Chapter 33
Bernard chassa les idées sottes. Afin de se distraire, il fut inspecter l'escadron. On donnait l'avoine. L'herboriste-vétérinaire renouvelait le pansement des chevaux abîmés. Il s'informa de la blessure d'Edme. D'une boîte en fer-blanc, qui ne quittait pas la bandoulière pendue à son dos, le guérisseur tira des simples merveilleux pour calmer l'irritation des plaies et pria qu'on les fît infuser à l'intention du jeune trompette. Aimable, frétillant, il soignait les doigts écorchés des hommes, les maux de dents, les entorses, ou réchauffement produit aux cuisses par le contact prolongé de la selle.
À pied, les dragons traînaient leurs bottes, en écartant les jambes comme si le cheval se dandinait encore sous eux. Ils se frictionnaient les reins à travers les basques vertes de leur habit. Au contraire, les grenadiers, en nombre sur les bancs de bois qui précédaient le seuil des petites maisons, se délassaient les pieds, étendaient le jarret, grattaient leurs guêtres encroûtées de terreau. La plupart trempaient un dur biscuit dans du cognac et mangeaient cela, ravis de ce qu'ils avaient pu prendre à l'ennemi: lui-même l'avait d'abord enlevé aux Bavarois. Ils se montrèrent leurs chemises neuves et des pièces d'argent, réclamèrent des femmes.
Héricourt n'attribuait plus les scrupules qu'à une manie de sévérité, lorsque le funèbre bourgmestre lui compta la somme par-devant le colonel, Augustin qui s'intitula délégué de l'état-major, les capitaines Ulbach et Pitouët. Ils signèrent le reçu que prit le magistrat timide et muet, résigné à ne protester point dans une ville dont les rues ne suffisaient plus à contenir les files de chevaux et les rangs de gaillards en armes. Le soir même, 25.000 livres partirent par courrier à l'adresse diplomatique de Praxi-Blassans, qui, de Strasbourg, subventionnerait l'échéance de Caroline.
Ce fut le lendemain, après avoir dépassé les tours de Nuremberg, que l'on rencontra l'archiduc Ferdinand dans les plaines qu'arrose la Regnitz. Dès le matin, Cahujac avait recueilli de plus nombreux traînards et des fourgons entourés d'animaux fourbus, puis essuyé, sans dommage, le feu des dragons autrichiens qui reculaient toise à toise, et au pas de leurs bêtes trébuchantes.
L'escadron de l'élégiaque, à distance, les refoula de son tir exact.
Bientôt il fallut s'arrêter, car, derrière le rideau des tirailleurs ennemis, une innombrable cavalerie s'agitait, sans prendre le trot; et le régiment d'avant-garde ne pouvait suffire à la lutte. De Nuremberg, les brigades françaises sortirent, se déployèrent au-devant des Autrichiens, qui disposaient leurs lignes. Ce dura quelque temps, les chevaux français ne valant guère mieux que ceux des adversaires.
Envoyé par Murat pour guider les trois escadrons dans un chemin qui mènerait sur le flanc de l'ennemi, Cavanon tourna le dos au champ de bataille, et l'on s'engagea par les ruelles d'un village. Edme en fut heureux, apaisé. Les murs des jardins enfermaient des maisons de plaisance. Aux lucarnes, maintes et maintes paysannes agitaient les ailes de linon ornant leurs coiffures pour branler la tête au spectacle de la bataille lointaine.
Casques clairs et panaches au vent, deux multitudes de centaures trottaient l'une à l'autre derrière les chevaux blancs des trompettes. Des groupes métalliques se détachaient, galopaient, se choquaient avec une grande clameur, restaient un instant mêlés, se dénouaient, abandonnant un semis de bêtes mortes et d'hommes éperdus. On voyait aussi courir entre les colonnes plusieurs batteries à cheval, leurs artilleurs sauter brusquement à terre, décrocher les avant-trains, s'emparer de l'écouvillon, du refouloir, du seau. Le pointeur empoignait les leviers de l'affût, roulait un peu la lourde pièce, se reculait en tenant son sabre. L'homme de droite posait la lance à feu sur la lumière du canon, qui dardait sa langue de flamme dans une fumée grossissante. Ensuite le tonnerre ébranlait les petites vitres enchâssées de plomb aux étages avancés sur l'appui de colonnes en bois. Au fond des porches, se réfugiaient les femmes en bas rouges et qui joignaient leurs vieilles mains noueuses; elles ne provoquaient plus le rire d'Edme, ni de Mercoeur.
On eût dit d'une rencontre irréelle là-bas entre des pygmées fabuleux vêtus de couleurs vives et de métaux.
Puis les arbres d'un grand parc cachèrent la fantasmagorie. Le régiment marcha silencieux; les trois colonnes serpentèrent entre les maisons obliques et ventrues, les vergers aux pommes de corail, où de grands garçons en bas rouges écoutaient la canonnade, les mains passées dans leurs larges bretelles vertes.
Cavanon expliquait au major son espérance de le conduire vers les bagages précieux de l'archiduc, qui évacuaient par la route de Bohême. Là, tout au moins, on couperait la retraite; plus tard les grenadiers d'Oudinot devaient rejoindre et appuyer.
À mesure que l'on s'éloignait, le bruit de la bataille décrut. Quelques détonations éclatèrent encore, successives; mais la clameur des hommes, le tumulte des charges ne parvinrent plus aux oreilles qu'avec la voix confuse du vent. Les pipes de la compagnie d'élite s'allumèrent.
Longtemps on chevaucha derrière le plumet du baron. On faisait un détour. Aucun ennemi ne fut rencontré. Les paysans, au seuil des maisons, s'étonnèrent de la chabraque en peau de tigre, sur le cheval noir de Cavanon, des crinières écarlates aux épaules des trompettes, du gros colonel et de son étalon pie. Ils redoutaient les figures narquoises de la compagnie d'élite et ses bonnets panachés de rouge. Ils adorèrent la force visible de ces vainqueurs en apparat qui foulaient la terre d'Allemagne.
En vain les dragons trottèrent. L'ennemi ne fut pas troublé de ce côté-là; ils durent revenir à Nuremberg au milieu d'une victoire qu'ils n'avaient pas remportée. L'archiduc échappa cependant avec deux mille chevaux.
Au retour, on parcourut les routes encombrées par les convois de douze mille prisonniers, de cent vingt canons, et de cinq cents voitures, butin officiel. On poussait cela sur Wurzbourg et le Rhin. Deux jours plus tard, on apprit la reddition d'Ulm et la captivité de sa garnison. Le général Mack avait remis son épée à l'empereur.
Dès lors la chevauchée fut plaisante à travers la riche Bavière. Le régiment marchait parmi les populations acclamantes. De toutes leurs cloches les cathédrales chantaient sa gloire. Il connut les accueils des vieux donjons pavoises de drapeaux tricolores. Agités par toute une foule de bonnes gens à longues pipes, mille tricornes saluèrent sa prestance. La fanfare enthousiasmait les grasses filles aux seins arrondis dans des corsets noirs lacés sur des jupes à mille plis, et qui ont les tresses de leurs cheveux blonds roulées autour d'épingles en argent. Les villes, anciennes et belles, encloses dans le vert anneau de leurs remparts, l'aimèrent. Les vieilles rues penchaient les visages de leurs maisons grises pour mieux chérir, par des yeux allemands, le joli brigadier-trompette qu'était Edme, fier de la blessure reçue, de son grade et de son habit.
On alla. Bernard coucha dans bien des lits étroits amollis de plumes et dépourvus de draps; il s'y reposait quand même, sans perdre, durant le sommeil, la sensation du cheval qui balançait son corps. Il vida les bols de café au lait, qu'il n'aimait guère, mais où son appétit plongeait des tranches de pain bis fort beurrées. Il mangea du bouilli et de la choucroute rance dans de petites salles propres que décoraient les gravures représentant la Niobé, l'Apollon, qu'éclairaient de petites fenêtres voilées de toile grise. Quelquefois il regretta de tout son coeur Virginie et le lit de la duchesse de Lorraine, l'affection d'Aurélie et les yeux de sa petite Denise, lorsqu'il apercevait leur nuance sous les paupières d'une belle Allemande au type grec tricotant devant le seuil de sa maison, une longue aiguille dans les cheveux.
D'une lettre, Caroline le remercia. Elle échappait enfin aux catastrophes. Virginie souffrait trop de sa denture pour écrire à chaque courrier.
Il la jugea négligente, se consola, le soir, dans les bras mercenaires de filles au teint frais, à la peau douce et frileuse, qu'il faisait rire à cause de son mauvais allemand.
Mais l'image de son père obsédait encore sa mémoire. Il s'avouait complice de cette mort, criminel. Cela lui mettait l'angoisse à la gorge. Il s'irritait contre sa ridicule inclination pour Virginie. Sans elle, il eût été le consolateur du vieillard, mieux que les frères marins avec leur esprit grossier. Pour la niaiserie de ces yeux clairs aux cils sombres, le «caractère» avait failli. Bernard ne se pardonnait point. Il arpentait sa chambre à grands pas. Il songeait au cher cadavre qui pourrissait entre six planches dans le sable du cimetière, à Dunkerque, et que pleurait l'éternelle lamentation de la mer.
Donc, Virginie, pour tout regret, se contentait de dormir, Caroline de gagner, Aurélie de gémir, mélancolique, en lisant; lui seul se souvenait. Il pensa qu'avec tout l'argent acquis dans le commerce des fournitures militaires on aurait pu consulter un chirurgien capable de rendre la vue au père, s'il eût vécu... Quelle joie pour le vieillard de retrouver la lumière! Il eût accompli des voyages. Il eût visité le turc, comme il l'avait souvent désiré. Bernard s'attendrissait à l'illusion de ce bonheur. Tout pleurait en lui, de remords, d'irritation contre l'injustice du destin. Quel autre plaisir c'eût été que d'entendre Virginie ronfler un an à ses côtés, après la besogne d'amour!... Oh! ces yeux bleus et bêtes, ces cils sombres! Était-ce par eux que se vengeait la petite Bavaroise de Moesskirch?
Ce doute lui fut une obsession. Les romans d'Anne Radcliff, les histoires fantastiques allemandes expliquaient alors, avec minutie, les envoûtements et la double vue. Ces choses singulières pouvaient bien advenir... Cependant il se révolta contre cette idée, il écarta cette folie de croire à quelque puissance occulte. Seule, la force du caractère commande. Si la petite servante de Moesskirch avait laissé au coeur de Bernard un goût singulier pour les yeux clairs et les cils sombres, ce n'était pas elle pourtant qui avait tué le vieil Héricourt.
Caroline, dans une autre lettre, manda qu'elle n'appréhendait plus rien: la crainte de nouvelles victoires empêchait les spéculateurs de jouer à la baisse; les obligations du trésor regagnaient toute leur valeur; la famille possédait en partie des biens considérables que l'on achèverait certainement de payer, si la chance des troupes françaises continuait de garantir le crédit de l'État.. La gloire était fructueuse.
Héricourt remercia son «caractère». À l'exemple des Romains, tel que les Scipion et les César, il allait conquérir le monde. Oh! c'était une grande chose qui exaltait son émotion. À Munich il lut, les larmes aux yeux, le bulletin de Napoléon. «Soldats de la Grande Armée... En quinze jours, nous avons fait une campagne; ce que nous nous proposions est rempli... Cette armée, qui avec autant d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos frontières, est anéantie... Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes en votre Empereur!... Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de commencer une seconde campagne. Cette armée russe, que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort...»
Oui, il était impatient de recommencer une campagne. Les troupeaux d'Autrichiens bousculés par son cheval depuis vingt jours ne lui fournissaient plus une émotion grandiose. Il fallait plus de péril pour ressentir plus d'orgueil.
Sur un pont de l'Isar, il rencontra le colonel Lyrisse, dont l'effusion paternelle fut considérable. Ensemble ils mangèrent excellemment dans les tavernes. Edme se réjouissait de vivre, ayant combattu.
Les sujets d'équitation exceptés, le colonel ne parut guère loquace. Aux vertus des chevaux il attribuait la victoire d'Ulm acquise sans bataille importante, par la seule rapidité des marches. Sa distraction était de revenir à la berge de l'Isar pour inspecter les animaux que menaient boire les corvées de cavalerie. Il vanta l'équipage de Malvina van Brooken, l'amie d'Augustin Héricourt, car elle attendait, dans Munich, un jour propice aux fiançailles. Le soir, elle reçut dans sa maison louée à un marchand. Lumineuse et blanche, toute flexible en un fourreau de mousseline turque brodé d'une guirlande de rosés au bas, elle accueillit les officiers. C'était une salle de couleur chocolat, un atrium romain peint à la détrempe de centaures et de nymphes sur les panneaux encastrés de fausses colonnes ioniques. Les théières bouillonnaient au faîte de trépieds en bronze vert. Trois domestiques en livrée marron et en culottes de peluche jaune passèrent les rafraîchissements. En dépit des empressements du colonel-général Cavanon, elle réserva ses grâces pour Bernard, membre présent de la famille, et lui mit sous les narines la fraîche odeur de son corps. Elle avoua de la passion envers Augustin et son esprit malicieux. Lui, fat, souriait du haut de l'habit sombre, les mains derrière le dos, tour à tour sévère ou sardonique, à l'exemple de Praxi-Blassans.
--Votre frère est un idéal, un idéal! répétait-elle... À cheval, il est aussi un idéal, avec ses grandes bottes, et sa culotte blanche... C'est polisson de dire ça, en français?
--Mais non, Madame, pas le moins du monde...
--Vous aussi, vous avez un bel uniforme, et le baron, il semble un colosse vert; et le grand colonel Lyrisse, donc... et le joli trompette, votre beau-frère, je crois. Tous les Français ont de belles cuisses. C'est polisson de dire ça?... Aimez-vous Ossian, major. J'en raffole. Cela nous pénètre de beaux sentiments; doutez-vous?
Elle voulut réciter un passage. On fit silence. Elle fermait à demi ses paupières violettes de femme à trente ans; et déclama en anglais, les dents sur ses lèvres minces qui sifflaient, en étendant ses beaux bras nus, en renversant sa gorge, et puis tomba, comme exténuée, dans un fauteuil à la Voltaire, bas sur pieds, haut de dossier, y étala la robe froissée contre ses belles hanches.
Bernard l'eût mieux aimée maîtresse qu'épouse. Il prévit les malheurs conjugaux d'Augustin, séduit malgré tout par la fortune de la dame. Elle-même fit apporter les tables de bouillotte. L'on commença de remuer les cartes et l'or. La partie fut importante. Elle vidait de petites bourses de soie rouge pleines de louis, de frédéricks et de guldens, en éclatant de rire, si elle gagnait. Les officiers jetèrent leur or aussi. Ils en avaient dans toutes les poches, à cause de cette poursuite de l'archiduc. Le colonel Lyrisse perdit beaucoup; cela fit que Bernard n'osa point lui réclamer encore les arrérages, toujours impayés, de la dot.
On apporta le souper. Malvina multipliait ses déclarations. Qui n'était pas militaire n'était pas un homme. Jamais elle n'avait pu chérir son mari, faute d'un uniforme qui avait toujours manqué au pauvre navigateur. «Un soldat glorieux ne peut être laid.» Elle but à la victoire française et aux héros de l'empereur. Ils levèrent ensemble leurs flûtes de Champagne, ravis que «la beauté applaudît au courage»! comme l'exprimèrent les remerciements que l'élégiaque développa.
Et tous enviaient Augustin déjà maître de ce luxe, car il appela les laquais par leur nom, fit les honneurs. Afin de s'allier l'esprit morose du frère, il vanta les navires de la veuve et les spéculations de Caroline, laissa deviner une association probable. Il en avait écrit. Malvina ne discutait point cet avantage. Son sourire pirouettait lorsqu'elle déclarait ne rien comprendre aux affaires d'argent: «Je suis une originale, moi! en ce que je suis! L'idéal et le sentiment!... Les chevaux et les héros. Voilà mes amours! Buvons à mes amours, Messieurs!» Son oeil la promettait à chacun. Elle paria suivre l'avant-garde, qui, sous les ordres de Murat, allait prendre la route de Vienne. Elle prétendit assister à des batailles. Ses connaissances sur les races de chevaux étonnèrent le colonel Lyrisse, dont la minuscule tête, prétentieuse et digne, se coupait d'un sourire macabre divisant sa face jusqu'aux oreilles.
--Vive l'Empereur, Messieurs, cria Cavanon! vive l'Empereur, qui nous vaut les grâces d'une si belle amie!
--Oh! que je voudrais voir le grand Napoléon! s'écria-t-elle.
--Vous l'avez vu.
--Je voudrais qu'il me parlât!
--Nous arrangerons cela, dit Cavanon, si vous le permettez.
--Quand je rencontrai Augustin Héricourt pour la première fois, confessa-t-elle, j'eus cet espoir qu'il me ferait un jour parler à l'Empereur. Cher Augustin, chassez la vilaine pensée de croire que ce fût là mon unique intention en vous favorisant de mon amitié. Cependant il faut bien dire que, dans l'uniforme qui vous rendait si gracieux, je voyais un peu le conquérant des Pyramides!
--Vous êtes digne d'être Française, Madame! dit Cavanon; et je bois douze coups de Champagne en l'honneur de vos douze beautés.
--Douze!
--Pour les deux astres des yeux... Hop! et hop!... Pour les deux colombes qui palpitent dans le corsage, hop! et hop!... Pour les deux mains d'albâtre...
Debout devant la nappe, il continua. Elle admirait évidemment l'ampleur de ses épaules sous les torsades d'or, et le visage sanguin recouvert d'une toison frisée, et les lueurs orageuses des regards. Héricourt attendit qu'Augustin se lâchât. Au contraire, l'adjoint d'état-major semblait fort content de ce que sa maîtresse prît plaisir au spectacle de beaux hommes victorieux.
Sa main cachait peut-être un sourire, peut-être un bâillement. Elle écouta les littératures de l'élégiaque, les maximes de Gresloup, qui tâchait de détruire l'enthousiasme de la jeune femme envers l'empereur: «Si l'armée de Mack n'est pas sortie d'Ulm, Buonaparté le doit à la magnifique audace de la division Dupont; six mille hommes en ont contenu puis rejeté vingt-cinq mille contre la citadelle. Sans un pareil exploit, l'armée autrichienne tout entière quittait la place, coupait nos communications et tombait sur notre flanc. C'était le désastre, uniquement dû à la faute grossière de notre empereur. Dupont répare cette faute, accomplit des merveilles d'héroïsme et de génie. Napoléon ne le nomme même pas dans le _Bulletin de la Grande Armée_..., parce que son prestige impérial diminuerait auprès de tous.--La faute est celle de Murat,--Murat ne faisait qu'obéir à ses ordres!--Allons, Monsieur, ne t'échauffe pas, conclut le prudent colonel. Il a l'étoile. Il a l'étoile!»
Malvina revint à Bernard, dont la dignité un peu froide la gênait certainement. Elle loua son uniforme vert et blanc. Augustin entraînait dans une autre pièce les invités.
--Il vous déplairait fort que votre frère se mariât, demanda-t-elle?
--Mais non.
--Quelle sorte de femme souhaiteriez-vous qu'il choisît.
--Celle de son goût qui l'acceptera.
--Quelle femme ne voudrait de lui? Son avenir est splendide; sa raison est celle d'un homme mûr; sa famille est du meilleur ton, si j'en juge par le colonel, son fils et vous.
--Madame.
--Oui, oui, vous avez une allure généreuse, noble... On vous obéirait sans réfléchir. Vous ne pouvez commander que des choses grandes.
Elle continua de le flatter, lui parla de Virginie, qu'elle savait un peu niaise, toujours malade; d'Aurélie comme par ouï-dire. N'était-elle pas soeur du major, et d'âme toute pareille au point que, par une manière de miracle, leurs enfants avaient les mêmes yeux. Là-dessus elle s'attendrit avec des réticences, puis murmura, rêveuse, un nouveau passage anglais d'Ossian. L'impertinente allusion à des sentiments qu'il oubliait lui-même, par vertu, choqua Bernard Héricourt. Aurélie avait-elle confié davantage à leur frère? Et lui, déloyal, avait-il insinué des calomnies? Il sentit le rouge lui gagner le front. Sa main se crispa. Son coeur battit sourdement. Il attendit que la veuve l'accusât en pleine franchise. Mais elle atténuait seulement l'éloge d'Augustin. Elle le croyait fat (péché d'adolescence), fort ambitieux (elle y veillerait si leur sympathie se prolongeait). Brusquement, elle se fit astucieuse, regretta vaguement que le major fût déjà marié. Augustin n'était qu'un enfant. Comme elle eût souhaité un amour d'âmes solides, sûres... Elle s'alanguit en sa chaise, ferma les yeux, feignit de pleurer. Autrefois incomprise de son mari, elle cherchait un soutien dans l'existence. Ah! si quelqu'un voulait la défendre, elle et sa fortune, contre les embûches, quelqu'un... Elle laissa comprendre que le major deviendrait cet homme-là:
--On devine en vous un caractère... Il me semble que c'est un bonheur pour moi que votre frère nous ait fait connaître l'un à l'autre.
Bernard cédait à la suggestion de la voix légèrement virile et rauque. Malvina fleurait telle que l'orange fraîche. Il se plut à cette odeur. Il espéra que la jeune femme ne s'en tiendrait pas aux promesses de ses yeux spirituels; qu'un jour viendrait, pour elle, de s'offrir. Bien qu'il repoussât l'idée de trahir Augustin, cela lui valut une vengeance bonne à savourer contre les insolences du gaillard.
Malvina savait que les frères marins conduisaient leurs navires en tous les points du monde. Elle désira qu'ils prissent connaissance de ses intérêts dans Sumatra. Caroline, si elles devenaient amies, ne pourrait-elle l'aider à l'administration de sa fortune? Et puis elle raconta de drôles d'histoires sur les amours javanaises et la passion des Malais. À s'entendre conter leurs plaisirs, elle frémissait de toute l'échine; et les yeux spirituels caracolaient; et les narines souples se convulsaient un peu. Devant elle, comme à la bataille, comme sur la route de guerre, Héricourt se donnait, sans réflexion intérieure, aux spectacles qu'elle lui présenta de multiples personnages mimés par ses yeux actifs, son échine frissonnante, ses mains adroites, ses dents qui mordaient les lèvres minces.
--Cette femme comprend que je l'aime, chantait-il en rentrant à son logis, le soir.
Il s'endormit, le coeur en fête.
XV
Aux termes du pari, elle rattrapa dans sa calèche le régiment parti à travers les forêts illustres de Hohenlinden, vers les rives de l'Inn, et la rencontre de Kutusov, des Russes. Murat commandait l'avant-garde: dragons et cuirassiers d'Hautpoul, grenadiers d'Oudinot. Le corps de Lannes appuyait leur force. La calèche olive roulait sur ses hautes roues, derrière les deux chevaux mecklembourgeois agitant les grelots de leurs colliers.
Qu'à la première étape Malvina pût suivre Augustin, se rendant au corps de Lannes jusque Braunau, qu'elle le fît aisément sans autre signe affectueux qu'une pression chaude de la main, cela rendit Bernard stupide. Il l'avait crue éprise de lui au point de reculer ce mariage, et de ne vouloir plus se séparer. Du moins, à l'instant matinal du départ, il constata qu'en son esprit cette foi s'était implantée obscurément et que sa déception restait immense. La coquette riait au fond de sa vaste capote en velours bleu, ramassait sur ses jambes, contre le froid, le casimir brun de sa redingote de voyage, et rabaissait les mitons des manches sur ses gants verts. Elle rit plus. Le postillon arrangea les pèlerines de son carrick; il attendait que la portière de la chaise se refermât. Bernard espérait encore une parole qui compléterait la signification malicieuse du rire. «Fouette postillon!» dit Augustin; et Bernard dut se jeter en arrière pour éviter la roue. «Au revoir, mon frère. Bonne chance pour ton étendard!» criait le jeune homme ironique. Il n'y eut même pas une main agitée à la portière, ni un oeil à la petite vitre carrée trouant le panneau postérieur de la voiture au-dessus de la grosse malle bridée sur les ressorts. Très vite, tout disparut derrière la maison la plus lointaine du hameau.