La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition
Part 5
A peine avais-je fini, et m’étais-je couchée sur mon lit tout habillée, non pour dormir, mais pour veiller, que j’entendis heurter à la porte de la maison: on l’ouvrit et on la ferma si promptement, que la personne qui avait frappé parut n’avoir fait que remettre une lettre ou s’acquitter d’un message. Bientôt après, j’entendis par intervalles, dans une chambre au rez-de-chaussée, des voix qui tantôt parlaient très-bas, et tantôt s’élevaient toutes ensemble, comme dans une dispute. Par un mouvement plus excusable que la curiosité, je m’efforçai de distinguer ce qu’on disait, mais ce fut en vain. De temps à autre, un mot ou deux parvenaient jusqu’à moi. J’entendis une fois prononcer mon nom, mais pas davantage.
Ainsi s’écoulèrent les heures jusqu’à minuit, que tout fut tranquille. J’étais restée quelque temps sur mon lit, flottant entre la crainte et l’espérance, quand j’entendis tirer et pousser doucement la serrure de ma porte. Je m’élançai à terre, et j’écoutai avec le plus grand silence pendant un instant: après quoi le bruit recommença, et j’entendis parler bas en dehors. Les forces me manquaient, mais je conservais encore le sentiment. En cet instant on fit un effort contre la porte, comme pour l’enfoncer. Je jetai un cri, et j’entendis aussitôt les voix des hommes que j’avais vus à la table de mon père; ils crièrent pour qu’on ouvrît; et comme je ne répondais point, ils proférèrent les plus menaçantes imprécations. J’avais encore assez de force pour aller vers la fenêtre, dans le seul espoir de m’échapper par là; mais mes faibles secousses ne pouvaient rien contre les barreaux. Oh! comment pourrai-je, en rappelant ces momens d’horreur, témoigner assez ma reconnaissance à ceux qui m’ont sauvée et qui me consolent?
Après avoir demeuré quelque temps à la porte, ils la laissèrent, et descendirent l’escalier. Comme mon cœur se sentait revivre à chaque pas qui les éloignait! Je tombai sur mes genoux; je remerciai Dieu de m’avoir sauvée en ce moment, et j’implorai sa protection pour l’avenir. Je me relevais après cette courte prière, lorsque tout-à-coup j’entendis du bruit dans un autre côté de la pièce. En regardant autour de moi, je vis s’ouvrir la porte d’un petit cabinet, et deux hommes entrer dans la chambre.
Ils me saisirent, et je tombai dans leurs bras sans connaissance: le temps que je passai dans cet état, je l’ignore; mais en revenant à moi, je me retrouvai seule et j’entendis différentes voix au rez-de-chaussée. J’eus la présence d’esprit de courir à la porte du cabinet, seule ressource que j’avais pour me sauver; mais elle était fermée! je réfléchis alors qu’il était possible que les brigands eussent oublié de tourner la clé de l’autre porte qui était retenue par la chaise; mais cette espérance fut encore déçue. Je frappai mes mains, dans une agonie de désespoir, et demeurai quelque temps immobile.
Un bruit violent, qui partait d’en bas, me fit revenir à moi, et bientôt j’entendis monter des gens dans l’escalier: alors je me tins pour morte. Les pas s’approchèrent, on rouvrit la porte du cabinet. Je restai tranquille, et vis les mêmes hommes rentrer dans la chambre: je ne parlai, ni ne résistai: les facultés de mon âme avaient perdu le pouvoir de sentir, comme lorsque notre corps a reçu un coup si violent, qu’il étourdit la sensation de la douleur. Ils me conduisirent en bas: on ouvrit la porte d’une chambre au rez-de-chaussée, et j’aperçus un étranger. C’est alors que le sentiment me revint. Je criai, je me débattis, mais on m’entraîna. Il est inutile de dire que cet étranger était M. de La Motte, ni d’ajouter que je le bénirai à tout jamais comme mon libérateur.
Adeline cessa de parler. Madame La Motte garda le silence. Il y avait, dans ce récit, quelques circonstances qui excitaient toute sa curiosité. «Croyez-vous, dit-elle à son amie, que votre père fût pour quelque chose dans cet horrible mystère?» Quoiqu’il fût impossible d’en douter, Adeline pensa, ou plutôt feignit de penser qu’il n’était coupable d’aucun dessein contre sa vie. «Cependant, quel motif, dit madame La Motte, supposer à une barbarie aussi évidemment gratuite?» Là se bornèrent ses questions, et Adeline avoua qu’après avoir cherché long-temps à s’expliquer cette énigme, elle l’avait enfin abandonnée en frémissant d’horreur.
Madame La Motte exprima sans réserve toute la sympathie qu’excitait en elle une si extraordinaire infortune, et cet épanchement resserra les nœuds d’une amitié mutuelle. Adeline sentit soulager son âme par la révélation qu’elle venait de faire à madame La Motte, et celle-ci reconnut le prix d’une pareille confidence, par un surcroît d’attentions affectueuses.
CHAPITRE IV.
La Motte avait passé plus d’un mois dans cette solitude; et sa femme avait la satisfaction de le voir reprendre du calme et même de la gaîté. Cette satisfaction, Adeline la partageait bien vivement: elle aurait pu, à juste titre, se féliciter elle-même de cet heureux changement. Son enjouement et ses soins avaient effectué ce que n’avaient pu opérer les trop grandes sollicitudes de son amie. La Motte ne paraissait pas indifférent aux aimables dispositions d’Adeline; et quelquefois il la remerciait avec plus de chaleur qu’il n’avait coutume d’en témoigner. De son côté, elle le regardait comme son unique protecteur, et avait pour lui la tendresse d’une fille.
Le temps qu’elle avait passé dans cette paisible retraite avait adouci le souvenir des événemens passés, et rendu à ses esprits leur harmonie naturelle. Quand sa mémoire lui rappelait ses courtes et romanesques attentes de félicité, tout en donnant un soupir à cette illusion ravissante, elle déplorait moins son erreur, qu’elle ne se réjouissait de sa sécurité et de sa consolation présente.
Mais la satisfaction que l’allégresse de La Motte répandait au tour de lui, fut de courte durée: il devint tout-à-coup sombre et réservé; la société de sa famille cessa d’avoir pour lui des charmes; il passait des heures entières dans les endroits de la forêt les plus solitaires, livré à la mélancolie, et à des peines secrètes. Il ne s’abandonnait plus, comme auparavant, sans aucune contrainte, à son humeur chagrine; il s’efforçait évidemment de la cacher, et sa joie était trop artificielle pour échapper à la pénétration.
Son domestique Pierre, soit par curiosité, soit par attachement, le suivait dans la forêt, sans se faire voir. Il remarqua qu’il se retirait fréquemment dans un certain endroit très-écarté. Dès qu’il y était parvenu, il disparaissait toujours avant que Pierre, qui était forcé de suivre de loin, pût exactement reconnaître où il passait.
Ce changement dans les manières et dans les habitudes de La Motte, était trop manifeste pour n’être pas remarqué par sa femme. Elle employa toutes les ruses que l’affection peut suggérer, tout ce que peuvent inventer les artifices d’une femme, pour l’amener à une confidence: il fut insensible à l’influence des premières, et sut résister à la séduction des autres. Voyant que tous ses efforts ne pouvaient dissiper les ombres qui enveloppaient son âme, ni en pénétrer la cause, elle y renonça, et tâcha de se faire à cette tristesse mystérieuse.
Les semaines se succédaient, et le même secret continuait de fermer la bouche et de dévorer le cœur de La Motte. On n’avait point découvert le lieu de ses visites dans la forêt. Pierre avait souvent regardé autour de l’endroit où son maître disparaissait; mais il n’avait jamais découvert aucun réduit où il pût le soupçonner de se cacher. L’étonnement du domestique s’accrut à un tel point, qu’il lui fut impossible de se contenir, et il fit part à madame La Motte de ce qui en était le sujet.
Elle dissimula devant Pierre l’émotion que lui causa ce récit, et lui fit un crime des moyens qu’il avait employés pour satisfaire sa curiosité. Mais en réfléchissant sur cette circonstance, et en la rapprochant de l’altération qui s’était faite en dernier lieu dans l’humeur de son mari, ses inquiétudes recommencèrent, ses perplexités redoublèrent. Après y avoir long-temps rêvé, ne pouvant trouver d’autres motifs à une pareille conduite, elle ne tarda pas à l’attribuer à l’influence d’une passion criminelle; et son cœur, plus rapide que son jugement, confirma la supposition, et s’ouvrit à tous les traits de la jalousie.
Comparativement parlant, elle n’avait pas connu l’affliction jusqu’à ce moment. Elle avait quitté ses plus chers amis, ses plus intimes connaissances..., avait abandonné les plaisirs, les agrémens, et presque le nécessaire de la vie..., avait fui avec sa famille dans un exil, dans l’exil le plus affreux, le plus désespérant! Elle éprouvait tout ensemble les maux de la réalité et ceux de la crainte. Elle les avait tous endurés patiemment, soutenue par l’affection de celui pour qui elle souffrait. Quoique cette affection eût paru s’affaiblir pendant quelque temps, elle en avait supporté le refroidissement avec courage; mais le dernier coup de l’infortune, évité jusqu’à cette heure, vint l’accabler avec une force irrésistible.... Cet amour dont elle regrettait la perte, elle le croyait transporté à une autre!
L’effet des passions violentes est de confondre les facultés de la raison, et de les entraîner dans leur propre direction. Le jugement de madame La Motte, soustrait à l’influence de son cœur, lui aurait montré dans le sujet de sa tendresse, quelques particularités équivoques, pour ne pas dire contradictoires avec ses soupçons. Aucune de ces circonstances ne la frappa, et elle n’hésita pas long-temps à prononcer qu’Adeline était l’objet de l’attachement de son mari. Elle était belle; quelle autre, en effet, pouvait-ce être dans un coin de terre aussi séparé du reste du monde?
La même cause détruisit presqu’en même temps l’unique consolation qui lui restait; et, en pleurant de ne pouvoir plus placer son bonheur dans la tendresse de son époux, elle pleurait aussi de ne pouvoir plus chercher de soulagement dans l’amitié d’Adeline. Elle avait pour elle une trop grande estime pour soupçonner d’abord la pureté de sa conduite; mais en dépit de sa raison, elle ne lui ouvrait plus son cœur avec la chaleur de son intimité ordinaire. Elle se retira de sa confidence, et plus sa jalousie concentrée ouvrait ses soupçons, plus elle lui montra de froideur jusque dans ses manières.
Adeline, s’apercevant de ce changement, l’attribua d’abord au hasard, ensuite à un désagrément passager, occasioné par quelque légère inadvertance dans sa conduite. Elle redoubla donc ses assiduités; mais s’apercevant, contre son attente, que ses efforts pour plaire n’avaient plus le même succès, et que la réserve de madame La Motte ne faisait qu’augmenter, elle conçut de sérieuses inquiétudes, et résolut d’avoir une explication. C’est ce que madame La Motte évitait soigneusement, et qu’elle retarda pour quelque temps: mais Adeline, trop intéressée aux conséquences pour être arrêtée par de légers scrupules, se rendit si pressante, que madame La Motte fut d’abord embarrassée; mais elle finit par imaginer quelque frivole excuse, et par tourner la chose en ridicule.
Elle vit alors la nécessité de ne plus paraître réservée avec Adeline; et quoique son art ne pût triompher des préjugés de la passion, il réussit passablement à lui faire prendre l’extérieur de l’amitié. Adeline fut trompée et retrouva la paix. Une confiance sans bornes dans la franchise et dans la bonté des autres, c’était sa faiblesse. Mais les angoisses d’une jalousie étouffée n’en tourmentèrent que plus cruellement le cœur de madame La Motte, et elle résolut, à tout événement, d’obtenir quelque certitude sur le motif de ses soupçons.
Elle se permit alors un acte de bassesse dont elle avait d’abord repoussé l’idée: ce fut d’ordonner à Pierre de suivre les pas de son maître, afin de découvrir, s’il était possible, le lieu de ses visites. A force d’écouter sa jalousie, elle lui laissa prendre un tel empire sur sa raison, qu’elle soupçonna d’abord la vertu d’Adeline, et alla bientôt jusqu’à se figurer que les disparitions de La Motte étaient des rendez-vous avec elle. Ce qui fit naître cette conjecture, c’est qu’Adeline faisait souvent de longues promenades dans la forêt, et s’absentait quelquefois de l’abbaye pendant plusieurs heures. Cette circonstance, que madame La Motte avait d’abord attribuée à l’amour d’Adeline pour les beautés pittoresques de la nature, agissait avec violence sur son imagination, et elle ne pouvait plus l’envisager que comme un prétexte pour avoir de secrets entretiens avec son mari.
Pierre obéit avec empressement aux ordres de sa maîtresse; car ils étaient formellement secondés par sa propre curiosité. Tous ses efforts, néanmoins, furent sans succès: il n’osa jamais suivre La Motte d’assez près pour reconnaître le dernier endroit où il se retirait. L’impatience de madame La Motte s’accrut par ses retardemens; les difficultés stimulèrent sa jalousie; elle résolut donc de demander à son mari l’explication de sa conduite.
Après avoir un peu réfléchi sur les moyens les plus convenables pour l’obtenir, elle va le trouver; mais en entrant dans la chambre où il était, elle oublie le rôle qu’elle avait concerté, tombe à ses pieds, et reste quelques momens noyée dans ses larmes. Étonné de sa posture et de sa douleur, il lui en demande la cause.
«--Votre conduite, lui répond-elle.»
«--Ma conduite! dit-il; et quelle partie de ma conduite, s’il vous plaît?»
«--Votre réserve, votre tristesse secrète, et vos fréquentes absences de l’abbaye?»
«--Est-il donc surprenant qu’un homme qui a presque tout perdu, déplore quelquefois ses infortunes; ou bien, est-ce pour lui un si grand crime de vouloir cacher ses douleurs, qu’il doive par-là s’attirer le blâme de ceux à qui il voudrait épargner le tourment de les partager?»
A ces mots, il sort de sa chambre, laissant madame La Motte immobile de surprise, mais un peu soulagée du poids de ses premiers soupçons. Cependant elle suivait toujours Adeline avec l’œil de la surveillance; souvent elle laissait tomber le masque de l’amitié, et découvrait les traits de la méfiance. Adeline, sans trop savoir pourquoi, se sentait en sa présence moins à son aise, moins heureuse qu’auparavant: elle tombait dans l’accablement; et, lorsqu’elle était seule, elle pleurait souvent sur le triste abandon où elle était réduite. Naguère le souvenir de ses souffrances passées se perdait dans l’intimité de madame La Motte. A présent, quoique la conduite de celle-ci fût trop étudiée pour laisser échapper des signes de haine remarquables, il y avait dans ses manières quelque chose qui glaçait les espérances d’Adeline, sans qu’elle pût s’en rendre raison. Mais un incident, qui ne tarda pas, suspendit pour quelque temps la jalousie de madame La Motte, et tira son mari de sa taciturnité farouche.
Un jour que Pierre était allé à Auboine pour les provisions de la semaine, il en revint avec des informations qui plongèrent La Motte dans de nouvelles inquiétudes.
«--Oh, monsieur! s’écria Pierre, je viens d’apprendre quelque chose qui m’a étonné autant qu’il est possible, et qui ne vous étonnera pas moins, lorsque vous le saurez. Comme j’étais dans la boutique du maréchal, et qu’il remettait un clou au fer de mon cheval....; c’est que chemin faisant, le cheval avait perdu ce clou d’une étrange manière. Je vais vous dire, monsieur, comment la chose est arrivée....»
«--Eh! laissez cela pour un autre temps, et continuez votre histoire.»
«--Eh bien! monsieur, comme j’étais dans la boutique du maréchal, un homme, une pipe à la bouche et une grosse prise de tabac à la main....»
«--Bon!... Quel rapport cette pipe a-t-elle avec votre histoire?»
«--Eh! mais, monsieur, vous me troublez; je ne saurais continuer, à moins que vous ne me laissiez dire à ma guise. Comme je vous disais donc..., une pipe à la bouche..., c’est là que j’en étais, n’est-ce pas, monsieur?»
«--Oui, oui.»
«--Il s’assied sur le banc, et ôtant la pipe de sa bouche, il dit au maréchal: Voisin, ne connaîtriez-vous pas ici quelqu’un qui s’appelle La Motte?..... Ah, monsieur! tout mon corps s’est aussitôt couvert d’une sueur froide...... Monsieur se trouverait-il incommodé? irai-je lui chercher quelque chose?»
«--Non..... Mais soyez bref dans votre récit.»
«--La Motte! La Motte! dit le maréchal: je crois avoir entendu parler de ce nom-là.»
«--Est-il bien vrai, lui dis-je? En ce cas, vous êtes bien fin, car il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache.»
«--Imbécile!.. pourquoi avez-vous dit cela?»
«--Parce que je n’avais pas besoin de leur donner à connaître que monsieur était ici; et, si je ne m’étais pas conduit bien adroitement, ils m’auraient deviné.... Il n’y a pas ici personne de ce nom-là, que je sache, ai-je dit.»
«--En vérité! dit le maréchal; en ce cas, vous connaissez mieux que moi le voisinage.»
«--Oui, dit l’homme à la pipe; sans doute. Comment se fait-il que vous connaissiez si bien le voisinage? A la Saint-Michel qui vient, il y aura vingt-six ans que je suis venu ici, et vous en savez plus que moi.»
«Alors il met la pipe dans sa bouche, et m’envoie une bouffée dans le nez. Mon Dieu, monsieur! je tremblais de la tête aux pieds.»
«--Pour ce qui est de cela, repris-je, je n’en sais pas plus que d’autres; mais je suis bien sûr de n’avoir jamais ouï parler de personne de ce nom-là.»
«--Eh! mais, dit le maréchal en me regardant entre deux yeux, n’êtes-vous pas l’homme qui demandait, il y a quelque temps, l’abbaye de Saint-Clair?--Eh bien! quand cela serait? ai-je répondu, qu’est-ce que cela prouve?--Vraiment, dit le maréchal en se tournant vers l’autre, on prétend qu’il habite maintenant quelqu’un dans l’abbaye; et d’après ce qui m’est revenu, ce pourrait fort bien être ce même La Motte.--Et d’après ce qui m’est revenu aussi, dit l’homme à la pipe, en se levant; et vous en savez plus là-dessus que vous n’en dites. Je gagerais ma tête, que ce M. La Motte demeure dans l’abbaye.»
«--Eh bien, lui dis-je, vous vous trompez; car il ne demeure pas dans l’abbaye à présent.»
«--Maudit soit votre sottise! s’écria La Motte. Mais dépêchez..... Comment cela s’est-il terminé?»
«--Mon maître ne demeure pas là, ai-je dit.»--Ho, ho! dit l’homme à la pipe, c’est donc votre maître? Et, s’il vous plaît, depuis quand a-t-il quitté l’abbaye?.... et où demeure-t-il maintenant?»
«--Doucement? ai-je dit, n’allons pas si vite... Je sais quand il faut parler et quand il faut me taire... Mais qui est-ce qui l’a demandé?»
«--Comment! il attendait donc quelqu’un, dit l’homme?--Non, dis-je, il n’attendait personne; mais quand cela serait, qu’est-ce que cela prouve?--Cela ne prouve rien..... Alors il a regardé le maréchal, et ils sont sortis tous les deux sans que le fer de mon cheval fût raccommodé. Mais c’est à quoi je ne songeais plus; car dès qu’ils ont été partis, j’ai remonté en selle, et me suis mis à courir de mon mieux. Mais dans mon effroi, monsieur, j’ai oublié de prendre le chemin détourné, et je suis revenu tout droit à la maison.»
La Motte, très-mécontent de ce qu’il venait d’apprendre, ne répondit à Pierre qu’en maudissant sa sottise, et vint tout de suite chercher madame La Motte, qui se promenait avec Adeline au bord de la rivière. Il était trop agité pour adoucir cette nouvelle par un exorde. «Nous sommes découverts, dit-il, les gens de la justice sont venus s’informer de moi à Auboine, et les bévues de Pierre ont causé ma ruine.» Alors il lui fit part du récit de Pierre, et lui dit de se préparer à quitter l’abbaye.
«--Mais où fuir? dit madame La Motte, pouvant à peine se soutenir.»--N’importe en quel lieu, dit-il; si nous différons, nous sommes perdus. Il faut, je crois, nous réfugier en Suisse. Si quelque lieu de la France avait pu nous cacher, c’était sûrement celui-ci.»
«--Hélas! quelle persécution, reprit madame La Motte. A peine avons-nous rendu cette habitation un peu commode, que nous voilà forcés de la quitter, et d’aller je ne sais où.»
«--Je souhaite que nous l’ignorions en effet, répliqua La Motte; c’est le moindre mal qui puisse nous arriver. Évitons la prison, et peu m’importe en quel endroit nous allions. Mais retournez à l’abbaye sur-le-champ, et mettez en paquets le plus de meubles qu’il vous sera possible.» Des flots de larmes vinrent au secours de madame La Motte, et sans rien dire elle s’appuya toute tremblante sur le bras d’Adeline. Quoique celle-ci n’eût point de consolation à lui donner, elle s’efforça de maîtriser ses propres sensations et de paraître tranquille. «Allons, dit La Motte, nous perdons du temps; préparons-nous à fuir; nous nous lamenterons après. Montrez de ce courage si nécessaire pour nous tirer de danger. Adeline ne pleure pas, et cependant sa situation est aussi malheureuse que la nôtre; car je ne sais pas combien de temps je pourrai encore lui servir de protecteur.»
Malgré la frayeur qu’éprouvait madame La Motte, son amour-propre fut offensé de ce reproche. Baignée de larmes, elle dédaigna de répondre, et jeta sur Adeline un regard qui portait une profonde expression de mécontentement. Comme ils gagnaient l’abbaye en silence, Adeline demanda à La Motte s’il était bien sûr que ce fussent les gens de la justice qui s’étaient informés de lui. «--Je n’en saurais douter, répliqua-t-il. Quelles autres personnes auraient pu me demander? D’ailleurs, la conduite de l’homme qui a cité mon nom rend la chose évidente.»
«--Peut-être que non, dit madame La Motte; attendons pour partir jusqu’à demain matin. Peut-être que notre fuite n’est pas nécessaire.»
«--Sans doute! et pendant ce temps-là, les gens de la justice pourraient fort bien venir nous en dire autant.» La Motte donne à Pierre des ordres pour partir dans une heure. «--Dans une heure, dit Pierre. Eh, mon Dieu! notre maître, songez donc seulement à la roue du carrosse: il me faudrait au moins une journée pour la raccommoder; car monsieur sait bien que je n’en ai raccommodé de ma vie.»
C’était une circonstance qui avait absolument échappé à La Motte, lorsqu’ils s’étaient établis dans l’abbaye; Pierre avait été d’abord trop occupé à mettre les appartemens en état, pour se rappeler la voiture; et dans la suite, s’imaginant qu’on n’en aurait pas besoin de sitôt, il avait négligé de la réparer. La Motte perdit alors patience, et en proférant mille juremens, il prescrivit à Pierre de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ; mais on ne trouva plus les matériaux qu’on avait achetés pour cela dans le temps; et Pierre se souvint, quoiqu’il fût assez prudent pour n’en rien dire, d’avoir employé les clous à la réparation de l’abbaye.
Il était donc impossible de quitter la forêt ce soir-là. Il ne restait à La Motte que de réfléchir aux moyens les plus probables d’éviter d’être découverts, si les gens de la justice venaient visiter les ruines avant le lendemain, ce qui n’était pas invraisemblable, d’après l’étourderie que Pierre avait commise en revenant d’Auboine par le chemin direct.
D’abord, il lui vint bien dans la pensée que, malgré l’impossibilité d’emmener ses compagnons, il lui était facile de prendre un des chevaux, et de sortir de la forêt avant la nuit; mais il songea qu’il courrait toujours quelque danger d’être reconnu dans les villes où il passerait, et il ne se faisait point à l’idée de laisser sa famille à l’abandon, sans savoir s’il pourrait la rejoindre, ni quel rendez-vous il pourrait lui donner pour le suivre. La Motte n’était pas homme à prendre un parti vigoureux, et peut-être aimait-il mieux souffrir en compagnie qu’isolé.