La Force Le Temps et la Vie

Chapter 34

Chapter 343,754 wordsPublic domain

«Comment, se disait Bernard, je souffre, et ma respiration est oppressée? Au diable, la coquine! Il ne me manquait plus que d'être amoureux comme un moutard.» Il revint au camp, parmi le tumulte du réveil. Les capitaines se rencontraient au seuil des maisonnettes et se plaignirent des rats qui avaient ému leur repos. On bouclait les ceinturons. Dans la clairière, les dragons achevaient leur toilette, debout contre les feux ranimés du bivouac. Les uns ciraient leurs fourreaux de sabre; les autres se peignaient les cheveux; certains surveillaient la soupe mijotant à la surface des marmites; un groupe en bas de toile et en savates, drapé de manteaux, la tête nue, trempait du pain dans l'eau-de-vie de la distribution, tandis que la plupart, blottis en pleine paille, ne se décidaient pas à sortir de cette couche et regardaient tristement leurs bottes boueuses et leurs armes humides qu'ils devraient fourbir.

La rage du major s'exaspéra de cette fainéantise. Ne suffisait-il point que son frère le bernât, qu'il eût écrit, la veille, à Virginie, à Caroline d'absurdes louanges sur la fiancée et conseillé vivement de se réjouir pour ce mariage avec l'aventurière de Hollande? Faudrait-il en outre que ces garçons rendissent le régiment ridicule, par leur crasse et leur abrutissement. Héricourt se précipita, distribua les injures et les punitions. «Ils ne méritaient pas de servir dans une armée glorieuse. Rien ne les touchait donc, ni la grandeur du devoir, ni le souvenir de Hohenlinden?» Il dispersa les feux à coups de botte. Il se soulageait comme s'il dispersait ainsi le pire destin. L'ironie de son frère et la malice de la dame continuaient leur moquerie devant son imagination, bien qu'il pressât les hommes, assis en manteaux sur la paille, d'enfiler leurs culottes. Les bras en l'air, beaucoup, dociles et rapides, endossaient leurs habits verts, ou sanglaient leurs cols de crin. Il s'attendrit alors: il aima subitement Virginie, la bonne épouse amoureuse... qui peut-être le trompait aussi...

Ce n'eût été que justice. Il la crut incapable cependant de trahison, alors qu'il risquait de périr à la guerre, pour créer un nom héroïque. La loyauté interdisait de telles déchéances à la fille du colonel Lyrisse. Et alors il la plaignit de cette candeur; il se déclara chenapan; il se dit qu'il mentait à la vertu, à son «caractère», à tout ce que son père avait espéré de lui. Le souvenir du défunt le reprit intensément. Oui, le vieillard avait eu les justes motifs d'un désespoir mortel. Il avait prévu.

Bernard continuait de parcourir les bivouacs, en sa forte colère; il redressait les statues humaines. Elles se levaient toutes à sa voix, se roidissaient, se caparaçonnaient de gilets de peau, de drap vert et rouge. Partout on pliait les paquetages. Des gens coururent, portant sur la tête la selle, la chabraque et le portemanteau. Il les suivit. Autour des chevaux la hâte était grande. Les mains pressaient les éponges sur le poil lissé. L'entière affection des hommes s'adressait à leurs bêtes. Au défaut de familles et de joies sûres, ils soignaient les animaux, dont la vitesse, dont la vigueur les sauveraient de la mort. «Oui, bicquot, mon vieux... là... oh... là!... n'aie pas peur, mon gros, on va partir.--Viens mettre ta cravate, Cyrus.--Tourne, tourne donc, pommelé.--Oui, ma chatte, ma fille, donne ton petit nez de velours que je te passe la bride.--Va, va, tu auras l'avoine, à la halte...--Et ton pied, comment se porte ton pied, Cydalise, ma grise?--Bobo, ma bonne?» Leurs voix se faisaient paternelles. Ils embrassaient les naseaux velouteux. Ils offraient de la cassonade, dans le creux de leurs mains, aux grosses langues avides des juments. Appelé par les uns et les autres, l'herboriste vétérinaire s'empressa le long des cordes où s'alignaient leurs alezans. Il examina les sabots et les écorchures des échines, rassura les hommes. Héricourt accusait, furieux de voir tant de chevaux malades. Il se prit de commisération pour ces bêtes dont les plaies vives supporteraient le poids de la selle et du dragon. Mais la compagnie d'élite possédait des montures valides, dont chacun brossait les queues et les crinières.

Néanmoins, le régiment massé par escadrons, à la lisière des bois, consola par sa belle allure l'humiliation du déçu. Brossés, cirés, raccommodés avec art, les dragons présentèrent trois lignes doubles de poitrines rouges, de faces hâlées, de casques lumineux. Plus loin, les litières de paille marquaient, autour des feux éteints, le logis de cinq cents hommes actuellement garnis de buffleteries blanches et juchés sur leurs chevaux alezans, gris, bais, noirs, aux chabraques vertes.

À la clameur des fanfares, les trois colonnes s'ébranlèrent par la forêt germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie. Isolé, avec son trompette, dans une broussaille, Héricourt sentit l'armée entière autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'héroïques choses, revenir auprès de Malvina, qui le dédaignait prématurément, ainsi que le subtil Augustin.

L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'énerva. Il les voyait dire et se chérir. Il enviait son frère qui, peu à peu, dans sa haine contre les intrigants, prenait la place de Napoléon, devenu, lui, une force de la nature à laquelle il convient de se résigner sous peine de puérilité ridicule. Augustin suivait les mêmes voies sans porter l'empreinte géante d'un fatalisme. Qu'il épousât l'aventurière riche et plus âgée, afin d'accroître la fortune de la famille, sa part, qu'il vendît, sa jeunesse, sa prestance martiale au désir de cette femme, qu'il obtînt de vivre, aide de camp, au milieu des états-majors où l'intrigue aide et mène jusqu'aux grandeurs, tout cela semblait à Bernard l'imitation de manoeuvres utilisées déjà par Buonaparté. Alors pourquoi se croire inférieur à ce frère? Pourquoi ne pas se contenter de l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement répondre. Quelques heures, il se promettait d'acquérir aussi les méthodes de l'intrigue. Mais il se heurtait à son ignorance évidente des moyens. En d'autres moments, il se raidissait contre la tentation de méfaire, et il pressentait une vie médiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour ses appétits de gloire, de fortune. L'impuissance de se résoudre causait une rage. Il ne pouvait atterrir au triomphe que par l'héroïsme du devoir. D'ailleurs le plus fort régiment de l'arme était au service de ses intentions. Près de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitouët, imbu de savoir géographique, la tristesse de l'élégiaque, le banditisme de Mercoeur, le mépris du vicomte, les grossières timidités du colonel et la goinfrerie bruyante de Cavanon. Parmi les inférieurs, Marius était un étourneau, Cahujac, hâbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de coeur le métier des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme à une représentation d'opéra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, sévère, courageux dans le péril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide était la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major n'eut guère le loisir de montrer sa bienveillance à Corbehem, tandis qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.

Dans la Haute Autriche ils allèrent, curieux des Alpes bleues aperçues par les heures lucides, quand les bois s'échancraient sur les horizons de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes d'oiseaux se levèrent des sillons. Les petites villes baignaient dans les boucles des rivières. Au son des chutes d'eau actionnant les roues des moulins, le régiment traversait de petites venelles propres, qui fleuraient comme le sucre, les épices et la farine fraîche. On ne rencontra point les Russes. De position en position, ils se retiraient. Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent cinquante mille Français en victoire, mieux valait, pour Kutusov, rejoindre derrière Vienne soit l'armée de Pologne, soit l'archiduc Charles, si, laissant Masséna en Italie, ce prince heurtait le flanc de Napoléon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, après avoir culbuté Marmont à la cime des Alpes, Bernadotte à mi-côte, Ney sur les contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de Napoléon, soutenus en outre par l'armée d'Augereau, vainqueur à Bregenz, du général Jellachich vainement échappé d'Ulm.

Or il parut à Bernard que les ennemis, en rétrogradant toujours, emportaient avec eux, dans le mystère de leur marche, la gloire de son destin. Les atteindre eût été aussi toucher l'heure de triomphe qui l'eût exalté splendidement. Alors il eût pu dédaigner la fourberie de Malvina, les lamentations de Caroline, écraser la forfanterie d'Augustin, répondre aux accusations de sottise, de prodigalité, réjouir la charmante Aurélie par le bonheur certain d'Édouard et de Denise, récompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur état.

Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux, avec toute l'attention, la fougue et la ténacité de ses six cents hommes.

L'ennemi fuyait toujours.

On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts de bois. On poursuivit le Temps à travers les bois d'or et de cuivre, entre les sapins noirs de la forêt germanique.

À Ried, le soin de charger une arrière-garde échut au 1er régiment de chasseurs; à Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major s'excitait contre la nonchalance des éclaireurs. Cahujac exténuait en vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides ou des mules fourbues. Ils entrèrent dans Lintz sans avoir vu la capote grise d'un grenadier russe. Les enfants, à la porte de l'école, admirèrent les dragons réunis sous la colonne de la Trinité, vieux monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues, l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les sapeurs au travail de reconstruire les ponts détruits. Au loin, les rochers abrupts, chevelus de forêts, élevaient au ciel les ruines des châteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la ville. La meute de Cahujac fut lancée. On ne rencontra point l'ennemi aux bords de la Traun. Bernard crut reconnaître, avec sa lunette, la chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes profondes des grenadiers y attendaient le rétablissement des ponts. Le cours divisé du fleuve était plein d'îles plates et forestières. À demi-nus, les soldats du génie élevaient les madriers au-dessus du courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.

Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brûlé le pont. On en trouva seulement les restes, un soir, après avoir franchi les rues de la ville aux toits rouges groupés vers la cathédrale grise. Le major poussa les dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur; et ils commencèrent à se passer des planches, des poutrelles.

Héricourt revint en arrière pour hâter l'élégiaque s'attardant à dévorer des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert pomme. Au débouché de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et de son cheval pie cachait la perspective. Edme entraîna sa bête par la bride jusque dans un corridor où se bousculaient des laveuses en jupe rouge, et les bras nus.

Devant l'église, les Gascons et Cahujac, harassés de la course, bougonnaient ensemble. Quant à la compagnie d'élite, elle avait disparu sous prétexte d'aller reconnaître le château sis au milieu d'un parc splendide que baignait le confluent du Danube et de l'Ems. Plus loin que la rive gauche toute claire, rocheuse et couverte de sapins, Héricourt visa dans sa lunette les colonnes d'Oudinot qui serpentaient. Une fumée blanche s'arrondit. Il tonna. L'artillerie tirait par-dessus le fleuve contre les Russes, que les dragons n'apercevaient pas encore, étant séparés d'eux par une colline.

Cela mit l'impatience, au coeur de Bernard. Il retourna jusque la rivière. Tous les chevaux du régiment s'y abreuvaient au milieu des cris humains. Le major blâma le vicomte: le travail n'avançait pas. «Monsieur le major, je ne puis faire mieux, répondit poliment l'autre. Il nous faudrait des soldats du génie et des machines. Nous manquons de tout.» À ce moment, on dressa deux poutres, liées en angle et portant une poulie. Héricourt surveilla les manoeuvres. À grands coups de maillet, vingt hommes en corps de chemise et en savates calèrent les madriers. Une grappe de soldats se pendit au câble de la poulie. La planche monta dans l'air. Le major désespéra d'une manoeuvre plus rapide et mena son cheval hors la ville. Bientôt il joignit un bataillon de grenadiers et une batterie venus par chalands, de la rive gauche, la nuit, afin de remonter l'Ems à la recherche d'un passage. Cette force, quelques heures auparavant, n'avait pu empêcher les hussards russes de brûler le pont. Héricourt s'étonna.

Le chef de bataillon imputait la faute aux artilleurs, qui n'avaient point fait diligence. Pâle, les yeux caves, il se désolait: «La première fois que le général Oudinot me confie une mission, Major!... Et voilà... Quel guignon! On voyait les hussards russes courir avec la paille enflammée. Ils n'étaient pas dix... C'était facile de les couvrir. Eh bien, non! Les quatre pièces ont pu tirer seulement deux fois. Le rideau de fumée a enveloppé le pont... Tenez, voilà encore les feux de leur bivouac.» Maigre jeune homme, il arrangeait machinalement la crinière de sa monture. Le désespoir mouilla ses yeux. Comme Bernard, il pensa que l'ennemi emportait dans sa fuite leur chance de vivre glorieusement. À quelle chère figure songeait-il, cet inconnu dont les lèvres amères s'étiraient. Héricourt l'encouragea mal, le conduisit avec sa troupe jusqu'à la petite ville où pénétraient les colonnes d'Oudinot.

--Malvina est partie directement pour Vienne, dit Augustin à son frère une heure plus tard. Nous l'y reverrons.

--À quand le mariage, richard? grogna le major.

--Quand les Russes voudront bien s'arrêter. Ils fuient comme le vent.

Murat et Lannes poussèrent plus d'hommes dans le fleuve, dans la rivière. On travaillait, la nuit, à la lueur des falots. Revenue d'exploration, la compagnie d'élite contait que les Russes avaient entièrement pillé le château du seigneur autrichien, ne laissant que les murs. Elle en était pour sa promenade. Le lendemain, dès l'aube, la rivière fut passée; la poursuite recommença. Au milieu des éclaireurs, et l'âme tendue vers le désir de la proie, Héricourt menait le régiment. Cavanon parfois le rattrapait, au galop de son cheval noir. Mais le soin consciencieux du major ne permettait pas le loisir des propos. Le baron transmettait les ordres de l'état-major à l'avant-garde et repartait, disant: «Héricourt, mon cher, vous vous donnez un mal de tous les diables! À quoi bon?... Personne ne le voit... Pour les remerciements qu'on vous donnera!... Un de ces matins, vous recevrez une balle d'un traînard qui aura envie de vendre le cheval turc... Au revoir, mon cher... À tout à l'heure... Croyez-moi. Ménagez-vous!»

Bernard courait à droite et à gauche, dissimulait Corbehem dans le creux des chemins, jetait l'essaim de Cahujac sur les hauteurs, constituait avec les Alsaciens d'Ulbach un centre actif, présent partout. Tréheuc et les Bretons formaient en fourrageurs une ligne étendue de regards marins, habiles à découvrir l'espace.

L'ennemi continuait de fuir. On l'apercevait au faîte des monts, tel qu'un mouvement noir et ténu qui s'effaçait. Pour dépasser les éclaireurs de Cahujac et les exciter ainsi à plus d'audace, le major gravit au galop la pente d'une colline, trouva brusquement, à la cime, plusieurs cavaliers barbus, qu'il ne reconnut pas: schakos jaunes, dolmans verts, larges pantalons bleus. Ensemble ils chantaient, ne l'ayant pas aperçu, un air barbare et joyeux, sans veiller sur leurs petits chevaux roux qui paissaient l'herbe, la bride au col; et plus loin, d'autres groupes de gens pareils stationnaient, épars. Les fumées de leurs pipes montèrent au-dessus d'eux. Quelques-uns resserraient les sangles. Deux, étendus dans l'herbe, examinaient au loin la marche de Cahujac. Le coeur de Bernard tressauta. C'étaient les Russes. Il pensa vite; il pouvait fondre sur ceux qui ressanglaient leurs bêtes; il les capturerait. Edme, d'ailleurs, le rejoignait ainsi que le sous-lieutenant Gresloup et l'adjudant-major Marius. Ivre d'orgueil et de vengeance, il les appela d'un vaste geste. Quatre ils étaient contre un groupe de huit garçons occupés à se réjouir. Dégainant, il piqua des deux, et le turc bondit. Au bruit du galop, les schakos jaunes se retournèrent, montrèrent des mufles naïfs, effrayés. Déjà le major les atteignait, brutal, désireux de triomphe et de mort. Leur sous-officier tira le pistolet de sa fonte. Deux s'échappèrent. Bernard bouscula les autres, malgré le bruit d'une lame abattue contre son casque, précipita le grand blond qui tâchait d'avoir son sabre, assomma celui à longs cheveux qui mettait la botte dans l'étrier, qui retomba en criant. «Barine!... Barine... Batouchka...» Celui-là se roulait à terre, les poings aux tempes, tandis qu'Edme, au hasard, balafrait de son arme une épaule verte, fendait le drap et la peau, tandis que Marius faisait, d'un coup de banderole, sauter, comme une fleur de sa tige, le poing maniant une lame: «Té donc!» Le Russe considéra son moignon éclaboussé de rouge, et, arrêtant son cheval, il se prit à hurler, très ridicule, sous le grand schako jaune.

Eux se regardèrent, surpris de la vivacité des actes. Ils se virent maîtres d'un homme gémissant à terre, d'un autre à cheval, qui arrêtait de la main gauche le sang épanché de son moignon. Gresloup leur manqua. Était-ce lui, le dragon à genoux, dégrafant à la hâte son habit, son gilet... Ils approchèrent. Gresloup secoua la tête: «J'ai reçu, balbutia-t-il, un fameux... un fameux coup...» Il dénuda son épaule et pâlit, à la vue de l'échancrure qui ouvrait la viande de sa mamelle depuis l'aisselle jusqu'au sternum. Une grappe de sang déborda, coula... «C'est peu de chose,» assura Bernard. L'attitude de l'ennemi l'inquiétait plus, car, dans un ravin au bas de la hauteur, une courte fusillade crépita, en arrière. Oudinot en sortit, l'épée au poing, suivi d'Augustin, ralliant à son chapeau levé en l'air le pas de course des grenadiers épars. Ils étaient minuscules, au loin, dans l'air doux et humide. Sa transparence laissa voir, devant, et adossées contre les sapins de noires futaies, plusieurs lignes d'infanterie grise en marche. Entre elles, sur une vaste clairière franchie par la route de Vienne, des canons bayaient, parmi le fourmillement des artilleurs, des cavaliers, des attelages amenant les caissons. Héricourt appuya sur la bride, fit volter son cheval. Derrière Cavanon, apparut Murat, avec les Alsaciens d'Ulbach, que suivit aussitôt le régiment entier, colonel en flanc. Vêtu de fourrures, Murat réclamait à grands cris des indications précises relatives à la route et ses abords. À quoi servait la cavalerie, si elle ne renseignait pas les généraux. «Voyons, major, interrogez donc les prisonniers. Pourquoi faire des prisonniers, si vous n'en tirez pas des avis. Regardez-moi...! Vous tombez tout à coup dans l'ennemi, sans savoir qu'il est là, que ses forces garnissent toute la forêt. Quel est ce village où il appuie sa gauche? Personne ne le sait... On ne m'avertit de rien! Ce village...?

--Oede, dit Pitouët, et l'autre où s'appuie la droite se nomme Amstetten.

--Vous êtes sûr, capitaine?

--Mon général, voici la carte.

Il déploya celle qu'il tenait sur ses fontes et que criblaient des indications à l'encre.

--À la bonne heure, fit Murat. Quelle est l'épaisseur du bois? C'est marqué; bon... Il fallait me prévenir, major, m'envoyer cette carte.»

Le cheval du prince piétinait autour du lieutenant Gresloup qui étancha le sang de sa blessure et tâcha de se reculer, puisqu'on ne le remarquait pas. Bernard permit à la rage de frémir en lui. Quoi donc! son habile développement par pelotons, qui couvrait le front de l'avant-garde, qui avait embrassé et surpris les vedettes russes, cela ne signifiait rien, devant un nom géographique émis à propos par le capitaine Pitouët. Furieux, il regarda son sabre faussé et les corps à terre des ennemis.

--Vous entendez, major: Oede et Amstetten... Eh bien! vous allez avec l'escadron couper la route qu'on voit d'ici... Quant à vous, capitaine, restez auprès de moi, puisque vous connaissez le pays... Et les prisonniers?

--L'un est évanoui, mon général... L'autre est mort, répondit Marius.

--C'est bon... Faites descendre les escadrons... Chassez-moi les schakos jaunes jusque la route...

À l'abri du régiment, toute la division se forma sur la crête. Les doubles lignes des escadrons s'échelonnèrent. Murat les parcourut.

--Dragons...! cria le gros colonel, en promenant son cheval pie au long de la compagnie d'élite...

L'ordre se prolongea, se répéta; les chevaux s'élancèrent, abandonnant Gresloup agenouillé sur l'herbe, demi-nu, le casque à côté de lui.

On s'éboula de la hauteur jusque la route basse. Les essaims de hussards moscovites s'envolèrent. Héricourt pensa qu'il allait atteindre enfin les larrons de sa gloire. Ses dents furieuses se serraient. Quel mépris l'emportement de Murat avait marqué pour lui! Et Cavanon qui n'avait point protesté, ni le colonel, alors que, de toute évidence, les dispositions du major, enlevant de revers le petit poste russe, avaient permis aux deux brigades de parvenir sans être aperçues sur le champ propre à la charge. Ironique Augustin, tu avais donc raison, comme la malicieuse Malvina, comme le colérique Praxi-Blassans, comme la récriminante Caroline, comme la piteuse Virginie! Bernard Héricourt n'était qu'un brave homme, incapable de grandes choses. Il pensait ainsi, le sabre à la main, malgré les sursauts du cheval turc, et le tonnerre du galop roulant à sa suite vers les infanteries qui grandissaient le long des bois noirs, vers les bronzes luisants des batteries, autour desquelles s'empressèrent des nains agiles.

On envahit la route qui sonna. L'infanterie russe occupait les étages de collines, autour de la clairière vaste, emplie, derrière les canons, par des masses humaines. Héricourt prévit que la décharge de mitraille tuerait beaucoup de ses chevaux. Il regarda ses hommes qui déjà se blottissaient à l'abri du sac à fourrage, levaient des yeux timides sous la visière du casque et serraient leurs jambes derrière les fontes. À la gauche, les pelisses bleu ciel des 9e et 10e hussards montèrent d'un talus avec la souplesse des chevaux gris; puis ce furent les dolmans verts, les brandebourgs blancs des chasseurs aux schakos enguirlandés de tresses, aux chabraques volantes, sur les flancs des bais bruns. Partout la cavalerie française accourue des vallées aborda la large route, vers l'amphithéâtre de la forêt. Entre leurs canons, les derniers hussards ennemis s'écoulaient rapidement.

Edme souffla: «Nous sommes innombrables,» et l'on courut mieux. L'élan éperonné des bêtes saisissait aussi les âmes. Il sembla que tout le pays, les champs, les crêtes, les petits bois, s'animaient, se transformaient en une cavalerie multicolore poussant les mufles de quatre mille chevaux vers la forêt de fantassins aux capotes grises, vers les gueules ouvertes des canons. Bernard Héricourt se grisa du bruit, de l'air, du péril. Il s'essoufflait, mais il admira son attente de la mort qui ne tremblait pas. À quoi bon la vie d'un caractère, méconnu par tous, par toutes? Que la mort le fauchât, ou que, triomphant d'elle, il resplendît, tel qu'il se voulait, par-dessus l'injustice des rivaux. Il cherchait aux visages des soldats les signes du courage. Ils n'en donnaient aucun. Muets, rigides, confiés au galop des bêtes folles, ils allaient droit devant; force inconsciente pour leurs consciences qu'elle dirigeait.