La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 6
Après avoir long-temps rêvé, il se rappelle la trappe du cabinet appartenant aux chambres d’en-haut: les yeux ne pouvaient l’apercevoir, et en quelque endroit qu’elle conduisît, elle le mettrait au moins à l’abri d’être découvert. Après avoir plus mûrement réfléchi sur ce point, il se décide à visiter les lieux secrets où conduisait l’escalier, et s’imagine que toute sa famille pourrait s’y tenir cachée pendant quelque temps. Il ne mit que peu de momens entre la conception de son dessein et l’exécution; car l’obscurité s’épaississait, et dans chaque murmure du vent, il se figurait entendre la voix de ses ennemis.
Il demanda une lumière, et monta dans sa chambre. Arrivé au cabinet, il fut quelque temps à trouver la porte de la trappe, tant elle était bien jointe avec les panneaux du parquet. Il la trouve enfin, et la lève. Les froides vapeurs d’un air long-temps renfermé s’exhalèrent par l’ouverture: il les laissa passer un moment avant de descendre. Comme il regardait dans cet abîme, il se rappela l’information que Pierre avait rapportée concernant l’abbaye; cela lui causa une sensation pénible; mais elle fit place à des intérêts plus pressans.
L’escalier était roide, et tremblait sous lui en plusieurs endroits. Après avoir continué de descendre quelque temps, son pied toucha la terre, et il se trouva dans un étroit passage; mais comme il se tournait pour le suivre, les humides vapeurs roulèrent autour de lui et éteignirent sa lumière. Il appela Pierre à haute voix; mais il ne put se faire entendre de personne; et après quelques minutes, il essaya de retrouver le chemin de l’escalier. Il y réussit, non sans difficulté; et, traversant les chambres d’un pas prudent, il descendit de la tour.
La sûreté que l’endroit dont il sortait sembla lui promettre, était d’une trop grande importance pour être rejetée légèrement: il résolut donc de faire une nouvelle épreuve avec la lumière. Après l’avoir fixée dans une lanterne, il descend une seconde fois dans le passage. Le courant des vapeurs, occasioné par l’ouverture de la trappe, était apaisé, et l’air nouveau qui y était entré commençait à circuler. La Motte s’avança sans accident.
Le passage était fort long, et le conduisit à une porte fermée. Il posa sa lanterne à quelque distance pour éviter le courant d’air, et usa de toute sa vigueur pour forcer la porte; elle s’ébranlait sous sa main, mais sans s’ouvrir. En l’examinant de plus près, il s’aperçut que le bois était endommagé autour de la serrure, probablement par l’humidité, ce qui l’encouragea à continuer. Après quelques efforts, la porte céda, et il se trouva dans une chambre carrelée de pierres.
Il resta quelques temps à l’examiner. Les murs, sur lesquels distillait une humidité malsaine, étaient entièrement nus, et n’offraient pas même une fenêtre: l’air n’était admis que par un petit grillage de fer. A l’extrémité, auprès d’un enfoncement, était une autre porte: La Motte s’en approcha, et en passant, regarda dans l’enfoncement; il aperçut par terre un grand coffre. Il s’approcha pour l’examiner, et, soulevant le couvercle, il vit les restes d’un squelette humain. Son cœur fut glacé d’effroi; et il retourna sur ses pas involontairement. Après s’être arrêté quelques instans, ses premières émotions s’apaisèrent. Cette curiosité que les objets de terreur excitent souvent dans le cœur de l’homme, lui fit jeter encore un regard sur cet horrible spectacle.
La Motte demeurait immobile à cette vue. L’objet qu’il avait sous les yeux semblait confirmer le bruit répandu que quelqu’un avait été assassiné dans l’abbaye. Il ferme enfin le coffre, et s’approche d’une seconde porte pareillement fermée; mais la clé était dans la serrure; il la tourne avec difficulté, et s’aperçoit alors que la porte était retenue par deux gros verrous. Il les tire, la porte s’ouvre sur une rampe d’escalier: il descend les marches, qui aboutissaient à une enfilade de voûtes basses, ou plutôt de cellules, qui, d’après la forme de leur construction et de leur état actuel, paraissaient contemporaines des plus vieilles parties de l’abbaye. Dans l’abattement d’esprit où se trouvait La Motte, il pensa que c’étaient les sépultures des religieux qui avaient jadis habité l’édifice au-dessus; mais elles avaient été plutôt construites pour la pénitence des vivans que pour le repos des morts.
Arrivé au bout de ces cellules, il trouva encore le passage fermé par une porte. Il hésite; il ne sait s’il tentera d’aller plus avant. Le lieu où il était lui parut offrir la sûreté qu’il cherchait: il pouvait y passer la nuit sans être tourmenté de la crainte de se voir découvert; et il était probable que, si les archers arrivaient pendant la nuit, et trouvaient l’abbaye déserte, ils en sortiraient avant le jour, ou du moins avant que rien ne l’obligeât de quitter son asile. Ces réflexions redonnèrent à son âme une bien plus grande tranquillité. Le plus pressant de tous ses soins était seulement d’amener, le plus tôt possible, sa famille dans ce lieu de sûreté, de peur que les archers ne fondissent sur eux à l’improviste, et il se reprochait déjà d’avoir délibéré si long-temps.
Mais un désir invincible de savoir où conduisait cette porte, arrête ses pas, et il retourne pour l’ouvrir. La porte était bien fermée; et comme il essayait de la forcer, il entendit soudain du bruit au-dessus de sa tête: il pensa que les gens de la justice étaient peut-être déjà venus, et il quitta les cellules avec précipitation, dans le dessein d’écouter à la porte de la trappe.
«Là, dit-il, je pourrai entendre, sans risque, et recueillir peut-être quelque chose de ce qui se passe. On ne reconnaîtra pas mes compagnons, ou du moins on ne leur fera pas de mal; quant à leur inquiétude sur mon compte, il faut qu’ils apprennent à la supporter.»
Tels étaient les raisonnemens de La Motte. Il faut l’avouer, ils décelaient plutôt la prudence de l’égoïsme, qu’une tendre sollicitude pour son épouse. Cependant il était revenu au bas de l’escalier, lorsqu’en levant les yeux il aperçoit qu’il avait laissé la trappe ouverte; il montait vite pour la fermer, il entend des pas qui s’avancent à travers les chambres d’en haut. Avant qu’il pût redescendre assez pour se cacher entièrement, il regarda encore au-dessus, et aperçut, par l’ouverture, le visage d’un homme qui avait les yeux sur lui. «Notre maître! s’écria Pierre.» La Motte fut un peu rassuré au son de cette voix, mais il ne laissa pas que d’être fâché de l’épouvante qu’on lui avait causée.
«--Que voulez-vous? qu’avez-vous à faire ici?»
«--Rien, monsieur; je n’ai rien à faire, si ce n’est seulement que ma maîtresse m’envoie chercher monsieur.»
«--Il n’y a donc personne ici, dit La Motte en posant son pied sur le degré?»
«--Si fait monsieur, il y a mademoiselle Adeline, et.....»
«--Fort bien.... fort bien, dit La Motte avec joie.... Marchez; je vous suis.»
Il apprit à madame La Motte où il était allé, lui fit part du dessein qu’il avait de se cacher, et délibéra sur le moyen de persuader aux archers, dans le cas où ils viendraient, qu’il avait quitté l’abbaye. Dans cette vue, il ordonna d’apporter tous les meubles dans les cellules d’en bas. Il aida lui-même à l’opération, et tout le monde y mit la main pour accélérer. En très-peu de temps, il laissa la partie habitable de l’édifice dans un état presque aussi nu qu’il l’avait trouvé: il dit ensuite à Pierre de conduire les chevaux à quelque distance de l’abbaye et de les laisser en liberté. Après y avoir bien réfléchi, il imagina une chose qui devait contribuer à donner le change aux archers; ce fut de placer dans quelque partie remarquable de l’édifice une inscription qui exprimerait son infortune, et porterait la date de son départ de l’abbaye. C’est dans ce dessein qu’au-dessus de la porte de la tour, qui conduisait à la partie habitable, il grava les lignes suivantes:
Vous qui par le malheur, dans ce lieu solitaire, Peut-être fûtes amenés, Sachez qu’il est des mortels sur la terre Autant que vous infortunés.
P.-L.-M., un malheureux exilé, chercha dans ces murs un refuge contre la persécution le 27 avril 1658, et les quitta le 22 juin de la même année, pour tâcher de trouver un asyle plus convenable.
Après que ces mots furent gravés avec un couteau, on mit dans un panier le petit restant des provisions de la semaine; car Pierre, dans sa frayeur, était revenu de son dernier voyage sans rien rapporter. La Motte ayant rassemblé ses compagnons, ils montèrent sous l’escalier de la tour, et traversèrent les chambres jusqu’au cabinet. Pierre passa le premier avec une lumière, et eut un peu de peine à trouver la porte de la trappe. Madame La Motte frissonna en voyant la profondeur de ce gouffre; mais chacun gardait le silence.
La Motte prend alors la lumière, et conduit la marche; il est suivi de sa femme et puis d’Adeline: «--Ces vieux moines aimaient le bon vin, tout comme d’autres, dit Pierre qui faisait l’arrière-garde. Je vous garantis, monsieur, que c’était ici leur cellier; je sens déjà l’odeur des futailles.»
«--Paix, dit La Motte: réservez vos plaisanteries pour une occasion plus convenable.»
«--Il n’y a pas de mal d’aimer le bon vin; monsieur sait bien cela.»
«--Finissez cette bouffonnerie, dit La Motte d’un ton plus imposant, et passez le premier.» Pierre obéit.
Ils arrivent à la chambre voûtée. Le spectacle affreux que La Motte y avait vu, le détourna de l’idée de passer la nuit dans cette pièce, et les meubles avaient été portés par son ordre dans les cellules du fond. Il tremblait que ses compagnons ne vissent le squelette, et que cette vue n’excitât le degré d’horreur qu’ils ne pourraient surmonter pendant leur séjour dans ce lieu. La Motte passa vite devant le coffre. Pour madame La Motte et Adeline, elles étaient trop remplies de leurs pensées pour donner une attention minutieuse à des circonstances extérieures.
Arrivés dans les cellules, madame La Motte pleura sur la nécessité qui la condamnait à une si horrible demeure. «Hélas! dit-elle, en sommes-nous donc réduits à cette extrémité? Les appartemens d’en haut m’avaient d’abord semblé une déplorable habitation; mais c’est un palais en comparaison de ceux-ci.»
«--Cela est vrai, ma chère amie, dit La Motte. Eh bien, que le souvenir de ce que vous les aviez crus d’abord, adoucisse à présent votre déplaisir; ces cellules sont un palais, comparées à Bicêtre ou à la Bastille, et aux terreurs d’un affreux châtiment qui nous y accompagneraient encore. Que la crainte d’un plus grand mal vous apprenne à souffrir le moindre: je suis content si je trouve ici le refuge que je cherche.»
Madame La Motte était muette, et Adeline, oubliant ses derniers torts, tâchait de la consoler de son mieux. Tandis que son propre cœur succombait aux infortunes qu’elle ne pouvait s’empêcher d’anticiper, elle avait l’air tranquille et même enjoué, elle prévenait madame La Motte avec la plus vigilante sollicitude; elle était si contente de voir son mari caché dans cet asile, qu’elle perdait presque le sentiment de ce qu’il avait d’horrible et d’incommode.
C’est ce qu’elle exprima sans détour à La Motte. Il ne pouvait être insensible à cette marque d’attachement. Madame La Motte y prit garde, et cela reproduisit en elle un sentiment pénible: elle prit les épanchemens de la reconnaissance pour ceux de la tendresse.
La Motte retourna plusieurs fois à la trappe, pour écouter s’il n’y avait personne dans l’abbaye; mais aucun bruit ne troublait le calme de l’obscurité. Enfin ils se mirent à table. Le souper fut triste.
«--Mon ami, dit madame La Motte en soupirant, si les archers ne venaient pas cette nuit, et si Pierre retournait demain matin à Auboine, il pourrait prendre de plus amples éclaircissemens, ou du moins nous procurer une voiture pour sortir d’ici.»
«--Sans doute, dit La Motte, qu’il pourrait en trouver une, et du monde aussi pour la suivre. Pierre serait un homme excellent pour montrer aux archers le chemin de l’abbaye, et pour les informer de ce dont ils pourraient se douter sans lui, savoir que je suis ici caché.»
«--Quelle cruelle ironie! dit madame La Motte. Ce que je proposais, c’était seulement pour notre bien commun: j’ai pu me tromper dans mon idée, mais assurément mon intention était pure.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflèrent de larmes. Adeline aurait voulu la consoler; mais elle se taisait par délicatesse. La Motte remarqua l’effet de son discours, et quelque chose de ressemblant au remords pénétra dans son cœur. Il s’approche de sa femme, et lui prenant la main:
«Il faut pardonner au désordre de mon âme, dit-il; je n’avais pas dessein de vous affliger. L’idée d’envoyer Pierre à Auboine, où il a déjà tant fait de bévues, je n’ai pu m’empêcher de la relever. Non, ma chère amie, notre chance seule de salut, c’est de rester où nous sommes tant que dureront nos provisions. Si les archers ne viennent pas ici cette nuit, ils y viendront probablement demain matin, ou peut-être après-demain. Quand ils auront fouillé l’abbaye pour m’y trouver, ils s’en iront; alors nous pourrons sortir de ce refuge, et prendre des mesures pour passer dans un pays éloigné.»
Madame La Motte reconnut la vérité de ce discours, et son âme étant consolée par la petite satisfaction que son mari venait de lui donner, elle reprit assez de gaîté. Après souper, La Motte posta le fidèle, mais simple Pierre, au pied de l’escalier qui montait au cabinet, pour y faire sentinelle pendant la nuit; ensuite il revint dans les cellules d’en bas, où il avait laissé sa petite famille. Les lits étaient préparés et tous s’étant souhaité le bonsoir, ils se couchèrent et implorèrent le sommeil.
Les pensées d’Adeline étaient trop occupées pour lui permettre de reposer; et, lorsqu’elle crut ses compagnons endormis, elle s’abandonna à la tristesse de ses réflexions. Elle regardait aussi dans l’avenir avec les plus affligeantes appréhensions.
«Si La Motte était arrêté, qu’allait-elle devenir? Elle serait alors une créature errante sur la terre, sans amis pour la protéger, sans argent pour subsister. La perspective était triste..., était terrible!» Les chagrins de monsieur et de madame La Motte, qu’elle chérissait avec la plus vive affection, n’entraient pas dans les siens pour peu de chose.
Quelquefois elle se rappelait son père; mais elle ne voyait en lui qu’un ennemi, loin duquel elle devait fuir. Ce souvenir ajoutait à ses peines; mais l’idée des souffrances qu’il lui avait occasionées, l’affligeait moins encore que le sentiment de sa dureté. Elle versa des larmes amères. A la fin, elle s’adressa à l’Être-Suprême, et se remit à sa providence, avec cette piété simple qui n’appartient qu’à la vertu. Son âme se calma, se rassura par degrés, et bientôt après elle s’endormit.
CHAPITRE V.
La nuit se passa sans alarme. Pierre était resté à son poste, et n’avait rien entendu qui l’eût empêché de s’endormir. La Motte, long-temps avant de l’apercevoir, l’entendit qui ronflait très-musicalement. Il fut bientôt réveillé par la voix aigre et chagrine de La Motte. «Dieu vous bénisse, notre maître, s’écria-t-il en s’éveillant! seraient-ils venus?»
«--S’ils ne sont pas ici, ce n’est pas votre faute. Vous ai-je placé là pour dormir, maraud?»
«--Mon Dieu! notre maître, répliqua Pierre, le sommeil est le seul bon temps qu’on puisse se donner ici; pour moi, je n’aurais pas le cœur de le refuser à un chien dans un pareil endroit.»
La Motte le questionna sérieusement sur certain bruit qu’il croyait avoir entendu pendant la nuit, et Pierre lui protesta très-solennellement qu’il n’avait rien entendu: l’assertion était vraie à la rigueur, car il s’était donné le bon temps de dormir sans interruption.
La Motte monte à la porte de la trappe, et écoute avec attention. Il n’entend aucun bruit, et se hasarde à la soulever. La vive lumière du soleil frappa ses yeux; la matinée était déjà bien avancée. Il marcha doucement le long des chambres, et regarda par une fenêtre: il ne vit personne. Encouragé par cette apparente sécurité, il osa descendre l’escalier de la tour, et entra dans le premier appartement. Il s’avançait vers le second; mais s’arrêtant soudain par réflexion, il approcha son œil d’une fente de la porte. Il regarde, et voit distinctement une personne assise et le bras appuyé sur une fenêtre.
Cette découverte le consterna si fort, que, pour l’instant, il perdit toute sa présence d’esprit, et qu’il lui fut absolument impossible de faire un pas. La personne, qui avait le dos de son côté, se leva, et tourna la tête. La Motte reprit alors ses sens, et sortant de l’appartement aussi vite et aussi doucement qu’il lui fut possible, il monta dans le cabinet. Il leva la trappe; mais avant de l’avoir fermée, il entendit les pas de quelqu’un qui entrait dans la chambre précédente. Il n’y avait à la trappe ni verrous ni autre fermeture, et sa sûreté dépendait uniquement de l’exacte correspondance des panneaux. La première porte de la chambre en pierres n’avait aucuns moyens de défense; et les fermetures de la porte intérieure étant placées pour lui du mauvais côté, elles ne pouvaient le garantir d’être découvert, ni lui donner le temps de se sauver.
Parvenu dans cette chambre, il s’arrête, et entend distinctement des personnes marcher dans le cabinet au-dessus. En prêtant l’oreille, il entend aussi une voix qui l’appelle par son nom. Soudain il s’enfuit aux cellules d’en bas, croyant à chaque moment qu’on allait ouvrir la porte, et qu’il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient. S’étant jeté sur la terre, à l’extrémité des voûtes, il resta quelque temps sans haleine, tant il était ému. Madame La Motte et Adeline, glacées d’effroi, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il lui fut impossible de parler sur-le-champ: dès qu’il en eut le pouvoir, cela fut presque inutile, car le bruit éloigné qui partait d’en haut, apprit à la famille une partie de la vérité.
Ce bruit ne paraissait pas approcher; mais, incapable de maîtriser son épouvante, madame La Motte jeta un cri: cela redoubla les angoisses de La Motte. Il s’écria: «Vous me perdez! ce cri vient de les avertir de l’endroit où je suis.» Il traversa les cellules les mains jointes et à grands pas. Pâle et muette comme la mort, Adeline soutenait madame La Motte, et eut beaucoup de peine à l’empêcher de se trouver mal. «O Dupras! Dupras! vous voilà vengé!» dit La Motte avec une voix qui semblait s’échapper au fond de son cœur; et après un moment de silence, il reprit: «Mais pourquoi cherché-je à me tromper par l’espérance de m’évader? pourquoi attendre ici leur arrivée? terminons plutôt ces angoisses déchirantes, en me jetant moi-même dans leurs mains.»
En parlant ainsi, il marchait vers la porte; mais la vue de madame La Motte retint ses pas. «Arrêtez, dit-elle, pour l’amour de moi, arrêtez, ne me quittez pas ainsi, et ne vous précipitez pas volontairement dans l’abîme!»
«--Assurément, monsieur, dit Adeline, vous êtes trop prompt; ce désespoir est aussi inutile qu’il est mal fondé. Nous n’entendons venir personne; si les archers avaient découvert la trappe, ils seraient certainement ici depuis long-temps.» Ce discours d’Adeline calma le désordre de La Motte: l’agitation de la terreur s’apaisa, et la raison fit luire à ses yeux un faible jour d’espérance. Il prêta une oreille attentive; et, s’apercevant que tout était tranquille, il s’avance prudemment à la chambre en pierres, et de là au pied de l’escalier qui conduisait à la trappe: elle était fermée; on n’entendait pas le moindre bruit au-dessus.
Il fit long-temps sentinelle; et le silence continuant, son espoir se renforça. Enfin il commença à croire que les archers avaient quitté l’abbaye. Il n’en passa pas moins la journée dans une inquiète vigilance. Il n’osait pas ouvrir la trappe, et souvent il croyait entendre des bruits lointains. Cependant il était clair que le secret du cabinet avait échappé aux recherches; et il fondait avec raison sa sécurité sur cette circonstance. La nuit suivante se passa comme la journée, dans une craintive espérance, et dans une veille assidue.
Mais ils furent alors menacés de manquer de vivres. Les provisions, qu’on avait distribuées avec la plus scrupuleuse économie, étaient presque épuisées; et un plus long séjour dans ce refuge pouvait avoir des suites déplorables. Dans cette position, La Motte délibéra sur la conduite la plus prudente qu’il avait à tenir. Il ne voyait point de meilleur parti que d’envoyer Pierre à Auboine, la seule ville d’où il pût revenir dans l’espace de temps limité par leurs besoins. Il y avait bien du gibier dans la forêt, et du poisson dans la rivière; mais Pierre n’était pas en état de manier utilement un fusil ou une ligne.
Il fut donc convenu qu’il irait à Auboine chercher de nouvelles provisions, et en même temps ce qu’il fallait pour raccommoder la roue du carrosse, afin d’avoir un moyen tout prêt de se transporter hors de la forêt. La Motte défendit à Pierre de faire aucunes questions sur les gens qui s’étaient informés de lui, ni de prendre aucune mesure pour découvrir s’ils étaient sortis du canton, de crainte qu’il ne se trahît encore par ses bévues. Il lui recommanda de garder le plus grand silence sur ces objets, de finir son affaire, et de sortir de la ville le plus promptement possible.
Il y avait encore une difficulté à vaincre.--Qui oserait sortir le premier, et visiter l’abbaye, pour savoir si les archers en étaient partis? La Motte réfléchit que, s’il se remontrait, il serait infailliblement perdu; ce qui ne serait pas aussi certain, si l’on apercevait quelqu’un de ses compagnons, parce qu’ils étaient tous inconnus aux suppôts de la justice. Il était nécessaire, au surplus, que la personne qu’il enverrait, eût assez de courage pour poursuivre la recherche, et assez d’esprit pour la conduire avec prudence. Pierre avait peut-être la première qualité, mais il était certainement dépourvu de la seconde. La Motte regarda sa femme, et lui demanda si, pour l’amour de lui, elle oserait se risquer. A cette proposition, son cœur frissonna: elle ne voulait cependant pas refuser, ni paraître indifférente sur un point aussi essentiel au salut de son mari. Adeline remarqua, dans sa contenance, l’agitation de son âme; et surmontant les craintes qui jusqu’alors lui avaient ôté l’usage de la parole, elle s’offrit à marcher elle-même.
«Il est vraisemblable, dit-elle, qu’ils auront plus d’égards pour moi que pour un homme.» La honte ne permettait pas à La Motte d’accepter son offre; et sa femme, touchée de la magnanimité d’une pareille conduite, sentit revivre momentanément sa première affection pour Adeline. Celle-ci insista si vivement sur sa proposition, et cela d’un air si sérieux, que La Motte commençait à balancer. «Monsieur, dit-elle, vous m’avez une fois sauvée du plus pressant danger, et depuis vos bontés n’ont cessé de me protéger; ne me refusez pas le plaisir de les mériter par un acte de reconnaissance. Laissez-moi aller dans l’abbaye; et si, par cette démarche, je parviens à vous garantir d’un malheur, je serai suffisamment récompensée du léger péril que je puis courir; car ma satisfaction sera au moins égale à la vôtre.»
A ce discours, madame La Motte pouvait à peine retenir ses larmes, et La Motte dit avec un profond soupir: «Eh bien! j’y consens; allez, Adeline; et à partir de ce moment, regardez-moi comme votre débiteur.» Adeline ne s’arrêta pas à répondre; mais, prenant une lumière, elle sortit des cellules. La Motte la suivit pour lever la trappe, et lui recommanda de bien regarder, s’il était possible, dans tous les appartemens, avant d’y entrer. «Si vous étiez aperçue, dit-il, il faut répondre de manière à ne pas me compromettre. Votre présence d’esprit vous conseillera mieux que moi... Dieu vous conduise!»