La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition

Part 10

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Le marquis garda le silence pendant quelques minutes; alors il demanda à madame La Motte comment se portait son aimable fille. Madame La Motte comprit qu’il voulait parler d’Adeline. Elle répondit à la question, et dit qu’elle ne lui était point parente. Le marquis ayant témoigné quelque désir de la voir, on l’envoya querir. Elle entra dans la chambre avec une modeste rougeur et un air timide qui parurent attirer toute son attention. Elle reçut ses complimens avec une grâce charmante; mais, quand le jeune chevalier s’approcha, l’empressement de ses manières rendit involontairement les siennes plus réservées, et à peine osait-elle lever les yeux de peur de rencontrer les siens.

La Motte entra dans ce moment, et s’excusa de son absence. Le marquis ne lui répondit que par une légère inclination de tête, et par des regards où se peignaient à la fois l’orgueil et la défiance. Ils sortirent ensemble de l’abbaye, et le marquis fit signe à ses gens de le suivre à une certaine distance. La Motte défendit à son fils de l’accompagner; mais Louis remarqua qu’il prenait son chemin dans le plus épais du bois. Il se perdait dans un chaos de conjectures sur cette affaire; mais sa curiosité et ses inquiétudes sur son père l’engagèrent à le suivre de loin.

Cependant le jeune étranger, que le marquis appelait du nom de Théodore, demeura à l’abbaye avec madame La Motte et Adeline. La première, malgré toute son adresse, ne put cacher son agitation pendant cet intervalle. Elle se tournait involontairement du côté de la porte aussitôt qu’elle entendait des pas; souvent elle vint à celle de la salle pour regarder dans la forêt, et autant de fois elle en revint trompée dans son espoir. Personne ne paraissait. Théodore dirigeait ses attentions sur Adeline, autant que la politesse lui permettait de s’écarter de madame La Motte. Ses manières si aimables, et en même temps si nobles, triomphèrent insensiblement de la timidité d’Adeline, et bannirent sa réserve. Sa conversation rejeta une pénible contrainte, dévoila par degrés les qualités de son âme, et sembla produire une confiance mutuelle. Bientôt se manifesta une conformité de sentimens, et Théodore, par la joie impatiente qui animait son visage, paraissait souvent prévenir les pensées d’Adeline.

L’absence du marquis fut courte pour eux, mais bien longue pour madame La Motte, dont les traits s’éclaircirent dès qu’elle entendit le bruit des chevaux à la porte.

Le marquis se montra, mais pour un moment, et il passa avec La Motte dans une chambre particulière, où ils eurent une assez longue conférence; après quoi il partit. La Motte, sa femme et Adeline, l’accompagnèrent jusqu’à la porte. Théodore prit congé d’Adeline avec l’expression du plus tendre regret: en s’éloignant, il tourna souvent ses regards sur l’abbaye, jusqu’à ce que les arbres lui en eussent entièrement dérobé la vue.

Le rayon passager du plaisir, répandu sur les joues d’Adeline, disparut avec le jeune étranger, et elle soupira en rentrant dans la salle. L’image de Théodore la poursuivit dans sa chambre; elle se rappela exactement tous les détails de ses derniers discours... ses sentimens si conformes aux siens.... ses manières engageantes.... sa figure si animée.... si franche et si noble, où la mâle dignité se mêlait à la douceur de la bienveillance.... Elle se rappelait ces charmes, et tant d’autres, et une douce mélancolie se glissait dans son cœur. «Je ne le reverrai plus, dit-elle.» Un soupir qui suivit, lui révéla du secret de son cœur plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle rougit, soupira de nouveau, et revenant tout-à-coup sur elle-même, elle s’efforça de distraire ses pensées sur un autre objet. La liaison du marquis avec La Motte attira quelque temps son attention; mais, dans l’impossibilité d’en percer le mystère, elle chercha un asile contre ses propres réflexions, dans les idées plus agréables que pouvaient lui inspirer ses livres.

Pendant cet intervalle, Louis, alarmé et surpris de l’extrême consternation que son père avait manifestée à la première vue du marquis, crut devoir lui en parler. Il ne doutait point que le marquis n’eût une très-grande part à l’événement qui avait forcé La Motte à quitter Paris, et il s’expliqua sans détour, déplorant en même temps la triste fatalité qui l’avait conduit à chercher un refuge dans le lieu le moins propre à lui en servir.... dans la terre de son ennemi. La Motte ne combattit point cette opinion de son fils, et se joignit à lui pour se plaindre de sa mauvaise étoile.

Le congé de Louis était alors sur le point d’expirer. Il en prit occasion d’exprimer son chagrin d’être bientôt obligé d’abandonner son père dans une situation aussi périlleuse. «Je vous quitterais avec moins de peine, continua-t-il, si j’étais sûr de connaître toute l’étendue de vos infortunes. Je suis maintenant réduit à conjecturer des maux qui peut-être n’existent pas. Tirez-moi, monsieur, de cette cruelle incertitude, et souffrez que je vous prouve que je suis digne de votre confiance.»

«Je vous ai déjà répondu sur cet article, dit La Motte, et je vous ai défendu d’y revenir. Vous me forcez à présent de vous dire que je m’inquiète fort peu quand vous partirez, si vous voulez me persécuter par de semblables questions.» La Motte s’éloigna brusquement, et laissa son fils dans la perplexité.

L’arrivée du marquis avait dissipé les jalouses terreurs de madame La Motte: elle sentit l’injustice de sa rigueur envers Adeline. En considérant son état d’abandon... l’inaltérable affection qui avait paru dans sa conduite... la douceur, la patience avec laquelle elle avait supporté ses injurieux traitemens, elle fut pénétrée et saisit la première occasion de lui rendre sa première amitié. Mais elle ne pouvait expliquer cette apparente contradiction de conduite, sans trahir ses derniers soupçons, qu’elle ne se rappelait pas sans rougir, et elle ne pouvait excuser ses procédés sans en venir à cet éclaircissement.

Elle se contenta donc d’exprimer dans ses manières l’intérêt qui venait de renaître dans son cœur. Adeline fut d’abord très-étonnée, mais elle éprouvait trop de plaisir à ce changement pour en rechercher la cause avec scrupule.

Malgré la satisfaction qu’Adeline ressentit du retour de l’amitié de madame La Motte, ses pensées se rapportaient fréquemment sur les tristes circonstances de sa situation. Elle ne pouvait s’empêcher d’avoir moins de confiance qu’auparavant dans l’affection de madame La Motte, dont le caractère se montrait alors moins aimable que son imagination ne le lui avait présenté, et lui paraissait avoir une forte teinte de caprice. Ses réflexions s’arrêtaient sur l’arrivée du marquis à l’abbaye, sur l’aversion manifeste entre La Motte et lui, et sur leurs émotions mutuelles. Enfin, ce qui la frappait d’un égal étonnement, c’est que La Motte eût choisi de demeurer dans une propriété du marquis, et que ce dernier lui en eût donné la permission.

Peut-être son âme revenait-elle d’autant plus souvent à cet objet, qu’il était lié avec Théodore; mais il se présentait sans qu’elle se doutât de l’idée qui le ramenait. L’intérêt qu’elle prenait à cette affaire, elle l’attribuait à ses inquiétudes pour la conservation de La Motte, et pour sa propre destinée qui se trouvait si intimement liée à la sienne. Quelquefois, à la vérité, elle se surprenait livrée à des conjectures sur le degré de liaison qu’il y avait entre Théodore et le marquis; mais à l’instant elle réprimait ses pensées, et se reprochait sévèrement de leur avoir permis de s’égarer sur un objet qu’elle regardait comme très-dangereux au repos de son cœur.

CHAPITRE VII.

Quelques jours après l’événement rapporté dans le précédent chapitre, comme Adeline était seule dans sa chambre, elle fut tirée de sa rêverie par un bruit de chevaux auprès de la porte. Elle regarda par la croisée, et vit le marquis de Montalte entrer dans l’abbaye. Cet incident la surprit, et une émotion, dont elle ne s’embarrassa pas de chercher la cause, la fit sur-le-champ s’éloigner de la fenêtre. Cependant la même cause l’y ramena aussi précipitamment, mais l’objet de son attente ne paraissait point, et elle ne fut plus pressée de se retirer.

Trompée dans son espérance, elle réfléchissait, lorsque le marquis sortit avec La Motte. Il leva tout-à-coup les yeux, vit Adeline, et la salua. Elle lui rendit son salut respectueusement, et s’éloigna de la fenêtre, bien fâchée d’y avoir été aperçue. Ils entrèrent dans la forêt, mais les gens ne les y suivirent pas comme auparavant. Lorsqu’ils revinrent, ce qui n’eut lieu qu’après un temps considérable, le marquis monta tout de suite à cheval et s’en alla.

Le reste de la journée, La Motte parut sombre, taciturne, et souvent plongé dans la rêverie. Adeline l’observait avec une attention toute particulière; elle s’aperçut qu’il était toujours plus triste après une entrevue avec le marquis, et elle fut alors très-étonnée que ce dernier eût fixé le lendemain pour venir dîner à l’abbaye.

En annonçant cela, La Motte ajouta de grands éloges sur le caractère du marquis: il préconisa surtout sa générosité et la noblesse de son âme. En ce moment, Adeline se rappela les anecdotes qu’elle avait entendu conter concernant l’abbaye, et elles jetèrent une ombre sur l’éclat des belles qualités que célébrait La Motte. Toutefois ce rapport ne semblait pas mériter une grande confiance. Déjà une partie en avait été démontrée fausse, car on avait raconté qu’il revenait des esprits dans l’abbaye, et ses habitans actuels n’y avaient observé aucune apparition surnaturelle.

Adeline, toutefois, hasarda de demander si c’était le marquis actuel sur qui l’on avait élevé des soupçons injurieux. La Motte lui répondit avec un air de dérision: «Les histoires de revenans et de lutins ont toujours fait l’admiration et les délices du vulgaire. Je suis pour le moins aussi disposé à en croire ma propre expérience que le récit de ces paysans. Si vous savez quelque chose à l’appui de ces rapports, je vous prie de m’en faire part, afin que je puisse établir ma croyance.»

«--Vous ne m’entendez pas, monsieur, reprit-elle: ma question ne regardait pas des agens surnaturels; j’avais en vue une autre partie du rapport, laquelle insinuait que, par ordre du marquis, on avait renfermé ici une personne qui, dit-on, y a trouvé une mort funeste. On a prétendu que c’est pour cette raison que le marquis a abandonné l’abbaye.»

«--Pures fictions de l’oisiveté, dit La Motte, contes de vieilles femmes. Pour réfuter ces fables, il suffit de voir le marquis; et si l’on croyait la moitié de ces histoires, qui toutes ont la même origine, ce serait se montrer de bien peu supérieur aux imbéciles qui les inventent. Je vous crois assez de bon sens, Adeline, pour avoir ici le mérite de l’incrédulité.»

Adeline rougit, et se tut. Mais La Motte lui avait paru prendre la défense du marquis avec plus de chaleur et d’étendue que ses propres dispositions n’en comportaient, et que l’occasion ne l’exigeait. Elle se rappelait le dernier entretien qu’il avait eu avec Louis, et sa surprise était au comble.

Elle attendait l’aurore avec un mélange de peine et de plaisir. L’espérance de revoir le jeune chevalier occupait ses pensées, et les agitait de diverses émotions. Tantôt elle craignait sa présence, tantôt elle doutait de son retour. Elle s’aperçut enfin de sa rêverie, et rougit de voir à quel point il avait captivé son attention. Le matin arriva.... le marquis parut..... mais il était seul. La sérénité du cœur d’Adeline se couvrit d’un nuage; mais elle sut montrer son enjouement ordinaire. Le marquis était affable, poli, attentif; aux manières les plus aisées et les plus élégantes, il joignait les derniers raffinemens du bel usage. Sa conversation était vive, amusante, quelquefois même spirituelle, et montrait une grande connaissance du monde, ou, ce qu’on prend souvent pour cela, la science des sociétés du premier ordre et des matières du jour.

La Motte était en état de soutenir une conversation de ce genre; ils s’engagèrent tous deux avec esprit et même avec quelque gaîté dans une discussion sur les caractères du siècle. Madame La Motte n’avait jamais vu son mari d’aussi bonne humeur depuis leur départ de Paris, et quelquefois elle s’imaginait presque s’y retrouver encore. Adeline écoutait, et l’enjouement qu’elle n’avait fait que simuler d’abord, finit par être véritable. L’art du marquis était si insinuant, si affable, qu’elle perdit insensiblement sa réserve, et laissa reprendre à sa vivacité naturelle son ancien empire.

Le marquis, en partant, dit à La Motte qu’il se félicitait d’avoir trouvé un aussi agréable voisin. La Motte s’inclina. «Je viendrai quelquefois vous voir, continua-t-il; et je suis bien fâché de ne pouvoir actuellement inviter madame La Motte et sa belle amie à venir dans mon château; car on y exécute certaines réparations qui en font un séjour fort incommode.»

La vivacité de La Motte disparut avec son hôte; bientôt il retomba dans des accès de silence et de distraction. «Le marquis est un homme très-aimable, dit madame La Motte.--Très-aimable, dit son mari.--Et paraît avoir un cœur excellent, reprit-elle.--Excellent, dit La Motte.»

«--Vous avez l’air agité, mon ami; quelle est la cause de ce trouble?»

«--Point du tout..... Je songeais seulement qu’il était bien malheureux qu’avec des talens aussi agréables, un cœur aussi excellent, le marquis pût.....»

«--Quoi, mon ami? dit madame La Motte avec impatience.»

«--Que le marquis pût.... pût laisser tomber cette abbaye en ruines, répliqua La Motte.»

«--Est-ce là tout, dit madame La Motte, trompée dans son attente?--C’est là tout, sur mon honneur, dit La Motte en quittant la chambre.»

Les esprits d’Adeline, n’étant plus soutenus par la conversation animée du marquis, tombèrent dans la langueur; et, lorsqu’il fut parti, elle se promena toute pensive dans la forêt. Elle suivit un sentier romantique qui serpentait le long des bords du ruisseau, et que recouvraient des ombrages touffus. Le calme de la scène que l’automne colorait de ses plus douces teintes, pénétra son âme d’une sorte de tendre mélancolie, et elle laissa trembler sur sa joue, sans l’essuyer, une larme échappée de son œil sans qu’elle sût pourquoi. Elle vint à un réduit solitaire formé par de grands arbres. Le vent soupirait tristement à travers les branches, et leurs sommets en ondoyant dispersaient leurs feuilles sur la terre. Elle s’assit sur un tertre au-dessous, et s’abandonna aux tristes réflexions qui assiégeaient son âme.

«Oh! dit-elle, s’il m’était donné de pénétrer dans l’avenir, et de voir les événemens qui m’attendent, peut-être, par leur contemplation assidue, me rendrais-je capable de les affronter avec courage? Orpheline dans ce vaste univers..... sans autre assistance que l’amitié de deux étrangers, sans autre moyen d’existence que leurs bontés, que puis-je attendre, si ce n’est des malheurs? Hélas! mon père, comment avez-vous pu délaisser ainsi votre enfant..... l’abandonner aux orages de la vie...... pour y succomber peut-être? Hélas! je n’ai point d’amis!»

Elle fut interrompue par un bruit à travers les feuilles tombées; elle tourna la tête, et voyant le jeune ami du marquis, elle se leva pour s’en aller. «Pardonnez cette indiscrétion, dit-il; votre voix m’a attiré de ce côté, et vos paroles m’ont retenu; mais mon crime porte avec lui sa punition. En m’apprenant vos chagrins..... comment éviter de les ressentir moi-même? En les partageant, en les souffrant tous, que ne puis-je vous en délivrer!» Il hésita. «--Que ne puis-je mériter le titre de votre ami, et m’en rendre digne à vos yeux!»

Le désordre des pensées d’Adeline lui permit à peine de répondre; elle trembla, et retira doucement sa main qu’il avait prise en parlant. «--Ce que vous avez entendu, monsieur, est peut-être exagéré: je ne suis pas heureuse, il est vrai; mais un instant d’abattement m’a rendue injuste, et je suis moins à plaindre que je ne l’ai témoigné. En disant que je n’ai point d’amis, je payais d’ingratitude les bontés de monsieur et de madame La Motte, qui ont été pour moi bien plus que des amis, qui m’ont tenu lieu d’un père et d’une mère.»

«--S’il en est ainsi, je les révère, s’écria Théodore avec chaleur, et si je le pouvais sans témérité, j’oserais vous demander pourquoi vous êtes malheureuse. Mais......» Il s’arrêta. Adeline levant les yeux, vit les siens arrêtés sur elle avec la plus profonde et la plus vive sollicitude, et ses regards se reportèrent de nouveau sur la terre. «Je vous ai affligée, dit Théodore, par une demande indiscrète. Ne pourrez-vous me pardonner, surtout en voyant que l’intérêt que je prends à votre bonheur m’a commandé cette question?»

«--Vous n’avez pas besoin d’excuse, monsieur. Je suis certainement reconnaissante de la compassion que vous me montrez. Mais la soirée est froide, et, si vous le trouvez bon, nous gagnerons l’abbaye.» Ils marchèrent, et Théodore garda quelques momens le silence. «J’ai tardé à solliciter votre indulgence, dit-il enfin, et j’en aurai peut-être encore besoin maintenant; mais vous me rendrez la justice de croire que j’ai une très-forte, une très-pressante raison de vous demander à quel degré vous êtes parente de M. La Motte.»

«--Nous ne sommes point du tout parens, dit Adeline; mais je ne pourrai jamais assez reconnaître le service qu’il m’a rendu, et j’espère que mon cœur n’en perdra jamais le souvenir.»

«--En vérité? dit Théodore surpris; et puis-je vous demander depuis quand vous le connaissez?»

«--Permettez-moi plutôt, monsieur, de vous demander à quoi bon toutes ces questions?»

«--Vous avez raison, dit-il avec l’air de se condamner lui-même; ma conduite a mérité ce reproche: j’aurais dû parler plus clairement.» Il parut avoir l’âme agitée de quelque chose qu’il ne voulait pas exprimer. «Bien que vous ignoriez à quel point ma position est délicate, continua-t-il, je puis pourtant vous assurer que mes questions sont dictées par le plus tendre intérêt pour votre bonheur..... et même par mes craintes pour votre sûreté.» Adeline tressaillit. «Je crains qu’on ne vous trompe, dit-il; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.»

Adeline s’arrêta, et le regardant sérieusement, le pria de s’expliquer. Elle soupçonna que La Motte était menacé de quelque perfidie, et Théodore continuant de se taire, elle réitéra sa demande. «Si La Motte est enveloppé dans ces périls, dit-elle, souffrez, je vous en conjure, que je l’en prévienne sur-le-champ. Il n’a que trop d’infortunes à redouter.»

«--Bonne et sensible Adeline, s’écria Théodore, il faut porter un cœur d’airain pour vouloir vous outrager! Comment vous instruire de ce que je crains n’être que trop véritable? et comment se dispenser de vous avertir de votre danger, sans.....» Il fut interrompu par des pas entre les arbres, et vit tout de suite La Motte traverser le sentier où ils étaient. Adeline, confuse d’avoir été ainsi aperçue avec le chevalier, se hâtait pour rejoindre La Motte; mais Théodore la retint, et la conjura de lui donner un moment d’attention. «Je n’ai pas à présent le temps de m’expliquer, dit-il, et cependant ce que j’ai à vous dire est de la dernière conséquence pour vous-même.

»Promettez-moi donc de venir demain soir, dans quelque endroit de la forêt, environ à cette heure-ci: j’espère vous convaincre alors que ma conduite n’est dirigée ni par des circonstances ni par des intérêts ordinaires.» Adeline frémit à l’idée de donner un rendez-vous; elle hésita, et conjura enfin Théodore de ne pas remettre au lendemain une explication qui paraissait aussi importante, mais de suivre La Motte, et de l’informer sur-le-champ du danger qu’il courait. «Ce n’est pas à La Motte que je désire parler, répliqua Théodore; je ne sache point qu’il soit menacé d’aucun danger..... Mais il approche; hâtez-vous, aimable Adeline, et promettez-moi de venir.»

«--Je vous le promets, dit Adeline en balbutiant; je me rendrai demain matin, le plus tôt possible, au même endroit où vous m’avez rencontrée ce soir.» A ces mots elle retira sa main tremblante, que Théodore avait pressée de ses lèvres, et il disparut aussitôt.

La Motte s’approcha d’Adeline, qui, craignant qu’il n’eût aperçu Théodore, n’était pas sans quelque embarras. «Où donc Louis est-il allé si vite? dit La Motte.» Elle se réjouit de sa méprise, et ne chercha pas à l’en tirer. Ils retournèrent à l’abbaye en rêvant; et Adeline, trop occupée de ses propres réflexions pour supporter la compagnie, se retira dans sa chambre. Elle repassait les paroles de Théodore; et plus elle les méditait, plus sa perplexité redoublait. Quelquefois elle se reprochait de lui avoir donné un rendez-vous, incertaine s’il ne l’avait pas sollicité dans le dessein de lui déclarer son amour; mais soudain sa délicatesse repoussait cette idée, et elle se faisait un crime de s’être crue capable d’inspirer une passion. Elle se rappelait la sérieuse chaleur de la voix et des manières de Théodore, quand il l’avait priée de venir le trouver; et comme il l’avait convaincue par-là de l’importance de cette explication, elle frémissait d’un danger qu’elle ne pouvait concevoir, et attendait le lendemain avec la plus vive impatience.

Quelquefois aussi le tendre intérêt qu’il avait exprimé pour son bonheur, ses regards et son air si bien d’accord, se glissaient dans sa mémoire, réveillaient une agréable agitation, et un secret espoir qu’elle ne lui était pas indifférente. On la tira de ses réflexions en l’appelant pour souper: le repas fut triste; c’était la dernière soirée que Louis passait à l’abbaye. Adeline, qui l’estimait, regrettait de le voir partir; il fixait souvent les yeux sur elle avec un regard qui semblait exprimer qu’il était sur le point de quitter l’objet de son affection. Elle tâcha, par sa gaîté, de ranimer toute la famille, et surtout madame La Motte, qui répandait souvent des pleurs. «Nous ne tarderons pas à nous revoir, dit Adeline, et j’espère que ce sera dans de plus heureuses circonstances.» La Motte soupira. Le visage de Louis s’éclaircit à ce discours. «Le désirez-vous, dit-il avec beaucoup d’énergie?»--«Très-certainement, répliqua-t-elle; pouvez-vous douter de l’intérêt que je prends à mes meilleurs amis?»

«--Je ne puis douter d’aucun bonheur, dit-il, quand c’est vous qui l’annoncez.»

«--Vous oubliez que vous avez quitté Paris, dit La Motte à son fils, avec un faible sourire: un pareil compliment serait bon dans cette ville...... Dans ces bois solitaires, cela est absolument outré.»

«--Monsieur, dit Louis, l’admiration n’est pas toujours le langage de la simple politesse.» Adeline, désirant changer de discours, demanda dans quelle partie de la France il allait. Il répondit que son régiment était à Péronne, et qu’il devait s’y rendre sans retard. Après quelques propos indifférens, chacun se retira pour passer la nuit dans son appartement.

L’approche du départ de Louis occupait les pensées de madame La Motte, et elle se présenta au déjeuner les yeux gonflés de larmes. La pâleur du fils semblait annoncer qu’il n’avait pas mieux reposé que sa mère. Après le déjeuner, Adeline se retira pour un moment, afin de ne pas interrompre leur dernier entretien par sa présence. En se promenant sur l’esplanade devant l’abbaye, elle reporta ses pensées sur ce qui lui était arrivé le soir du jour précédent, et elle sentit s’accroître son impatience d’aller au rendez-vous. Louis ne tarda pas à la rejoindre. «Vous êtes bien cruelle, dit-il, de nous quitter ainsi dans les derniers instans de mon séjour! Si je pouvais me flatter que vous me rappellerez quelquefois à votre souvenir, quand je serai loin d’ici, je partirais avec moins de chagrin.» Alors il exprima la douleur qu’il avait de la quitter; et, quoiqu’il se fût armé de résolution pour s’interdire l’aveu direct d’un attachement qui devait être inutile son cœur succomba à la force de la passion, et il prononça ce qu’Adeline tremblait d’entendre.

«Cette déclaration, dit-elle en s’efforçant de contenir son émotion, me cause une peine inexprimable.»