La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 9

Chapter 93,778 wordsPublic domain

Le crépuscule meurt, la Nuit penche son urne, Et versant la rosée et l’ombre taciturne, Conduit, à la lueur des astres incertains, Le cortége nombreux de ses fantômes vains.

Plusieurs d’un songe heureux m’apportent la merveille; Plusieurs, sans m’effrayer, m’étonnent quand je veille; Mais d’autres, habillés de funèbres lambeaux, Font frissonner mes sens de l’horreur des tombeaux.

Des pensers solennels souveraine puissante, Sombre divinité, mère de l’épouvante, Nuit!.... j’aime ta noirceur; j’écoute avec plaisir De tes vents affaiblis le langoureux soupir.

Lorsqu’entourant ton char du plus épais nuage, Tu roules l’ouragan sur les rocs du rivage, J’attends que, sous mes pieds, la vague en écumant Se brise..., et je jouis de son rugissement.

O Nuit! que j’aime encor tes scènes moins terribles, Tes phosphores légers, tes éclairs si paisibles, Tes aurores du Nord, dont les jeux radieux De la plus vive pourpre enluminent les cieux.

Que je t’aime surtout quand le feu des étoiles Joue à travers la nue, et que tu me dévoiles Ce ruisseau dans les prés, ce bois sur la hauteur, Ou les monts plus lointains perdus dans la vapeur;

Quand mille objets sans nom, voltigeant dans la plaine, Fixent mon œil pensif sur leur forme incertaine, Et que, les achevant au gré de son pinceau, Ma fantaisie en trace un magique tableau!

Au milieu de son ombre égaré dans ma route, Sur un rocher désert je m’assieds.... et j’écoute. C’est le vent qui me pousse un sanglot pénétrant, Et dans le fond du bois va se perdre en mourant.

Que pour mon cœur alors la tristesse a de charmes! Quelle extase céleste, et quelles douces larmes! Oui, j’entends les esprits portés sur les zéphyrs, Par des soupirs touchans répondre à mes soupirs.

Ah! qui voudrait céder ces prestiges sans nombre, Enfans capricieux du silence et de l’ombre, Pour ces tableaux du jour, froides réalités, Que le soleil étale aux yeux désenchantés.

Comme elle retournait à l’abbaye, Louis l’aborda, et, après quelque conversation, lui dit: «La scène dont j’ai été témoin ce matin m’a fort affecté, et j’attendais impatiemment l’occasion de vous le dire. La conduite de ma mère est pour moi un mystère inexplicable; mais il n’est pas difficile de s’apercevoir qu’elle est agitée par quelque méprise. Je n’ai qu’une chose à vous demander: toutes les fois que je pourrai vous être utile, disposez de moi.»

Adeline le remercia de son offre amicale, et y fut plus sensible qu’elle ne put l’exprimer. «Je n’ai, dit-elle, à me reprocher aucun tort qui puisse m’avoir attiré l’animadversion de madame La Motte, et je suis par cette raison absolument hors d’état d’en dire le motif. J’ai cherché, à diverses reprises, une explication qu’elle a éludée avec le même soin. Il vaut donc mieux se taire. En même temps, monsieur, permettez-moi de vous assurer que je suis infiniment sensible à vos bontés.» Louis soupira sans rien dire. Il reprit enfin: «J’espère que vous souffrirez que je parle à ma mère. Je suis sûr de la convaincre de son erreur.»

«--Gardez-vous-en bien! répondit Adeline; le mécontentement de madame La Motte m’a causé une peine inexprimable; mais la forcer à une explication, ce serait aigrir ses ressentimens au lieu de les détruire. Je vous prie en grâce de ne pas le tenter.»

«--Je me soumets à votre décision, répliqua Louis; mais pour cette fois, c’est avec répugnance. Je me croirais le plus heureux des hommes si je pouvais vous servir.»

Il prononça ces mots d’un ton si tendre, qu’Adeline entrevit, pour la première fois, les sentimens de son cœur. Une âme plus remplie de vanité que la sienne lui eût appris depuis long-temps à regarder les attentions de Louis comme le résultat de quelque chose de plus que la galanterie d’un homme bien élevé. Elle ne fit pas semblant de remarquer ses dernières paroles; elle garda le silence, et précipita ses pas machinalement. Louis n’en dit pas davantage, mais il parut tomber dans la rêverie, et ce silence ne fut pas interrompu jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.

CHAPITRE VI.

Il se passa près d’un mois sans aucun incident remarquable. La Motte perdit bien peu de sa mélancolie; et la conduite de sa femme envers Adeline, quoique un peu tempérée, était encore loin de la douceur. Louis, par mille petits égards, témoignait sa croissante affection pour Adeline, qui continuait de n’y voir qu’un excès de politesse.

Pendant une nuit orageuse, il arriva qu’au moment où ils se préparaient à se reposer, ils furent effrayés par un bruit de chevaux qui s’approchaient de l’abbaye. Il fut suivi de différentes voix; et un rude coup de marteau, à la grande porte de l’abbaye, confirma leur première alarme. La Motte se croyait certain que les officiers de justice avaient enfin découvert sa retraite; et le trouble de la terreur avait presque bouleversé tous ses esprits. Il ordonna cependant d’éteindre les lumières et d’observer un profond silence, ne voulant pas négliger la plus légère précaution. Il croyait possible que les archers supposassent l’édifice inhabité, et crussent avoir manqué l’objet de leur recherche. Ses ordres étaient à peine exécutés, qu’on heurta de nouveau, et avec plus de violence. Alors La Motte s’approcha d’une petite fenêtre grillée, pratiquée dans le tambour de la porte, afin de pouvoir observer le nombre et l’apparence des étrangers.

L’obscurité de la nuit contraria son dessein: il aperçut un groupe d’hommes à cheval; mais en prêtant une oreille attentive, il distingua une partie de leurs discours. Plusieurs soutenaient qu’on s’était trompé de chemin; mais une personne qui, d’après son ton de voix imposant, paraissait être leur chef, affirma que la lumière qu’ils avaient vue venait de cet endroit, et il garantissait qu’il y avait du monde dans l’intérieur. Après avoir parlé, il frappe encore très-fort, et n’eut de réponse que le bruit sourd des échos. La Motte tremblait, et ne pouvait faire un pas.

Après avoir attendu quelque temps, les étrangers eurent l’air de délibérer; mais ils parlaient d’une voix si basse, que La Motte ne pouvait comprendre le sens de leurs discours. Ils s’éloignèrent de la porte comme pour s’en aller; mais il les entendit sur-le-champ parmi les arbres, de l’autre côté du bâtiment, et fut bientôt convaincu qu’ils n’avaient pas quitté l’abbaye. La Motte resta quelques minutes dans la plus cruelle incertitude; il laissa Louis à la grille, pour passer dans la partie de l’édifice où il les supposait rassemblés.

L’orage était bruyant, et les gémissantes bouffées, qui grondaient à travers les arbres, l’empêchèrent de distinguer aucun autre son. Une seule fois, pendant le silence des vents, il crut entendre distinctement des voix: mais on ne le laissa pas long-temps à ses conjectures, car de nouveaux coups à la porte l’épouvantèrent encore; et, sans songer aux frayeurs de madame La Motte et d’Adeline, il s’enfuit pour tenter, au moyen de la trappe, la dernière ressource qu’il avait pour se cacher.

Bientôt après, les efforts des assiégeans parurent redoubler comme les secousses de la tempête. La porte, qui était vieille et dégradée, sortit de ses gonds, et leur livra passage dans la salle. Au moment qu’ils entraient, un cri de madame La Motte, qui se tenait à la porte d’une chambre adjacente, confirma le soupçon du principal étranger, et il continua de s’avancer aussi vite que l’obscurité le lui permettait.

Adeline s’était évanouie, et madame La Motte criait au secours, quand Pierre, entrant avec des lumières, vit la salle remplie d’hommes, et sa jeune maîtresse étendue, sans mouvement, sur le plancher. Alors un des cavaliers s’approcha, et demanda pardon à madame La Motte de l’impolitesse de son procédé. Il allait entamer une excuse, lorsqu’apercevant Adeline il s’empressa de la relever; mais Louis, qui revenait en ce moment, la prit dans ses bras et pria l’étranger de s’épargner cette peine.

La personne à laquelle il s’adressa portait la décoration de l’un des premiers ordres de France, et avait un air de dignité qui annonçait un homme d’un rang supérieur. Il semblait avoir une quarantaine d’années; mais peut-être la vivacité et le feu de ses traits rendaient-ils sur sa figure l’ouvrage des années moins sensible. Sans s’occuper de lui-même, il paraissait concentrer toute son attention sur les dangers d’Adeline. Son air doux et ses manières séduisantes dissipèrent par degrés les craintes de madame La Motte, et triomphèrent du premier mouvement de Louis. Il regardait Adeline, encore insensible, avec une admiration si vive, qu’elle semblait absorber toutes les facultés de son âme. C’était vraiment un objet qu’on ne pouvait contempler avec indifférence.

Sa beauté, sous l’empreinte touchante de la défaillance, regagnait en intérêt ce qu’elle perdait en fraîcheur. La négligence de son vêtement délacé, pour lui procurer une libre respiration, découvrait les appas éblouissans que ses tresses d’ébène, tombées avec profusion sur son sein, ombrageaient sans les cacher.

Alors arrive un second étranger, un jeune chevalier, qui, après avoir parlé rapidement au plus âgé, se joignit au groupe général dont Adeline était environnée. Sa personne offrait un heureux mélange d’élégance et de force; son port était noble, sans être fier, et la douceur la plus séduisante tempérait la vivacité de ses manières. Ce qui le rendait alors plus intéressant, c’est la compassion qu’il semblait ressentir pour Adeline. Elle ouvrit les yeux en ce moment; il fut le premier objet qui frappa ses regards; elle le vit s’inclinant sur elle dans une sollicitude muette.

A son aspect, la rougeur d’une vive surprise éclata sur ses joues; car elle le reconnut pour l’étranger qu’elle avait rencontré dans la forêt. En voyant la chambre remplie de monde, son visage passa subitement à la pâleur de l’effroi. Louis l’aida à se transporter dans un autre appartement, où les deux chevaliers qui la suivaient renouvelèrent leurs excuses pour l’alarme qu’ils avaient occasionnée. Le plus âgé, se tournant vers madame La Motte, lui dit: «Vous ignorez sans doute, madame, que je suis le propriétaire de l’abbaye.»

Elle tressaillit: «Ne vous épouvantez pas, madame; vous êtes ici en sûreté et comme chez vous. J’ai depuis long-temps abandonné cet édifice en ruines, et je suis fort heureux s’il a pu vous offrir un asile.» Madame La Motte le remercia de son obligeance, et Louis exprima combien il était sensible à la politesse du marquis de Montalte. C’était le nom de ce noble étranger.

«Ma principale résidence, dit le marquis, est dans une province éloignée; mais j’ai un château sur la lisière de la forêt. En revenant d’une promenade, la nuit m’a surpris et j’ai perdu mon chemin. Une lumière qui brillait à travers les arbres m’a attiré jusqu’ici; et l’obscurité est si forte, que je ne me suis pas aperçu que cette clarté venait de l’abbaye, avant d’être arrivé à la porte.»

Les nobles procédés des étrangers, leurs riches vêtemens, et surtout ce discours, achevèrent de dissiper les doutes de madame La Motte. Elle allait ordonner des rafraîchissemens, lorsque La Motte, qui avait écouté, s’étant convaincu qu’il n’avait rien à craindre, entra dans l’appartement.

Il s’approcha du marquis, d’un air obligeant: mais, dès qu’il essaya de parler, ses lèvres balbutièrent un compliment, tout son corps trembla, et son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. Le marquis n’était guère moins ému, et dans le premier moment de sa surprise il porta la main sur son épée; mais, revenant sur lui-même, il la retira, et tâcha de maîtriser l’expression de son visage. Il y eut un moment de silence terrible. La Motte fit quelques pas du côté de la porte, mais ses genoux tremblans refusèrent de le soutenir, et il tomba dans un fauteuil, sans voix et sans haleine. Ses regards effarés, et toute sa conduite, causèrent à madame La Motte la plus grande surprise. Ses yeux cherchaient à démêler dans ceux du marquis plus que celui-ci n’en voulait laisser apercevoir. Les regards du marquis ajoutaient au mystère au lieu de l’expliquer, et exprimaient un mélange d’émotions qu’elle ne pouvait définir. Elle tâcha cependant de tranquilliser et de ranimer son mari; mais il rebuta ses efforts, et, détournant son visage, il le couvrit de ses deux mains.

Le marquis, paraissant recouvrer sa présence d’esprit, marcha vers la porte de la salle où ses gens étaient rassemblés: alors La Motte, s’élançant de son siége avec un air égare, lui cria de revenir. Le marquis tourna la tête, et s’arrêta, mais toujours incertain s’il avancerait. Les prières d’Adeline, qui venait de rentrer, jointes à celles de La Motte, le déterminèrent, et il s’assit. «Je vous prie, monseigneur, dit La Motte, de m’accorder quelques momens d’audience particulière.»

«--La demande est bien hardie, et peut-être y a-t-il du danger à vous l’accorder, dit le marquis: c’est trop exiger de moi. Vous ne pouvez rien avoir à me dire dont votre famille ne soit pas informée... expliquez-vous en peu de mots...» La Motte changea de couleur à chaque phrase de ce discours. «Impossible, monseigneur, s’écria-t-il; mes lèvres se fermeront pour toujours, plutôt que de prononcer devant une autre créature humaine des paroles réservées pour vous seul. Je vous conjure... je vous supplie de me donner quelques momens d’audience particulière.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflaient de larmes; et le marquis, touché de sa détresse, consentit à ce qu’il demandait, mais cependant avec une émotion et une répugnance manifestes.

La Motte prit une lumière, et conduisit le marquis à une petite chambre dans une partie reculée du bâtiment. Ils y restèrent près d’une heure. Madame La Motte, effrayée de la longueur de leur absence, va les chercher: en approchant d’eux, une curiosité, peut-être excusable en de pareilles circonstances, l’engage à prêter l’oreille. Justement La Motte s’écriait: «L’égarement du désespoir!...» Suivirent quelques mots prononcés à voix basse, qu’elle ne put entendre. «J’ai plus souffert que je ne pourrais dire, continua-t-il; cette image me poursuit sans cesse, la nuit dans mes songes, le jour dans mes courses. Il n’est point de tortures, point de morts que je ne voulusse avoir endurées pour retrouver la situation d’âme où j’étais en arrivant dans cette forêt. Je conjure de nouveau votre pitié.»

Un coup de vent très-fort, en soufflant dans le passage où était madame La Motte, couvrit la voix de son époux et la réponse que lui faisait le marquis; mais bientôt après, elle distingua ces mots: «Demain, monseigneur, si vous revenez dans ces ruines, je vous conduirai à l’endroit.»

«--Cela n’est pas trop nécessaire, et pourrait être dangereux, dit le marquis.--Je dois, monseigneur, excuser ces craintes venant de votre part; mais je m’engage à tout ce que vous proposerez: oui, quelles qu’en soient les conséquences, je me soumets à tout ce que vous déciderez.» Le retour de l’orage étouffa encore le son de leurs voix, et madame La Motte s’efforça en vain d’ouïr les paroles dont probablement dépendait l’explication de cette conduite mystérieuse. Ils s’approchèrent alors de la porte, et elle se retira précipitamment dans la chambre où elle avait laissé Adeline avec Louis et le jeune chevalier.

Le marquis et La Motte l’y suivirent de près; le premier fier et calme, le second un peu plus tranquille qu’auparavant, mais portant encore dans ses traits une impression d’horreur. Le marquis passa dans la salle où sa suite l’attendait. L’orage n’était pas encore fini: mais il semblait impatient de s’en aller, et il ordonna à ses gens de se tenir prêts. La Motte observait un morne silence, traversait souvent la chambre à grands pas, et quelquefois se plongeait dans la rêverie. Pendant ce temps-là, le marquis, assis auprès d’Adeline, dirigeait vers elle tous ses soins, excepté quand des accès de distraction s’emparaient de son âme, et le retenaient dans le silence. Le jeune chevalier profitait de ces intervalles pour adresser la parole à Adeline avec défiance, et non sans quelque agitation: elle se dérobait aux attentions de tous les deux.

Le marquis avait passé près de deux heures à l’abbaye; et l’orage continuant toujours, madame La Motte lui proposa un lit. Un regard de son mari la fit frémir pour les conséquences. Cependant on refusa son offre poliment. Le marquis témoignait autant d’empressement de partir que son hôte paraissait consterné de sa présence. Il retournait souvent dans la salle, et, du seuil de la porte, il levait au ciel des regards d’impatience. On ne voyait rien dans l’obscurité de la nuit; on n’entendait rien que les mugissemens de la tempête.

L’aube parut avant son départ. Comme il se préparait à quitter l’abbaye, La Motte le prit encore en particulier, et eut avec lui quelques momens d’entretien secret. Madame La Motte observait ses gestes animés, d’une partie éloignée de la chambre: ils ajoutèrent à sa curiosité un degré d’appréhension extrême. C’était pour elle une énigme inconcevable. Ils se parlaient d’une voix si basse, qu’elle fit d’inutiles efforts pour distinguer les parties correspondantes de leur dialogue.

Le marquis et sa suite partirent enfin; et La Motte, ayant lui-même fermé les portes, se retira dans sa chambre en silence et les yeux baissés. Lorsque sa femme fut seule avec lui, elle le conjura de lui expliquer la scène dont elle avait été témoin. «Ne me faites pas de questions, dit La Motte, car je ne répondrai à aucune. Je vous ai déjà défendu de me parler de cela.»

--«Et de quoi, dit sa femme?» La Motte parut revenir à lui-même.--«Eh bien! non... je me suis trompé, je croyais que vous m’aviez déjà fait plusieurs fois ces questions.»

--«Ah! dit madame La Motte, voilà mes soupçons vérifiés: votre ancienne mélancolie, et le désordre de cette nuit, proviennent de la même cause.»

--«Et pourquoi me suspecter, ou me questionner? Serai-je donc toujours persécuté par vos conjectures?»

--«Excusez-moi, je n’ai pas entendu vous persécuter; mais ma sollicitude pour votre conservation ne me permet pas de demeurer dans cette affreuse perplexité: souffrez que j’use des droits d’une épouse, et que je partage l’affliction qui vous accable. Ne me refusez pas.....» La Motte l’interrompit:--«Quelle que soit la cause des émotions dont vous avez été témoin, je jure que je ne la révélerai pas à présent. Peut-être viendra-t-il un temps où je ne croirai plus nécessaire de garder le secret; jusque-là taisez-vous, et cessez vos importunités: gardez-vous surtout de faire remarquer à personne ce que vous avez pu voir en moi d’extraordinaire. Ensevelissez vos soupçons dans votre sein, si vous voulez détourner ma malédiction et ma ruine.» L’air de résolution dont il prononça ces mots, le visage couvert d’une pâleur livide, fit frissonner sa femme, et elle n’osa pas répliquer.

Madame La Motte se retira pour se coucher, mais elle ne put fermer l’œil. Elle rêvait à la dernière aventure; ses réflexions furent un aiguillon de plus à sa surprise et à sa curiosité, relativement aux discours et aux actions de son mari. Cependant une vérité la frappait; elle ne pouvait douter que la conduite mystérieuse de La Motte, depuis si long-temps accablé d’inquiétudes, et sa dernière scène avec le marquis, ne procédassent de la même cause. Cette opinion, qui semblait prouver combien ses soupçons sur Adeline étaient injustes, fut accompagnée du déchirement des remords. Elle soupirait impatiemment après le matin qui devait ramener le marquis à l’abbaye. A la fin, la nature fatiguée reprit ses droits, et soulagea ses peines par quelques momens d’oubli.

Le lendemain la famille s’assembla fort tard au déjeuner. Chacun y parut taciturne et distrait; mais leurs figures offraient des aspects bien différens, et la différence de leurs pensées était bien plus grande encore. La Motte paraissait agité d’une terreur impatiente. Dans ses yeux, je ne sais quel égarement exprimait parfois le saisissement soudain de l’horreur, et son visage se couvrait ensuite des sombres couleurs d’un morne désespoir.

Madame La Motte semblait accablée; elle épiait tous les changemens qui se passaient sur le visage de son mari, et attendait avec impatience l’arrivée du marquis. Louis était calme et pensif. Adeline ne paraissait pas souffrir le moins. La nuit précédente, elle avait observé la conduite de La Motte avec beaucoup de surprise; et la confiance qu’il lui avait inspirée jusqu’alors était ébranlée. Elle craignait aussi que quelque circonstance nouvelle ne le rejetât dans ce monde, et qu’il ne fût impossible ou désagréable de la recevoir sous son toit.

Pendant le déjeuner, La Motte s’élança souvent à la fenêtre avec des regards inquiets. Sa femme ne comprit que trop bien le motif de son impatience, et s’efforça de maîtriser la sienne. Dans ces intervalles, Louis, en parlant tout bas à son père, tâchait d’en tirer quelques lumières; mais La Motte revenait toujours auprès de la table, où la présence d’Adeline interrompait toute question.

Après le déjeuner, comme il se promenait sur l’esplanade, Louis voulut l’aborder; mais La Motte lui déclara positivement qu’il désirait être seul, et bientôt après, le marquis n’arrivant pas encore, il s’éloigna à une plus grande distance de l’abbaye.

Adeline se retira dans la chambre de travail avec madame La Motte, qui affectait un air d’enjouement et même d’amitié. Sentant la nécessite de donner quelque raison de l’agitation frappante de La Motte, et de prévenir la surprise que l’apparition inattendue du marquis devait causer à Adeline, si on la lui laissait rapprocher de la conduite qu’il avait tenue la nuit précédente, madame La Motte dit que le marquis et son mari s’étaient beaucoup connus autrefois, et que cette rencontre imprévue, après une longue séparation, et dans des circonstances aussi diverses et aussi humiliantes de la part de ce dernier, lui avait causé une émotion d’autant plus pénible, qu’il se rappelait que le marquis avait mal interprété quelques parties de sa conduite envers lui, ce qui avait interrompu leur ancienne intimité.

Ces motifs ne portèrent point la conviction dans l’âme d’Adeline; car ils lui semblaient disproportionnés avec le degré d’émotion que le marquis et La Motte avaient réciproquement manifesté. Sa surprise et sa curiosité furent éveillées par un discours dont l’intention était de leur donner le change.

Madame La Motte, poursuivant son dessein, dit qu’on attendait actuellement le marquis, et qu’elle se flattait que tous les sujets de division qui pouvaient subsister encore seraient écartés par un raccommodement. Adeline rougit; elle voulut répondre, et ses lèvres balbutièrent. Cette agitation, et les regards de madame La Motte, augmentèrent son trouble; et tous ses efforts pour le contraindre ne servirent qu’à le redoubler. Elle essaya toujours de renouveler la conversation, et toujours il lui était impossible d’assembler ses idées. Craignant que madame La Motte ne surprît le sentiment que jusqu’alors elle s’était presque caché à elle-même, son visage pâlit, son œil se fixa sur la terre; et, pendant quelque temps, il lui fut difficile de respirer. Madame La Motte lui demanda si elle était incommodée. Adeline saisit ce prétexte, et se retira pour se livrer à des réflexions bientôt absorbées par l’espérance de revoir le jeune chevalier qui avait accompagné le marquis.

En regardant par sa fenêtre, elle vit de loin le marquis à cheval, qui s’avançait suivi de plusieurs personnes, et elle s’empressa d’en informer madame La Motte. Il arriva bientôt à la porte. La Motte n’étant pas de retour, sa femme et Louis allèrent le recevoir. Il entra dans la salle, accompagné du jeune chevalier; et, s’approchant de madame La Motte avec une sorte de politesse majestueuse, il demanda La Motte. Louis sortit pour aller le chercher.