La Force Le Temps et la Vie

Chapter 9

Chapter 93,512 wordsPublic domain

Bernard courut à la silhouette casquée de Flahaut en observation, la carabine sur la cuisse. Qu'apercevait-il, attentif et prudent?

Or la colonne rejoignit Héricourt. Encore fébriles, les dragons retroussaient leurs manches sur les poignets humides. Les narines reniflaient l'air. Les yeux s'agitaient entre les paupières enflammées. Arrangeant les courroies des manteaux, déboutonnant leurs plastrons rouges et leurs gilets blancs, ils parlaient rauque, s'essoufflaient. Plusieurs fourreaux de cuir s'étant cassés, lors du choc, les sabres nus pendaient par la dragonne au bout de leurs gestes vifs. Pied-de-Jacinthe, ne put contenir leurs paroles. «Pardieu, assurait Tréheuc, je le jurerais au Pardon, les mèches blanches du vieux flamboyaient comme nuit devant l'autel.--Et grand!--Deux toises et demie!--Huit coudées!--Tu as mesuré son sabre.--Pouvait-on voir quand il fit le moulinet; ce fut un ciel de foudre qui baissa sur nous!--Et sa bouche.--Tu as vu l'incendie dedans!--Une fournaise comme lorsque Landrecies brûlait.--Tous les autres semblaient être seulement la queue de son cheval!--Y en avait-il d'autres?--Qui pourrait le dire?--Ils étaient cent; imbéciles! cria Pitouët.--Cent? Ah là, là! Cent?--Trois, quatre.--Vingt, peut-être.--En tous cas, les autres, on les a pas vus.--Le pauvre Tourangeau, lui, les a bien sentis, et par la lance!--Tais-toi, Parisien. C'est le vieil officier qui a conduit la lance de son soldat...--Ah! chouan, peste de superstition!--Tout de même, j'aimerais mieux ne pas le revoir, le vieil homme, énonça Nondain. Dans la forêt d'Amboise, quand j'étais tout petit, ma soeur a rencontré le pareil qui fauchait les arbres avec une faux de cent coudées.--En Hanovre, dit Pied-de-Jacinthe, c'était un artilleur, toujours le même. Chaque fois qu'on l'apercevait derrière la batterie, pan, on passait l'arme à gauche.--Un vieux aussi?--Ma foi, le même presque.--Garde-toi, tu le reverras!--Allons, allons, paix, paix là, mes fils... Peloton, halte!» Le large dos immobile, la main levée de Flahaut les arrêtaient. Ils soufflèrent, contents de ne pas heurter l'ennemi. Bernard eut peine à distraire son imagination du fantôme vu par les soldats aussi. Entre les casques des deux Flamands, les nues de fumée blanche se déroulaient contre le pays. Du canon qui tonnait, au nord, devait être celui de Gouvion Saint-Cyr. Celui-ci allait prendre contact avec l'infanterie de Richepanse, derrière les dragons de Moreau parvenus au flanc de la ville qu'ils déborderaient. Les escadrons se reformaient sur la pente du terrain couvert par mille papiers de cartouches vides, qu'avaient jetées les Impériaux en retraite.

Non loin d'un caisson culbuté, le petit général s'agitait du haut de son grand cheval lumineux, et les colonnes secouant leurs têtes métalliques trottaient au signe de sa main tendue. Les deux régiments descendaient à la rivière, en aval de la ville, assez loin de cette promenade publique jusqu'où le vent entraînait les vapeurs de la canonnade autrichienne dont l'écho soudain se renforça dans l'est, devant eux, par-delà les étages boisés de la montagne. «Écoutez, dit Pied-de-Jacinthe...--L'écho!--Non pas, non pas. On se canarde aussi de l'autre côté... Tenez, leur cavalerie marche au canon...»

En effet, une chenille hérissée de lances droites commença de ramper par les labyrinthes des contreforts; les schapskas y firent une traînée écarlate. On distinguait parmi cette multitude les chevaux blancs des trompettes; et cela rapetissait à travers l'étendue montueuse, disparut à l'ombre d'une sapinaie, reparut à la surface d'un plateau. L'adjudant vint dire à Bernard de rejoindre l'escadron. L'on s'ébranla. L'allure du trot allongé coupa les paroles; mais les yeux s'intéressèrent au cortège des blessés reconduits en arrière aux bois de l'ouest, que protégeait le déploiement de la division Richepanse. Files de chevaux boiteux, malheureux sans habit, ou la tête capuchonnée de toiles sanglantes et qui enlisaient leurs grandes bottes dans le labour; prisonniers autrichiens aux blancs uniformes tachés de poudre, d'huile, aux guêtres boueuses, et balançant les lourdes civières faites de chabraques ficelées à des fusils; cela défilait avec lenteur par le centre des colonnes, sous la garde de dragons démontés, la carabine à l'épaule. De ces carrés d'infanterie, aux faces de feu naguère, Bernard ne reconnût que de gros rustres blonds courbant le dos et qui traînaient leurs jambes lasses, qui grimaçaient au soleil, qui plissaient leur front ceint de plaques en cuivre monumentales.

Cependant croissaient les détonations d'artillerie, les pétillements de la fusillade, les cris des chefs, les clameurs des hommes. Tels de mauvais rires titaniques, des feux de file éclataient à la lisière de tous les bois. Les montagnes grondaient en répétant les voix d'artillerie. Il passait dans le fracas de l'air des attelages au galop. Les sons montaient, s'évasaient, se perdaient, affolant les oiseaux aperçus entre les déchirures des fumées.

Les dragons trottèrent. Le sol se déroula sous leur course, avec ses terres meubles, ses prairies spongieuses, ses routes sonores, ses chemins caillouteux. Par d'autres voies, la cavalerie française accompagnait le mouvement parallèle des chevau-légers. Au loin ceux-ci rapetissaient toujours vers les cimes qu'ils enguirlandaient d'un long ruban mobile de lances droites.

«Troun de l'air! on ne se quitte pas...,» grommelèrent les Marseillais, lorsque la roideur de la côte contraignit l'escadron à reprendre le pas. Héricourt écoutait les craintes des siens, qui recommencèrent à décrire le fantastique officier. Les Bretons n'en menaient pas large. Ils se regardèrent en pâlissant, lorsque le colonel, accouru, enjoignit au lieutenant un coup de galop, afin d'éclairer la tête de la colonne. «Tu vois, Monsieur, j'ai touché la main de Gouvion Saint-Cyr, à l'heure militaire. Tu diras cela, lieutenant, au citoyen Moreau. J'ai recollé les morceaux de l'armée, à l'aile gauche. Paraît que ça devenait pressant, si j'en crois mes oreilles. Entendez-vous ça, mes fils? Vous marchez au canon, maintenant. On dit que le torchon brûle depuis nous jusqu'à Stockach. Quelle danse!... Et derrière! nous en laissons de la friture. Bon sang!» L'ancien postillon éclata de rire, claqua sa cuisse à maintes reprises. Il avait rejeté son casque vers la nuque. La chair de sa face débordait la jugulaire rompue. Du sang goutta de son sabre nu jusqu'à terre... Bernard passa, docile.

Ils franchirent le flanc des pelotons en marche qui escaladaient les côtes et dégringolaient au fond des vaux, selon l'adresse des bêtes écumeuses. Les habits ouverts sur les chemises montraient les saillies des pommes d'Adam. Une sueur noire coulait aux tempes, sous les cadenettes. Les veines gonflaient à la surface des mains sales. On s'offrait la gourde le long des files, en plaisantant l'approche de la mort avec la stridence de rires nerveux: «Té, Marius! interpella certain maréchal des logis noir comme une taupe; toi aussi, mon bon!--Ah! pitchoun...» Le galop brisa la réponse de Marius, qui leva sa main en l'air, pour adieu. Plus loin, au premier régiment, une voix gamine cria: «Pitouët! Notre trictrac à la Régence!--Et les cotillons de Paméla!--Et le jaloux bafoué!--Adieu, Pitouët!»--Et plus loin:«À c't'heure, ch'est ti, Corbehem!--Tu cours, tu cours!--Va, va, nous boirons une triboulette de bonne bière.--Enterre-moi dans une barrique, si j'y reste, Nondain!» Au galop les rangs se reconnaissaient, mais la joie des exclamations ne sonnait pas en franchise. Bernard serra les flancs de sa bête, qui donna plus d'essor. Le soleil faisait toutes blondes les jeunes feuilles; le bruit de bataille, au fond des combes, ne semblait plus que la fuite d'un orage devant la force de l'astre traversant les parures des branches.

Le peloton courut. Il dépassa les avant-gardes. Il retentit au milieu de la solitude. Il effara des pauvresses qui cheminaient par une sente et qui se blottirent dans le buisson d'aubépine.

La fièvre de la course étourdit Bernard uni à la chaleur de son cheval par toutes les secousses. Il attendit son effroi de l'ennemi devenu ce seul major de chevau-légers, dont l'image terrorisait visiblement les yeux attentifs des dragons. Afin de se dérober à la peur, il murmura le nom d'Aurélie, mais il la comprit indifférente. Au milieu de ses romans, pensait-elle qu'il y eût à cette heure par les prairies d'Allemagne un frère désireux de la gloire propre à la séduire. L'ironie du jeune homme sourit à lui-même. Il ferma les yeux, s'en remit à son cheval et au hasard pour définir le destin.

Et brusquement, à la cime d'une dernière côte, le soleil frappa ses paupières qu'il rouvrit sur le spectacle d'une plaine où pullulèrent des cavaleries inconnues. Devant, les nues de fumée blanche se roulaient et se diluaient entre vingt batteries tonnantes. Au fond, un village dégorgeait des foules d'infanterie qui refluèrent jusque les coteaux de l'horizon. Vers elles une demi-brigade française gagnait le terrain par colonnes de bataillons.

Bernard remarqua les pelisses écarlates du 5e hussards qui trottait à l'aile gauche enveloppante. Dans la même seconde les chevau-légers débouchèrent par l'autre versant de la montagne, tandis que le petit général, au galop de son cheval clair, accourait de cette plaine tumultueuse, où il devançait la brigade. Il cria l'ordre de hâte. Les dragons chargeraient après la cavalerie du général d'Hautpoul, dont les cuirasses étincelèrent à la suite des bataillons qui avançaient l'arme au bras, les plumets sur l'oreille, dans une même progression rythmique de guêtres noires et de culottes blanches, dans une même masse d'habits bleus aux bandoulières en croix.

La rumeur emplissait les oreilles, étouffée par la canonnade, puis renforcée par vingt mille vociférations. Saisi dans ce mécanisme de forces immenses, Bernard Héricourt perdit instantanément toute crainte. Le petit général proclama que l'on était vainqueurs; il désigna sur les hauteurs de l'est les fumées nouvelles des batteries françaises, les lignes bleues de l'infanterie issue des bois, les bandes de tirailleurs dévalant à travers les ravins, les essaims de hussards noircissant les routes et, parmi les nuées de poussière, les convois de caissons qu'on écouta retentir. Bernard s'abandonnait à la joie de croire qu'il allait brandir un sabre glorieux. Les clameurs énormes le grisaient de confiance. Et les dragons aussi s'animèrent, car le petit général doré, radieux de dire le triomphe, pérora debout sur les étriers, en attestant les annales de la nation.

Comme l'eau s'échappe d'une corbeille, l'armée de la République coulait des bois, par fleuves de fantassins, par ruisseaux d'artillerie sautante, par gros bouillons de cavalerie rapide. Cela s'unissait en un lac fumeux, plein d'éclairs et de couleurs vives. L'onde humaine poussait mille flots contre le tonnerre des canons et le peuple empanaché des escadrons adversaires. Jeux des couleurs et des clameurs, spectacle des forces en marche, cris solennels du canon, rythme éblouissant des jambes de chevaux qui trottaient partout sur la verte terre, évolutions des lignés rompues, rattachées, enfoncées, réunies, bandes de baïonnettes lumineuses, floraison des plumets en masse, essors des hussards lancés à tire d'aile..., cela pénétrait Héricourt au moyen de toutes les sensations visuelles, auditives, tactiles aussi, puisque son cheval écumeux chauffait ses cuisses et que la dragonne du sabre liait sa main. En lui la bataille se déployait; elle chantait dans la fièvre de son sang. Elle envahit ses narines avec l'odeur de la poudre que le vent apporta de deux pièces instantanément braquées à gauche du tertre où ils soufflaient, bêtes et gens. Lui bayait au spectacle des colères nationales entrechoquées dans le creux de cette vallée forestière; et toutes les âmes de ses dragons y bayaient aussi. Les pupilles se dilatèrent, les bouches haletaient. Surchauffée au feu de la canonnade l'âme de la race s'évaporait des soldats, s'agrégeait au-dessus des bataillons, se personnifiait en un seul enthousiasme; les dragons s'en grisèrent au point de bondir, rieurs et fous, à l'ordre du colonel qui survint en sueur, l'habit déboutonné, le sabre encore sanglant.

Le trot des sept escadrons frappa d'un seul roulement l'inclinaison du sol. L'avalanche d'hommes s'abattit vers la plaine. Le dur tumulte de fer qui l'enveloppait, qui sonnait derrière lui, accolaient mieux Héricourt au corps de l'armée et aux vigueurs de la France. Le pays tourbillonna. Les forêts filèrent aux flancs des colonnes. La batterie de deux pièces s'éclipsa sur le côté, avec les panaches rouges de ses artilleurs maniant le refouloir. Après, ce fut la résonnance de la route, la nuée de poussière qui aveugla, l'illumination des casques précédents et les échevèlements des crinières, et les lueurs levées des sabres, et une hurlée sans nom de mille bouches rauques qui répondirent au déchirement des feux de files. Les ordres criés par les chefs de la division d'Hautpoul se rapprochaient d'escadrons en escadrons. On ferma les yeux à cause de la poussière. Affolés, les animaux n'obéirent plus aux genoux ni à la bride. L'essor unique du troupeau rué les enleva, devant que le colonel eût clamé: «Dragons, en avant! Pour charger... Au galop... Maarche!...» Comment une demi-conversion put-elle s'exécuter au geste mécanique de Bernard, répété par Pied-de-Jacinthe disant: «À nous, à nous..., maintenant. Assurez vos sabres... Pitouët, tu te baisseras à droite de l'encolure, et pointe de bas en haut, mon garçon. Aie pas peur, je te suis...» Les bêtes volaient, le col tendu. Il y eut un déploiement à droite. «C'est à moi...» se dit Bernard. Ses hommes inclinaient la tête et ouvraient la bouche, en tâchant de voir. Comme les branches soudain dépliées d'un gigantesque éventail, les pelotons s'étalèrent, hors la route, dans un champ de luzerne, et l'on courut à la ligne bruissante d'une cavalerie. «Les schapskas rouges!--Les lances!--Ce sont eux!--Gare au vieil homme!--Nondain!--Sainte-Anne!--En avant!... Dragons en avant!» Le gros colonel dépassait la ligne, suivi d'un essaim d'officiers. Retroussée, la manche découvrit son bras velu, lié au sabre. Il parut une bête formidable dont la crinière s'éparpilla. Sa jument pie vêtue d'une chabraque pourpre martelait le sol d'un quadruple effort, et s'encapuchonnait, bien que l'homme tirât la bride, debout sur les étriers. Telle une seule vague robuste précède le flot qui veut assaillir la plage; la jument pie galopait, le poitrail blanc d'écume, et portait le héros contre le péril. À le voir affronter l'élan des Impériaux qui grandirent, les dragons cessèrent de pâlir.--Ils relâchèrent les brides et s'abandonnèrent. Alors l'héroïsme des ancêtres ressuscita dans les coeurs. Nondain, de sa faible voix miraculeusement accrue, hurla un cri répété le long des lignes, des crinières éparses, des fourreaux balancés, des galops de démence. La contagion du courage acheva d'étourdir.

La charge gronda dans le silence humain. C'était toute la Nation qui se ruait, oublieuse de ses faiblesses individuelles, forte de ses trois mille bras armés, de ses douze mille sabots défonçant la terre, de ses vaillances unies en une force invincible depuis les cimes jusque la plaine.

Chez l'ennemi, des lignes d'avant-garde s'éclipsèrent, et un flot de cuirassiers tout à coup s'étendit devant le front de bandière, enfla, déborda, haussa la frange de ses casques, accourut derrière la bestialité de trois cents naseaux tendus et l'ouragan de ses galops.

On distingua les culottes blanches derrière les fontes, les longues lames aiguës, les visières sur les bouches. Bernard comprit aussitôt qu'un de ceux-là le «choisissait».

Ce furent deux yeux d'or à l'ombre de la visière entre les oreilles d'un cheval roux; et la chenille aplatie du casque se recourbait en l'air. Plus on approchait, plus se relâchait la ligne ennemie. Les cuirassiers se distancèrent. Quelques-uns, emportés par l'élan de bêtes meilleures, franchirent le front et formèrent des groupes autour des hommes chamarrés. D'autres, au contraire, s'attardaient dans la profondeur. Les yeux d'or restèrent au niveau de la ligne, en sorte que, pour se rendre à leur invite, Bernard calcula s'il passerait sans heurt à travers les premiers audacieux dont il put compter les galons sur les fontes écarlates. Il chercha de l'aide. À côté de lui, le maigre Pitouët écarquillait les paupières, pâle entre ses favoris noirs, et fasciné par l'éclat des cuirasses de bronze. À chaque bond du cheval, il sautait en selle, la poitrine large. Collés ensemble, les Alsaciens présentaient leurs sabres bas, des têtes astucieuses protégées par les cimes des casques. Face au péril, les Flamands allèrent, solides, l'âme haute; tandis que les Marseillais s'appelaient à tue-tête, hésitaient à choisir la direction suprême et le choc. En un même tourbillon d'habits verts, de doublures rouges, de chevaux lâchés, de sabres au corps, parant déjà les coups prévus, Bretons et Tourangeaux suivirent. Bernard se vit seul.

Déjà il galopait à vingt toises de deux cuirassiers qui se parlèrent. Au bout d'un poing, le pistolet claqua. Les yeux d'or arrivaient surmontant les oreilles du gros cheval roux. Héricourt, au sabre, préféra le pistolet; il aperçut le revers formidable d'une latte levée, et un gant à crispin qui s'abattit. L'éclair glissa, jusque le canon du pistolet arraché de la main par le heurt, et l'homme de bronze fut loin qu'emporta la croupe du cheval roux criblant l'officier de terre rejaillie. Immédiate, une autre masse équestre s'abîmait vers lui; elle darda sa lame basse à la poitrine. Ramassé en soi, Bernard haït la bouche ouverte de l'assassin, et pointant, projeta son âme volontaire dans l'effort de tuer. Des dents craquèrent, au baiser de sa lame, et la tête de l'autre se renversa. Vainement l'acier autrichien piquait le cheval français, qui, d'un écart, déroba son maître. Au poing de Bernard, la dragonne ramena le sabre tordu. «Ah! ah!» Sa voix de victoire éclatait. Le lieutenant brandit le fer contre l'espace où couraient, à distance, des ombres éperdues de cuirassiers; puis il se trouva seul, secoué par son cheval qui voltait sur place, en ruant. Mais vite, la jument jacobine de Pitouët sortit des cuirassiers blancs, enfoncés, rompus; le libelliste vociférait aussi sa gloire. Pied-de-Jacinthe entraînait un cheval de prise, qu'il défendit d'un large estoc contre un géant acharné à courir sur sa gauche. Le géant s'écrasa sur la crinière de sa monture, l'arrêta, et se tordit de douleur sans glisser de selle. «Rassemblement!» clama Bernard. Sa meute accourait tout entière: Bretons et Tourangeaux, en un même groupe d'hommes déchirés, hagards, hurleurs et les cuisses saigneuses pleines d'entailles; Alsaciens formidables entourant quatre cuirassiers pris, dont ils frappaient les dos du plat du sabre; Flamands furieux de n'avoir plus personne à férir avec leurs armes qui dégouttaient d'une huile rouge. De toutes parts, les dragons quittaient la ligne ennemie, galopaient. Des duels se terminaient au loin. Le colonel survint et compta son monde. «Dragons... en bataille!...»

Les hommes s'assemblèrent en pelotons qui se rejoignirent, s'agrégèrent par escadrons, et la ligne se fixa, brune aux chevaux, rouge aux poitrines, lumineuse aux casques, frémissante, bavarde.

Au trot de la forte jument pie, l'ancien écuyer mesura les escadrons. Des alezans s'ébrouaient. Des hommes se pansaient. Les serre-files faisaient l'appel. Le régiment haleta.

«C'était beau, jugea Pitouët.--Qui manque dans l'escouade?--Béraud..., Landry!--Morts?--Qui le sait?--Haffner! mort!--Comment?--Oui!--Les bougres!... Dragons, garde à vous!»

Héricourt se haussa, désireux de voir entre les casques. Les cuirassiers blancs n'étaient plus que multitude lointaine, cinglée par les éclairs des feux d'infanterie. Peu à peu la cavalerie française affluait, en désordre, se reconstituait. Le deuxième régiment s'établit à droite. À gauche, vers les tonnerres des canons, les dolmans rouges des hussards défilaient derrière les bicornes du 13e Cavalerie rangé en bataille. Sur son grand cheval blanc, le petit général trotta. Il ne semblait point triomphant, mais courut en hâte du côté des hussards.

D'un geste sec il écarta le colonel, qui voulut l'aborder au galop de la jument pie, et passa outre parmi l'essaim de l'état-major.

À peine Bernard remarqua-t-il cette inquiétude. Soucieux de sa bête écorchée par le sabre autrichien, il avait mis pied à terre. Les dragons firent de même; tous croyaient la bataille finie, puisque leur élan avait rompu la charge des Impériaux, dégagé le flanc de l'infanterie. Ils se montrèrent, sur la droite les pelotons de chasseurs qui ramassaient, à travers la plaine, les cuirassiers blancs et les poussaient contre les feux de salves. Leur besogne s'achevait de la sorte. Les rangs s'animèrent d'une fièvre loquace. Certains soignaient les entailles ouvertes jusqu'à l'os sur les cuisses que l'on dépouillait à demi des culottes. Pied-de-Jacinthe conseilla des bandages mouillés d'eau-de-vie, et des compresses garnies d'herbes. On déchirait du linge. Une bosse jaunâtre déparait la plastique nasale de Pitouët. De l'épaule au coude, la pointe d'une latte avait rayé sa chair. On plaisanta les blessures, même le lambeau triangulaire décousu à la joue de Tréheuc, pour qui l'on cherchait le chirurgien occupé dans l'autre escadron. Les Flamands raillaient les vantardises des Provençaux et la fatigue des Bretons, qui s'épongeaient le crâne libéré de casque, cependant que ceux de Gascogne commentaient la tactique du haut de la selle. Les Alsaciens estimaient les chevaux de prise et fouillaient les porte-manteaux des morts.

Une clameur salua la course du grison qui secouait le hussard refermant à deux poings sa tête fendue; du sang noircissait la pelisse écarlate. L'homme crispait les genoux, se maintenait encore. Des dragons d'ordonnance abandonnèrent fourgons et prisonniers pour l'atteindre. Auparavant les mains du hussard s'étendirent, s'agriffèrent au vide. Après deux soubresauts; qui le rejetèrent du garrot à la croupe, il tomba dans sa chevelure de sang. Presque aussitôt le cheval blanc du général reparut sur la pente et rapprocha le petit homme doré, qui cria de former les colonnes d'escadrons. Dans le val d'où il sortait, on aperçut les kolbacks des hussards et leurs banderoles écarlates qui s'amassèrent. Des rumeurs se propageaient à l'est. Le colonel s'affaissa sur sa jument pie. Il avait retiré son habit vert, qui ne tenait plus que par une manche à ses épaules. Son bras gauche nu était bandé de toile.

«M'est avis, garçons, renseigna Pied-de-Jacinthe, que le bouillon chauffe pour nous. Rassemblez vos rênes. Et ne nous quittons pas dans la bagarre... L'ennemi rapporte le ruban.»