La Force Le Temps et la Vie

Chapter 40

Chapter 403,577 wordsPublic domain

Héricourt et le colonel se trouvaient au rendez-vous, avant le reste de la division. Après des phrases amères relatives à sa prudence méconnue, Pitouët haussa les épaules. Ignorait-il la route, les mouvements tactiques, les plans d'état-major? Au reste, ils s'estimèrent bienheureux d'être repris dans la cohésion de l'armée. Devenue masse française, la montagne glissait à présent, formidable, contre les vainqueurs russes et autrichiens de Telnitz. La force du mont était conquise, depuis le ciel clair jusqu'au bruit du ruisseau tout crépitant des fusillades répétées, tout rouge de reflets d'incendies, tout enfumé. Les dragons saluèrent d'une acclamation les grenadiers dès qu'on aperçut, aux visages cruels, leurs regards fiévreux. Cent lignes rigides aux croix de buffleteries blanches succédaient.

D'une seule force, les divisions marchèrent à la fumée tonnante des marécages, parmi quoi s'agitait une cohue métallique d'infanterie russe, et des troupeaux de cavalerie, parmi quoi s'embarrassaient vingt convois d'artillerie cherchant la route de retraite. Sans un coup de fusil, sans abattre un sabre, par la seule magnificence de leur marche, les Français imposèrent la terreur aux démences des escadrons blancs, aux pas de course de bataillons gris, aux voltes des houzards en schakos jaunes, aux galops affolés des uhlans noirs.

Le major n'éprouvait plus rien que l'orgueil de sa puissance. Les quatre cents statues par front d'escadron trottaient en ligne à sa droite, derrière le cheval pie du colonel, superbe en sa corpulence verte et rouge, la main toujours levée.

Les pelotons s'envolaient devant eux, toute résistance s'éclipsant. Les sillons cessaient de fleurir en flocons de fumée pâle, les mamelons de souffler leurs nues blanchâtres qui se délayèrent partout et découvrirent, avec la hâte des compagnies fugitives, les gestes des aides de camp ennemis aux bicornes couverts de plumes. Du ciel au ruisseau, la vigueur française, haie mouvante de fer et d'hommes, s'étendait, progressait. Elle immergea les incendies des villages, les amas de chevaux morts, les débris des caissons, les pièces enclouées, les chariots à bâches grises, les cris des amputés étendus dans la paille rougie. Elle allait. Elle foula les grands cadavres des grenadiers russes mitrés d'or, doublés d'écarlate. Elle ramassait les traînards boiteux, les officiers sans chapeaux, les petits tambours en pleurs, les poussifs qui jetaient leurs fusils, puis se signaient à l'orthodoxe, avant de s'offrir aux grenadiers joyeux de leur retourner, en riant, les poches. Elle alla; la glace des étangs miroitait au soleil, par-delà Telnitz et Menitz, entourés encore du bruit des armes et du scintillement de la lumière contre les armures en bronze des carabiniers moscovites. On descendit un val plein de fange. On gravit une pente de pierrailles... «Dragon, as-tu du pain? demandèrent les fantassins parvenus à la hauteur des escadrons.--Grenadier as-tu du pain? demandaient les dragons.--Du pain? Voilà deux heures que j'offre une montre en or. Une montre de chevalier-garde à sonnerie et à répétition pour une croûte sèche. Bernique!--Qui veut une tabatière de vermeil avec une belle dame peinte au-dessus, le tout pour une cuiller d'aïoli.--Une épinglette d'or pour une queue d'andouille!--Cette canne à pomme d'émeraude, pour un coin de fromage de Marolles.--Le portefeuille et ce qu'il y a dedans pour une gamelle de bouillabaisse.--Cette bourse de soie et ces beaux frédéricks neufs en échange d'un nougat de Montélimar.--L'épée et sa poignée de jade vert pour une galette de sarrazin.--Cette boucle de ceinturon, or et topazes, pour mes rillettes de Tours!--Ce jeu de breloques, poissons d'or aux yeux de brillants, pour une andouillette d'Arras!--Cette écharpe d'argent tissé, pour un demi-saucisson de Lyon.--Du pain!--Du pain!--Mes dents mangent le vent!» À rappeler ainsi les succulences de la patrie, leurs esprits s'affolèrent. Les soldats criaient ensemble. Ils gourmandaient leurs entrailles rebelles. «On dirait que je mâche du suif.--Les prisonniers n'ont même pas de choucroute dans la giberne!» De telles plaintes se répétaient de ligne en ligne. Les dents brillaient aux visages féroces surmontés par les bonnets à poil, les casques de cuivre, les schakos à tresses blanches, les bicornes à plumes. Un seul mot: «faim» ouvrait les bouches glorieuses, encore salées par le goût de la cartouche. «C'est vrai qu'on a faim,» grogna le colonel aussi. Et les noms de la patrie, des villes natales, revenaient à leurs mémoires dans le souvenir des bonnes choses qu'elles produisent et qu'ils imaginèrent savourer.

On marcha derrière les essaims de hussards aux dolmans rouges et de chasseurs aux culottes boutonnées sur la bande. On enjamba des cadavres en capotes grises. Les narines de leurs petits nez gras ne s'étaient pas pincées dans la mort. Un général de division parut. Dramatiquement, il salua, de son haut bicorne à panache, le régiment de dragons aux casques faussés, aux chevaux saigneux, et son major en culottes tachées de rouge, la tête enveloppée de bandes.

Bernard se crut héros... Mais un seul cri s'évada des statues équestres: «Du pain! Du pain!» cri repris à l'instant par le peuple de grenadiers, l'arme au bras, qui braillèrent, clameur qui passa le long des lignes, arriva jusqu'aux brigades de Soult, celles des hommes en schakos évasés. «Soldats, hurla le général, derrière ces étangs qui brillent au soleil, il y a du pain et de la gloire... Si vous avez faim de pain et de gloire, vous n'avez qu'à les ravir à ceux qui vous fuient!... Par colonnes de bataillons...--Par colonnes d'escadrons, reprit le gros colonel...» car le terrain se resserrait... «Vive l'empereur!» hurla l'armée s'élançant... Alors elle gravit la pente, découvrit, adossés aux vastes miroirs des étangs, une ligne de cavalerie autrichienne, un fourmillement d'artilleurs qui disposait les pièces, une cohue d'infanterie grise massée en colonnes profondes. Cela s'étageait sur un relèvement du terrain, en bel ordre. Cependant qu'au bas les folies de la déroute précipitaient les Austro-Russes vers les vastes miroirs glacés jusqu'où roulèrent les nuages des canons mis en batterie à la gauche française; cependant qu'à droite la division Friant pétillait de tous ses fusils dans une suprême attaque contre Sokolnitz et rejetait vers les immenses lumières pâles des étangs une foule de fantassins mêlée aux troupeaux de cavalerie blanche qui pullulèrent.

L'âme totale de Bernard s'illumina du soleil répandu sur la glace des lacs, sur les armes des multitudes. Il arracha les bandes qui l'empêchaient de voir à l'aise, se rendit compte aussi qu'il devait apparaître plus terrible avec sa face bossuée, balafrée, noire de coups. Ce jour enfin, il s'imposait en exemple pour la vénération des hommes. Et cela lui fut une ivresse qui étourdit ses douleurs, sa faim. Géant vainqueur, il menaçait une proie de dix mille têtes peureuses, qui, en haut de grandes bêtes brunes, se ridèrent et blêmirent, à mesure que le trot français rapprocha les lignes. Quand l'escadron du vicomte, compagnie d'élite en tête, prit la fureur du galop, il n'aborda que des vieillards roux noblement accourus à son choc.

Mais les dragons passèrent. La manche galonnée d'Edme brandissant le sabre le releva tordu, faussé. Le vicomte dédaignait de férir et bousculait de son maigre cheval les adversaires en habits blancs. «Au pain! au pain!» se criaient les soldats, montrant des fourgons derrière le faible rideau de cavalerie. «Au pain! au pain!» Les yeux s'hallucinèrent. Certains de vaincre, les bras frappaient au hasard. En se crispant, les bouches haïssaient les figures autrichiennes soudain rayées de sang. Oh! les mains amputées au fil du sabre, les poitrines blanches trouées à coups de pointe! Une oreille se décolla, tomba. Les dragons s'enivraient de leur faim hargneuse. La chance de vaincre doublait la fureur de voir retardé le repas par les lourdauds allemands. Jusqu'au major un alezan poussa son chanfrein étoilé de blanc, ses naseaux révulsés, son cavalier nu-tête, dont les joues massives tremblaient aux secousses, et qui lâcha l'éclair tonnant d'un pistolet tendu. Le faire mourir, lui, Bernard Héricourt, au moment où il triomphait! La colère banda les ressorts de ses muscles; et, du sabre, il assomma la large tête culbutée avec le corps sur la croupe fléchie de l'alezan. Alors il s'enchanta de manier la lame qui tournait, légère, à son poing, qui l'entourait de lumière vive, qui heurtait d'autres lames, écartait des forces, ensanglantait des faces d'épouvante, bâtonnait de blanches épaules, cognait des casques tintants, saignait les encolures des chevaux. Tout se noya dans les fumées du tonnerre vomi par les canons russes. Dans le chaos, Marius sombrait, avec une seule moitié de figure débordant de cervelle grise et versant une pluie chaude au visage, aux mains de Bernard. Et Treheuc, qui se renversait la main sur le coeur, comme au théâtre, sacrant. Coupeau se trouva presqu'en même temps à terre, sans jambes, tel qu'un nain pâle assis sur un gluant tapis rouge, parmi les viscères du cheval éventré. Plus outre, Bernard mordit l'air, crispa les jambes à la chabraque. Les tricornes des artilleurs ennemis se baissèrent et se relevèrent sur leurs silhouettes empressées, maniant le refouloir ou enfonçant les gargousses. Claque par claque, la mitraille enlevait les dragons. Elle précipita de selle un Flahaut ouvert depuis le hausse-col jusqu'au ceinturon et dévidant par sa chute un éboulis d'entrailles verdâtres. Ceux-ci voilaient de la main le sang de leurs visages enfoncés. Ceux-là s'effondrèrent avec des cris effroyables sous leurs chevaux roulant, les paturons en l'air. Beaucoup retenaient des franges liquides et rouges enfuies de leurs membres. Et ce fut l'action, jusqu'à ce qu'une vague d'hommes terreux grandis de bonnets à poil et dardant mille baïonnettes claires recouvrît d'un ressac, d'une clameur, les pièces enfumées, les étouffât sous une avalanche d'épaulettes rouges, d'habits bleus, de buffleteries blanches, de dos courbés, de gueules croassantes, de jambes en guêtres noires, qui escaladaient les roues et les affûts, de bras bleus qui clouèrent à leurs pièces les artilleurs égorgés.

Plus outre, Bernard, féroce, avançait encore. Il fendit à coups de sabre les épaulettes, il tailla les manteaux roulés en bandoulière, les bérets à pompons blancs: «Aïe donc! Gresloup!...» Tous foulaient une cohue de capotes grises, de gros visages aux petits nez ouverts, aux sourcils saillants. La foule courait, se bousculait, se tassait dans la fange, entre les roseaux unis par la vase des étangs qu'on venait d'atteindre. Plusieurs se débattirent pour se glisser entre les roues des canons enlisées jusqu'aux moyeux. Ils roulaient dans la boue par grappes de gaillards agriffés les uns aux autres, et qui se fouillaient les paupières avec les ongles. Les dragons d'élite sabraient dans la masse, ouvraient des boutonnières dans le drap gris et des entailles dans la chair vive. Edme, brigadier, rassembla un peloton de trompettes autour d'un attelage d'artillerie; il clamait vers le colonel: «J'ai pris la pièce avec ses chevaux, mon colonel; cette pièce est à moi, mon colonel!... Bernard, dites-lui que c'est moi qui ai pris la pièce avec mon peloton!--Entendu, mon garçon,» répondit le gros homme, qui ordonna de refouler au lac une bande de fanatiques gesticulant, les yeux hors la tête. Le major se retourna, vit s'enfoncer à travers la glace rompue les armures des carabiniers russes et leurs grands chevaux roux. Puis les dragons s'étant retournés avec lui, un mugissement de triomphe salua le spectacle apparu.

Jusqu'au loin, la multitude refoulée par le canon de la garde impériale bordait les étangs de Telnitz, de Menitz et de Staschan. Elle titubait, glissait, elle battait de ses vagues humaines quelques attelages d'artillerie et les chevaux des officiers supérieurs. Eux prêchaient du haut de la selle cette multitude labourée ici et là par le boulet moissonneur de têtes, et qui éclaboussait de rouge la frénésie des individus. Leur fuite tentait surtout le passage des étangs. Ceux pressés sur la fange de la digue par les dragons crurent la glace forte, et ils poussèrent avec désespoir les hésitants. Alors les pieds crevèrent la surface, les corps entrèrent jusqu'à la ceinture dans les trous froids. Les gestes persistaient un seul instant entre les glaçons fendus, séparés, où s'engloutirent les cris des âmes. «Hardi donc, commandait Mercoeur. Sabrez! c'est la fin.--Au pain! au pain!--De l'éperon!--Au pain!--Finissons!--Au pain!» Les bonnets à poil enlevèrent encore leurs chevaux, qui renversèrent du poitrail les implorants, ceux qui jetaient leurs fusils, ceux qui se précipitaient à genoux, ceux qui escaladaient les épaules précédentes pour fuir sur un plancher de têtes à bérets verts à pompons blancs, ceux qui se défendaient encore à coups de crosse, ceux qui barraient la digue avec un caisson renversé, ceux qui, hagards de rage, composaient un groupe de damnés aux faces ridées sur les dents jointes, et qui tiraient à brûle-poil dans le chanfrein des chevaux subitement écroulés avec les blasphèmes des dragons.

Tout oscillait devant les yeux d'Héricourt, joyeux de voir sous le sabre s'ouvrir les corps, hurler les bouches, choir les gens pourfendus, s'achever les agonies rageuses. Il posséda voluptueusement la palpitation de cette chair, non moins résistante que celle de la robuste Virginie terrassée sous sa vigueur, aux minutes de leur amour. De son cheval il pénétrait cette vaillance, l'accablait. Telle, sa virilité avait envahi l'épouse. Il lui parut qu'une seconde fois il concevait Denise; à cet instant de gloire elle devrait la fortune et le bonheur partagés par le fils d'Aurélie, sources de la race Héricourt, triomphante à travers le futur des siècles, comme Bernard, alors, triomphait du russe assommé par l'éclair du sabre, le bicorne aplati parmi les crins blancs. Autour du major, ses dragons pénétraient aussi de leurs bêtes la foule pantelante ainsi qu'un sexe vaincu. Du ventre ils aidaient l'élan des montures. Lui était las, bienheureusement las. Les muscles jouaient encore. Les genoux étreignaient la selle. Le bras frappait toujours. Mais sa volonté n'en pouvait plus. Il renonçait à discerner les hommes. Les yeux à demi clos, il continua de forcer la cohue moscovite; il souriait seulement à son orgueil de refouler les chairs en capotes grises, d'épouvanter les timides par l'aspect des écorchures à sa face, par la promptitude ailée du sabre.

Ce dura. Il jouit délicieusement. Tout lui advenait des bonheurs prévus. Quelles cloches allaient sonner sa gloire sur les villes? Quels baisers de femmes allaient mouiller ses lèvres? Quels vins exquis allaient tarir sa soif? Quelles viandes succulentes allaient assouvir sa faim?

Il alla. Ils allèrent. La foule grise piétinait, captive, entre les chevaux des dragons. Au loin les clameurs d'effroi grandissaient. Les étangs gelés engloutirent les armures de bronze des carabiniers moscovites, les attelages d'artillerie avec les chevaux, les conducteurs, les caissons et les pièces, avalés d'un coup, par les mâchoires des glaçons. Mains en l'air, appels, imprécations, pleurs, rages, gestes que fauchaient encore les boulets de France ricochant aux angles des îlots blafards charges d'hommes en masse. Éperdus, ils se déliaient de leurs courroies blanches, de leurs baudriers, de leurs manteaux roulés, se déchaussaient de leurs bottes, dans l'espoir de nager, et puis glissaient soudain le long du mur de glace redressé dans le clapotement des eaux criantes.

--Quelle belle horreur, répéta Gresloup, halluciné par ce grandiose aspect de mort.

Edme ne répondit pas, actif à saisir de nombreux prisonniers dans son peloton de trompettes; prisonniers maladroits, peureux, sautillant afin d'éviter les pas des bêtes saigneuses. Il s'en réfugiait entre quelque vingt carrosses découverts auprès d'une chaumine, et réservés sans doute à l'état-major de Buxhoewden, pour le repos, passé la bataille. Les postillons avaient emmené les chevaux. Derrière les timons agrémentés de lions en cuivre, les soldats russes se protégeaient contre la brusquerie des alezans, et contre les coups de sabre allongés au hasard par les dragons insoucieux de balafrer la résignation d'un visage, de mains suppliantes. Besoin de détruire, afin de constater le changement que la mort apporte dans l'apparence des êtres! Envie puérile de se réjouir en se reconnaissant forts comme une cause!

«Gare donc!--Là-bas.--Cette ligne jaune.--On dirait des manteaux de cavalerie.--Les Autrichiens reviennent.--Ils sont bien mille.--Mille!--Deux mille.--Il y en a dix mille au moins.--Comme ça trotte.--Mon colonel, voyez-vous les Autrichiens?--Malheur! Ils arrivent par la route de Vienne.--Nous sommes tournés.--Ils ont enfoncé Davout.--Bagration nous charge en flanc.--C'est la cavalerie de Kienmayer.--Ou de Lichtenstein.--Ou des deux.--Et les prisonniers qui vont nous tomber dessus.--Gare, toi, mangeur de chandelles... Arrière.--Tiens donc!... Ça t'apprendra. Crève!...--Regardez: ils avancent.--Je les reconnais, ce sont les cuirassiers de l'archiduc Ferdinand!--C'est leurs manteaux jaunes.--Pelotons!... halte!»

Entre les épis barbus des grands roseaux, le major examina ce qu'indiquait la fièvre des cavaliers retenant leurs montures. Il distingua mal d'abord; mais le mouvement d'un immense troupeau ondulait au delà des étangs. «Il faut savoir, dit le colonel. Major, mène au-devant ton escadron.» Edme abandonna les prisonniers, emboucha la trompette. On défila hors des roseaux, on se déploya dans la plaine. On courut au petit trot, les carabines prêtes. Les soldats murmurèrent: «Va falloir recommencer.--Ah! il est loin le pain du général.--C'est pas lui qui casse les dents.--Et mes boyaux qui chantent.» La faim verdissait la maigreur des visages. Il leur vint une colère qui surexcita la fièvre du combat. «Attends-moi: je vas t'en faire des prisonniers. Ils n'auront pas le temps de dire couic.--C'est-il pas canaille, quand on est vaincu, de faire tuer comme ça le monde.--Tant pis pour celui qui tombe sous ma patte.--Hue, cocotte!--Dragons, au trot accéléré... Maarche!» Ils prirent l'élan, firent lever d'une bruyère quelques uhlans démontés, embarrassés de leurs bottes, qui jetèrent leurs sabres et leurs lances, tendirent les mains. Mais les dragons bondirent en fureur et sabrèrent. Une tête fut fendue, un dos traversé, une poitrine trouée, un bras coupé, un ventre ouvert, et les diables retombèrent en hurlant, hachés encore par les soldats du deuxième peloton: «Attrape, cochon. Ah! tu ne veux pas nous f... la paix!--Tue-le, ce plein de soupe.--Tiens, tu ne gueuleras plus, toi...» On courut encore cent toises: «Ils sont dans un chemin creux, les cuirassiers!--Leurs manteaux seuls dépassent ce talus.--Méfiance!--Halte!--Tu vois les casques, toi?--Non, mais c'est une ruse.--Si on leur envoyait des prunes.--Le taillis les cache trop.--Premier peloton: en joue...--Regarde ce que c'est.--Oh! là là.--Des moutons!--Et des gros!--C'est leur laine, les manteaux de cavalerie.--Le voilà le pain de la gloire.--Cours chercher ton gigot, Camors!--En avant, en avant donc, buse!» Leurs éclats de rires se félicitèrent. Les chevaux heurtèrent un troupeau de mille têtes ovines, croûteux de boue. Avec une ivresse de faim, les bouchers sabrèrent, rougirent les laines, décapitèrent, enfoncèrent leurs lames dans les toisons. Le sang giclait jusqu'aux fontes. Bêlant de détresse, le troupeau se précipita, s'escalada, les mufles, sur les croupes, écrasa les corps des égorgés. À deux, les dragons, glissés de selle, enlevaient les moutons, les jetaient sur le sac à fourrage aussitôt sali par les ruisseaux de sang.

Revenus, ils allumèrent de grands feux autour des vingt carrosses; ils en tirèrent les banquettes de velours grenat, de drap marron, de cuir vert, pour s'y étendre. Les casques ôtés découvrirent les visages gris de poudre et leurs cheveux collés par la sueur. Près d'eux, on marchait sur des toisons sanglantes, on glissait sur des noeuds de boyaux; on heurtait des têtes de brebis. À pleines dents les conscrits mordaient la viande charbonneuse. Le jus, en coulant, recouvrait le sang répandu sur les revers des uniformes.

Les escadrons mangèrent, comme Bernard et le colonel assis dans une berline à caisse jaune. Les grenadiers rapportèrent aussi sur leurs épaules les corps d'autres moutons tués. Une odeur de graisse cuite gagna tout l'air. Les brebis rôtissaient sur des baguettes de carabine que des pierres soutenaient, aux deux bouts, dans la flamme d'or. Des étangs, montaient les cris et les plaintes de ceux qui enfonçaient, qui mouraient. Le canon tonnait parfois encore. Tout en rongeant un os, le vétérinaire lava les écorchures des bêtes assemblées le long du cordeau. Partout les lamentations d'agonies humaines alternaient avec le bruit de la graisse rissolante.

--Ah! dit Bernard repu, j'avais faim.

--Moi, répétait Edme la bouche pleine, j'ai fait avec mon peloton quarante-sept prisonniers, dont deux officiers. Nous avons capturé six chevaux, mon colonel, une pièce et ses attelages, un guidon d'infanterie.

--Va, va, mon garçon. Pitouët te couchera sur le rapport, et on te proposera pour un grade d'officier.

--Ah! il y a des vacances, dit Ulbach.

On nomma les morts: le farceur Marius, le noble Corbehem, le paisible Nondain, Flahaut le bon ivrogne et Tréheuc, qui jouait gentiment du biniou.

Héricourt regretta Corbehem, Descendu de cheval, Cahujac annonçait la victoire immense, les deux empereurs d'Autriche et de Russie en fuite, les cuirassiers d'Hautpoul pourchassant l'ennemi, par delà le Pratzen, jusqu'au château d'Austerlitz, où ces augustes personnes, la veille, avaient couché.

--Tu sais, Monsieur, tu es colonel...

Ebloui de sa joie, Bernard riait à tous, au grand vicomte, debout, qui écartait ses jambes fangeuses et chauffait de belles mains maigres, à Mercoeur qui comptait de l'or russe dans son casque, à Ulbach insoucieux des caillots rouges collés à ses bottes et de sa face écorchée depuis la tempe jusque la joue, à Cahujac dont l'habit n'avait plus de basques, à Gresloup en loques, qui ne parlait pas, sa lèvre étant fendue au point de laisser apercevoir la denture jaunie. Bernard riait même au grave Pitouët, seul officier en uniforme correct à peine décousu dans le haut d'une manche, mais qui n'avait plus ni sabre ni fourreau. Bernard riait et mangeait. Ses doigts déchiraient des lambeaux de côtelettes brûlantes. Il absorbait l'odeur de grillade et maints morceaux juteux aplatis sous ses mâchoires victorieuses. Il engloutissait, devant le maréchal des logis, qui, maître d'un os tenu à deux mains, étirait avec ses dents la chair et barbouillait encore sa figure salie de poudre.

Aux pieds des roseaux, les prisonniers russes ronflaient dans leurs uniformes, les jambes pliées et les narines ouvertes, pêle-mêle avec les morts étirés par le spasme suprême.

--L'Empereur!... vive l'Empereur!...