La Force Le Temps et la Vie

Chapter 7

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Comme des plis pénibles se formaient au front du vieux soldat, Bernard crut préférable d'écrire. Dans son calepin, présent d'Aurélie, il gardait une plume d'oie court taillée, une fiole d'encre plate sous étui de maroquin. Il rédigea sa lettre contre le bois d'une porte, avant de se remettre en selle. Il y apporta du soin, car il voulait obtenir que Moreau le prît à l'état-major. À cause d'influences que Buonaparté faisait agir dans le dessein d'imposer au général ses créatures de l'armée d'Italie, Moreau avait prescrit à Bernard Héricourt de garder son rang à la brigade. Néanmoins il lui confiait la mission précise de reconnaître le pays à l'extrême gauche du corps central et d'adresser directement ses rapports au chef de l'armée. Fâché de cela, Bernard avait fini par comprendre que son colonel averti lui laisserait de l'initiative. Depuis, c'était la peur de mal remplir sa charge. Les autres officiers de la brigade l'isolaient en extrême-pointe. On se faisait, lui sembla-t-il, un malin plaisir de l'abandonner à lui-même, dût-il se voir enlever avec son détachement par les coureurs ennemis. L'ironique jalousie des supérieurs le vouait à ce destin. Se plaindre? Il se fût par là reconnu lui-même incapable du rôle. Il dut lancer constamment des partis à la recherche de l'escadron qui se dérobait pour ne pas soutenir ses reconnaissances.

Il hésita, contre la porte peinte en vert, à confesser dans la lettre ses craintes. Des larmes noyèrent les yeux de vingt ans. Lorsqu'il revenait au bivouac, n'entendait-il pas les capitaines furieux grogner derrière lui, le traiter de blanc-bec et de «protégé des dames». Aurélie, la petite incroyable au zézaiement ridicule, intriguait-elle pour qu'il obtînt l'occasion de briller? Et cela, plus que son travail, son caractère, lui valait donc les bonnes grâces de l'état-major!

En piaffant, le cheval de Pied-de-Jacinthe lui rappela l'exemple du vieux soldat résigné, aux gros yeux bleus et aux favoris plats. Bernard remit le billet militaire, sans y rien joindre d'allusoire. Les chevaux de poste agitèrent leurs grelots sous le fouet du paysan. Il blêmit devant le gros pistolet que le maréchal des logis tira de sa fonte. Et, à travers un joli chemin creux fleuri de printemps matinal, tout s'ébranla.

La Forêt-Noire allongeait jusque le pays de Brisgau ses bois de hêtres et de chênes, ses longues colonnades de sapins. Les chevaux se suivirent à la file dans les descentes herbues. Fredonnant des chansons provençales, Marius roulait des yeux humides vers la visière de son casque, et sa main brune, étendue, caressait l'odeur suave de l'air. Les Bretons écoutaient, peureux de leurs bêtes, au moindre écart. Pour sa jument Pitouët ne cessa de tenir des discours jacobins, qui flétrissaient Brumaire. «Va, va, ma grosse, comme Caligula, je te fais consul; tu vaux l'autre!» Il la félicitait de ne point avoir tiré dans Paris la calèche des triumvirs, et lui tressait pour cela les crins, coquettement. Par bandes, les mésanges jaillissaient des aubépines neuves. Les sabots des chevaux foulaient les bruyères roses et leurs queues balayaient les insectes effleurant leurs croupes. Epanouies entre les mailles de cuivre de la jugulaire, les joues de Corbehem s'enluminaient plus. Il soufflait au large vers la fin des perspectives forestières ouvertes sur des campagnes riches de verdures pâles et de vignobles. À travers ce pays, démontra le lieutenant, on gagnerait le Danube, si les Impériaux cédaient à Stockach, où il avait combattu sans bonheur l'année précédente. Et par les vallées du fleuve, la vigueur de l'armée forçant les villes, franchissant les bois, passant les rivières, atteindrait la puissance autrichienne au coeur.

Il s'obligeait à ces leçons de stratégie, pendant la route. Il expliquait l'avantage des positions, le motif de leurs courses, et comment ils éclairaient la marche à gauche des infanteries en plaine. Telles les mains d'un grand corps aveugle, ils tâtaient le pays en tous sens pour avertir des obstacles, des embûches, du péril. Héricourt tâchait qu'ils pussent concevoir la beauté de sentir leur âme de trente mille hommes.

Ils l'écoutaient peu. Cela renforçait la tristesse du lieutenant. Pareils aux Alsaciens, la plupart jouissaient simplement de dominer à cheval les piétons, de terroriser les fillettes allemandes au seuil des maisons de bois; de croire leurs bras capables de triomphe et de meurtre. Certains, comme Marius, comme les Gascons, ajoutaient la satisfaction de briller par le casque et de tordre leurs moustaches effilées. Bretons et Tourangeaux, résignés à la tâche obligatoire, allaient, l'âme béante, soucieux d'éviter la punition, de faire le moindre astiquage, de découvrir du lard ou des noix, de dormir en pleine paille fraîche, sans la corvée des vedettes, à l'image du bétail, Pitouët eût voulu que la précellence de son esprit étonnât le lieutenant et lui attirât des faveurs. Nul d'entre eux ne paraissait lâche, cependant. Depuis des semaines, ils disaient prendre leur parti du hasard et ne pas trop craindre la mort où ils entrevoyaient la fin des ennuis, quelque gloire. Surtout ils s'avouaient contents d'avoir perdu le souci quotidien. Le chef pensait à leur place. Ils n'avaient plus à prévoir le chômage, ni la faim solitaire dans le galetas du pauvre. On pourvoyait à leur vêtement, à leur manger. Ils ne luttaient plus d'heure en heure pour la conquête du salaire dérisoire. Et cela munissait d'une aise nouvelle les conscrits. Au bivouac, ils discutaient fréquemment les mérites de leurs races diverses.

--À preuve, opinait Tréheuc, que le général Moreau est de Morlaix, en Finistère, où je me porte natif.

--Peuh! revendiquaient les Alsaciens, il y a dans l'armée trois généraux qui sont nos pays: le citoyen Richepanse, de Metz; le citoyen Molitor, de Hayange en Moselle; le citoyen Ney, de Sarrelouis... Sans compter le général Lecourbe, du Jura. Nos cousins vous commandent.

--Le général Vandamme, du corps de Lecourbe, sort de Cassel en Flandre, pays de mon oncle, dit Flahaut. J'ai un cousin dans la puissance.

--C'est tout de même ceux de Lorraine et d'Alsace qui sont à la hauteur.

--Le marquis de Grouchy et le comte Decaen, nos ci-devant seigneurs, commandent aussi, protestèrent des Normands. Mais ceux du Midi, et les Parisiens, ça vaut pas grand'chose!

--Les Parisiens ont trop de vices.

--Ingrat, ils enfantèrent la liberté!

--En même temps que ces Marseillais dont tu répètes le chant; pitchoun!

--Et que les Girondins morts pour la vertu!

--Vive la Nation! Tous les morceaux en sont bons! Corbehem se flattait d'offrir, par ce cri conciliant, l'occasion de trinquer avec la bière badoise.

Ainsi, plusieurs jours, ils allèrent par les routes des forêts. Les pommes de pin roulaient sous les pas des chevaux. Les bûcherons partagèrent du fromage dans la salle obscure des chalets. On écoutait bruire les petites sources. On admira les horloges de bois en vente chez tous les paysans à pipes de porcelaine. De minuscules personnages sortaient sur des balcons ajourés au couteau, lorsque sonnaient les heures; ce qui émerveilla les Bretons plantés devant le miracle, leurs grands sabres pendus derrière les bottes, sous les basques de l'habit vert.

Les chevaux burent dans les auges de granit où les lavandières cessaient un instant de rincer le linge, tandis qu'Ulbach, leur montrant sa denture, les interrogeait. On commença de craindre l'ennemi. Le détachement cerna les villages avant d'y pénétrer. Marius chanta moins. Assez loin sur la droite, sur la gauche, au sommet des crêtes, le long des rideaux de chênes pouvant abriter les tireurs autrichiens, les Gascons, flanqueurs de la colonne, bavardaient à peine. Le sixième jour, à midi, Pitouët ayant poussé le galop de sa jument jacobine vers un hameau où il pensait boire du vin blanc, faillit heurter, au détour d'une ruelle, un haut cheval qui supportait un gaillard vert, plastronné d'orange et coiffé d'un schapska. Entre le schapska et le plastron, il y avait une figure rousse, étonnée, balbutiante. Pitouët chercha d'abord dans sa mémoire à quel corps de la République pouvait bien appartenir le quidam. Au bout d'une seconde, seulement, il imagina que l'intrus devait être l'ennemi. D'abord ils s'étonnèrent l'un de l'autre; puis, d'un silencieux mais commun accord, ils tournèrent bride, chacun, et piquèrent des deux, sans demander leur reste. Pitouët dégaina cependant; comme il n'entendit point claquer de pistolet, ni bondir de galop, il retourna. En tabliers de coton rouge, des paysannes regardaient craintives, par une grande porte entr'ouverte. Pitouët acquit le sens qu'il représentait la Nation. Il appuya sur la bride et revint au pas, armant sa carabine. Le coeur lui sautait dans l'habit, la sueur coulait du casque. Héroïque, il arrêta sa monture; mais sa voix morte ne réussit pas à questionner les femmes aux corsets de toile bise. «Pitouët, se dit-il, reste là. Tu dois à ta dignité de mourir en Romain...» Il attendit le retour du quidam au schapska. Ses pieds tremblèrent sur les étriers. Il envia le calme de la jument qui, paisible, secouait les mouches en remuant tour à tour les quatre jambes.

C'était un délicieux hameau, fait de cinq maisons en terre blonde, à chevelures de chaumes, à volets bruns, à balcons de bois. Sous les escaliers extérieurs pendaient des cages où roucoulaient d'aimables tourterelles. Une herse occupait la droite du chemin gras creusé d'ornières. Les feuilles se jouaient du soleil et du vent. Quelques poules vaquaient à leurs affaires, la patte prudente. Pitouët constata nettement ces choses. Il s'assura dans une pose noble, les brides au coude gauche, la carabine en travers, le sabre suspendu par la dragonne à son poignet. Il prêta l'oreille. Les jacasseries des oiseaux amoureux couvraient tous les bruits. «Attendons!» se conseilla Pitouët, redevenu peu à peu lui-même et prêt à rire de la double fugue en sens inverse qui avait éloigné les adversaires. On l'appela. Pied-de-Jacinthe rassemblait sa troupe. Le vieux soldat avançait doucement: «Toi aussi, tu l'as vu, le b...! Réponds!... Ah! tu as perdu la langue, mon garçon. Donc tu l'as vu. Je connais ça. Dans deux ou trois jours tu sauras que l'on ne se fait pas de mal entre éclaireurs, si l'on se rencontre seul à seul, ou deux contre deux. À quoi que ça servirait?... Alors... Faut boire un coup, ça te rendra la langue: _Fraüen! Weiss wein? Geben Sie mir bitte_...» Les yeux peureux, les femmes apportèrent une bouteille. Elles s'empressaient, pâles, actives pour essuyer les verres. Pied-de-Jacinthe empoigna la fiole et la tendit à son soldat. «Rengaine ton sabre, et enfile-toi ce liquide!... Là... _Danke_! c'est la Nation qui paye. J'écrirai au citoyen Premier Consul qu'il envoie acquitter le mémoire. En avant, Pitouët. Surtout ne casse pas la bouteille; et qu'il en reste pour ton supérieur!»

À la sortie du hameau, passé quelques arbres, ils reconnurent les Bretons à droite, les Alsaciens à gauche, et Pitouët retrouva ses mots.

La chevauchée quitta le buisson, se réunit sur un plateau. Les pentes boisées continuaient de descendre à l'est jusqu'à la rivière grouillant au fond du terrain le long d'une petite ville tout en tuiles brunes. Ses fumées montèrent dans le soleil. Héricourt imagina que l'ennemi devait couvrir la place. Souhaitant l'appui de l'escadron, il envoya Marius et quatre Marseillais afin de reprendre contact. La ville étendue dans le ravin semblait pacifique. À l'ombre de la colline, les verdures claires d'une promenade publique s'alignaient, retroussées par le vent. Bernard se remémora les règles des traités d'armes sur la reconnaissance des places. Il jugea bon de pousser jusque ce jardin, derrière lequel une esplanade pouvait servir de champ à un parti de cavaliers. On déborderait ainsi, par la droite, cette position.

Qui envoyer? les plus lestes!...

--Cahujac! Les Gascons!...

Héricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brûlé, à l'haleine forte, devança la fin du discours et l'acheva. Son bras vif enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivière et les montagnes.

--Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard.

--Je l'enfonce, té!

--Si tu peux.

--Bagasse! si je peux? Si je veux! Pour mon escouade! Dragons, à gauche! En file... Au trot... Maarche!... Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.

Les cinq drôles s'éloignèrent vite, et ne voulurent entendre davantage. Déjà ils décrochaient de la bandoulière leurs mousquetons, et mettaient la main aux yeux, méprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les suivit de toute son attention. C'était son premier acte d'officier, la reconnaissance de cette ville où l'infanterie de la division comptait rafraîchir. Il importait qu'il nettoyât les abords et que son escadron la couvrît. Son régiment devait aussi parvenir derrière lui, afin de garnir la crête ouest de ce vallon où afflueraient bientôt les fantassins. Depuis vingt-quatre heures, on entendait par moments des feux de file découdre l'air. Pour passer l'Alb, il avait fallu tirer le canon. Sans la voir il sentit que l'armée entière, se concentrant par les vallées des ruisseaux, les routes, les versants, les pentes, les flancs des forêts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen à Stockach, défenses naturelles qui fermaient le bassin du Danube. Certes des colonnes s'allongeaient sous les bois, débouchaient des villages entrevus à l'horizon du sud. Bernard traînait aux sabots de son cheval la Nation en marche. Il se devina le pivot de l'aile gauche enveloppante qui rabattrait sur le centre de Lecourbe, les Impériaux, attaqués de front par Moreau. Régiments à l'assaut, escadrons à la charge, batteries accourues, forces réelles, ses idées s'agitèrent, tandis qu'elles imaginaient, à défaut du regard impuissant, les actes des Gascons disparus au coin du bois de hêtres.

Là, Cahujac évitait les souches abattues. Des excréments humains, des traces de feu, des épluchures, des semelles arrachées lui prouvèrent le récent abandon d'un campement. Il fallait que les troupes autrichiennes fussent nombreuses pour s'être cantonnées ainsi hors la ville. Il avertit les Gascons qui modérèrent l'allure de leurs bêtes et se concertèrent. Ils n'admirent point les précautions du brigadier.

Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure. Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, afin d'insulter aux avis de la prudence: «Sais-tu si on ne nous guette pas, dans le bois?--D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du Nord.--Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite.--Ces brigands-là seuls nous séparent de lui.--Brigadier, laisse-nous entrer là-dessous, à deux, pour voir.--Et si on nous déborde?--Faut pas avoir peur.--Le peloton nous soutient!--Toi, mon bon, reste ici, pour communiquer.--Alors quoi, je suis un propre à rien?--Bon sang, de bon sang, je te commande!--Motus.--Ils peuvent venir par le ravin, là.--Ou glisser à travers le buisson.--Hé, puisque le peloton nous soutient!--Et Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort, à notre gauche, de la Forêt-Noire.--Et Sainte-Suzanne derrière lui avec 20.000 encore.--Et Moreau qui nous appuie, sur la droite.--Moi, mon bon, je me sens 30.000.--Va, va, le général Richepanse ne nous laissera pas dans la mélasse. C'est un Lorrain. Les Lorrains et les Gascons, c'est fait pour s'entendre.--Allons, qui avance?--Silence, toi. À Landrecies, tu as manqué de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en gueulant comme ça!--Ça m'a rapporté un coup de feu dans la cuisse.--Dans les Hollandes, sous Pichegru, nous avons enlevé, la nuit, tout un bataillon batave, parce que les sentinelles éternuaient.--Chut.--Motus.--En voilà qui galopent.--Où ça?--La carabine!--Chut!--La carabine!--Gare à ta giberne!--Attention!--Au bois!--Il y a trois chevaux.»

Ils s'y mirent à l'abri; ils se regardaient en faisant les braves. «Bon, murmura Cahujac, ils nous arrivent. Faut un prisonnier pour les nouvelles! Attention. Ce n'est plus l'heure de penser à sa bonne Catherine! Quand je sifflerai, nous foncerons!» Ils râlèrent. Leurs genoux serraient les flancs des bêtes «Les sabres!» chuchota Cahujac!

À ce moment, les chevau-légers s'engagèrent entre les arbres. Leurs montures les secouaient. Ils se hâtèrent.

Sous leurs schapskas écarlates, ils montraient des figures anxieuses, des yeux clignés, des bouches entr'ouvertes. De longues lances à flammes jaunes gênaient leurs mains. Au trot dur de leurs bêtes, ils approchaient. On put compter les boutons dans la bande des culottes vertes. Une lance s'embarrassa parmi les branches. Ils crièrent des jurons allemands, et, comme la flamme jaune se déchirait aux aiguilles de pin, les deux autres cavaliers se retournèrent, tirant sur les brides. Cahujac siffla.

Cris. Injures. Et les bêtes caracolèrent aux piques furieuses des éperons. Cahujac pointa dans le plastron amarante de l'homme qui avait le poing tenu par les lanières de la lance empêtrée, lequel, de suite, expira, toussant la vie. Il resta suspendu à sa lance et au sapin; la tête pencha contre l'épaule. Son cheval docile ne bougeait. Pour une entaille à la croupe, un alezan rendu fou emporta son grand cavalier dont les branchettes basses arrachèrent le visage, malgré qu'il se vautrât sur la crinière afin d'éviter le sabre d'un Gascon à la poursuite. Celui-ci n'entendit pas les cris des camarades, et la lance du troisième chevau-léger lui pénétra dans la nuque avec la moitié de la banderole jaune. Aussi le grand échappa, et le Gascon, enlevé des étriers par le coup, lâcha son sabre, tomba, gardant au col le fer de la hampe rompue. Mais les dragons éperonnèrent leurs bêtes. Le chevau-léger franchit un buisson. Les dragons sautèrent après lui. Personne ne cria plus. On râlait; les fourreaux couraient en éraflant les troncs d'arbre. Cahujac, d'un revers de sabre, tailla la giberne du fuyard qui jeta sa hampe brisée, dégaina malaisément. Or, un cadet de Bergerac, qui avait le meilleur cheval, parvint au flanc. Son barbe, entraîné par l'exemple, rivalisait, les naseaux sur la croupe de son émule hongrois. «Cadet, cria Cahujac Hardi!» Alors le cadet présenta le casque au coup probable du chevau-léger. Soucieux de ne pas abîmer l'animal de prise, il ne frappait point, le sabre prêt à la parade. Ce fut un instant de course passionnante. Les joues du cadet se colorèrent. Il rit presque; car, le fugitif occupé surtout de sa vitesse, et redoutant les représailles de quatre hommes qu'il entendait le rejoindre, ne menaçait plus. Soudain, par-delà les arbres, on reconnut les crinières et les carabines d'autres dragons. Le chevau-léger leva la main, jeta son sabre et tira les rênes. Il se rendit au cadet de Bergerac, qui, le feu sur les joues, les yeux joyeux, criait à tue-tête: «Je l'ai! je l'ai!»

Marius était là, entre des Marseillais. L'on arriva sur le chemin.

«Troun de l'air! Mon garçon, tu tireras bien trente écus de la bête, et l'homme te vaut les galons.»

Chacun souffla. Les chevaux écumaient. Les figures saignaient, à cause des épines et des ramilles qui avaient fouetté les visages des coureurs. Blond et gras, le chevau-léger ne parut point autrement contrit.

«Malin! lui dit Marius, tu ne risqueras plus ta peau avant la fin de la guerre. On va l'envoyer au chaud.»

L'Autrichien ne comprit pas. Il déboucha sa gourde et offrit du geste aux dragons, avec un bon rire.

Au retour, ils virent l'ennemi mort, toujours suspendu par sa lance à l'arbre. Le sang de la bouche béante rougissait le drap vert d'une manche. Sans faire chanceler le cadavre en selle, le cheval broutait les jeunes pousses de l'arbre. On retrouva débarrassé de son habit, de son casque, assis à terre, le dragon atteint. De lourdes larmes ruisselaient au long de sa figure adolescente. Il fermait la plaie avec ses doigts. On déchira sa chemise pour un bandage; on le hissa sur la bête. Après on repartit au pas. Cahujac et le cadet coururent devant, le prisonnier entre eux. De lui, Bernard sut que la ville était pleine de troupes dissimulées dans les jardins et la promenade publique. Presque aussitôt, le soleil pénétra l'ombre qui, dans le bas du val, obscurcissait les verdures. Il éclaira les feuilles. Il dora la terre. Il étincela contre des métaux alignés. Héricourt dut admettre que c'étaient les fusils des soldats en bataille. Heureusement, Marius avait rétabli le contact de l'escadron qui arrivait au trot.

En tête galopaient le colonel et ses officiers. Suivi du prisonnier, Bernard Héricourt fut au-devant d'eux. Son orgueil craignit un blâme du supérieur, gros homme de quarante-cinq ans, jadis écuyer du duc de Luxembourg, et qui, lors du 10 juin, avait conduit les sans-culottes à l'hôtel de son maître, afin d'y recueillir la correspondance. La Convention l'avait récompensé en le nommant officier de remonte. Il avait gagné ses grades ensuite dans les Flandres et dans les Hollandes, en sabrant. Il lisait à peine. Sa haine des royalistes lui avait valu de la faveur, non moins que sa bravoure contre leurs alliés.

--Eh bien! Monsieur, cria-t-il de loin. Et il frappait sa cuisse de son gant lourd.

Le lieutenant parla.

--Plus haut, Monsieur! Plus haut! Je n'entends rien!...

Bernard haussa la voix fièrement.

--Bien... Bien! dit le gros homme. D'ailleurs, vous êtes, je pense, plus que moi le maître du régiment. Que devons-nous faire?

--Mon colonel...

--Moi, je chargerais cette canaille...

Il désigna la ville encaissée dans le ravin, au bas des pentes. Bernard tenta de l'éclairer sur la folie d'une telle manoeuvre.

--Monsieur, je dois toucher aujourd'hui la droite du général Gouvion Saint-Cyr. Je connais mes ordres, s'il vous plaît. Cette bicoque fait obstacle. Il faut l'enlever.

--Notre prisonnier appartient au petit corps qui défendait avant-hier le passage de l'Alb. Ce corps a usé d'artillerie.

--Monsieur... Je me f... de leur artillerie, moi! Il est une heure. Avant cinq heures, je dois avoir pris contact avec les flanqueurs du général Gouvion Saint-Cyr. À deux heures, nous déboucherons de la vallée, au nord. Capitaine, va reconnaître le terrain. Le régiment marchera en colonnes, par pelotons... Une fois en bas... On se formera en bataille devant ces prés, où tu aperçois de l'infanterie... Monsieur, rejoignez votre escadron.

La fureur gonflait les veines de sa face rouge. À la fin des phrases, il claquait la culotte de peau enveloppant sa large cuisse.

Bernard Héricourt revint jusque son peloton et transmit le commandement à Pied-de-Jacinthe. Pourquoi le colonel le haïssait-il?

Ce fut un moment pénible. Il se crut abandonné du monde, et le désastre envelopperait, en outre, son régiment. Mourrait-il? Irait-il, captif, périr d'ennui dans une forteresse des monts Carpathes, après les marchés indéfinies sous les quolibets allemands des villageois. Et ses hommes, de quelle façon le jugeraient-ils, ayant écouté les paroles du colonel qui, pour un peu, eussent qualifié de couardise la prudence. Héricourt n'osa plus voir ses Gascons, ni leurs figures égratignées, ni ce blessé pâlissant entre ses cravates de toiles rougies, à chaque pas de sa monture.

L'esprit du lieutenant ricanait, ironique envers soi: Aurélie était le sentiment! Zulma, l'amour! Bonaparte, la gloire!... Pitouët injuria «le nouveau Cromwell», dans le discours tenu à sa jument jacobine. La gloire qui allait finir dans la défaite du régiment éclairé par leurs soins! Le caractère!... Scipion! Marius! César! Les aigles! Où sa grandeur en cet instant? Il s'interrogea. Sa grandeur était de subir le sort, résigné, sans murmure, sans violence. Il se vit comme une ruine que les vents assaillent. Et dans cette ruine, un barde solitaire touchait la harpe en chantant la magnificence de sa faiblesse.