Chapter 42
Au défaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit les louanges bruyantes du beau-frère, qui invita tout de suite Augustin à le conduire devant les flammes d'une cheminée. Pendant qu'ils gravissaient l'étage, Virginie déclara son voyage et la nouvelle richesse de la famille. Voici que, succédant à M. Vanlerberghe ruiné avec _les Négociants Réunis,_ la compagnie des Moulins-Héricourt assumait tous les achats de farines militaires dans l'Artois et les Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le colonel. Loin des importuns, elles prolongèrent un silence où s'expliquaient leurs âmes. «Chacun des baisers, sembla dire Aurélie, que ta lèvre donne à ta femme, Bernard, je le reçois sur ma bouche; et tout frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le coeur, homme généreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre Virginie. Jadis elle te portait déjà mon amour lorsqu'elle détourna de ton front l'arme apprêtée par le désespoir. C'était moi qui voyageais alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc du parc lorrain, lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre? Edouard, Edouard a les yeux clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnément chérie, si les hasards des combats ne t'avaient emporté loin de cette petite Bavaroise, après Moesskirch!... Vois comme l'ardente Malvina comprend la beauté de ce qui nous émeut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui réaliserez, quelque jour, l'immense désir de nos esprits, de nos coeurs et de notre seule chair engendrée d'un père admirable. Oui, oui, couvre de baisers la charmante épouse aux paupières closes. Moi, moi, je vis dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, héros, mon frère!... Et nous restons purs!»
Certes elle disait cela. Toute la mélancolie du sourire l'affirmait, cependant qu'elle mourait de pâleur en ses lourds vêtements bleus, qu'elle penchait sur l'épaule de Malvina une figure délicieuse et pâmée. Elles s'assirent dans la chambre du colonel.
Par l'éclat des yeux clairs sous les cils sombres, Virginie admirait son époux héroïque, riche et vainqueur: «Oh! Bernard, parut-elle murmurer, tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton étreinte, je pleure de reconnaissance, parce que tu te prépares à semer en mon sein la vie qui triomphera de même. O toi, mystère de l'homme, double visage du dieu qui tue et qui engendre tour à tour, comme la nature même; toi, Bernard, accueille dans ta bouche le frisson de mes lèvres. Broie mes os dans ta force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais naguère l'orgueil de l'ennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui pantèle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur ou de jouissance! Oui! Saisis ma gorge dure, pétris mes seins de tes doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi, sous mes vêtements vains et sous ma chair éperdue. Voici la chaleur féconde de mon ventre pour exalter ta force! ta force! ta force, celle qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'à l'orient de la forêt germanique! Ta force, celle qui remplit avec l'or des dépouilles les coffres de notre maison! Ta force, celle qui crie victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procréer en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la richesse, par des coeurs robustes! Va, étouffe mon souffle; écrase ma poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme où je flaire l'odeur du meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mâche le sang de tes lèvres, pareil, n'est-ce pas, au sang répandu? Ma robe te gêne. Tes vêtements retardent notre fièvre. Pourquoi ces vêtements entre nos désirs? Pourquoi la chair et les os, entre nous? Oh! viens, viens, cher époux! Viens jusqu'à ta couche. Ne tarde plus. Qu'importent elle et l'autre? Aurélie aime notre amour. Nous t'avons aimé tant là-bas, dans le verger d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueur des lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche, devançait l'élan du large fleuve, qui laissait les villes et les forêts derrière le bruit des roues. Nous avons tant conté notre amour à Malvina dans le palais de Vienne; et nous avons tremblé si fort avant Brünn, lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blessés, ces longs troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'oeil noble de tes cavaliers, mon Bernard! Viens, hâte-toi. Défais ce bouton. Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque ta lèvre penchée. Aurélie, goûte le bonheur de notre bonheur... Voici la couche, et je t'aime.»
Bernard eût résisté aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps terrassant un corps amoureux. «Superbes époux, conseillait Malvina, ne contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez nos yeux et nos coeurs trembler de votre joie. Que nos échines frémissent du même désir assouvi par vos transports. Abandonnez-vous, chère Aurélie, à mon bras. Je soutiendrai votre taille. Déjà mes baisers rafraîchissent votre front brûlant. Ecoutons ces soupirs de volupté. Qui pourrait se défendre d'une émotion si aimable! Qui résisterait à tant de beautés qui se dévoilent...»
Toutes deux s'inclinèrent sur le lit où s'embrassaient fougueusement les époux.
Bernard aimait Aurélie.
Ce fut elle qu'il étreignit dans l'épouse, ce fut pour elle que ses dents mordirent une chair devenue anonyme, mais où vibrait l'âme de la soeur chère, mais où râlait l'amour patient et fort de cette âme. Ce fut à elle que les mains de l'époux s'agriffèrent, à l'image de leur passion discrète, contenue depuis des années. Aurélie se débattait faiblement contre les efforts de la rieuse Malvina, qui la retint devant l'autel de l'amour.
Ecartant les plis du mérinos écossais, dont se débarrassa Virginie, Bernard imagina ce qu'il y avait de joliment frêle sous la robe de drap bleu, et le canezou à l'anglaise que portait la soeur. Fermant les yeux, il pensa quel jour il aurait pu la prendre dans le château de Lorraine. Elle se serait alanguie d'abord, aux phrases, puis débattue douloureusement contre les entreprises; et cela certainement eût augmenté le désir réciproque. Il l'aurait convaincue par des supplications et les extrêmes de son ardeur manifeste. Elle se fût aussi détournée pour dégrafer sa ceinture. Il n'aurait point vu le visage durant que ses doigts énervés auraient ouvert la fente de la robe et délivré des manches bouffantes la nacre des épaules. «Ah! ah! aurait-elle murmuré. Je n'en puis plus. Je cède à tes transports, héros; voici mes épaules sorties de la brassière, mais ne cherche pas à regarder ma face de crime, laisse maintenant mes mains cacher mes yeux, ma pâleur, et la volupté de ma honte!» Elle n'aurait plus que soupiré, tandis qu'il aurait saisi de même cette gorge tremblante, qu'il se serait étendu sur cette tiédeur émue de la chair encore voilée par les retroussis du linge. Sous le tissu, la vie d'Aurélie frissonnerait d'attendre l'élan suprême dû à leur longue passion. Bernard s'affolait de son extase. Non, il n'était plus de Virginie sous les lèvres, dans ses bras, contre sa poitrine, parmi leurs souffles. Seule, Aurélie haletait de bonheur. C'était son flanc qui allait recevoir le germe d'un être prodigieux, le fils même qu'ils devaient tous à la mémoire du père tué par leurs égoïsmes. Et le père apparut au souvenir, jeune encore, clairvoyant, tel qu'il avait, un beau soir, attendu le retour de son fils, sur la route d'Artois, le père en habit marron et en veste brodée de satin noir, lui-même, ses bonnes joues couperosées sous la blanche chevelure à marteaux; lui-même, ses perçants yeux gris qui riaient au cher houzard sauf de la grande guerre; lui-même qui admirait, avec la joie de ses grosses lèvres, entr'ouvertes, un enfant martial.
Le fils ralentit sa fougue d'amour. Il voyait le vieillard lui sourire, surpris et fier de sa descendance. Oh! il fallait rendre à la race ce qu'elle avait perdu d'excellent, d'énergique avec l'ancêtre, mort désespéré dans la maison de Dunkerque. Il fallait concevoir une force aussi belle dans le flanc de l'épouse aux yeux clairs, aux cils sombres, une force que désirait aussi l'âme d'Aurélie inclinée vers leur couple, vers le murmure de l'épouse disant: «Viens, charmante Aurélie, viens l'aimer ensemble. Que nos lèvres épuisent le même baiser... Viens!» De son rire vicieux, Malvina persuadait les résistances de son amie; et leurs corps se mêlèrent en une étreinte quadruple. Quel triomphateur il fut, lorsque, sûr d'une paternité nouvelle, Bernard étouffa de son embrassement les pleurs d'Aurélie, le rire de Malvina, le soupir de délices prolongé aux lèvres de sa femme.
Ensuite ils restèrent silencieux. Dans la pièce obscure, ils s'entrevoyaient à peine. La bise avait rabattu les volets. «Comme toutes trois m'aiment et m'admirent!» se répétait Bernard, tandis qu'il réparait dans l'ombre le désordre de ces vêtements, près de Virginie, tremblante encore. Pensive, elle ramenait sur elle les plis de la robe écossaise.
--Vénus vous animait de ses grâces, reprit Malvina, la première, en s'accoudant sur le lit, Mars vous prêtait sa forée. Vous étiez beaux.
--Oh! murmura Virginie, j'ai eu toute ta force en moi, Bernard. Ta force qui tue et qui aime..
Aurélie écartait ses cheveux vers les tempes; elle remarqua:
--Hélas! toutes nos forces qui aiment, tuent aussi.
Son frère craignit qu'elle ne songeât aux suprêmes angoisses de leur père. Il fut triste. Voulait-elle rappeler que le vieillard était mort à la peine de voir triompher trop vite leur avide énergie. Et s'il vivait, ce père, pour entendre sa bru annoncer la richesse, et les soldats la gloire des siens! Oh! pourquoi une fatalité inexorable exigeait-elle en échange des biens nouveaux cette compensation d'un deuil, d'un remords?
La soeur et lui se contemplèrent, sans un mot. Ils savaient flétrie leur seule chance d'amour. Et que faire contre la Faucheuse qui venait d'abolir par milliers les vigoureux espoirs d'hommes jeunes et curieux d'agir? La terre remuée du Pratzen grossissait de tant de cadavres! Les mâchoires de glace ouvertes sur les étangs de Telnitz et de Menitz en avaient tant dévoré! L'omnipotence de la mort ne toucherait-elle pas aussi la coquette Malvina, qui, assise en sa robe de velours jaune, renouait un fichu garni de martre. Ne toucherait-elle pas quelque jour la voluptueuse Virginie qui étirait là, sur ses genoux, de longs gants verts. Ne toucherait-elle pas encore la mélancolique Aurélie et la souple sveltesse de sa taille, inclinée dans les plis sombres du drap bleu, elle-même, là, si jolie entre ses boucles brillantes! Elle répéta:
--Hélas! toutes nos forces aimantes tuent aussi.
Le frère comprit que leur passion secrète, secrète à peine, tuait la joie de vivre, pour la jeune femme. Elle songeait au repos de l'âme détruit à jamais. Comme elle devait se maudire pour n'être point l'étrangère, l'amie sans contrainte, ou la soeur paisible et chaste!
De la savoir douloureuse, il s'enorgueillissait, la plaignant. Certes les aventures de la guerre l'avaient exempté, lui, de bien des souvenirs, de bien des méditations pénibles. La recherche de la gloire avait écarté les préoccupations d'aimer trop ou de compatir. Il s'était cru oublié, méconnu, méprisé par elles trois. Voici qu'il les tenait unies dans le cercle de ses bras. Voici que les trois visages emmêlés par leurs boucles, le rieur, le voluptueux et le triste, s'offraient volontairement à ses lèvres. Pourquoi ne paraissait-elle pas satisfaite de la multiple étreinte, Aurélie? Lui s'admirait à présent dispos, fier, radieux. Il eût voulu descendre auprès de ses amis et de son frère, pour triompher avec des regards vaniteux.
Il estima néanmoins que la peine de sa soeur valait d'être allégée. Il dit, nommant Denise, Edouard:
--Nos forces créent, si elles tuent; et, par là, s'éternisent.
--Que nos enfants vivent donc heureux et passionnés! répondit-elle.
En caressant le porphyre de la commode, elle détournait la tête et ses larmes.
Ainsi que pour reprocher cette tristesse, Malvina concluait:
--Un coeur noble et généreux doit chérir la force et la gloire. Je les aime, comme si j'étais Française!
--Oh! moi, Bernard, je t'aime comme la France aime ses héros, cria Virginie, qui se glissait entre son mari et l'étrangère.
Sans doute cette exclamation fut suggérée par la fanfare qui éclata sous les croisées après un tumulte de chevaux et d'hommes. Malvina fut ouvrir les volets. Avec la compagnie d'élite, les officiers du régiment se présentaient devant le perron du château. Ils mirent pied à terre. Leurs habits reprisés, les plastrons déteints par les nettoyages, les culottes éblouissantes de craie fraîche les rendaient aussi fiers que les lueurs des casques et des sabres fourbis.
--Eh! dit Bernard, je n'y pensais plus, mes belles! Le général inaugure son grade. Voici la délégation du régiment qui vient le féliciter. Il faut que je me rende auprès de lui.
Empressé de revenir parmi les hommes avec l'impression toute fraîche de sa victoire amoureuse, il heurta dans l'escalier Edme en superbe uniforme de maréchal des logis. Le jeune homme l'embrassa et monta vite près des parentes.
Sur le seuil, l'ancien postillon recevait, au large dans l'uniforme d'un général mort à Telnitz et dont il rachetait l'équipage. Promptement un tailleur régimentaire avait élargi, avec des angles de drap neuf, la taille de l'habit qui se plissait au-dessus de l'écharpe en fils d'argent. Trop courtes, commençaient les basques au milieu du large dos. Mais, entre les feuillages brodés d'or au col, et par-dessus les tours de la cravate noire, les bajoues du nouveau promu reposaient épanouies. Les reflets des grosses épaulettes étincelantes, et l'ombre que faisaient les deux cornes du vaste chapeau noir, se partageaient le visage de l'orateur ému, qui déclama: «Dragons du 23e, j'emporte avec moi le souvenir de votre vaillance. Ce souvenir me suivra dans le tombeau. Servez votre étendard comme vous l'avez toujours servi. Obéissez fidèlement au colonel Héricourt. Il vous mènera dans le chemin de l'honneur et de la victoire. Et maintenant, Messieurs, pied à terre! Allons boire à la santé de S. M. l'Empereur.»
Bien que, depuis l'impertinence de Mercoeur, il demeurât invisible, le maître du majorat avait, à cette occasion, fait ouvrir poliment quatre grandes salles d'enfilade. De hautes glaces dans les trumeaux de bois gris, plusieurs lustres aux mille pendeloques de cristal suspendus très bas, le miroir des parquets, quelques vases géants sur des fûts de marbre, les blanches statues d'agiles déesses ornaient ces lieux de fête. De larges tables supportaient maintes coupes et maints verres, vidrecomes, flûtes à champagne, brocs de Bohême aux armoiries de couleur.
Les brosseurs aidèrent à ranger mille bouteilles poussiéreuses endormies plus d'un siècle au fond des caves, et que les soldats remontaient dans des mannes.
Le nouveau général donnait maladroitement la main à Aurélie, répondait à Malvina, souriait à Mme Héricourt. Cavanon les avait invitées et conduites aux places d'honneur. Comptant les séduire, il couvrait Héricourt de louanges. Auprès du diplomate, l'ancien postillon multipliait de respectueuses prévenances; il exigeait qu'on lui pliât un manteau sur les jambes, devant le feu. Il fit taire les soldats qui plaisantaient dans la deuxième salle. «Ah! des brisquards, Madame la comtesse, des brisquards... Ah! ah! Et qui n'ont pas froid aux yeux... Mais il leur faudrait des manières, oui, oui; et ils en manquent. Tu le sais bien, Monsieur?... hein? qu'ils en manquent... de manières, ah! ah!» Aux figures hâlées de ces maigres hommes les rires accusaient davantage la grimace cruelle qui, par une ride, reliait leurs narines aux commissures troussées des lèvres. Virgnie affirma qu'ils semblaient renifler encore le sang. Le diplomate, enfin réchauffé, disserta: c'était la trace survécue des habitudes préhistoriques, la grimace menaçant l'adversaire de morsure. Dans ses voyages, il l'avait trouvée sur maintes figures de vieux pandours. Tout un célébre régiment, les hussards de Blankestein, portait le même signe. «Mais, général, continua-t-il de sa voix importante, soyez assuré que vous le portez aussi, et vous encore, beau-frère, tout autant que les rois d'Assur qu'on voit à Londres, dans le cabinet de S.M. Britannique, sur les bas-reliefs de Ninive.» Il les mena devant les glaces des trumeaux pour les contraindre à s'y mirer. «À mon passage par Ulm, j'achetai deux dogues, sur le conseil de M. de Talleyrand, qui s'y connaît. Ils ont le même signe. Par ma foi, Monsieur mon beau-frère, vous êtes devenu un bel homme de proie; à l'exemple de vos dragons..., ah! ah!» Il ricanait en se frottant les mains dans ses manchettes de dentelles. Héricourt faillit blâmer cette ironie.
--Son Excellence M. de Talleyrand jouit d'une bonne santé, demanda le général, pour détourner la conversation?
--Très bonne, certes. Et cela lui permet de veiller pertinemment à ses affaires, qui ne vont point mal, je vous l'assure, Messieurs. La ville de Brünn est pleine de charrois qui lui amènent des colis de France et d'Espagne. Son Excellence tient boutique par le moyen d'hommes de paille, à Lintz, Vienne et Brünn. Ballots et caisses arrivent en ses hôtels sous l'allure de colis d'ambassade, marqués de la franchise diplomatique. Ils en sortent exempts de droits, pour remplir les magasins où ses courtiers les vendent à des prix sans rivaux. Cela ruine le commerce de nos ennemis. Voilà comment un grand homme, Messieurs, abaisse les adversaires de sa patrie, en gagnant gloire et... fortune.
Il ricanait. Ses narines aspiraient l'air sans bruit. À la ronde, il passait une tabatière en or, don de l'empereur, qui l'ornait de sa miniature peinte. Edme y puisa.
Chacun se félicitait. Tout d'abord Napoléon avait obtenu de l'Autriche vingt millions, que les payeurs des brigades allaient répartir entre les officiers. Beaucoup, sur cette garantie, avaient pu réussir des emprunts; et ils vantaient leur richesse; ils buvaient, ils se contaient leur gloire, leurs amours violentes, en trinquant. Sauf le vicomte et Gresloup, un peu à l'écart, tous parlaient haut. Ils tendaient leurs assiettes, que les domestiques couvrirent de venaison. Au bout des salles, dans une galerie, la compagnie d'élite entière garnissait une longue table. Déjà près de l'ivresse, les soldats chantaient à tue-tête en agitant des pilons de volailles. Comme les sièges manquaient, d'aucuns s'assirent à terre. Ils s'allongeaient de grandes claques farceuses sur les épaulettes rouges.
--Des brisquards, hein, Madame, quels brisquards! sacrebleu!... répétait le nouveau général à Virginie. Excuse, n'est-ce pas? Ils ont bien travaillé les côtes de l'ennemi! C'est un fameux troupier que le troupier français. Quelle abnégation! quelle endurance! Si vous les aviez vus dans les boues d'Elchingen!..., et ceux qui pataugeaient dans la vase pour dresser le pont!... Il faisait chaud, là, hein, colonel!
--Oui, mon général.
Beau parleur, Cavanon chanta leur héroïsme. Il désignait, au bout des perspectives, tel figure à profil de corbeau, telle mufle encadré de favoris gris, tel nez biseauté par le sabre. Malvina se levait, reculait le siège afin de mieux voir les forts. À un moment, elle monta sur la chaise, apparut en sa chemise de velours jaune. Penchée, les seins visibles, elle envoya le simulacre d'un baiser au maréchal des logis illustre pour avoir serré contre une muraille, par le poids de son cheval, cinq artilleurs autrichiens, qui allaient mettre le feu à une pièce chargée de mitraille. Les gardant sous la menace du sabre et du pistolet, il avait donné le temps aux pelotons de le secourir, de culbuter le canon. À son tour, Virginie se leva. Bernard désignait d'autres braves. Ceux-ci, flattés del'attention, s'enhardirent par mille propos. Ils voulurent porter la santé aux femmes de France! Malvina prétendit choquer son verre de Tokay contre un vidrecome rempli de vin morave et offert par une manche verte galonnée d'argent terni. Elle loua la trogne du sous-officier. Tous les yeux exprimèrent la convoitise d'une si belle chair ample, blanche, parfumée, qui enflait les plis du corsage bas. Virginie trinqua de même. «Merci à vous qui couvrez de gloire le drapeau de mon époux, brave guerrier,» déclama-t-elle, vraiment émue. Deux larmes sincères coururent jusqu'à ses lèvres épaisses: «Généreux Français, reprit Malvina, l'Europe vous admire et suit de tous ses voeux l'essor de vos aigles!--Vive l'Empereur!» répondirent en même temps les soldats pour faire quelque bruit.
Ils épanchèrent du vin sur leurs plastrons bien nettoyés. Ensuite ils retournèrent à leur table dans la spacieuse galerie du fond.
--Mes soldats sont mes enfants, excusait le général bonhomme, ravi que les dames ne fussent pas vexées de toute cette houzardise; mes enfants, Madame la comtesse; oui, des enfants terribles, mais de bons coeurs.
--De grands coeurs, renchérit Malvina.
--Oui, Madame, certainement...
--Et qui viennent de faire une fameuse besogne, cria Praxi-Blassans enfin rassasié (il déposa le couteau et la fourchette); reprit: Par ma foi, je ne m'en étais point avisé; M. de Talleyrand non plus; et cependant il a, Mesdames, je vous prie de le croire, l'esprit judicieux. Aussi bien est-ce un grand bonheur, pour Napoléon, que S. M. le Roi de Prusse ait balancé au lieu d'envahir prestement la Bavière, dans le moment que M. le maréchal Mortier se faisait battre à Dirnstein. M. d'Haugwitz, son ministre, est, à tout prendre, une mazette... Nous l'avons promené de Munich à Vienne, de Vienne à Brünn, puis de Brünn à Vienne, en l'amusant avec des soldats et des politesses. Il n'aime pas moins le vin que les jolies filles. M. de Talleyrand lui a mis dans les draps une manière de bohémienne qui nous a servis. Elle se défendit de l'accompagner en Prusse. Dès qu'on faisait la valise, la pécore tombait en syncope! D'Haugwitz n'a jamais su lui jeter la carafe au visage et sauter dans la chaise. Ces Prussiens ont du sentiment. Il lui jouait du violon, Madame! ah! ah!... ah! Mais c'était nous qui avions payé la colophane... sur le trésor de Sa Majesté... Il arrivera juste à Berlin pour apporter la nouvelle d'Austerlitz... Son roi aura oublié, les serments faits à l'empereur Alexandre sur le cercueil du grand Frédéric, dans les caveaux de Postdam! Voilà M. de Lille obligé, encore une fois, de faire remiser les carrosses qui doivent le ramener dans sa bonne ville de Paris!... Il y a des femmes qui sont de bien fameuses marionnettes, quand on sait en tenir les fils! Je vous l'assure, moi, général!... Votre hôte nous comble! Ce pâté de bécasses est digne de Vatel!
--Je tiens de mon ami Marbot une histoire assez plaisante au sujet de M. d'Haugwitz, reprit Augustin qui ne voulait point paraître inférieur à Praxi-Blassans dans les propos... Marbot! vous le savez, le fils du général mort au siège de Gênes. Il est aide de camp d'Augereau. Il est venu à franc étrier, depuis Bregenz jusqu'à Vienne, pour remettre à Sa Majesté (il sourit) les étendards pris sur Jellachich...
Il continua son discours, narra l'arrivée de M. d'Haugwitz à Vienne, deux jours après la remise solennelle de ces drapeaux; et comment le ministre de Prusse, tout de suite, avait mené tapage, en homme qui tient, dans les plis de son manteau, la paix ou la guerre; comment alors, dès la première audience impériale, Marbot, sur l'ordre malicieux de Napoléon, avait été introduit, avec l'allure d'un homme qui accourt à l'instant de la bataille et avait dit, brutalement, la capitulation des Autrichiens au bord du lac de Constance, puis montré les drapeaux conquis.
--Cela lui rabattit le caquet, Mesdames... Sa Majesté a l'esprit fin.