La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 11

Chapter 112,398 wordsPublic domain

«--Ah! ne parlez pas ainsi, dit Louis en l’interrompant, mais donnez-moi quelque léger espoir pour me soutenir dans les misères de l’absence. Dites que vous ne me haïssez pas.... dites....»

«--Je m’empresse de le dire, reprit Adeline d’une voix tremblante; si vous trouvez quelque satisfaction à être assuré de mon estime et de mon amitié... recevez cette assurance.... Comme le fils de mes plus grands bienfaiteurs, vous avez droit à....»

«--Ne parlez pas de bienfaits, dit Louis, vos mérites les surpassent tous; et permettez-moi d’espérer un sentiment moins froid que l’amitié, comme aussi de croire que je ne dois pas votre approbation aux actions d’autrui. J’ai long-temps retenu ma passion dans le silence, parce que j’ai prévu les obstacles qu’elle devait rencontrer: que dis-je? j’ai tâché de l’étouffer; j’ai osé, pardonnez la supposition, j’ai osé croire possible de vous oublier.... et....»

«--Vous me faites de la peine, interrompit Adeline; ce sont là des discours que je ne devais pas entendre. Je ne sais pas feindre; je vous assure donc, quoique vos vertus forcent toujours mon estime, que vous ne devez aucunement vous flatter de mon amour. Quand même je pourrais vous écouter, notre situation me le défendrait. Si vous êtes en effet mon ami, vous vous ferez un plaisir de m’épargner ce combat entre l’affection et la prudence. Laissez-moi me flatter aussi que le temps vous apprendra à réduire votre amour dans les termes de l’amitié.»

«--Jamais, s’écria Louis avec force; si cela était possible, ma passion serait indigne de son objet.» Pendant qu’il parlait, le faon chéri d’Adeline vint à elle en bondissant. Cet incident pénétra Louis jusqu’aux larmes. «Ce petit animal, dit-il après une courte pause, m’a le premier conduit auprès de vous. Il fut témoin de cet heureux moment où je vous vis pour la première fois, où je fus attiré par des charmes trop puissans pour mon cœur: ce moment est présent à ma mémoire; et cette créature revient encore pour être témoin du cruel instant de mon départ.» La douleur l’interrompit.

Après avoir recouvré sa voix, il dit: «Adeline! quand vous jetterez les yeux sur votre petit favori, quand vous le caresserez, rappelez-vous l’infortuné Louis, qui sera alors bien loin de vous. Ne me refusez pas la triste consolation de le croire!»

«--Je n’aurai pas besoin de pareils avertissemens pour penser à vous, dit Adeline avec un sourire; vos bons parens et vos propres mérites sont des droits suffisans à mon souvenir. Si je pouvais voir votre bon sens naturel reprendre son empire sur votre amour, ma satisfaction égalerait mon estime pour vous.»

«--Ne l’espérez point, dit Louis, et je ne voudrais pas le pouvoir.... car ici l’amour est vertu.» Comme il parlait, il vit La Motte tourner l’un des angles de l’abbaye. «Les momens sont précieux, dit-il; on m’interrompt. O Adeline! adieu! dites que vous penserez quelquefois à Louis.»

«--Adieu, dit Adeline pénétrée de sa douleur.... adieu, et vivez en paix. Je penserai à vous avec l’affection d’une sœur.» Il soupira profondément, et lui serra la main; alors La Motte, tournant autour d’un autre avancement de la ruine, reparut encore. Adeline les laissa ensemble, et se retira dans sa chambre, accablée de cette scène. La passion de Louis, et l’estime qu’elle lui accordait, étaient trop sincères pour ne pas lui inspirer une grande compassion pour son malheureux attachement. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’il eût quitté l’abbaye, ne voulant pas l’exposer, ni elle-même, au chagrin d’un adieu dans les formes.

Plus le soir et l’heure du rendez-vous approchaient, plus s’augmentait l’impatience d’Adeline; et cependant, quand l’heure fut arrivée, la résolution lui manqua, elle n’osa poursuivre son dessein. Elle croyait voir de sa part, dans cette entrevue concertée, un manque de délicatesse et une dissimulation qui lui répugnaient. Elle se rappelait les tendres manières de Théodore, et diverses petites circonstances qui semblaient annoncer que son cœur était intéressé à l’événement. Elle fut ensuite tentée de craindre qu’il n’eût surpris son consentement à ce rendez-vous, sur quelque soupçon mal fondé, et elle était presque décidée à n’y pas aller. Il se pouvait cependant que l’assertion de Théodore fût sincère, et les dangers qu’elle courait véritables. Leur possibilité lui fit sentir combien la délicatesse de ses scrupules était peu raisonnable; elle s’étonna comment elle avait pu un seul instant les mettre en balance avec un intérêt aussi sérieux; et, se reprochant le retard dont ils étaient la cause, elle se hâta d’aller au rendez-vous.

L’étroit sentier qui conduisait à cet endroit était silencieux et solitaire; quand elle parvint au réduit, Théodore n’y était pas arrivé. Un mouvement d’amour-propre la fit répugner à ce qu’il la trouvât plus ponctuelle que lui-même, et du réduit elle passa dans un chemin qui tournait entre les arbres à sa droite. Après avoir marché quelque temps sans voir personne, sans entendre un pas, elle rebroussa; mais il n’était point venu, et elle quitta de nouveau la place. Elle revint une seconde fois, et Théodore ne paraissait pas encore. Se rappelant depuis quel temps elle avait quitté l’abbaye, elle devint inquiète, et calcula que l’heure convenue était passée de beaucoup. Elle était dans la plus cruelle perplexité; mais elle s’assit sur le gazon, et résolut d’attendre l’événement. Après y avoir demeuré jusqu’à la chute du jour, dans une attente superflue, sa fierté conçut de nouvelles alarmes; elle trembla qu’il n’eût découvert une partie de l’intérêt qu’il lui avait inspiré, et croyant qu’il la traitait alors avec une négligence préméditée, elle quitta la place en se reprochant son imprudence.

Ces premières émotions apaisées, la raison ayant repris son empire, elle rougit de ce qu’elle nommait l’effervescence puérile de l’amour-propre. Elle se rappela, comme pour la première fois, ces mots de Théodore: «Je crains qu’on ne vous trompe; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.» Son jugement acquitta l’offenseur; elle ne vit plus que l’ami. Mais la teneur de ces paroles, dont elle ne soupçonnait plus la vérité, renouvela ses alarmes. Pourquoi s’était-il donné le soin de sortir du château dans la vue de la prévenir d’un danger, s’il ne désirait pas l’en garantir? et, s’il le désirait, quelle autre raison qu’une impossibilité pouvait l’avoir empêché de se trouver au rendez-vous?

Ces réflexions la décidèrent tout d’un coup. Elle résolut d’aller le lendemain au réduit à la même heure; elle ne doutait pas que l’intérêt qu’elle lui avait vu prendre à son sort, ne l’y conduisît dans l’espoir de la retrouver. Elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était menacée de quelque grand péril; mais il lui était impossible de pressentir ce que ce pouvait être. M. et madame La Motte étaient ses amis; et qui donc, éloignée comme elle l’était de son père, pouvait la persécuter? Mais pourquoi Théodore avait-il dit qu’on la trompait? Elle se trouvait dans l’impossibilité de se tirer de ce labyrinthe de conjectures; mais elle tâcha de maîtriser ses inquiétudes jusqu’au lendemain soir. Pendant cet intervalle, elle fit tous ses efforts pour distraire madame La Motte, qui avait besoin de quelque consolation après le départ de son fils.

Ainsi accablée de ses propres chagrins, et partageant ceux de madame La Motte, Adeline se retira pour se reposer. Elle perdit bientôt ses souvenirs, mais ce ne fut que pour tomber dans ce sommeil de fatigue, qui n’habite que trop souvent la couche du malheureux. Enfin son imagination troublée lui présenta le songe suivant.

Elle crut se voir dans une grande et vieille chambre appartenant à l’abbaye, et, quoique meublée en partie, plus antique et plus affreuse qu’aucune de celles qu’elle avait vues jusqu’alors. La pièce était fortement barricadée, cependant personne ne paraissait. Tandis qu’elle rêvait en examinant l’appartement, elle s’entendit appeler à voix basse; et, regardant du côté d’où partait cette voix, elle aperçut, à la sombre lueur d’une lampe, une figure couchée dans un lit sur le plancher. La voix l’appelle encore; elle s’approche du lit, et voit distinctement les traits d’un homme qui semblait sur le point d’expirer. Une pâleur effroyable couvrait son visage; mais il s’y mêlait une expression de douceur et de dignité qui l’intéressait puissamment.

Pendant qu’elle le considérait, ses traits changèrent et parurent dans les convulsions d’une agonie mortelle. Cette image la déchira; elle recula d’effroi: mais soudain le mourant allongea la main, saisit la sienne et la serra avec violence. Glacée de terreur, elle faisait des efforts pour se dégager; et regardant de nouveau son visage, elle vit un homme qui lui parut avoir environ trente ans, avec les mêmes traits, mais en parfaite santé, et ayant la physionomie la plus douce. Il sortit en la regardant tendrement, et remua les lèvres comme pour lui parler; mais aussitôt le plancher de la chambre s’entr’ouvrit; et il disparut à ses yeux. L’effort qu’elle fit, pour se garantir d’être entraînée, la réveilla. Ce songe avait agi si fortement sur son imagination, qu’il lui fallut quelque temps pour surmonter sa frayeur, et même pour se convaincre qu’elle était dans sa propre chambre. A la fin, elle parvint pourtant à se calmer et à s’endormir, mais ce fut pour retomber dans un autre rêve.

Elle pensa qu’elle était égarée dans certains passages tortueux de l’abbaye; qu’il était presque nuit, et qu’elle avait erré long-temps sans pouvoir trouver une porte. Soudain elle entend une cloche qui sonne en haut, et bientôt des voix confuses dans l’éloignement. Elle redoubla d’efforts pour se tirer de là. A l’instant tout fut tranquille; et, fatiguée enfin de ses recherches, elle s’assit sur une marche qui traversait le passage: elle n’y eut pas resté long-temps, qu’elle vit une clarté luire à quelque distance sur les murailles; mais un coude dans le passage, qui était fort long, l’empêcha de voir d’où elle venait. La lueur continua d’être faible pendant quelque temps, et devint tout d’un coup plus forte. Aussitôt elle vit entrer dans le passage un homme couvert d’un long manteau noir, comme ceux qui accompagnent ordinairement les convois, et tenant une torche à la main. Il lui dit de la suivre, et la conduisit par un long passage au pied d’un escalier. Elle tremblait d’avancer, elle retournait sur ses pas; mais l’homme se mit à la poursuivre, et au milieu de l’épouvante qu’il lui avait causée elle se réveilla.

Frappée de ces visions, et surtout du rapport qu’elles lui paraissaient avoir ensemble, elle tâcha de demeurer éveillée, de peur que leurs effrayantes images ne revinssent encore dans son âme: au bout de quelque temps néanmoins, ses esprits accablés tombèrent dans l’assoupissement, mais non pas dans le repos.

Elle se crut alors dans une ancienne et vaste galerie, et vit dans le fond la porte d’une chambre entr’ouverte, et de la lumière en dedans: elle y marcha, et aperçut l’homme qu’elle avait déjà vu debout auprès de la porte, et lui faisant signe de venir à lui. Par un effet de l’incohérence si commune dans les songes, elle ne s’efforça plus de l’éviter, mais elle s’avança et le suivit dans une suite d’appartemens très-anciens, tendus de noir et éclairés comme pour des funérailles. Il la conduisit jusqu’à ce qu’elle se trouva dans la même chambre qu’elle se rappelait avoir vue dans son premier rêve. Au bout de la chambre était une bière couverte d’un poêle; à l’entour étaient quelques flambeaux, et différentes personnes, qui paraissaient dans une grande affliction.

Tout-à-coup il lui sembla que ces personnes avaient toutes disparu; qu’elle était restée seule; qu’elle approchait de la bière, et que, tandis qu’elle la considérait, une voix se faisait entendre sans qu’elle vit personne. L’homme qu’elle avait aperçu d’abord parut bientôt après à côté de la bière; il souleva le poêle, et elle vit dessous une personne morte, qu’elle crut reconnaître pour le chevalier expirant qu’elle avait vu dans le premier songe: son visage portait l’empreinte de la mort, mais il était encore serein. Pendant qu’elle le regardait, son flanc s’ouvrit, et il en sortit un ruisseau de sang qui descendit sur le plancher, et inonda bientôt toute la chambre; en même temps, elle ouït quelques mots prononcés par la même voix qu’elle avait entendue auparavant; mais l’horreur de cette scène l’accabla tellement, qu’elle se réveilla en sursaut.

Après avoir repris ses sens, elle se leva sur son lit, pour se convaincre que ce qu’elle avait vu n’était qu’un songe. Ses esprits étaient dans une si grande agitation, qu’elle s’effraya d’être seule, et qu’elle fut sur le point d’appeler Annette. Les traits du mort, la chambre où elle l’avait vu couché, restaient profondément gravés dans sa mémoire; elle croyait sans cesse entendre la voix, et contempler la figure que son rêve lui avait représentée. Plus elle méditait sur ces songes, plus sa surprise redoublait: ils étaient si terribles, ils revenaient si souvent, et paraissaient avoir entre eux une telle liaison, qu’elle avait peine à les croire fortuits; mais pourquoi auraient-ils été surnaturels? elle ne pouvait le dire. Il lui fut impossible de fermer l’œil le reste de la nuit.

FIN DU PREMIER VOLUME.

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TABLE DES MATIÈRES.

Page.

Chapitre premier. 1 Chapitre II. 30 Chapitre III. 70 Chapitre IV. 94 Chapitre V. 126 Chapitre VI. 182 Chapitre VII. 208

Corrections.

Page 11: «ndécision» remplacé par «indécision» (prenant le silence de la surprise pour celui de l’indécision). Page 20: «frisonnait» remplacé par «frissonnait» (toute sa personne frissonnait de malaise). Page 30: «gissaient» remplacé par «gisaient» (gisaient dispersés parmi l’herbe haute). Page 43: «assujétir» remplacé par «assujettir» (car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir). Page 54: «pate» remplacé par «patte» (si ce coquin peut tomber sous ma patte). Page 79: «dou-du» remplacé par «douleur du» (la muette douleur du désespoir). Page 95: «satifaction» remplacé par «satisfaction» (la satisfaction que l’allégresse de La Motte répandait). Page 109: «nons» remplacé par «nous» ( nous nous lamenterons après). Page 114: «savança» remplacé par «s’avança» (La Motte s’avança sans accident) Page 115: «verroux» remplacé par «verrous» (la porte était retenue par deux gros verrous.). Page 118: «ci» remplacé par «si» (je n’ai rien à faire, si ce n’est seulement). Page 119: «pannier» remplacé par «panier» (on mit dans un panier le petit restant). Page 129: «famile» remplacé par «famille» (apprit à la famille une partie). Page 139: «secrette» remplacé par «secrète» (elles ont une issue secrète). Page 177: «terrisic» remplacé par «terrific» (in forms terrific sweep). Page 177: «spore» remplacé par «shore» (along the sounding shore). Page 177: «silen;» remplacé par «silent» (Thy silent lightnings). Page 177: «ligt» remplacé par «light» (That light in heaven’s high vault). Page 177: «she» remplacé par «the» (And shews the misty mountain). Page 178: «waskes» remplacé par «wakes» (Which Fancy wakes from silence). Page 223: «attaechment» remplacé par «attachement» (l’aveu direct d’un attachement).