Chapter 39
Alors Murat conduisit son cheval près celui du major. D'un bras doré par vingt galons, le beau-frère de l'empereur entoura le cou de Bernard, qui trembla d'orgueil, qui sentit l'émotion brouiller ses yeux, s'essouffler dans sa poitrine, qui reçut l'accolade de joues râpeuses alternativement frottées contre ses propres joues. Murat songeait évidemment à autre chose, tandis qu'il balbutiait: «L'empereur, Monsieur, vous remerciera mieux que moi... et comme il convient...» D'un chatouillement de l'éperon il porta plus loin sa monture devant les lignes; l'état-major suivit... Quelques figures encore se retournèrent, admirèrent Héricourt immobile, à côté du gros colonel, des chefs. L'adjudant-major Marius expliquait de quelle façon il avait participé à l'héroïsme, en menant son cheval derrière le hongre turc, par le travers des ennemis.
«Je ne me rappelle point cela, se dit Héricourt; et je suis demeuré seul un bon moment, quand Selim est tombé... Ce bougre doit mentir. Allons! Je ne suis même pas blessé grièvement. Murat m'embrasse; et le Rival devra me rendre justice. Humiliez-vous, Malvina et vous, soeurs, épouse... Me voici devenu celui de mes espoirs. Je serai général, je commanderai, je triompherai pour moi-même à mon tour... Oui, oui!... Corbehem est mort. Qu'y faire? Il faut se résigner. C'est la plus belle fin... Le voici dans son manteau, le sabre déposé sur la poitrine... Allons: on tourne à droite... Comme ces petits tambours d'infanterie marchent vite derrière la canne du maître. Ils n'ont pas peur du canon. Ça sent la poudre. Tout l'air en est parfumé. L'artillerie rage... Bon! Voilà les tambours culbutés. Ce pauvre-là n'a plus qu'un bras, et il regarde les jets de sang au moignon... Nous marchons aussi contre ces feux de batterie! Il serait bête de mourir à l'heure où je vais enfin recevoir le fruit de mes peines. Si je me réfugiais aux ambulances. Non: je me présenterai devant le Rival, l'habit en loques, les manches ensanglantées, la tête bandée. Il faudra bien qu'il se repente alors... Bigre! j'ai mal aux cuisses, aux épaules, à la tête. Chaque coup de canon ébranle mes tempes... Et cependant je n'ai vu aucun de ceux qui me frappèrent. Je fermais les yeux tandis que les sabres m'assommaient. Mon cheval a tout fait. Il m'a enlevé du milieu des Autrichiens. Il a bousculé leurs bêtes. Il a enfoncé de son élan leurs pelotons. Blessé à mort, furieux de souffrir, il a tout jeté par terre; et moi j'étais inutile sur son dos. Ai-je frappé de mon sabre quelqu'un. Je ne me souviens pas... Aussi bien, j'ai tué à coups de pistolet la monture de ce général qu'on emporte, qui a la jambe rompue...»
La douleur dispersa les réflexions. Le régiment côtoyait la queue des colonnes qui refoulaient les forces de la montagne. C'était une confusion de gens effarés, courant de-ci de-là, vers les tombereaux garnis de paille où les chirurgiens besognaient sur des corps hurlant, gigotant, saignant. Une odeur de poudre et de suie emplissait l'air enfumé. Des bataillons, l'arme au pied, attendaient leur tour en chauffant la peur au pâle soleil. Dans les villages, les généraux renseignaient les estafettes. Des compagnies entières avaient la bouche pleine de pain. On disait l'ennemi battu au centre, mais victorieux sur la droite, aux étangs de Telnitz. Les dragons s'y rendaient pour soutenir. Déjà ils atteignaient le ruisseau qui avait servi, les jours précédents, à laver leur linge. Les bords n'en étaient plus que fange, tant les troupes y piétinaient depuis le matin. Sur la pente du Pratzen, parmi les vignobles et les haies, dans un nuage continu de fumée grise, on devina les mouvements des corps à la lueur des baïonnettes, et les positions de l'artillerie aux langues de feu dardées par les pièces. Vingt incendies assiégeaient le ciel de leurs vastes flammes. Les cohues humaines, entassées dans les ravines, escaladaient les pentes avec de puissantes clameurs, ou crachaient des feux de file, qui allaient découdre au loin la soie de l'air.
De là descendaient d'interminables colonnes de prisonniers en capote grise, qui montraient leurs mufles gras dans du poil, des sourcils épais, de gros nez retroussés, physionomies naïves d'enfants barbus et loquaces. Mais on voyait l'agitation de leurs lèvres sans rien entendre, tant grondait la canonnade.
Chaque secousse du cheval eût arraché un cri à Bernard. Il ne craignit plus rien que les ornières de la route où les bêtes bronchaient. Le peuple de soldats cachait tout de ses uniformes, noyait les villages et les bois, grouillait dans les creux, s'étageait sur les côtes. Des marées d'habits bleus et de schakos à tresses blanches affluaient, enflaient au-dessus des collines, s'aplatissaient dans les combes, couraient, s'arrêtaient, se fixaient en lignes bientôt reparties, en colonnes qui pénétraient les nuages et le crépitement, qui déferlaient contre les hameaux, qui refoulaient le pullulement des Russes et la montagne vers l'horizon bleuté.
Les attelages d'artillerie passèrent au trot enlevés par les chevaux du train, suivis par les canonniers au pas gymnastique dans les stridences de ferrailles, de pierres écrasées, aux cris des chefs.
--Eh quoi! mon commandant, demanda Gresloup, nous ne verrons pas la bataille? Cet énorme choc qui broie les Germains et les Huns, contre les Gallo-Romains, Attila contre César, ne sera-t-il pour nous qu'une bousculade de cavalerie. Nous courons toujours en arrière. La fumée cache le spectacle. Les hommes recouvrent le pays. Il n'y a de visible que des soldats pâles, qui défilent comme dans une manoeuvre, qui sortent des haies et des villages, descendent des coteaux et montent des vallées pour entrer dans le chaos des nues blanchâtres, dans ce tumulte incompréhensible...
Ils allèrent... Les aides de camp galopaient. Les colonnes piétinaient, en ordre. Le tonnerre continu assourdissait. Dans les champs, il y avait, à l'abri de charrettes culbutées, des groupes de soldats se soignant les uns les autres, accroupis entre leurs havresacs ouverts. Plus on avança, plus il parut que le Pratzen, enserré par deux lignes crépitantes de feux, se revêtait partout de troupes françaises. Entre les déchirures des nuées blanchâtres, des brigades entières se découvrirent, minuscules, qui se répandaient devant les essaims d'état-major. On nomma ceux du maréchal Soult, des généraux Saint-Hilaire, Thibault, Vandamme, à chaque tourbillon d'étincelles et de fumée, à chaque draperie de flammes coiffant les villages gris enfoncés dans les ravins.
On allait toujours. On contourna des hameaux pleins de troupes joyeuses qui proclamèrent la victoire, qui offrirent des morceaux de pain aux dragons affamés. On longea le ruisseau de Goldbach. Les chevaux s'abreuvèrent dans une anse bourbeuse; on retira, quelques instants, les casques. On repartit. Le vicomte récitait tout seul des vers iambiques qu'il scandait le doigt en l'air. Les yeux d'Edme fouillaient le paysage, dont Pitouët désigna savamment les lieux, points d'attaque pour nos divisions, points de résistance pour les corps russes. Il nommait les généraux ennemis, indiquait la retraite de Kollowrath et celle de Kutusov, derrière le Pratzen. Il assura que l'on allait prendre à revers Buxhoewden, Langeron et Doctorow. Ceux-ci débordaient le corps de Davout appuyé par sa droite aux étangs de Telnitz, de Menitz et de Satschan, par sa gauche et son centre au château de Sokolnitz, où la division Friant luttait depuis le matin. Pitouët savait tout. Il questionna chaque traînard assis, les pieds nus, au bord du chemin, chaque blessé rapportant son bras dans un mouchoir sanglant, chaque cantinière attendant la permission de gravir vers la bataille avec sa carriole, chaque aide de camp affairé, en quête des états-majors, et qui brutalisait un cheval humide, fumeux, et qui exagérait les nouvelles en gesticulant. On allait encore. Les blessés se rencontrèrent plus nombreux dans la rue d'un village. Ce fut un cuirassier d'abord, la tête emmaillotée d'une chemise rougie; il déclara que Friant se retirait: à Sokolnitz tous les Russes et les Autrichiens de Kienmayer lui tombaient sur les bras. Quant à l'homme, un biscaïen l'avait à demi scalpé. Il réclamait un chirurgien. Après ce furent deux soldats d'infanterie légère, l'un boitant, appuyé sur son fusil, conduisait l'autre aveuglé par un bandeau. Ils croyaient aussi que les Austro-Russes coupaient la route de Vienne, au-delà de Telnitz et de Menitz, qu'ils entouraient le corps de Davout. «Si le Petit Gris ne leur joue pas un tour de son sac, nous irons pourrir chez les Russes...»
Plus loin, dans le cimetière, entre les décombres du mur, une seule pièce de huit tirait servie par cinq canonniers noirs de poudre, fébriles, qui enfoncèrent les gargousses avec un manche rompu de refouloir. Un être sans culotte, sans guêtres, et traînant des souliers au bout de ses grosses jambes velues, apportait dans un seau de bois une boue liquide qu'il lança contre le canon fumant. «Il sera encore trop chaud pour y toucher...,» dit-il, et il retira son habit d'artilleur, dont il enveloppa la culasse. En chemise sale, il enfourcha l'affût, pointa. Bernard reconnut alors au schako que l'homme était sous-lieutenant; Pitouët lui demanda des nouvelles: «Ah! je ne sais rien, moi...; on m'a mis ici avec une pièce... je fais mon service... D'abord je ne vois rien, rapport à la fumée...; hein! quelle fumée, tout de même!... j'ordonne de mettre le feu à la chapelle pour faire croire que nous sommes en nombre ici... Mais ça ne veut pas flamber, c'est du bois humide... Les soldats du train y sont encore à allumer les fougères... Ah! tenez, en v'là tout de même un peu de flamme qui sort... Allons, le boute-feu... avance à l'ordre...» Il se releva de l'affût. On ne put rien obtenir de lui. Il semblait stupide et sourd, au milieu de soldats noirs, qui regardaient de loin, en se hâtant, les cadavres de leurs camarades couchés sur les pierres de tombes... «Mon commandant, si vous suivez la ligne, vous seriez gentil de dire au chef de la batterie de m'envoyer des grenades et des boîtes à mitraille; on n'en a plus... on n'en a plus, des grenades et des boîtes à mitraille... hein? des grenades, et des boîtes à mitrailles...» Comme un idiot, il répéta, voulant prévoir l'usage de ces munitions. La foudre de la pièce le fit taire. Il se retourna. Les hommes déjà poussaient les roues. Alors le ronflement de l'incendie se développa, attira les regards au faîte de la chapelle soudain agrandi de fumée noire, de jets d'étincelles, d'une flamme spacieuse tirée par le vent. Du porche, les conducteurs sortirent, jetant leurs tisons; ils coururent aux dragons pour leur demander du pain ou quelque autre nourriture. L'homme en chemise s'était remis à califourchon sur l'affût.
L'idée du pain que refusèrent les dragons dépourvus arracha Bernard à la torpeur. La salive moussa contre ses dents. Il sentit surir sa langue; puis toute la bouche. Il eut faim; il accusa l'air vif, la marche qui le tenait en selle depuis trois heures du matin. Sa montre marquait deux heures du soir. Chacun avait consommé sa ration avant et après le choc des cavaleries. Autour de lui, la même question avait évoqué le même appétit; et les dragons se plaignirent du manque de vivres... Bientôt ils redevinrent muets, car on s'entendait mal dans le fracassement de l'air qui portait aux narines, aux lèvres, un goût salé de cendres et de poudre. Le major se rappela les dures angoisses de la faim que, dix ans plus tôt, il avait subies, houzard, lors de la retraite sur le Rhin, à la suite de Jourdan. Oh! ce pain volé par le pandour aux bûcherons alsaciens, ce pain pour lequel s'étaient battus les hommes, ce pain sur lequel il était tombé, qu'il avait dévoré en silence, feignant de rester évanoui après la chute de la monture. Il souhaita revivre cette minute ancienne d'assouvissement.
Comme il l'imaginait, il souffrit moins aux bras, à la tête bandée de linges. Il rattacha son épaulette. Il se représenta le fournil des Moulins-Héricourt, et la pâte chaude du ceugné, un gâteau de Noël, qu'on cuisait en cérémonie. Ah! si l'on tenait la victoire, comme la prospérité des Moulins s'accroîtrait, comme la fortune de la famille préparerait un beau destin à la descendance aux cils sombres, aux yeux clairs, dont la chère Aurélie voulait, l'union bienheureuse.
Serait-on victorieux, ce soir? Héricourt se délivra de l'engourdissement. Il tourna la tête sur le col de crin. Il examina les statues équestres. Rigides, mais inquiets, les hommes dégrafaient leurs habits, comme si le combat devait être immédiat. Ils flattaient leurs chevaux, dont les oreilles se dressèrent à une décharge plus formidable. On se rapprochait de la mort embrassant la droite de l'armée. Huns et Latins se pressaient vers les étangs de Menitz, que Pitouët montra parmi les fumées. Pour lui, les Russes de Buxhoewden passaient le ruisseau de Goldbach; ils emplissaient le val entre le château de Sokolnitz et Telnitz. «Bon, dirent les soldats: nous mangerons la cartouche avant la ratatouille.--Va falloir encore taper les schakos jaunes et les habits blancs.--Si j'avais le ventre plein.--Les Russes vont t'envoyer un plat de prunes.--Eh! gare à tes dents.--Dieu! que j'ai faim.--L'émotion creuse l'estomac.--Tiens demande à l'artilleur son gâteau.» Ils rirent. On abordait une batterie qui tâchait de s'établir à mi-côte. Actifs, les hommes tiraient les gargousses du caisson brusquement culbuté sur sa roue rompue, tandis qu'un conducteur, projeté en avant du cheval aplati contre terre, allait répandre le sang de son ventre sur les pierrailles où il hurla, sans perdre le fouet.
«Dédoublez les files,» commanda Mercoeur! Les chevaux obéirent aux mors en faisant craquer les cailloux. Les sabres heurtèrent les éperons. Un éclatement de fer tournoya, faucha des ronces, projeta des pailles jusqu'au chef de la batterie, que secoua son cheval atteint, dressé, battant l'air des jambes antérieures.
En colonne, le régiment gravit la hauteur que l'artillerie occupait de bas en haut. Genoux à terre, un bataillon d'infanterie, prêt à soutenir, se blottissait. Ses hommes arrachaient machinalement les orties, sans percevoir qu'elles égratignaient les mains. Silencieusement ils s'acharnaient à cette besogne mécanique, peureux de voir ceux qui tombaient la face en avant, puis se trémoussaient, en insultant, de leur râle, la mort, ceux qui se couchaient tout à coup, serraient les poings et grimaçaient, en vomissant du rouge sur les revers jaunis de leurs uniformes, ceux qui enfonçaient précipitamment la main sous leur gilet, et regardaient, de leurs yeux ternis, le vide, ceux qui juraient pour un doigt enlevé à leur paume sanglante, pour un trou crevant leur joue, pour la fêlure de leurs os qu'on entendit craquer au choc d'éclats de mitraille. Car, du plomb, du fer criblaient les ronces autour d'eux, fustigeaient les orties, écornaient les pierres. En face de la colline, les canons russes installés crachèrent la mort. Le colonel conduisit à droite ses dragons, qui envahirent une jachère couverte de fumure; les pas des chevaux s'assourdirent.
On alla. On ne parlait plus. Il n'y avait de bruit que le tintement des armes, le cri des cuirs neufs, perçus à peine dans la trombe de la bataille. On aspirait la poudre et la cendre. On longea des compagnies qui revenaient du feu, débraillées, les visages gris de poudre, les mains écorchées, les baïonnettes tordues, les guêtres terreuses, les culottes brunies par la diarrhée de la peur. Et tous ces gens parlaient, se reprochaient trop de hâte, peu d'élan, tutoyaient leurs capitaines... «À votre tour, crièrent-ils aux dragons... Allez-y voir.--Les cosaques enfoncent tout.--Les chasseurs corses ont tiré sur nous.--Nous sommes coupés de Vienne.--Le colonel a la tête emportée.--Nous nous battions cinq contre vingt.--As-tu vu l'empereur?--Il doit rouler sur la route de Brünn.--Les gros se tirent toujours d'affaire.--Tout brûle par là.--Le pavé roussira la corne des chevaux.--Inclinez à droite, mon commandant. Jamais votre escadron ne passerait.--On s'écrase à Sokolnitz.--Nous redescendons la pente plus vite que nous ne l'avons montée.--On n'en peut plus.--Qui me donne à boire?--Voilà un Napoléon tout neuf.--De l'eau!--Du pain!--À boire!...--Je m'assieds. J'en ai trop tué, aussi!» Ils se couchèrent en masse à l'abri d'un mur de verger; ils essuyaient leurs fronts de la manche, haletaient. En vain Edme annonça la victoire de la gauche, et Pitouët celle probable du centre. Ils n'y crurent pas; ils ricanèrent. Ils déboutonnaient encore leurs uniformes, leurs guêtres, visitaient leurs blessures, qu'ils lavaient avec de la salive étendue sur des mouchoirs à carreaux bleus.
Ce monde en démence refluait jusqu'au hameau désert. Les maisons à moitié démolies alimentaient de leurs poutres et de leurs auvents, de leurs meubles, les grands feux assaillis par ceux qui grelottaient de fièvre. Les tresses blanches des schakos pendaient sur les épaules. Les plumets rouges penchaient, lamentables, brisés, amputés. Un capitaine ne portait plus sur la tête que la visière et le tour de sa coiffure. Un projectile avait enlevé la forme. Lui ne s'en doutait pas, non plus que ses hommes. Il se démena pour en aligner quelques-uns, réconfortait celui-ci, frappait à coups de plat de sabre celui-là, poussait l'autre dans un rang fictif qui se décomposait à mesure. Et nul ne lui représenta qu'au milieu de son crâne une écorchure saigneuse marquait l'effleurement du biscaïen, parce que, seuls, les dragons la pouvaient apercevoir du haut de la selle.
Les chevaux allaient toujours à travers champs, et parcouraient des sentes, aux bords desquelles les soldats éreintés de la division Legrand s'étaient étendus pour dormir, insoucieux de leurs blessures. Les pieds nus et l'habit ouvert, telle section ronflait derrière une meule, en bavant sur les cols rouges, malgré la proximité d'un bataillon en ligne qui exécutait des feux de salves, régulièrement, comme à l'école de tir. Par delà, Héricourt vit, à travers la fumée, des pelotons de uhlans brandir leurs lances.
Peu à peu il s'excita de l'effervescence agitant ses dragons qui criaient afin de s'entendre, qui déterminaient les moyens de vaincre. Tous montraient le corps de Davout en retraite allant garnir les hauteurs au sud de Sokolnitz et Telnitz qui fumaient. Jusqu'au plus loin, on mesura les lignes d'infanterie française. Elles se réunissaient en arrière et, à droite, sur les gradins des collines; tandis que les convois d'artillerie revenaient au grand trot par les routes, avec le bruit des caissons vides.
--Pourquoi sommes-nous ici, demanda le major au colonel?
--Parce que l'aide de camp du maréchal Soult est venu demander du renfort à Murat.
--Par conséquent, nous devrions marcher à la gauche du corps Soult. Comment sommes-nous au milieu du corps Davout?
--Mais, dit Pitouët, nous ne pouvions pas traverser le Pratzen. L'ennemi l'occupe encore partout. Nous avons fait un détour pour rejoindre ce corps en passant le Goldbach près de Sokolnitz.
--Voilà Buxhoewden entre nous et Soult maintenant...
Pitouët hocha la tête et avoua: «Je crains de m'être trompé...» Le colonel arrêta son cheval net. Il leva les bras au ciel en sacrant.
--Tes papiers, tes cartes, à quoi ça te sert alors, Monsieur? Je l'avais bien dit qu'on faisait fausse route...
--Je ne supposais pas qu'on battait en retraite ici... Je pensais que la route aurait été balayée par Davout, Friant et les dragons de Boursier.
--Monsieur pensait! Monsieur supposait! Eh bien, les voilà tes suppositions...
--Pour rejoindre le corps, il va falloir traverser l'ennemi, à présent.
--Ce sera dur, opina Gresloup.
--C'est qu'encore il assure au général qu'il connaît le chemin, qu'il a cantonné là toute la semaine. Et regardez-moi ces chevaux: ils ne tiennent plus debout!
Le colonel se congestionna. Il crachait, la bouche sèche. Il bredouillait. Héricourt proposa de marcher au ruisseau, de le franchir, de tenter le parti héroïque, puis de se rallier au corps Davout, si l'entreprise paraissait impossible.
--Alors, objecta Pitouët, nous tombons dans les vingt bataillons de Buxhoewden.
--Peut-être; mais si Lannes, Murat, Soult et Oudinot sont maîtres du Pratzen, comme il semble, ils doivent se rabattre actuellement vers la droite, aux étangs de Menitz, d'après les indications du plan général. Nous pouvons donc rencontrer leur aile, en retournant un peu sur nos pas et en passant le Goldbach en amont de Sokolnitz.
--Obéissez tous au major... Voilà ce que nous ferons. Adjudant-major Marius, retournez en arrière avec un peloton... Et au trot!
Les escadrons manoeuvrèrent. Bernard ressaisit toute sa force. Plus de migraine ni d'engourdissement, ni de douleur. Il mena son cheval dans le peloton de Marius et partit. Il s'imaginait sublime, à la tête du régiment, le front bandé. N'égalait-il pas Paul-Émile? Tout réussit. On n'eut qu'à longer un régiment léger contre qui les uhlans accouraient de loin, en braillant, en brandissant leurs lances pour tourner bride à vingt pas des baïonnettes, sous les huées françaises: «T'as peur à ta peau, choucroute!--Tu ne veux pas de ma lardoire, mon lapin.--Ah! ah! Quelles gueules!--Va chercher maman qu'elle te mouche!--C'est-y des hommes?--T'as donc rien au ventre?--Approche voir, au moins, cadet!» Mais les uhlans caracolaient à distance, cependant que les soldats indignés leur montraient le poing, lançaient leurs baïonnettes dans le vide, ou, par mille gestes obscènes, leur témoignaient le mépris, à la façon des chiens qui lèvent la patte sur l'immondice. Il y en eut qui, barbares magnifiques, les jambes écartées et l'arme sous le bras, abondamment, à la face des cavaliers timides, urinèrent.
Et les dragons mêlèrent leurs rires aux rages des fantassins qui criaient: «Avoir fait 400 lieues en deux mois pour n'avoir même pas l'avantage de se casser proprement la figure!--Trouver devant soi des canards de cette espèce.--Ce n'était pas la peine de se déranger de la rue des Petits-Mathurins.--Hé! dragon, offre-moi du pain.--À boire!»
Les dragons tapèrent leurs bidons vides. Bernard sentit mieux le goût sur à la bouche. Les intestins s'étiraient et grouillaient. Il se rappela de nouveau le pain du bûcheron, le pain mangé sous les pieds des chevaux, pendant la retraite de l'an IX. Au ruisseau de Goldbach, tout le monde mit pied à terre et s'abreuva, en dépit des uhlans qui voltigeaient, insultaient à coups de pistolet, au loin, sans approcher davantage. L'infanterie ne tira plus sur ces groupes. L'arme au repos, le premier rang veillait à peine, tandis que le second assis se délassait, se déboutonnait, buvait l'eau que le cheval du major traversa. Le froid de l'onde glaça les jambes dans les bottes.
Au débouché d'un pauvre village plein de cadavres en capotes grises, de blessés agonisant, bouches bées, autour de l'abreuvoir dont le liquide était devenu rougeâtre, Marius pensa découvrir les colonnes françaises descendues de Pratzen. Le colonel fit déployer, et les uhlans refluèrent devant les démonstrations de la compagnie Cahujac.
Du plus loin, toutes les sentes se hérissèrent de baïonnettes, se garnirent de bonnets à poil. On reconnut d'abord les grenadiers d'Oudinot, et leur pas accéléré, troupe fraîche, presque sans blessés, à peine boueuse. Les grenadiers à cheval de Bessières apparurent ensuite; ils braillaient, ivres certainement d'une victoire; et ce furent les colonnes aux schakos évasés du corps Soult qui défilèrent dans un champ de trèfle avec leurs plumets hachés par les coups de sabre, leurs havresacs déchiquetés, leurs capotes loqueteuses.