La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 8
«Ici sont probablement déposées les cendres de quelques religieux, de quelque ancien hôte de l’abbaye, peut-être de son fondateur, qui, après avoir mené une vie d’abstinence et de prière, a trouvé dans le ciel le prix de ses mortifications sur la terre. Paix à son âme! mais a-t-il pensé qu’une vie de vertus purement négatives méritât une récompense éternelle? Homme aveugle, si vous eussiez écouté la voix de la raison, elle vous aurait appris que les vertus actives, que l’observation de ce principe sacré (faites pour autrui comme vous voudriez qu’on fît pour vous), peuvent seules mériter la faveur d’un Dieu dont la gloire est dans la bienveillance.»
Il restait les yeux fixés sur ces débris, lorsqu’il vit une figure sortir de dessous la voûte du sépulcre. Elle s’élança comme venant de l’apercevoir, et disparut sur-le-champ. Quoique étranger à la crainte, Louis éprouva dans ce moment une sensation pénible, et presque en même temps il se frappa de l’idée que c’était La Motte lui-même. Il s’approcha de la ruine; il appela encore; tout demeura muet comme le tombeau. Alors il prit le chemin de la voûte, et tâcha d’examiner l’endroit par où l’autre s’était enfui; mais l’épaisseur de l’obscurité rendit ses tentatives infructueuses. Il remarqua pourtant, un peu sur la droite, une entrée dans la ruine, et descendit quelques pas en s’avançant dans une espèce de passage; mais, en se rappelant que ce lieu pouvait être un repaire de brigands, il fut effrayé du danger, et se retira avec précipitation.
Il marcha vers l’abbaye par la même route qu’il avait prise, et ne se voyant suivi de personne, se croyant hors de péril, ses premiers soupçons lui revinrent, et il se persuada que c’était La Motte qu’il avait vu. Il rêva long-temps à cette étrange possibilité, et s’efforça de trouver un motif à une conduite aussi mystérieuse, mais ce fut en vain. Néanmoins sa présomption se fortifia, et il regagna l’abbaye, convaincu, autant que le permettaient les circonstances, que c’était son père qu’il avait aperçu au tombeau. En entrant dans ce qui servait alors de salon, il fut très-surpris de l’y trouver assis tranquillement avec Adeline et madame La Motte, et s’entretenant comme s’il était revenu depuis un certain temps.
Il saisit la première occasion d’informer sa mère de cette dernière aventure, et de lui demander de combien le retour de La Motte avait précédé le sien. En apprenant qu’il était rentré depuis une demi-heure, son étonnement fut au comble, et il ne savait quelle conséquence en tirer.
Cependant la passion de Louis, toujours croissante, se joignit au ver rongeur du soupçon, pour détruire dans le cœur de madame La Motte l’amitié qu’Adeline avait d’abord inspirée par ses vertus et par ses malheurs: sa dureté se manifestait trop pour n’être pas remarquée de celle qui en était l’objet, et Adeline en conçut un chagrin qu’il lui fut bien difficile d’endurer. Avec l’empressement et la candeur de la jeunesse, elle sollicita une explication sur ce changement de conduite, et chercha l’occasion de prouver qu’elle n’avait rien fait avec intention pour le mériter. Madame La Motte éluda en femme adroite, et en même temps elle mit en avant quelques propos qui jetèrent Adeline dans une plus grande perplexité, et servirent à rendre son affliction présente encore plus insupportable.
Elle se disait: «J’ai perdu cette amitié qui était tout pour moi. C’était mon unique consolation... Je l’ai perdue...; et cela, sans connaître mon crime. Mais, grâce au ciel, je n’ai pas mérité cette rigueur. Elle a beau m’abandonner, je l’aimerai toujours.»
Dans sa douleur, elle quittait souvent le salon, et, retirée dans sa chambre, elle tombait dans un abattement qu’elle avait ignoré jusqu’alors.
Un matin, qu’il lui était impossible de dormir, elle se leva de très-bonne heure. Le faible point du jour perçait alors les nuages d’une lueur tremblante, et se déployant par degrés sur l’horizon, annonçait le lever du soleil. Chaque trait du paysage se dévoilait lentement, humide de la rosée de la nuit, et brillant de la clarté naissante. Enfin le soleil parut et répandit ses torrens de lumière. La beauté de cet instant l’invite à se promener, et elle va dans la forêt pour y goûter les délices du matin. Le chœur des oiseaux qui s’éveillent la salue en passant, le frais zéphyr la caresse, parfumé de l’émanation des fleurs dont les teintes éclataient plus vivement à travers les gouttes de rosée suspendues à leurs feuilles. Elle marcha au hasard sans songer à l’éloignement; et suivant les détours du ruisseau, elle vint à une clairière humectée de rosée, où les branches, s’abaissant jusqu’au bord de l’eau, formaient une scène si romantique, si délicieuse, qu’elle s’assit au pied d’un arbre pour en contempler les charmes. Ces images adoucirent insensiblement sa tristesse, et lui communiquèrent cette douce et voluptueuse mélancolie, si chère aux âmes sensibles. Elle resta quelque temps plongée dans la rêverie; les fleurs qui tapissaient la verdure autour d’elle semblaient sourire en reprenant une nouvelle vie, et fournir un sujet de comparaison entre elles et sa situation. Elle rêva, soupira, et d’une voix dont la mélodie charmante était accentuée par la sensibilité de son âme, elle chanta les vers suivans:
AU NARCISSE.
Douce et brillante fleur, qui, sur les gazons frais, Embellis le matin de tes humbles attraits, Sur les ailes des vents ton odeur exhalée, Parfume la colline et l’humide vallée. Quand le jour qui finit ferme son œil mourant, Quand le zéphyr plaintif s’éteint en soupirant, Quand les ombres du soir au couchant s’épaississent, Que les vallons, les bois, les coteaux s’obscurcissent, Sous la froide rosée inclinée tristement, Tu courbes de langueur ton calice charmant; Dans leurs réduits secrets tes parfums se retirent, Et sous l’obscurité tes nuances expirent. Mais bientôt de retour, l’aurore, aimable fleur, Va relever ton front défaillant et rêveur, Va dévoiler encor ta blancheur éclatante, Et le satin moëlleux de ta feuille opulente. Tendre fils du printemps, comme toi dans les pleurs Sous la nuit du chagrin, je languis, je me meurs. Ah! que puisse l’aurore en dissipant tes ombres, De mes soucis affreux chasser les voiles sombres!
Un écho lointain prolongea ses accens; elle prêta l’oreille à sa douce réplique. Mais après avoir répété les derniers vers, elle s’entendit répondre par une voix presque aussi tendre et moins éloignée. Très-surprise, elle regarde autour d’elle, et voit un jeune homme en habit de chasseur, appuyé contre un arbre, et la considérant avec cette profonde attention qui annonce une âme en extase.
Mille craintes se croisèrent dans ses confuses pensées: alors seulement elle se rappela combien elle était éloignée de l’abbaye; elle se levait pour fuir, lorsque l’étranger s’approcha respectueusement; mais, voyant qu’elle s’écartait en baissant de timides regards, il s’arrêta. Elle continua son chemin vers l’abbaye; et, malgré toutes les raisons qui la faisaient trembler d’être poursuivie, sa retenue l’empêcha de regarder en arrière. Rentrée dans l’abbaye, et voyant que la famille n’était pas assemblée pour déjeuner, elle se retira dans sa chambre; et là, toutes ses pensées s’employèrent en conjectures sur l’étranger. Ne se croyant intéressée dans cette rencontre que sous le rapport de la sûreté de La Motte, elle se livra sans scrupule au souvenir de l’air et des manières nobles qui distinguaient si particulièrement le jeune homme qu’elle avait vu. Après avoir mieux approfondi toutes les circonstances, elle regarda comme impossible qu’une personne d’un pareil extérieur pût former le projet de tendre quelque piége à un être son semblable; et, quoiqu’elle n’eût recueilli aucune circonstance qui pût seconder ses conjectures sur ce qu’il venait faire dans une forêt déserte, elle repoussa sans y songer, tous les soupçons injurieux à son honnêteté. Après y avoir mûrement réfléchi, elle résolut de ne point parler à La Motte de cette petite aventure, sachant très-bien qu’un danger imaginaire lui causerait des appréhensions réelles, et produirait toutes les perplexités, tous les tourmens dont il venait d’être délivré. Elle se promit, au surplus, de suspendre pour quelque temps ses promenades dans la forêt.
Lorsqu’elle descendit pour déjeuner, elle s’aperçut que madame La Motte était plus réservée qu’à l’ordinaire. La Motte entra un moment après elle, fit sur le temps quelques observations frivoles; et, après s’être efforcé de prendre un air de gaîté, retomba dans sa tristesse accoutumée. Adeline examinait avec inquiétude le visage de madame La Motte, et quand elle y découvrait une lueur de bonté, c’était un rayon de soleil pour son âme; mais elle permit bien rarement à Adeline de se flatter ainsi. Sa conversation était contrainte, et souvent elle se livrait à des allusions qu’on ne pouvait comprendre. Adeline tremblait de hasarder une phrase, de peur que ses accens mal assurés ne trahissent sa peine; et Louis arriva fort à propos pour la tirer d’embarras.
«Cette charmante matinée vous a fait sortir de bonne heure de votre chambre, dit Louis en s’adressant à Adeline?--Vous aviez sans doute un aimable compagnon, dit madame La Motte? une promenade solitaire n’est pas ordinairement fort agréable.
«--J’étais seule, madame, reprit Adeline.»
«--Vraiment! vos pensées doivent donc avoir pour vous un charme bien puissant?»
«--Hélas! répliqua Adeline, en laissant échapper une larme, il leur reste bien peu de sujets de contentement.»
«--Cela est très-surprenant, poursuivit madame La Motte.»
«--Est-il donc surprenant, madame, qu’on soit malheureuse lorsqu’on n’a plus d’amis?»
Madame La Motte sentit le reproche au fond de sa conscience, et rougit.
«--Mais, reprit-elle après un court silence, et en fixant La Motte, vous n’êtes pas dans ce cas, Adeline.»
L’innocence d’Adeline était bien loin de rien soupçonner. Elle ne fit aucune attention à cette circonstance; mais souvent à travers ses larmes, elle dit qu’elle se réjouissait de l’entendre parler ainsi. Pendant cette conversation, La Motte était resté absorbé dans ses réflexions; et Louis, ne pouvant se douter quel en était le but, regardait attentivement sa mère et Adeline pour s’en éclaircir; mais il regardait cette dernière avec une expression si remplie de tendre pitié, qu’il découvrit en même temps à madame La Motte les sentimens de son cœur. Elle répliqua sur-le-champ aux dernières paroles d’Adeline, de l’air le plus sérieux: «L’amitié n’a de prix qu’autant que notre conduite s’en rend digne; l’amitié qui survit au mérite de la personne aimée, est une disgrâce pour les deux parties.»
Le ton et la manière dont elle proféra ces mots, chagrinèrent encore Adeline, qui lui dit doucement qu’elle se flattait de ne jamais mériter un pareil reproche. Madame La Motte se tut; mais Adeline fut si pénétrée de ce qui s’était passé, que les pleurs coulèrent de ses yeux, et qu’elle se cacha le visage avec son mouchoir.
Louis se leva, non sans être ému; et La Motte, sortant de sa rêverie, demanda ce dont il s’agissait; mais, avant de recevoir une réponse, il parut avoir oublié qu’il avait fait la question. «Adeline peut vous en rendre compte, dit madame La Motte.--Je n’ai pas mérité cela, dit Adeline en se levant; mais puisque ma présence déplaît, je me retire.»
Elle faisait un mouvement pour sortir, lorsque Louis, qui marchait dans la chambre avec l’air de l’agitation, lui prit doucement la main, en disant: «Il y a là-dessous quelque malheureuse méprise.» Il voulait la reconduire à son siége; mais son âme était trop abattue pour soutenir une plus longue contrainte, et retirant sa main: «Laissez-moi m’en aller, dit-elle; s’il y a quelque méprise, il m’est impossible de l’expliquer.» A ces mots, elle quitta la chambre. Louis la suivit de l’œil jusqu’à la porte, et se tournant ensuite vers sa mère: «A coup sûr, madame, lui dit-il, vous avez tort; je gage ma tête, qu’elle mérite votre plus tendre affection.»
«--Vous plaidez sa cause avec éloquence, monsieur: peut-on vous demander ce qui vous intéresse si fort en sa faveur?»
«--Ses manières aimables, qu’on ne peut observer sans concevoir de l’estime pour elle.»
«--Mais vous vous fiez trop peut-être à vos observations: il est possible que ses manières aimables vous trompent.»
«--Pardonnez-moi, madame, je puis affirmer hardiment qu’elles ne me trompent point.»
«--Vous avez, sans doute de bonnes raisons de parler ainsi, et je m’aperçois, à votre admiration pour cette jeune _innocente_, qu’elle a réussi dans le projet de séduire votre cœur.»
«--C’est sans dessein qu’elle s’est attiré mon admiration; elle n’y serait jamais parvenue, si elle eût été capable de la conduite que vous lui supposez.»
Madame La Motte allait répliquer, mais elle en fut empêchée par son mari, qui, sortant de sa rêverie, s’informa du sujet de la contestation. «Trêve à ces propos ridicules, dit-il d’un ton fâché. Adeline aura, je suppose, oublié quelque article du ménage: une offense aussi grave mérite sans doute punition; mais ne me rompez plus la tête de vos misérables querelles: si vous voulez régenter, madame, que ce ne soit pas en ma présence.»
A ces mots, il quitte brusquement la chambre, son fils le suit, et madame La Motte reste livrée à ses réflexions chagrines. Sa mauvaise humeur provenait toujours de la même cause. Elle avait su la promenade d’Adeline; et La Motte étant allé de bonne heure dans la forêt, son imagination, échauffée par la jalousie qui couvait dans son sein, la persuada qu’ils s’étaient donné un rendez-vous.
Elle n’en douta plus au retour d’Adeline, suivie de près par La Motte. Sa passion lui peignant ainsi les apparences sous les plus noires couleurs, ni sa longue habitude des bons procédés, ni la présence de son fils, n’avaient été capables de contraindre ses émotions. Elle regardait la conduite d’Adeline, dans leur dernière scène, comme un chef-d’œuvre d’hypocrisie, et l’indifférence de La Motte comme un jeu; tant elle était ingénieuse à se créer des fantômes!
Adeline s’était retirée dans sa chambre. Quand sa première agitation se fut apaisée, elle fit l’examen général de sa conduite, et n’y trouvant rien dont elle pût s’accuser, elle n’en fut que plus contente d’elle-même. Sa satisfaction la plus grande, elle la tirait de la pureté de ses intentions. Au moment qu’on l’accuse, l’innocence peut être quelquefois accablée par l’effroi du châtiment qui n’est dû qu’au crime; mais la réflexion dissipe les prestiges de la terreur, et porte au fond d’une âme déchirée les consolations de la vertu.
En sortant, La Motte était allé dans la forêt. Louis s’en était aperçu, et l’avait rejoint avec le dessein de pénétrer la cause de sa mélancolie. «Voilà une belle matinée, dit Louis; si vous me le permettez, je vous accompagnerai à la promenade.» La Motte, quoique mécontent, ne s’y opposa point; et, après qu’ils eurent marché quelques minutes, il changea de direction, et prit un sentier opposé à celui que son fils lui avait vu suivre le jour précédent.
Louis observa: «que l’allée qu’ils venaient de quitter était plus ombragée, et par conséquent plus agréable.» La Motte ne paraissait faire aucune attention à cette remarque. «Elle mène, poursuivit-il, à un singulier endroit que je découvris hier.» La Motte leva la tête. Louis continua de décrire le tombeau, et la rencontre qu’il y avait faite. Pendant ce récit, La Motte le regardait avec la plus grande attention, et changeait souvent de visage. Quand il eut fini: «Vous avez eu bien de la témérité, dit-il, d’examiner ce lieu, surtout lorsque vous vous êtes hasardé dans le passage. Je vous conseille de ne plus vous aventurer aussi légèrement dans les profondeurs de cette forêt. Moi-même, je n’ai pas osé dépasser certaines limites; et, par cette raison, j’ignore quels habitans elle peut renfermer. Votre récit m’effraie; car, s’il y a des brigands dans le voisinage, je ne suis pas à l’abri de leurs rapines. Il est vrai que je n’ai plus guère autre chose à perdre que ma vie.»
«--Et la vie de vos compagnons, reprit Louis.--Sans doute, dit La Motte.»
«--Il serait à propos d’avoir plus de certitude sur ce point. Je songe aux moyens d’y parvenir.»
«--Il est inutile de s’en occuper. Cette recherche aurait elle-même son danger. La mort serait peut-être le prix de votre curiosité; notre seule chance de salut, c’est de rester cachés. Retournons à l’abbaye.»
Louis ne savait que penser; mais il n’en dit pas davantage. La Motte retomba bientôt dans un accès de rêverie, et son fils en prit occasion de déplorer l’état d’abattement où il venait de le voir plongé. «Déplorez-en plutôt la cause, dit La Motte avec un soupir.»
«--Quelle qu’elle soit, j’en gémis bien sincèrement. Oserai-je vous prier de me la dire?»
«--Mes malheurs vous sont-ils donc assez peu connus, reprit La Motte, pour que vous me fassiez pareille question? Ne suis-je pas arraché à ma maison, à mes amis, et presqu’à ma patrie? et peut-on demander ce qui m’afflige?»
Louis sentit la justice de ce reproche, et garda un moment de silence. «Que vous soyez affligé, reprit-il, ce n’est pas ce qui me surprend: il serait en effet bien étonnant que vous ne le fussiez pas.»
«--Qu’est-ce donc qui cause votre surprise?»
«--L’air de gaîté que vous aviez à mon arrivée ici.»
«--Vous gémissiez tout à l’heure de me voir affligé, et maintenant vous ne paraissez pas trop satisfait de m’avoir vu précédemment de bonne humeur. Qu’est-ce que cela veut dire?»
«--Vous ne m’entendez point du tout. Rien ne pourrait me causer une plus grande satisfaction que le retour de cette gaîté. Vous aviez dans ce temps-là les mêmes sujets de chagrin, et pourtant vous étiez de bonne humeur.»
«--Vous auriez pu sans vanité vous en attribuer la gloire: votre présence me ranima, et je me sentis en même temps soulagé du fardeau de mille appréhensions.»
«--Puisque la même cause existe, pourquoi n’êtes-vous pas toujours aussi gai?»
«--Et pourquoi oubliez-vous que c’est à votre père que vous parlez ainsi?»
«--Je ne l’oublie point, monsieur, et rien au monde, que mes sollicitudes pour un père, ne pouvait m’enhardir à ce point. C’est avec la plus vive douleur que je m’aperçois que vous avez quelque sujet caché de peines: faites-en l’aveu, monsieur, à ceux qui ont droit d’entrer dans vos afflictions, et souffrez qu’en les partageant, ils en adoucissent la rigueur.»
Louis leva les yeux, et vit son père pâle comme la mort; ses lèvres tremblaient en parlant: «--Quelque confiance que vous ayez en votre pénétration, elle vous a pourtant trompé dans cette conjoncture. Je n’ai d’autres sujets de chagrin que ceux que vous connaissez déjà, et je désire que vous ne rameniez jamais la conversation là-dessus.»
«--Puisque telle est votre volonté, je dois vous obéir; mais pardonnez-moi, monsieur, si....»
«--Je ne vous pardonne point, monsieur, interrompit La Motte: cessons ces discours.» En disant ces mots, il précipita ses pas; et Louis, n’osant continuer, revint en silence à l’abbaye.
Adeline passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre. Après y avoir examiné sa conduite, elle essaya de fortifier son âme contre les injustes désagrémens que lui donnait madame La Motte. La tâche était plus difficile que de s’absoudre elle-même. Elle l’aimait; elle avait compté sur une amitié qui lui semblait encore précieuse malgré d’injustes procédés. Assurément elle n’avait pas mérité de la perdre; mais madame La Motte était si peu disposée à un éclaircissement, qu’elle n’avait guère de probabilité de regagner son affection. Enfin elle se résigna, au point d’être passablement calmée; car renoncer sans regrets à un bien réel, c’est moins un effort de la raison que du caractère.
Elle s’occupa quelques heures d’un ouvrage qu’elle avait entrepris pour madame La Motte; et cela, sans la moindre intention de se concilier ses bonnes grâces, mais parce qu’elle éprouvait que cette manière de répondre à de mauvais procédés avait quelque chose d’assorti à son caractère, à ses sentimens et à sa fierté. L’amour-propre est peut-être le seul pivot autour duquel se meuvent les affections humaines, car tout motif qui a pour but notre satisfaction personnelle peut se rapporter à ce sentiment. Il est pourtant des affections d’une nature si épurée, qu’elles nous paraissent mériter le nom de vertus, bien que nous puissions démentir leur origine. Celle d’Adeline était de ce genre.
Elle mit à ce travail et à la lecture le plus de temps de la journée qu’il lui fut possible. Les livres avaient été constamment la source de son instruction et de son amusement. Ceux de La Motte étaient en petit nombre, mais bien choisis; et Adeline devait trouver à les lire plus de charmes que jamais. Lorsque son âme était affectée par la conduite de madame La Motte, ou par quelque souvenir de ses premières infortunes, un livre était le calmant qui lui rendait la tranquillité. La Motte avait plusieurs des meilleurs poètes anglais. Adeline avait appris cette langue au couvent: elle était par conséquent en état de sentir leurs beautés; et le plaisir qu’elle y prenait, se changeait souvent en inspiration.
Au déclin du jour, elle quitta sa chambre pour jouir des beaux instans de la soirée, mais elle ne s’éloigna pas de l’abbaye au-delà d’une avenue qui regardait le couchant. Elle lut un peu; mais, ne pouvant distraire plus long-temps son attention de la scène qui l’environnait, elle ferma son livre, et s’abandonna aux charmes de la douce mélancolie que le moment lui inspirait. L’air était calme; le soleil, en s’abaissant sous les coteaux lointains, jetait une lueur pourprée sur le paysage, et un jour plus doux dans les clairières de la forêt. La rosée avait répandu sa fraîcheur dans les airs. A mesure que le soleil déclinait, l’obscurité s’avançait en silence, et la scène prenait un aspect de grandeur solennelle. Dans sa rêverie, elle se rappela et répéta le morceau suivant:
NIGHT.
Now Ev’ning fades! her pensive step retires, And Night leads on the dews, and shadowy hours; Her awful pomp of planetary fires, And all her train of visionary powers.
These paint with fleeting shapes the dream of sleep These swell the waking soul with pleasing dread, These through the glooms in forms terrific sweep, And rouse the thrilling horrors of the dead!
Queen of the solemn thought mysterious Night! Whose step is darkness, and whose voice is fear! Thy shades I welcome with severe delight And hail thy hollow gales that sigh so drear!
When, wrapt in clouds, and riding in the blast, Thou roll’st the storm along the sounding shore, I love to watch the whelming billows cast On rocks below, and listen to the roar.
Thy milder terrors, Night, I frequent woo, Thy silent lightnings, and thy meteor’s glare, Thy northern fires, bright with ensanguine hue, That light in heaven’s high vault the fervid air.
But chief I love thee, when thy lucid car Sheds through the fleecy clouds a trembling gleam, And shews the misty mountain from afar, The nearer forest, and the valley’s stream.
And nameless objects in the vale below, That floating dimly to the musing eye, Assume, at Fancy’s touch, fantastic shew, And raise her sweet romantic visions high.
Then let me stand amidst thy glooms profound On some wild woody steep, and hear the breeze That swells in mournful melody around, And faintly dies upon the distant trees.
What melancholy charm steals o’er the mind! What hallow’d tears the rising rapture greet! While many a viewless Spirit in the wind Sighs to the lonely hour in accents sweet!
Ah! who the dear illusions pleas’d would yield, Which Fancy wakes from silence and from shades, For all the sober forms of Truth reveal’d, For all the scenes that Day’s bright eye pervades!
IMITATION.
NUIT.