Chapter 35
Héricourt imagina les yeux de sa fille et d'Édouard, le sourire d'Aurélie, les rangs de l'armée au camp de Boulogne, sa marche à travers les provinces de la forêt germanique par laquelle ils avaient poussé les troupeaux d'hommes, de bêtes, les cohues prisonnières; il sentit que c'était le même élan qui l'enlevait encore contre les lignes moscovites. Alors la compagnie d'élite le dépassa, lui cacha tout de ses bonnets à poil, l'éblouit de son aigle dorée.
Il vit encore les yeux sanglants d'Edme, la bouche hurlante de Cahujac, la croupe énorme du cheval pie, emmenant le dos du colonel, et tout se déchira de l'air; derrière lui, des chevaux s'effondrèrent avec les cris des hommes renversés. Le tonnerre secoua le sol. Il parut que les forêts craquaient de tous leurs arbres. Comme d'immenses coups de fouet cinglèrent les casques et les poitrines. Des balles cognèrent les os. Il l'entendit, voulut aller outre. Edme criait en brandissant la trompette. Les jambes d'un cheval furent fauchées, et le dragon jaillit en avant presque sur l'espace où ruaient les pelotons de la compagnie d'élite entre les pièces crachant de longs feux rouges. Héricourt aborda un tourbillon d'hommes et de bêtes, sans joindre de l'ennemi autre chose qu'un visage tranché qui oscilla et finit par choir avec le corps sous les chevaux. À gauche, les pelisses bleues des hussards français volaient au dos des coureurs. Verts et blancs, les chasseurs se précipitèrent; et le choc vint aux dragons par la droite que domina soudain une vague de casques bleuis, à chenilles noires, de cuirasses sombres, de grands alezans aux naseaux crispés, de lattes énormes qui s'abattirent et sonnèrent contre les casques des Alsaciens. La haute stature de Corbehem entraîna une horde de centaures agiles qui sabrèrent, les yeux clos et les dents jointes, la tête détournée. L'élégiaque, à son tour, droit sur les étriers, à la tête de son escadron, escalada les cuirassiers russes qui s'emmêlaient, se cognaient et croulaient. Il les recouvrit de sa troupe alerte. La clairière reparut dans le cirque de sapins étages. On se regarda, rouges et haletants, déchirés, troués sur des chevaux saigneux. La meute du major avait coiffé l'artillerie russe.
Triomphant, il s'arrêta. Le devinait-elle, si noble, la triste Aurélie qui, dans Strasbourg, épiait l'avenir, sans doute, aux yeux clairs du petit Édouard? Le devinait-elle si fort, l'ironique Malvina, qui se moquait loin de lui sur la route de Vienne? Le devinait-elle si puissant, la craintive Caroline, occupée entre les livres et les sacs d'écus? Le devinait-elle si magnifique, la pileuse Virginie, berçant le sommeil de leur fille, qui avait clos, à cette heure, ses cils sombres?
Il lui sembla que ces quatre imaginations de femmes l'évoquaient. Il lui parut impossible que leur pensée, à cet instant, ne fût pas pleine de lui. Son caractère l'emportait sur les obstacles de la nature, sur la haine des hommes. Il se sourit.
Edme sonna joyeusement. De toutes parts les dragons revinrent aux sabres levés des lieutenants qu'admiraient les artilleurs russes assis contre les affûts de leurs pièces conquises. Au delà, sur la route, leurs hussards, en pelotons échelonnés, arrêtaient, de leurs feux, la poursuite. Les éclairs se tordaient devant les groupes de tireurs fantômes dans la nue fumeuse. Par les bas-côtés de la grand'route, la fuite galopa des cuirassiers russes aux cimiers bas garnis de chenilles noires. Quelques-uns, à terre, quittaient leurs chevaux moribonds.
Masqué de pâleur, l'élégiaque ramena l'escadron. De sa gorge le sang moussait à travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir sur les revers de son habit. Les hommes parlaient précipitamment entre eux, se montraient les hussards russes et le tir ennemi, emmêlaient leurs brides, flattaient leurs chevaux atteints d'estafilades, étanchaient, sur le pelage, les résilles de sang. «As-tu vu, disaient-ils, comme ils tiennent, pitchoun!--C'est d'autres gars que les Autrichiens.--Et une belle poigne!--Ce pauvre Sorel!--Le grand Russe lui a fendu la tête jusqu'aux oreilles.--Encore un qui ne boira plus de vin gris.--Bah! faut bien mourir, un jour.--On leur a montré tout de même ce que c'est que des dragons français.--Regarde l'aigle. Elle brille.--J'aurais bien voulu que la payse me vît aplatir le mangeur de chandelles.--Pauvre Coco, mon bicot, il t'a écorché l'épaule, le pendard.--Patience! mon gris. L'artiste va te panser, mon chéri.» Arrêtés, ils s'empressèrent autour de leurs bêtes, les épongèrent. L'élégiaque fit signe qu'il ne pouvait plus parler. On apporta, pour lui, une civière, et on l'emmena du côté des voitures. Il partit, balancé par les quatre hommes comme un cadavre déjà, le poète d'amour.
Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.
Et les étages de la forêt entière se couvrirent aussi de détonations, quand les chasseurs tentèrent de l'assaillir. Chaque sapin lâcha sa flamme. D'une seule voix roulante les arbres se défendirent et crachèrent la mort.
En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient. La colère de la forêt les enfuma, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux à genoux. On les vit trotter, hésitants, par les sentes, au flanc des talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les montures et chanceler les hommes, sans que l'ennemi parût hors la bordure des sapinaies.
Murat rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au régiment de tête, s'arrêta... «Dragons de Hohenlinden!... Vous avez été dignes de votre histoire,» déclama-t-il. Mais, à cause de la fusillade, seuls quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi lavaient avec l'eau du bidon leurs égratignures ou celles des animaux. Arrivé devant le major et le colonel, Murat dit encore: «Je vous félicite... Vous commandez le meilleur régiment... C'est là le cheval turc du colonel Lyrisse?... Il n'a rien? Tant mieux... Car c'est une belle bête..., une belle bête, vous savez, major! Mes compliments...» Il s'éloigna en détournant la tête, comme au regret de ne pouvoir mieux apprécier les formes de l'animal.
Bernard réprima l'amertume de son sourire. Moins que le turc, il intéressait Murat, dont il assurait au moment même la victoire et le prestige.
Il ne répondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantées de peau, espérant: «Voilà une parole du prince, au moins, une parole aimable... Peut-être qu'on ne va plus avoir tout le temps l'état-major sur le dos, tu sais, Monsieur, hein?... Il a dit que le régiment était le meilleur!»
Mais alors les grenadiers d'Oudinot étendirent leurs avant-gardes sur la route. Augustin cria du haut de sa jument fine et blanche: «Bernard!... C'est nous qui enlevons la forêt. À ton tour de te reposer, mon frère...» Il remua sa jolie main et suivit la direction prise par les chasseurs, en appelant les bataillons de son bicorne agité. Vraiment il sembla commander le général de brigade qui obéit à ses gestes et répéta sa voix, tant que débouchèrent les colonnes. L'arme au bras, les soldats rigides redressaient leurs bonnets à tresses blanches. Ils cherchaient à voir. Leurs visages vieillirent en approchant des bois furieux qui tonnèrent plus. Juste devant les escadrons, la clairière élargie découvrait le cirque de collines forestières d'où bondissaient les feux.
Peu à peu les masses d'infanterie s'épaissirent, s'amplifièrent, se déployèrent entre les dragons et la cavalerie russe qui reculait. Murailles successives, elles cachèrent les shakos jaunes et les dolmans verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les flots de grenadiers montèrent, par colonnes bleues hérissées de baïonnettes et velues de hautes coiffures.
Ce fut un combat entre les hommes et la forêt. Deux fois les hommes se ruèrent à la verte face des sapins dardant la mort. Deux fois leurs lignes se rompirent, s'émiettèrent, reculèrent et retombèrent dans la route. Là des chariots enlevèrent les blessés criant sur la paille rougie que piétinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches pour forer les chairs souffrantes.
La cohue bleue des grenadiers se rassembla, se coucha, souffla; puis les officiers, à un coup de clairon, se levèrent, et, l'épée haute, poussèrent de grands cris. Une troisième fois le flot de grenadiers déferla contre la foudre éclatant par mille coups à la face des sapinières. Disloquées, ébréchées, sillonnées, leurs vagues se ruèrent, pénétrèrent la ténèbre verte et fumeuse, la percèrent de leurs bataillons inclinés, la traversèrent de leurs forces mobiles, l'envahirent d'une formidable rumeur qui se prolongea jusque le soir parmi les crépitements des fusillades et les abois sourds du canon. Au crépuscule, la forêt germanique était violée.
Et l'ennemi continua de fuir, le lendemain.
Les dragons chantèrent:
Ennemis de la tyrannie, Paraissez tous, armez vos bras; Du fond de l'Europe avilie Marchez avec nous aux combats! Liberté, que ce nom sacré nous rallie. Poursuivons les tyrans, punissons leurs forfaits! Nous servons la même patrie: Les hommes libres sont Français.
Le major découpla sa meute de Gascons, lança les Alsaciens. Elle parcourut les sentes, elle visita les chaumières, elle admira le nombre des cadavres russes mitrés d'or, étendus dans leurs capotes grises; elle recueillit les hauts cuirassiers aux armures de bronze, les fantassins à bérets verts que parait la blancheur d'un plumet raide et qui jetaient leurs armes avec le dépit de se rendre. Ils s'exprimaient vivement au moyen d'une langue incompréhensible; ils paraissaient tout de suite joviaux et doux.
Ce n'était pas encore ceux-là qui lui dérobaient la possession de la gloire, mais d'autres, plus loin, à l'abri d'autres forêts, derrière de nouveaux monts. La rage de Bernard le harcela menant la fatigue des hommes et des chevaux. La fièvre cerna les yeux. Les malades quittèrent la selle et s'assirent au bord des chemins dans l'attente des fourgons. Les blessures se rouvrirent sous les linges boueux et salis... Les animaux maigrirent davantage, et leur poil se ternit tout à fait. On alla. L'ennemi fuyait toujours, insaisissable. Où Bernard trouverait-il enfin la résistance qu'il vaincrait, pour devenir l'homme des triomphes historiques, celui que les foules acclament, à l'ordre de qui les soldats meurent et que la jeunesse imite. Il ne la rencontra ni dans les châteaux en ruines dominant la plaine, au faîte des grands rocs, ni le long du fleuve rapide que bordent les échines boisées des monts, ni derrière les cités blanches endormies au bord des larges eaux sous la tutelle de la cathédrale, ni dans les champs bruns qui s'approfondissaient au revers des montagnes, ni dans ceux qui se bossuaient au dos des collines. On alla. Le froid gerçait les lèvres. Dans leurs vastes manteaux blancs qui recouvrirent les croupes de leurs montures, les dragons furent un peuple de silencieux assassins, ruminant la haine contre ceux qui faisaient endolorir leurs reins, saigner leurs blessures, accroître leur soif. Un jour, à Saint-Poelten, on crut les atteindre, les invisibles. L'armée entière de Kutusov brilla tout un midi, par lignes métalliques sur le plateau lépreux, derrière ses attelages d'artillerie rangés. Comme les corps de Lannes et Murat n'étaient pas en force, l'ordre fut de ne pas tenter l'attaque. Héricourt crut cependant que l'armée accourrait se joindre dans la nuit. Le lendemain, on sut que les Austro-Russes franchissaient le Danube à Krems, et l'on se remit en route à travers les monts et la forêt. Les chevaux marchèrent.
Mensonge de Malvina, compassion d'Aurélie, sévérité de Caroline, plaintes de Virginie, méchanceté d'Augustin, vous ne pouviez donc être jointes et terrassées sous la figure et dans la personne de l'ennemi qui, de sa défaite, de sa mort paierait la victoire et la noble vengeance du caractère? Bernard eût pleuré. Augustin, lui, s'enchantait du paysage, du large fleuve coulant au fond de rochers en abîmes, parmi des rives abruptes, noires de hauts sapins érigés d'étage en étage sur le gris froid du ciel. Il nommait les burgs et les faits de l'histoire, les riches abbayes au milieu de leurs parcs, entourés de métairies. Il espérait, à Vienne, Malvina, leur union. Il ne la vantait point. Ambitieuse, légère, frivole, il la croyait ainsi. Mais la fortune atténue bien des imperfections. Mieux vaut être trompé par une belle femme que par une laide. Du moins il supputait des compensations intimes, non méprisables, qu'il énumérait au rire d'Edme, joyeux encore d'une course à la victoire, où le péril s'évitait sans cesse. On rencontra des villages à demi brûlés. Les paysannes en pleurs fouillaient les décombres. Leurs bonnets de fourrures à la main, les laboureurs suivaient des bières balancées par des brancards. Des fillettes, à la suite de viols, agonisaient sur les paillasses. Le feu avait noirci partout les murs. Car les Russes avaient passé chez leurs alliés. Ce peuple acclama les dragons libérateurs. Les chirurgiens français pansèrent les plaies, soignèrent les maux, au nom de l'empereur. L'on alla. Les fantômes des châteaux surgissaient devant les hauteurs. Les filles en robes rouges poussaient des brouettes de foin. Les christs étendaient leurs bras de bronze contre la grande croix des carrefours. Que de paysages se déroulèrent, tragiques, dans les vaux de la sombre forêt, jolis autour des blancs villages environnés de houblonnières, paisibles vers les prairies où ruminaient les troupeaux de boeufs blonds, grandioses, lorsqu'au bas des côtes apparaissait la lumière du fleuve embrassant les îles aux vastes pâturages, baignant les caps de rocs hérissés par la multitude des bois en or.
Comme les pieds des chevaux possédaient le sol d'Autriche! Comme les yeux des hommes se repaissaient du pays de conquête, malgré la fièvre et la cuisson des plaies! On alla. Le casque du major lui pesa tel qu'une visière de plomb. Râpées par la selle, ses jambes étaient deux douleurs jusqu'aux semelles froides. Le vent chassa la poussière dans les paupières piquantes. La taille lasse se coupait contre le ceinturon. On descendit, et les cailloux roulèrent sous les pas des bêtes dans le ravin. On monta, et la glaise glissa sous les fers, tout le long de la pente. À chaque hésitation du cheval, le ceinturon coupait, les cuisses brûlaient, le casque cognait le front, la migraine secouait une cervelle de plomb dans le crâne chaud; l'échine se brisait; et l'odeur moite de la bête en sueur navrait l'odorat.
Héricourt souffrit tant qu'il ne s'inquiéta point lorsqu'on lui apprit la mort prochaine de l'élégiaque, le mal du cousin Gresloup. La guerre n'épargne point les faibles. D'heure en heure on voyait verdir les joues creuses de Cahujac. Corbehem vomissait. Le colonel devenait tour à tour écarlate et violet, comme si l'apoplexie le voulait étrangler à cheval. Solitaire, le vicomte s'évanouit sur l'arçon.
On alla plus loin.
Après le rideau éclairci d'un bois, ce fut, d'une hauteur, la vue blanche et grise d'une immense ville étendue le long du fleuve, pleine des touffes rousses de ses jardins, couverte de ses dômes, de ses clochers, enflée de ses basiliques et de ses églises. Géante nouvelle, sa rumeur troublait le brouillard d'argent. Ses fumées s'effilaient dans l'air terne... «Vienne!» Les dragons s'arrêtèrent. Les chevaux soufflaient. Les hommes haletèrent.
Bernard contempla. C'était là ce qu'ils étaient venus chercher depuis les sables de Boulogne, à travers les campagnes françaises et la grande forêt germanique; c'était cette ville, sa clameur confuse dans les vapeurs de l'automne, auprès du fleuve blanchâtre enserrant des îles plates. Les uns et les autres, ils se regardaient afin de pressentir leur émotion, en face du joyau de pierre brillant au pied de la montagne où culminait l'écume tumultueuse de leur cavalerie. Par dix mille yeux, la France mesurait sa conquête. Frontons des palais, tours jumelles des églises, ravines des rues bleuâtres. Devant ces remparts, les Turcs s'étaient arrêtés sans pouvoir franchir l'enceinte. Et l'on se dit que les soldats de France, pour la première fois, feraient connaître à ses filles le drapeau d'une victoire étrangère.
«Tonnerre! répétait le colonel..., ça vous retourne le sang de se voir ici.--Est-ce aussi grand que Paris?--C'est plus que Bordeaux.--On va coucher dans des lits, mon fils.--S'il y avait le port, ce serait Marseille. Seulement, à Marseille, il y a le port.--As-tu trotté, mon pauvre Coco de bicquot?--Ça ne fait rien; c'est bon à penser qu'un jour nous raconterons ça chez nous.--Ma mère, qué grandé ville!--Les Français sont des héros!» Ils ne firent rien autre que se rire de toutes les bouches heureuses. On trempa du biscuit dans l'eau-de-vie du bidon. Ils ne s'apercevaient plus, sales, boueux, rapiécés, enveloppés de linges sanglants. Bernard retrouvait en eux ses statues héroïques; et il frémit de croire que les quatre têtes de femmes réfléchiraient, quelque jour, au moment alors vécu devant les rumeurs de la ville. «Elle est plus belle que le visage de Malvina, cette capitale, murmura-t-il; et voici que je la posséderai bientôt avec la force de mon peuple!»
Vraiment c'était son peuple, ces deux divisions de dragons qui le suivaient depuis le Rhin, qui s'étendaient à sa droite et à sa gauche, qui soutenaient l'élan de ses meutes gasconnes, alsaciennes, bretonnes, tourangelles, provençales, champenoises, picardes et beauceronnes, ses meutes de races différentes devenues une seule meute française, une seule force latine vouée au désastre des Germains et des Huns, de toutes les races barbares. «Décius, Scipion, César, Constantin!» Il murmura leurs noms, se connut leur âme devant les splendeurs de la cité de Pannonie. L'imperator marchait derrière les aigles. Lui était le maître de cavalerie. «Ô grandeur romaine, ressuscitée après quinze siècles d'esclavage sous la féodalité franque et germanique!» Il l'enseignait à Edme, ravi de s'apprendre fils des Gallo-Romains.
Et l'ordre vint. On n'entrerait pas dans la ville. On courrait aux ponts du Danube. Abandonnant Vienne, l'ennemi fuyait en Moravie. Il venait de battre sur la rive gauche le maréchal Mortier acculé dans Dirnstein avec les divisions Josan, Dupont. Espérant que les quarante mille Russes, désireux de faire mettre bas les armes à un maréchal d'empire, s'attarderaient, l'Empereur envoyait à la hâte son avant-garde pour les prendre à revers.
On alla. Par subterfuge, le grand pont du Danube fut livré, Murat, Lannes et Oudinot ayant persuadé aux commandants autrichiens la conclusion mensongère d'une armistice. «Bah! ruse de guerre!» répondit le colonel aux blâmes de Bernard, qui n'admettait pas l'utile tromperie. On alla plus avant. Comme ils avaient eu Vienne à leurs pieds, les soldats ne doutaient plus de la victoire certaine et définitive. Ils supportèrent la fièvre, la fatigue. Les fers des chevaux martelèrent les planches des ponts, par-dessus la majesté limoneuse du Danube. Les colonnes de prisonniers défilèrent à rebours. Les champs fléchirent sous les pas des bêtes. Dix mille grenadiers d'Oudinot couvrirent l'espace, à droite, jusqu'aux forêts de l'horizon. Des compagnies entières, qui revinrent de piller Stockerau, où étaient les magasins de la cavalerie autrichienne, s'affublèrent de pelisses écarlates, contre le froid qui devint vif. Beaucoup se firent traîner dans les caissons des chevau-légers à la suite des colonnes; tour à tour, les détachements s'y reposèrent. Le colonel, le major, Edme, profitèrent d'une vaste calèche à caisse jaune prise dans une villa des environs de Vienne. Le gros homme dormait tout le temps. On occupa des villages moraves enfouis aux plis des montagnes; on coucha sur des lits peints d'ornements bleus et dorés. De bons vins blancs réconfortèrent les courages et mirent de la joie aux yeux, bien que la pluie ne cessât d'alourdir les manteaux, les crinières des casques.
Edme et Bernard parlaient quelquefois de la famille. Ils s'inquiétèrent un jour de leur délaissement. Edme lui dit:
--Je pense comment je me suis vu enrôlé à la suite de peccadilles; cela me paraissait une punition terrible. Abandonner les jolies filles, les bons repas, la liberté, pour se soumettre, pour, à chaque instant, risquer la mort de faim, de froid, de maladie, ou celle des blessures... Abandonner Virginie qui me donnait tant de bonnes choses, quitter le château de Lorraine, et dormir dans la paille que les souris traversent! Maintenant il me semble que je ne mènerai plus d'autre vie, jamais, par goût. Cependant je suis fatigué; la cicatrice de ma blessure pince. Je ne puis jouer qu'avec de grosses paysannes sales. Je me lave rarement. Je pue le cuir et le poil mouillé. Quand me nommera-t-on maréchal des logis? Augustin, lui, est dans les honneurs, mais moi? Je me plais cependant au milieu de ces grands gaillards, bons enfants et farceurs, qui ne songent à rien qu'à leur tabac, n'aiment que leur cheval et se grisent de gros rires. Regardez-les. Ils sommeillent, la pipe à la bouche; ils se tapissent sous leurs manteaux, comme des colimaçons dans la coquille. Ils ne redoutent pas de malheur. Les autres plaisantent là-bas parce que Lorilleux a encore perdu sa blague. Cela les rend gais. Il est si comique, Lorilleux, quand il cherche sa blague. Tous savent que Ternisien la lui a dérobée. Ils s'amusent de savoir ce que Lorilleux ne sait pas. Cette même farce recommence tous les jours, et tous les jours ils y prennent le même plaisir. Les lubies de la jument que monte de Camors leur donnent une autre satisfaction, à moins que ce ne soit l'ivresse grave de Coupeau, qui ne veut pas être regardé s'il se croit saoul. Rien de cela ne me répugne, tant je me sens à l'aise au grand air, tant je me réjouis de dominer mes petites peines, de ne plus craindre la pluie, le froid, ni la boue, ni le danger. Je me crois hors de la nature humaine et plus fort que mes instincts. Je me juge noble, audacieux, je m'approuve, j'admire ma forte animalité. La certitude d'appartenir à la force qui vaincra m'enchante à un tel degré que j'oublie tout le reste.
--Vraiment, reprit Bernard, mon plaisir consiste à être la vie de ces cinq cents vies qui trottent. Les dragons prolongent mes gestes; les éclaireurs de Cahujac étendent mes regards. La compagnie Corbehem appuie ma résistance; l'escadron des tireurs centuple deux fois mon adresse. C'est d'être accrue de tous ceux-là que se réjouit ma personne. Je suis comme le plongeur qui vient de rester longtemps sous l'eau, le souffle comprimé, et qui, remonté à la surface, respire à pleins poumons. Ma vie s'élargit de leurs vies. Quelle occupation compense cela dans les habitudes de la paix?
Ils allèrent encore. Ils regardaient l'air, les monts boisés, les dix milles grenadiers fourmillant à travers les sentes, descendant les pentes, escaladant les hauteurs, assemblant leurs lignes bleues, ou les disjoignant, derrière les batteries sourdes des tambours. Augustin vint avertir des prévisions. On allait atteindre la ville de Znaïm, avant Kutusov; on le couperait ainsi de l'armée descendue par la Pologne. Comme les Autrichiens d'Ulm, quarante mille Russes seraient pris entre le Danube, Vienne, les monts de Moravie impraticables à une armée, et le corps de Lannes. Il croyait que tout allait finir là. On rentrerait triomphants à Vienne; il épouserait Malvina Van Brooken. Il promit à Edme des chasses superbes, en France, et des fêtes, toute une existence de luxe généreux. Bernard souriait, indifférent peu à peu. Si cette Hollandaise préférait le serin d'état-major à lui-même, il n'irait point la chercher. Méprisant, il la défendit des critiques d'Augustin, qui ne s'illusionnait pas.