son sommeil des phrases incohérentes, et souvent il s’éveillait en sursaut, et appelait à haute voix Adeline.
Ces marques d’un esprit troublé avaient alarmé et effrayé madame La Motte, qui veillait pendant qu’il dormait, et qui obtint bientôt, par les paroles qui lui échappaient, une idée confuse des desseins du marquis.
Elle fit part de ses soupçons à La Motte, qui la blâma de les avoir eus; mais la manière dont il le fit augmenta ses craintes pour Adeline au lieu de les calmer; et la conduite du marquis ne tarda pas à les confirmer. La nuit qu’il vint à l’abbaye, elle crut que, quel que fût le projet dont il s’agissait, il en serait probablement parlé; et son inquiétude pour Adeline lui fit commettre une indiscrétion qui, dans toute autre occasion, aurait été méprisable. Elle quitta sa chambre, et, s’étant cachée dans un appartement voisin de celui où étaient le marquis et son mari, elle écouta leur conversation. Elle tourna sur le sujet qu’elle avait prévu, et lui découvrit toute l’étendue de leurs desseins. Effrayée pour Adeline, et choquée de la faiblesse coupable de La Motte, elle fut pendant quelque temps incapable de penser, ou de déterminer de quelle manière elle devait agir. Elle savait que son époux avait de grandes obligations au marquis, dont les domaines lui fournissaient un refuge, et qu’il était au pouvoir de celui-ci de le livrer entre les mains de ses ennemis. Elle croyait de plus que le marquis en agirait ainsi, s’il était provoqué; mais elle pensait que, dans une pareille occasion, La Motte pouvait trouver quelque moyen d’apaiser le marquis sans se déshonorer. Après avoir fait quelques autres réflexions, son esprit devint plus calme, et elle retourna dans sa chambre, où La Motte ne tarda pas à venir. Elle n’avait cependant pas assez recouvré ses esprits pour lutter contre son mécontentement, ou contre l’opposition qu’elle devait infailliblement rencontrer lorsqu’elle ferait mention du sujet de son inquiétude; c’est pourquoi elle résolut de n’en parler que le jour suivant.
Le lendemain elle rapporta à La Motte tout ce qu’il avait dit dans ses rêves, et fit mention de plusieurs autres circonstances qui le convainquirent qu’il lui était impossible de nier plus long-temps la réalité de ses appréhensions. Elle lui représenta alors combien il était possible d’éviter l’infamie dont il allait se couvrir, en abandonnant la maison du marquis; elle plaida avec tant de chaleur pour Adeline, que La Motte, dans un morne silence, parut méditer quelque plan. Cependant ce n’était pas ce qui occupait ses pensées. Il savait qu’il avait mérité de la part du marquis un châtiment terrible, et que s’il l’irritait en refusant d’acquiescer à ses désirs, la fuite ne pourrait guère le soustraire; car l’œil de la justice et de la vengeance le poursuivrait sans relâche.
La Motte ruminait sur la manière dont il instruirait sa femme de cette circonstance; car il vit bien qu’il n’y avait d’autre moyen de vaincre sa vertueuse compassion pour Adeline, et les fâcheuses conséquences qu’elle pourrait entraîner, qu’en lui opposant son propre danger, et cela ne pouvait se faire qu’en l’instruisant de tous les maux qui résulteraient du ressentiment du marquis. Le vice n’avait pas encore chez lui assez d’empire pour l’empêcher de rougir, et pour lui faire avouer ses fautes de propos délibéré: il hésita, il balbutia. A la fin, ne pouvant se résoudre à entrer dans des détails, il lui dit qu’en conséquence d’une affaire qu’aucunes prières ne lui feraient découvrir, sa vie était au pouvoir du marquis. «Vous voyez l’alternative, ajouta-t-il, choisissez de ces deux maux; et, si vous en avez le courage, instruisez Adeline de son danger, et sacrifiez ma vie pour la tirer d’une situation que beaucoup de femmes seraient bien aises d’obtenir.»--Madame La Motte, réduite à l’affreuse alternative de permettre la séduction de l’innocence, ou de vouer son mari à la mort, éprouva une agitation qu’il lui fut impossible de dissimuler. Voyant néanmoins qu’une opposition aux desseins du marquis causerait la ruine de La Motte, et ne serait que fort peu utile à Adeline, elle résolut de céder aux circonstances et de souffrir en silence.
Dans le temps qu’Adeline formait un plan pour s’échapper de l’abbaye, les regards mystérieux de Pierre avaient donné des soupçons à La Motte, et l’avaient engagé à les veiller de plus près. Il les avait vus se quitter dans la salle avec quelque confusion, et les avait ensuite aperçus se parler dans les cloîtres. Des circonstances si extraordinaires ne lui avaient laissé aucun doute qu’Adeline ne fût instruite de son danger, et ne concertât avec Pierre les moyens de s’échapper. Faisant donc semblant d’être informé de toute l’affaire, il avait accusé Pierre de fourberie, et l’avait menacé de la vengeance du marquis, s’il ne découvrait pas ce qu’il savait. Cette menace avait intimidé Pierre; et s’imaginant qu’il ne lui restait plus aucune possibilité de servir Adeline, il avait fait un aveu circonstancié, et promis de ne point dire à Adeline que son projet était découvert. Cette promesse était assez conforme à son inclination; car il craignait le mécontentement que pourrait exprimer Adeline lorsqu’elle croirait avoir été trahie par lui.
Le jour que le projet d’Adeline avait été découvert, le marquis avait dessein de venir à l’abbaye, et il était convenu de faire transporter Adeline à sa maison de campagne. La Motte avait surle-champ senti l’avantage de permettre à Adeline de se rendre au tombeau, dans la croyance de ne point être découverte. Cela devait prévenir beaucoup de trouble et d’opposition, et lui épargner la peine qu’il aurait éprouvée en sa présence, lorsqu’elle aurait su qu’il allait la livrer. Un domestique du marquis pouvait se transporter au tombeau à l’heure marquée, et, dans l’obscurité de la nuit, l’emmener en jouant le rôle de Pierre. Ainsi, elle aurait été conduite sans résistance à la maison de campagne, et n’aurait découvert son erreur que lorsqu’il aurait été trop tard pour en éviter les conséquences.
Quand le marquis arriva, La Motte, qui, quoiqu’il eût beaucoup bu, n’avait cependant pas perdu la tête, l’informa de ce qui était arrivé, et du plan qu’il avait formé; et le marquis l’approuvant, son domestique avait été instruit du signal qui avait ensuite mis Adeline en son pouvoir.
La honte que ressentait madame La Motte en songeant à l’indigne neutralité qu’elle avait observée dans la cause d’Adeline, lui fit soigneusement éviter de la voir cette fois-ci. Adeline ne fut pas surprise de sa conduite, et se réjouit de ne pas être obligée de revoir comme ennemie _une personne_ qu’elle avait autrefois crue son amie. Plusieurs jours s’écoulèrent dans la réflexion du passé, et dans l’attente cruelle de l’avenir.
L’état dangereux de Théodore occupait constamment ses pensées. En proie à tous les tourmens de la crainte, quelquefois elle parcourait la sphère des possibilités pour y chercher l’espérance: mais l’espérance se tenait presque toujours au-delà de l’horizon; et quand elle paraissait faiblement, on ne l’apercevait qu’avec la mort du marquis, dont la vengeance menaçait d’une ruine certaine cet infortuné jeune homme.
Cependant le marquis était à l’auberge à Baux, dans un état fort précaire. Le médecin et le chirurgien qu’il voulut garder tous deux, sans leur permettre de quitter le village, agissaient suivant des principes contraires, et le bon effet produit par les ordonnances de l’un était souvent détruit par le traitement peu judicieux de l’autre. Il n’y eut que l’humanité qui engageât le médecin à rester. La maladie du marquis était outre cela irritée par son caractère impatient, les terreurs de la mort et la violence de ses passions. Tantôt il se croyait à la mort, tantôt on avait de la peine à l’empêcher de suivre Adeline à l’abbaye. Les fluctuations de son esprit étaient si variées, et ses projets se succédaient si rapidement les uns aux autres, que ses passions étaient dans un conflit continuel. Le médecin tâcha de le convaincre que sa guérison dépendait beaucoup de sa tranquillité, et de lui persuader d’essayer au moins de maîtriser ses passions; mais les réponses impatientes du marquis le dégoûtèrent et lui firent garder le silence.
A la fin le domestique qui avait mené Adeline revint, et le marquis, l’ayant appelé dans sa chambre, lui fit tant de questions à la fois, que le pauvre diable ne sut à laquelle répondre. Il tira finalement un papier plié de sa poche, qu’il dit que mademoiselle Adeline avait laissé tomber dans la voiture, et dont il avais pris soin, parce qu’il s’était imaginé que sa seigneurie aurait été bien aise de le voir. Le marquis étendit la main avec précipitation, et prit un billet adressé à Théodore. En voyant l’adresse, la rage de la jalousie l’accabla pendant un moment, et il le tint à la main, incapable de l’ouvrir.
Il rompit cependant le cachet, et trouva que c’était un billet écrit à Théodore, pendant sa maladie, pour s’informer de sa santé, et que quelque accident l’avait empêchée d’envoyer. La tendre sollicitude qu’elle exprimait pour sa guérison déchira l’âme du marquis, et lui fit faire la comparaison de ce qu’elle avait senti pour la maladie de son rival et pour la sienne.
«Elle était fort inquiète pour _sa_ guérison, dit-il, au lieu qu’elle craint la mienne.» Comme s’il avait voulu prolonger la peine que ce petit billet lui causait, il le lut de nouveau, et de nouveau il maudit son sort et son rival, s’abandonnant, comme à l’ordinaire, aux transports de sa passion. Il allait le jeter loin de lui, lorsque ses yeux se fixèrent sur le cachet, et il le considéra fort attentivement. Sa colère parut alors se calmer; il mit soigneusement le billet dans son portefeuille, et fut pendant quelque temps absorbé dans ses pensées.
Après plusieurs jours de craintes et d’espérances, la force de son tempérament l’emporta sur sa maladie, et il se trouva assez bien pour écrire plusieurs lettres dont une était pour préparer La Motte à le recevoir. La même politique qui l’avait engagé à cacher sa maladie à La Motte, lui fit alors avancer une chose qu’il savait bien ne pouvoir effectuer, qu’il serait à l’abbaye le lendemain de l’arrivée de son domestique. Il répéta ses injonctions qu’Adeline fût strictement gardée, et renouvela ses promesses de récompense pour les services que lui rendrait La Motte.