La Force Le Temps et la Vie

Chapter 37

Chapter 373,749 wordsPublic domain

--Malvina est à Brünn. Elle apporte des nouvelles de Virginie, d'Aurélie, de Denise, d'Édouard, de Praxi-Blassans. Elle fait déjà bon ménage avec eux. Nous nous marions dans un mois, si les boulets moscovites n'interviennent point d'abord, annonça-t-il, en souriant avec une certaine appréhension.

--Saluons l'homme heureux, mon cousin.

--Oh! oui. Une fiancée belle, amusante et très riche. Voilà ma vie faite. Ma vie est faite, répéta-t-il.

--Ma vie est faite, soupira Gresloup; mais pas de la même sorte.

--Et moi aussi, dit Bernard, ma vie est faite.

--Allons, allons, hommes chagrins, tas de Werthers et de Renés!.. Ce n'est pas tout. Il faut poursuivre!

--Poursuivre le cavalier qu'on n'atteint jamais et qui emporte avec lui, votre espoir...

--Bah! bah! nous avons toujours atteint les Austro-Russes. Ils vont danser, et voici la salle de bal... L'Empereur, cet après-midi, inspecte les dragons. Je venais t'en avertir, Major. Oudinot est arrivé guéri de la blessure reçue à Hollabrünn. Il paraît qu'on me nomme capitaine, Bernard!

--Parbleu!

En effet, Napoléon passa la revue dans le village, au bord du ruisseau. Murat l'accompagnait. Ensuite ils firent former le cercle aux officiers. L'Empereur avait grossi. Un sourire camarade découvrait ses belles dents. D'abord il prédit que le colonel serait promu bientôt général de brigade. Le gros homme ne put remercier. À demi mort d'émotion, il leva la main vers son casque. L'Empereur remarquait: «Ah! ah! Major, c'est là le cheval turc du colonel Lyrisse? Tout le monde en parle. Quelle superbe bête, Major!... Le chef d'escadron Pitouët?...» Celui-ci releva la tête. Napoléon le félicita pour sa connaissance de la carte et ses travaux dont le prince Murat l'entretenait souvent. À cela, le régiment devait de belles manoeuvres, notamment près d'Amstetten, où l'on avait pu envelopper les vedettes de l'ennemi avant de l'assaillir.

«Pardon, voulut protester Héricourt, c'est moi qui fis envelopper les vedettes.» Il se contint. L'Empereur ne le voyait plus, mais recommanda l'étude aux officiers supérieurs. Il laissait entendre que les grades ne seraient décernés qu'aux plus instruits. Ensuite il complimenta le capitaine Cahujac et lui promit la Légion d'honneur pour sa conduite à l'affaire d'Amstetten... Le lieutenant Gresloup fut également loué. L'Empereur continua. Sa redingote était couverte de boue, et ses bottes de craie prise aux pierres remuées dans les terrassements.

Héricourt refoula un sanglot. Donc le cheval turc méritait seul des éloges; lui n'était rien, lui qui avait façonné les huit cents statues du régiment.

--Major, dit l'empereur, il vous manque beaucoup d'hommes.

--Quelques-uns; mais ils rejoignent, Sire.

--Vous devriez avoir six cent trente dragons, reprit-il après avoir consulté son carnet.

--Sire, plusieurs sont restés malades à Hollabrünn. Je sais qu'ils sont en route pour rejoindre.

--Mais ils devraient avoir rejoint. Je ne veux pas tolérer ces absences. Le tiers du régiment fait défaut. Les détachements du dépôt ont dû boucher les vides à Munich et à Vienne... Alors?... C'est vous que je rends responsable...

Le major ne bougea point. Il se roidit. Le Rival fronçait les sourcils et le regardait fixement aux yeux.

--C'est cela!... On s'occupe de ses chevaux de prix, et on ne s'intéresse pas à l'effectif du régiment... Vous rendrez compte de cela, Major; je vous l'assure... Colonel, vous veillerez sur cet officier et vous m'adresserez un rapport.

--Sire!... à Hollabrünn..., insinua le colonel.

--Qu'est-ce que ça signifie...? Désormais je renverrai dans les dépôts les officiers qui me présenteront de pareils effectifs... Si nous n'étions pas à la veille d'un engagement, le major retournerait au dépôt de Béthune.

Le Rival s'excitait, furieux, en agitant une main grasse et blanche. Murat, consterné, se tint coi. Napoléon finit par s'éloigner au trot de son arabe en haussant les épaules sous la redingote grise toute crottée.

--Monsieur, tu n'as pas de chance, tout de même, gémit le colonel.

Toutefois le rêve de devenir général l'empêcha de plaindre plus longtemps Héricourt. Il lui promit la succession de son grade.

Le major souffrit de rage. Rentré à Brünn, dans son logement, il se jeta sur le lit pour crier à l'aise, ébranler le bois à coups de poing. Un billet de Cavanon réussit à l'apaiser un peu: Murat avait représenté plus tard à l'empereur l'injustice de tels reproches. Il n'y serait pas donné suite.

Cependant Bernard ne se consola point. Le Rival l'avait humilié. Il s'emporta contre le destin, conta sa peine au colonel Lyrisse, qui le retint à dîner avec Cavanon, Edme, Augustin, Malvina tout en velours jonquille. Bavarde et satisfaite de soi, elle n'intéressa guère. Héricourt lui dit brutalement qu'il laissait aux enfants la société des femmes, puis se retira de bonne heure. Cavanon l'excusa et fut galant.

Dans la nuit du surlendemain, on lut devant les escadrons, à la lueur d'une chandelle cachée aux patrouilles de l'ennemi par un manteau étendu, la proclamation de l'empereur, affirmant une prochaine victoire. Les dragons étaient passés du centre à la gauche, au flanc de la route d'Olmütz, non loin du coteau, garni de dix-huit canons, que le 17e léger avait promis sur l'honneur de défendre jusqu'à la mort.

Le corps de Lannes séparait les dragons de ce coteau. En arrière, les cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty constituaient une réserve. En avant, les chasseurs de Kellermann couvraient la droite de Lannes, car on savait que, dans la plaine onduleuse, quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens allaient prendre place.

Impatient de se ruer, de contredire Napoléon par l'évidence de sa bravoure et de ses manoeuvres tactiques, Héricourt rageait encore. Au souvenir de sa vie manquée, de sa gloire perdue, il serrait les dents, il frappait l'air d'un bras fou. Toute la nuit, il parcourut les bivouacs, compta et recompta les hommes. Il en était arrivé le soir même. Il n'en manquait plus dix. Assister à une grande bataille était un mirage pour ces âmes qui, depuis quatre mois, trottaient à travers les Allemagnes, pillant, tuant et s'enivrant.

«Te voilà, Macquart.--Oui, mon commandant.--Je te portais déserteur, mon garçon.--Sauf votre respect, mon derrière n'avait plus de peau; mais, quand j'ai su qu'on allait se frotter sérieusement, j'ai mis du suif sur ma personne et me voilà présent à l'ordre.--Je te croyais retourné dans ta famille.--Ah, là, là! ma famille... Un père qui gifle, une mère qui ramasse les sous que je gagne et qui les fourre dans son bas de laine. Et puis, les contremaîtres, à l'atelier, qui vous comptent quinze sous pour quatorze heures de travail. J'en ai assez. Jamais de grand air! Jamais de plaisir! Ici, au moins, on vit, on se sent, on s'amuse, on se cogne. Demain, quand je taperai sur le Russe, ce sera comme si je tapais sur le contremaître qui a séduit ma maîtresse. J'irai de bon coeur; et ça me soulagera. L'armée, c'est là seulement que je respire, moi!--C'est vous, d'Auberive.--Mon commandant, je suis resté malade chez des paysans aux environs de Znaïm. J'avais une migraine effrayante et la fièvre. Le chirurgien du corps l'a constaté. Quand j'ai appris que Kutusov avait rejoint l'empereur Alexandre, j'ai deviné la bataille; j'ai loué une carriole et deux chevaux: j'ai emmené Saccard avec moi, et nous sommes arrivés à temps. Je me suis engagé pour voir une grande bataille. Je ne voulais pas manquer le spectacle. Ce sera beau?--Les trois empereurs s'empoignent.--J'aurai vécu, du moins, si je vois ça. À Paris, on ne vit pas. On boit avec des créatures, on joue bêtement toute la nuit. On s'abîme l'estomac. Toutes les femmes trompent de la même manière.--Et en province, à Plassans, dit Rougon, ce n'est pas drôle non plus de fumer sa pipe toujours dans le même cabaret, du matin au soir. Au moins, à l'armée, on voyage, on voit du neuf.--Et demain, mon commandant, les dragons français démontreront aux Moscovites ce que vaut un homme de Gascogne sur un cheval barbe.» Ils se vantaient en riant. Ils rappelaient leurs exploits anciens. Ils affûtaient leurs sabres! Ils se promettaient leur aide mutuelle au moment du combat. Sur les feux, ils cuisinaient dans leurs marmites des mélanges d'eau-de-vie et de cassonade, dans quoi ils trempaient le dur biscuit. Le bonnet de police rabattu contre les oreilles, à cause du froid, ils restaient accroupis en leurs grands manteaux blancs, au milieu des litières de paille. Quelques-uns dormaient déjà, les pieds au feu et la tête dans leur col, appuyée sur la selle, le long des faisceaux de carabines, assemblant aussi les sabres et les gibernes, les casques et les paires de bottes.

Au toit d'une ferme, Corbehem et Cahujac examinèrent les positions de l'ennemi que marquait la multitude des feux sur le plateau, dans les ravins, aux inclinaisons des pentes. Pitouët les spécifia exactement. On distinguait, dans les masses d'ombres, un mouvement certain de la gauche vers la droite qui confirmait les prévisions de l'Empereur. L'armée russe descendait aux étangs pour couper la retraite sur Vienne et rejeter l'armée française contre les monts de la Bohême.

--Napoléon a deviné leur plan, dit le nouveau chef d'escadron; quel homme de guerre!

--Et, s'ils coupent la retraite sur Vienne, que ferons-nous?

--Murat tournera leur droite; alors ils nous auront dans le dos.

--Mais Bagration, qui est devant nous, empêchera de les tourner.

--Lannes enfoncera Bagration...

--Et Murat la cavalerie autrichienne...

--Les vainqueurs pris à revers seront coupés de la Pologne.

--À moins que nous ne soyons pris entre les troupes de Pologne et celles-ci.

--Cela dépend du hasard de la guerre, chantonna Gresloup... Voyez donc, Major, ces multitudes de feux qu'on sent doués de conscience, personnels... Ne dirait-on pas un peuple d'êtres féeriques qui s'agitent dans notre «morne paysage», comme les idées en nous, et sans plus de sagesse...

Mais Héricourt n'était pas d'humeur à philosopher. Il s'affirma qu'en cette plaine à demi disparue parmi le brouillard naissant il accomplirait le lendemain une grande chose. Elle l'élèverait au-dessus du Rival contraint à l'admiration. Elle imposerait au coeur des hommes l'émotion d'un enthousiasme. Que serait cette chose? Il l'ignorait encore. Il entrevoyait une manoeuvre du régiment qui le porterait jusqu'à la cime du plateau, cette masse d'ombre illuminée de cent mille points, animée d'une rumeur. Il entendit hennir au delà de la route d'Olmütz les chevaux des hussards de Pawlograd. Il se rappela la bande de _junkers_ qu'il avait vus dans la journée rire et boire, puis casser leurs verres après avoir porté à la santé de quelque personnage. Il frapperait du sabre, bientôt, ces jeunes gens imberbes aux joues roses; il éteindrait l'éclat de leurs regards naïfs et bleus, au nom de la force latine et de la liberté républicaine.

À cet instant, un tumulte de voix françaises troubla le songe. Les cris de «Vive l'Empereur!» se dégageaient du fracas. Il vit des torches de paille et de sapin courir au poing des cavaliers galopants; tous les rangs des divisions Suchet, Caffarelli, quittaient leurs litières, dont ils arrachaient le foin pour le tordre en forme de brandons, l'embraser. Ce geste se propagea le long des lignes. Deux murailles infinies d'hommes illuminants se dressèrent afin d'éclairer le Rival, qui, au milieu, parut. Après lui, les torches de paille s'éteignaient, comme si la présence impériale uniquement eût enflammé les troupes.

À leur tour, les dragons se levèrent, se dirent le jeu; ils amassèrent la paille et l'allumèrent, en répétant leurs vivats pour la proclamation qui annonçait la victoire. Lui vint, la main en l'air, et galopa devant les visages tendus qui vociféraient, unanimes en leur confiance nationale.

--Esclaves, murmura Gresloup!

--Non pas, contredit Pitouët, ils s'acclament eux-mêmes; ils saluent la fortune de la Nation dans celle du camarade qui la rend glorieuse avec lui.

--_Ave Cæsar, morituri..._

--Vive l'Empereur! hurla Corbehem, qui haussait sa large poitrine en manteau blanc barré d'or.

Tout court sur un grand cheval, l'Empereur passa exalté par les cris énervant au loin le peuple de soldats réunis autour des feux. La fumée des torches masqua son visage. On ne reconnut que sa main: elle se levait; elle s'abaissait en remercîment.

--Oh! gémit Edme, avec une convoitise douloureuse, que je voudrais ressentir ce que cet homme ressent à cette heure!

--Épouse la maîtresse d'un Barras, assassine ses adversaires, répondit Gresloup, et il te donnera peut-être le commandement de l'armée d'Italie, jeune homme, si tu es, comme celui-ci, un mari complaisant et un sicaire docile.

--Taisez-vous, mon lieutenant, je vous en prie. C'est trop beau...

Jusqu'au loin l'acclamation se perpétua, et les figures de soixante mille hommes s'éclairèrent au passage de l'escorte, pour l'étonnement de la nuit.

Ensuite l'armée se recoucha devant les feux, rieuse, comme après la victoire.

XVI

Parmi les officiers, quelques-uns dormirent seuls plus d'une heure. La joie fébrile des hommes combattait aussi leur repos. Toute la nuit on entendit des rires, des appels. On faisait bombance autour des feux; on plaisantait la mort avec un coeur résigné à s'émouvoir devant le spectacle de la ruée gigantesque, pour salaire du péril; c'était la rumeur d'une foule en liesse.

À plusieurs reprises, une musique régimentaire joua des airs graves de Grétry. Alors les voix du peuple se turent, écoutèrent l'âme de la nation, qui, lointainement, derrière ses lignes, ses masses, rappelait aux hommes le génie de leur race et son obscure mission de gloire.

--À l'ordinaire, murmura Gresloup, tous ces gens n'aimeraient qu'une fanfare brutale et vive; ils n'écouteraient cette harmonie que par discipline, sous la solennité du drapeau. Vous n'entendez plus, Edme, un rire, une insulte, un cri, à cet instant. L'esprit de tous est devenu subitement un seul esprit attentif et mieux doué pour croire avec gravité. Voilà tous ces petits commis de boutique, ces laboureurs et ces pâtres de France en soudaine possession de l'intelligence que seule connaît, d'habitude, l'élite des citadins. Je ne sais pas ce qui me touche le plus, de la beauté de cet art ou de la magnificence de ces milliers d'esprits qui s'unissent, qui renforcent par cette communion leur génie afin d'admirer l'âme profonde de leur race, de la chérir, d'accepter, pour sa suprématie, la mort de tout à l'heure.

--Vous parlez toujours de mourir, répliqua Bernard. Bien peu s'en occupent, allez. La plupart espèrent ce qu'ils boiront demain soir, le repos de la caserne et l'invincibilité certaine de leurs bras...

--Voyons, lieutenant, quoi: nous sommes des Français de la Grande Armée, hein? Est-ce que tu ne sens pas qu'on va les bousculer un brin, les Austro-Russes... Je te demande un peu, il n'y a que les pleurards qui mangent le pruneau de plomb...; et le colonel fit retentir sa grosse joie.

Hëricourt ne pensait pas mourir. Il excitait au fond de lui une rage secrète. Derrière ce mont du Pratzen illuminé de feux, et qui sembla se mouvoir lui-même par des milliers d'ombres en marche vers la droite, vers les étangs de Menitz, il découvrirait enfin un pays libre d'humiliations et de peines, où il pousserait, triomphateur, son cheval turc, devant l'enthousiasme des soldats et les drapeaux inclinés. Car il suffisait de pourfendre les visages russes, de bousculer les grands chevaux gris surmontés de colosses aux armures de bronze, il suffisait d'abolir l'ironie d'Augustin en chaque figure ennemie, la malice de Malvina, la mollesse de Virginie, la rancune de Caroline, la tristesse d'Aurélie et l'injustice du grand Rival. À force d'héroïsme, il écraserait ces forces mauvaises qui contrariaient son énergie, qui utilisaient pour cela les corps russes, les armes autrichiennes, les canons impériaux. Mais les six cents dragons, formes de sa volonté, balayeraient cette fois la résistance du destin dressé contre son bonheur. Il eut envie de confier à un ami ces pensées. Il se rapprocha du silencieux Corbehem. Celui-ci fumait à demi sommeillant, près d'Ulbach endormi dans son manteau, à l'abri d'une toiture de paille soutenue de piquets. Héricourt dit: «Capitaine Corbehem, je vous aime mieux que tous les autres officiers du régiment, et j'aime vous le dire, cette nuit, vous toucher la main... Les autres se battent pour des raisons particulières; vous, pour l'honneur de l'armée et de votre escadron. Vous êtes un homme d'honneur véritable. Il en reste peu. Je me sens heureux de vous assurer que, si demain le sort nous favorise, je m'efforcerai de vous être utile par la suite.» Le capitaine ne répondit rien; mais, dans ses yeux bleus, au bord des paupières rougies, une larme troubla son regard sévère. Ces deux hommes qui n'avaient point échangé, au long de six ans, la moindre phrase étrangère à leur service, se comprirent aussi liés par leur estime réciproque que deux époux par un amour ancien, sincère et passionné.

Bernard lui révéla toute son existence. Corbehem était né, dans une grande ferme de Flandre, domaine de sa famille depuis le XIIIe siècle. Il subsistait du manoir un donjon qui servait, à cette heure, de pigeonnier en haut, de fournil en bas. Laboureurs, brasseurs et chasseurs, soldats aussi, les ancêtres s'étaient humblement succédé. Il ne put rien conter d'illustre sur leur vie. Il aimait le grand air et les exercices du corps. La guerre lui valait cela. C'était toute son âme de fort mangeur, aux pommettes sanguines. Il ne souhaitait rien qu'agir avec ses larges épaules, boire à la mesure de sa vaste bouche, de sa panse arrondie; puis ne pas dévier d'une ligne hors la route d'honneur que, l'illusion de son adolescence avait tracée. «À mon avis, mon commandant, la seule chose que les infortunes ne peuvent atteindre, ni l'inimitié des hommes, c'est l'orgueil intérieur, celui qui souffre et blâme lorsque nos actes veulent démentir l'idée du bien, celui qui s'enthousiasme lorsque cette idée et nos actions s'accordent parfaitement. Tout le reste est sujet à l'erreur, à la faiblesse. Et voilà!--Oui, oui, reprit Héricourt; c'est la seule vérité. Mais j'ai besoin que cet orgueil intérieur, comme vous dites, devienne évident et public.--Moi non, répondit simplement Corbehem; et cela fait que je vis plus heureux.»

Délégué par Murat, Cavanon assembla le régiment, aux dernières heures de la nuit. Près de lui, le chef d'escadron Pitouët, muni de ses paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont les ombres se mouvaient d'un point à l'autre de l'horizon noir. On entendit les cortèges d'artillerie descendre du Pratzen vers les étangs dans un même roulement sourd, qui, parfois, s'arrêtait, et que couvraient parfois des clameurs brèves.

On se mit en selle. Cavanon prévint les officiers de leur devoir, leur rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en arrière, que Soult, à leur droite, pousserait les bataillons contre le centre russe, qu'ils avaient à combattre l'aile droite ennemie, infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les soixante-quinze pièces établies sur la colline, renforceraient le mouvement.

Droit à cheval, le gant sur la cuisse à trèfle d'argent, il déclama ses instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent silence. Les cuirs craquaient. Le régiment défila par des éminences de terrain, où le profil maigre de Pitouët apparut toujours, éclairé du falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. Il en expliquait au baron l'importance. On marcha une heure, puis les lignes s'arrêtèrent, se fixèrent dans la nuit; des falots avec des ombres équestres coururent. Le froid du matin donna l'onglée, et les hommes mirent pied à terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le canon tonna sur la droite; une seconde fois; et, dans un fond, la fusillade crépita, telle une friture que secoue la ménagère. Héricourt flaira l'air, tendit l'oreille. Il crut sa rage invincible. Il se trouvait alors entre son escadron et celui du vicomte disparu dans le collet du manteau. Mercoeur dit aux hommes de l'élite: «Voilà le bal qui commence et la musique. On va s'étriller proprement, mes fistons. Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lâcher une agrafe... et de desserrer la boucle...» Les bonnets à poil se penchèrent. «Paraît que les chevaliers-gardes ont promis de balayer la cavalerie française. Ce sont des jolis coeurs pour les demoiselles des seigneurs russes.--Faudra voir à faire pleurer les dames de Saint-Pétersbourg!--On leur cassera le nez à ces muguets.--On leur étalera les tripes.--On leur retournera les poches.--Et leurs dames viendront après recoller les morceaux.--Bon, voilà l'orchestre qui grogne!--Silence dans les rangs!» L'orage de la bataille s'éployait vite à travers le matin. Edme tâchait de voir aux interstices de la futaie humaine. L'état-major de la division parcourait la route d'Olmütz, papillonnait autour de la voiture de campagne, où trois généraux, debout sur les banquettes, examinèrent, à travers les tubes articulés des lunettes, l'échiquier de la cavalerie répandue sur la plaine dans un soleil d'hiver, qui troua les brumes. Ils agitaient leurs mains gantées de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des fanions.

À gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines moraves jusque l'éminence aux batteries. Là, des retranchements étaient garnis par l'uniforme bleu de l'infanterie légère. Sur les talus, dans les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse, active, bandée par les lumières des baïonnettes en ligne, et qui marchait derrière le trot des officiers montés, levant parfois l'épée pour les changements de direction qu'annoncèrent les clameurs répétées des ordres.

En arrière de la route, fort loin, un mur d'acier brillant était la masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et à gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes guêtres noires de la division Caffarelli s'éloignaient au rythme de huit mille pas foulant la terre meuble des emblavures. «On se croirait à une revue, dit Edme.»

Rien d'abord ne se révéla de l'ennemi que la propagation de la canonnade le long du Pratzen vert et gris, écorché de ravins où siégeaient de petits villages ternes à toits de chaume autour de leurs églises, dont les bulbes couverts d'ardoises étincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avançait au pas des bêtes en ligne de bataille. Un large espace séparait Héricourt, Cavanon, le colonel, Pitouët, des chasseurs à cheval qui précédaient. Une de leurs colonnes en uniformes à galons blancs gardait aussi la droite.

--Par delà cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne dispersée, ils nous chargent!

--Oui, grogna Pitouët, on va produire du gâchis. Les chasseurs seront refoulés sur l'infanterie et la bousculeront.

--Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins! Regarde-les donc: Messieurs les généraux qui font les grands bras sur leur calèche...

--Sans doute Lannes veut d'abord gagner le plus possible de distance sur la route d'Olmütz, expliqua le major; il ne veut pas s'attarder ici.

Il arrêta son cheval turc pour se retrouver au niveau de Corbehem, qui dirigeait l'escadron de tête, à sa place; et ils avancèrent en silence quelque temps. Ils se regardaient, le sourire aux yeux.