La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 2

Chapter 23,805 wordsPublic domain

Le lendemain, La Motte, impatient de s’en aller, se leva de très-bonne heure. Tout était prêt pour son départ; il y avait déjà quelque temps que le déjeuner attendait; mais Adeline ne paraissait point. Madame La Motte entra dans la chambre, et la trouva plongée dans un sommeil agité. Sa respiration était courte et irrégulière. Elle tressaillait souvent; souvent elle soupirait, et bégayait quelquefois une phrase incohérente. Tandis que madame La Motte fixait un regard d’intérêt sur son attitude languissante, elle se réveille, et lui tend une main que la fièvre rendait brûlante. Elle n’avait pas dormi de la nuit; comme elle essayait de soulever sa tête tourmentée d’une forte migraine, il lui prend un étourdissement, elle se trouve mal et retombe en arrière.

Madame La Motte était fort alarmée, dans la double conviction qu’Adeline ne pouvait soutenir la route, et qu’un retard deviendrait peut-être funeste à son mari. Elle vint lui confier ses craintes. Il est plus aisé d’imaginer la consternation de La Motte que de la décrire. Il voyait tous les risques et tous les inconvéniens d’un délai; mais il ne pouvait se dépouiller de toute humanité, au point d’abandonner Adeline aux soins, ou plutôt à la négligence de personnes étrangères. Il fit venir sur-le-champ un médecin qui déclara qu’elle avait une fièvre violente, et que dans cet état un déplacement pouvait être mortel. La Motte résolut donc d’attendre l’événement, et s’efforça de calmer les accès de terreur dont il était assailli par intervalles. Il se tint sur ses gardes, en passant une grande partie de la journée hors du village, dans un endroit d’où il découvrait une certaine étendue de la route. Cependant, se voir à deux doigts de sa perte par la maladie d’une jeune inconnue dont on venait de le charger par force, c’était pour lui un si grand malheur, qu’il n’avait pas assez de philosophie pour s’y résigner avec calme.

La fièvre d’Adeline continua d’augmenter pendant toute la journée, et le soir, quand le médecin se retira, il dit à La Motte que son sort serait bientôt décidé. La Motte fut vivement affecté d’apprendre le danger où elle était. Les charmes, l’innocence d’Adeline, avaient triomphé des circonstances défavorables dont elle était environnée, lorsqu’elle lui avait été remise, et il fut alors moins touché des embarras qu’elle pourrait lui occasioner à l’avenir, que de l’espoir de sa guérison.

Madame La Motte veillait sur elle avec la plus tendre inquiétude, en admirant sa patiente tranquillité et sa douce résignation. Adeline en était reconnaissante avec usure, tout en se figurant qu’elle ne pouvait l’être assez. «Bien jeune encore, lui disait-elle, et abandonnée par ceux dont j’ai droit de réclamer la protection, je ne puis me rappeler aucune liaison qui me fasse regretter la vie, comme celle que j’espérais former avec vous. Si je vis, ma conduite vous exprimera bien mieux le sentiment que m’inspirent vos bontés; des paroles ne sont qu’un bien faible témoignage!»

La douceur de ses manières attachait tellement madame La Motte, qu’elle épiait les crises de sa maladie avec une sollicitude qui excluait tout autre intérêt. Adeline passa une nuit très-agitée, et quand le médecin reparut le lendemain matin, il ordonna qu’on ne lui refusât rien de ce qu’elle désirerait, et répondit aux questions de La Motte avec une franchise qui ne laissait aucune espérance.

Cependant, après avoir pris en abondance certaines potions adoucissantes, la malade dormit plusieurs heures de suite, et son sommeil était si profond, que sa respiration seule donnait des marques de son existence. Elle se réveilla sans fièvre, et sans autre mal qu’une grande faiblesse; mais en peu de jours elle reprit si bien ses forces, qu’elle fut en état de partir avec La Motte pour B...., village hors de la grande route, de laquelle il jugea prudent de s’écarter. Ils y passèrent la nuit suivante. Le lendemain, de grand matin, ils continuèrent leur voyage à travers une campagne sauvage et boisée; sur le midi ils s’arrêtèrent à un village isolé, où ils se rafraîchirent, et reçurent des instructions pour traverser la vaste forêt de Fontanville, sur la lisière de laquelle ils se trouvaient alors. La Motte désirait d’abord de prendre un guide, mais il redoutait plus le danger de découvrir sa route, qu’il n’espérait tirer avantage d’une assistance étrangère dans ces campagnes incultes et solitaires. C’est alors que La Motte projeta de passer à Lyon: là, il pourrait chercher dans le voisinage une retraite pour se cacher, ou bien s’embarquer sur le Rhône, pour se rendre à Genève, si la rigueur de sa situation le forçait un jour à quitter la France. Il était environ midi, et il désirait d’avancer sa route pour pouvoir dépasser la forêt de Fontanville, et arriver avant la nuit au bourg situé sur la lisière opposée. Après avoir mis dans la voiture des provisions fraîches, et pris toutes les informations nécessaires concernant les chemins, ils repartirent, et entrèrent bientôt dans la forêt. On touchait à la fin d’avril, et le temps était extrêmement doux et serein. La fraîcheur embaumée qu’exhalaient dans les airs les premiers parfums de la végétation; la douce chaleur du soleil, dont les rayons vivifiaient chaque nuance de la nature, et développaient chaque fleur du printemps, tout ranimait Adeline et lui communiquait la vie et la santé. En respirant le zéphyr, sa force semblait renaître; en promenant ses regards dans les clairières dont le bois était entrecoupé, son cœur épanoui jouissait avec délices; mais lorsque de ces objets, ses regards se détournaient sur monsieur et madame La Motte, dont les tendres attentions lui avaient rendu le jour, dans les yeux de qui elle lisait alors l’attachement et l’estime, son sein se gonflait de douces affections, et palpitait de reconnaissance.

Ils continuèrent leur voyage pendant le reste du jour, sans voir une chaumière, sans trouver une créature humaine. Le soleil allait se coucher; de toutes parts la vue était bornée par la forêt, et La Motte commença à craindre que le domestique ne se fût trompé de chemin. La route, si l’on peut appeler route une trace légère sur l’herbe, était quelquefois recouverte de plantes touffues, et quelquefois obscurcie par l’épaisseur du feuillage. A la fin Pierre s’arrêta, ne pouvant plus se reconnaître. La Motte tremblait de se voir anuité dans une forêt si sauvage et si solitaire: il avait de plus une crainte horrible des brigands. Il ordonne donc à Pierre d’avancer à tout risque, et s’il ne trouvait pas de chemin tracé, de tâcher de gagner un endroit de la forêt plus découvert. Pierre pousse en avant; mais après avoir marché quelque temps sans découvrir autre chose que des clairières en taillis, et des sentiers dans le bois, il désespéra d’en sortir, et s’arrêta pour prendre de nouveaux ordres.

Le soleil était couché; mais en jetant un regard inquiet par la portière, La Motte aperçut à l’occident, sur l’horizon lumineux, quelques tours obscures qui s’élevaient du milieu des arbres à peu de distance. Il commande à Pierre de tourner de ce côté-là. «Si ce sont les tours d’un monastère, dit-il, nous pourrons y trouver un asile pour cette nuit.»

La voiture avançait sous l’ombre des _rameaux mélancoliques_. Le crépuscule perçant au travers, répandait dans l’atmosphère, qu’il colorait encore, une solennité dont la vive sensation faisait tressaillir le cœur des voyageurs. L’attente les retenait dans le silence. La scène actuelle ramenait Adeline au souvenir des terribles dangers qu’elle avait courus, et son âme ne s’ouvrait que trop facilement à la crainte de nouvelles infortunes. La Motte descendit au pied d’une éminence tapissée de verdure, où les arbres, en se séparant, montraient l’édifice de plus près, mais n’en donnaient encore qu’une idée imparfaite.

CHAPITRE II.

Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye: elle s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très-hauts et très-touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée. Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes fragmens de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr. Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans le principal corps de l’édifice, restait encore entière; au-dessus du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre, dont les arcades en pointe montraient des fragmens de vitraux rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes, il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait aigrement en tournant sur ses gonds.

Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les larmes de la pénitence.

La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime, mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et, en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans le passé. «Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés.»

L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à perdre: mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche; il cède à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur demeure.

De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout. Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses ouvrages, ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira, et faisant un retour sur lui-même: «Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes, et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques momens sur les objets de leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière.»

En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre, et voit une autre porte au pied d’un escalier; mais retenu d’un côté par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa voiture, après avoir perdu les plus précieux momens du crépuscule, et sans avoir recueilli aucune information.

Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta; mais La Motte, persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche, commande, et finit par se repentir; car une roue de derrière montant sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.

Ils furent tous très-épouvantés, comme on l’imagine; mais personne ne s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras, car non-seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques momens de silence, La Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient encore qu’à une très-courte distance, de passer la nuit dans l’endroit le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on pût se procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa cette proposition: elle frissonnait à la seule pensée de demeurer si long-temps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner; mais, ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se rendre à celles de sa femme.

Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées. Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses yeux se remplissaient de larmes: elle désirait, mais elle tremblait d’avancer: elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme si elle n’eût osé le questionner.

Il ouvre la porte de la grande salle; ils entrent. Sa profondeur se perdait dans l’ombre. «Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai pas plus loin.» La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait: il fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils étaient tous muets... c’était le silence de la terreur. Madame La Motte le rompit la première. «Sortons d’ici, dit-elle; il n’est point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable: retirons-nous à l’instant.»

La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme, et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent pendant qu’il allait en chercher d’autres.

La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre, et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité. Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits. La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur apparition? La Motte ne répondit pas; Adeline reprit: «Si j’étais portée à la superstition»..... Elle fut interrompue par une répétition du bruit qui s’était déjà fait entendre: il partait du fond du passage à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet de crainte s’empare de La Motte..... Ce bruit venait peut-être des brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre arrive avec du feu; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage; La Motte n’y était pas décidé; mais Pierre, plus curieux que poltron, offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La Motte appelle Pierre en criant; mais point de réponse; à la fin ils entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors d’haleine, tout pâle de frayeur.

Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria: «Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine: j’ai cru avoir affaire au diable.--De quoi veux-tu parler, dit La Motte?--Ce n’étaient que des corneilles et des hibous, continue Pierre; mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru d’abord possédé d’une légion de lutins; mais je les ai tous chassés, mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre.»

La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie, il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaîment, car, comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.

Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de l’édifice; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle il était d’abord entré; mais il lui fut difficile d’avancer, parce que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu, porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait dans la tour; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes dans leurs châssis.

Ils s’avancèrent dans une suite d’appartemens semblables au premier, en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux. Ces appartemens les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la muraille: il était terminé par une porte fermée d’une barre de fer. Ils l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière; mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé; elle fit observer à La Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques; il en conclut que l’appartement n’était pas tout-à-fait gothique. Il s’avança vers une porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans la grande salle par où il était entré dans l’édifice.

Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis, conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les visiter; mais madame La Motte, qui se sentait très-fatiguée, obtint, à force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit, ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.

On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille, rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la crainte; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de leurs terreurs passées; mais, quand le vent ébranlait les portes, Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée; car le sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la commune sympathie du malheur pour le malheur: son cœur se gonflait de soupirs; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne pouvoir manifester sans ingratitude.

La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire; elle fut prise au moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage, dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur, voulant éviter à ses compagnons les tourmens qu’elles lui causaient. Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte; et après qu’il eut attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha dans le sommeil une courte trêve à ses peines.

La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit; mais des songes fatigans voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de très-bonne heure; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme: accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes. Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre et silence; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.