Chapter 32
Une nuit, les dragons trottaient à gauche du chemin; les voitures des officiers et la batterie à cheval accompagnaient la brigade. À droite, en ligne de compagnie, afin de parfaire l'enveloppement du corps fugitif, marchèrent les grenadiers d'Oudinot, débarrassés de leurs sacs pour cet effort de vitesse. Les premiers, ils aperçurent à la lueur lunaire un parc de voitures embourbées en plein champ et abandonnées par la cavalerie de l'archiduc. La première compagnie prit aussitôt le pas de course, défonça une haie, escalada les roues des véhicules.
Les bonnets à poil s'agitaient au bout des statures gesticulantes, et toute la marée d'hommes envahit les chariots, les recouvrit de sa masse qui grouilla. On entendit les crosses défoncer les caisses. Une torche s'alluma, permit devoir les casques des dragons accourus, qui abordaient l'autre flanc du parc. Les officiers montèrent à cheval; ils approchèrent du tumulte. Les soldats pillaient des chaussures. Quelques-uns déboutonnaient leurs guêtres, jetaient au loin leurs souliers boueux et, sur les linges sanglants de leurs pieds, ils enfilaient le cuir neuf. Dans un caisson ils trouvèrent des registres qu'ils enflammèrent. Ces flambeaux à la main, ils fouillaient les bagages des commis et des officiers autrichiens, dépliaient les chemises, déroulaient des bas, s'adjugeaient brosses et miroirs. Au sommet des chargements, beaucoup, joyeux, se dépouillèrent de leur capote et changèrent de chemise. On voyait des bras en l'air, des têtes immergées dans du linge à jabots de dentelle. D'autres découvrirent des barils et se couchèrent, la bouche ouverte au jet de vin.
À cause de leurs chevaux, les dragons pouvaient garnir des paquets. Ils collectionnèrent les culottes de peau et les paires de bottes, les nécessaires d'argent, les vestes de soie. Cela s'accomplit en une cupidité rapide.
--Vite... vite, commandèrent les officiers.
--Laisse-les, Monsieur, va, les pauvres diables! opina le colonel. L'état-major n'est pas sur notre dos.
--Mais, colonel, nous retardons la marche.
--Regardez, major, ils ont trouvé des jambons.
Les grenadiers y mordirent à même. Quelques dragons en voulurent; mais les fantassins sautèrent sur leurs baïonnettes, protestant contre les bombances de la cavalerie passée la première en tous lieux, et qui ne laissait rien aux gens de pied. Les sergents défendirent leurs hommes. On se menaçait de part et d'autre.
À l'ordre du major, Edme emboucha le cuivre. Les querelleurs se séparèrent, et l'activité du pillage redoubla, dans l'obscurité revenue, car les registres, un à un, s'éteignirent. Mais jusqu'au loin, de nouveaux bataillons recouvraient les files de chariots, se satisfaisaient de chemises, de souliers, de guêtres, s'abreuvaient aux tonneaux, bourraient de salaisons les poches de leurs capotes.
Quand le matin arriva, les compagnies marchaient sous un poids de vivres. La gaieté du vin illuminait les yeux et les visages bruns. Le rire courait le long des lignes. Heureux des encouragements, des claques amicales sur l'épaule, les chevaux rythmaient, avec les flottements de leur crinière, le pas des escadrons. Les cavaliers de Cahujac capturèrent un commis d'intendance oublié en arrière et qui se reposait chez un paysan. Stupéfié de les voir, il assura que l'archiduc vainqueur emmenait, outre le trésor de Napoléon, plusieurs centaines de prisonniers conquis dans les dépôts de route. Selon lui, les Impériaux manoeuvraient sur les derrières de l'armée française afin de l'étreindre dans un cercle d'armes. L'archiduc Charles remontait par le Tyrol. Les Russes étaient à Munich; Mack contenait Lannes, Ney, Murat, Soult sous les murs d'Ulm. Eux-mêmes allaient se joindre aux troupes prussiennes qui redescendraient sur le Danube.
Habit bleu et culottes jaunes, coiffé de son grand tricorne, plastronné d'un petit gilet sale, chaussé de bottes pointues, il parlait ainsi à Bernard Héricourt, qui n'imagina plus la victoire. Le colonel admit ces appréhensions. Gresloup conduisit le captif dans une voiture jusque celle des généraux; et les officiers quittèrent leurs véhicules, les firent ranger au bord du chemin, se remirent ena selle.
Autour d'un hameau, l'infanterie blanchâtre fut aperçue qui gardait des bagages encore, des caissons d'artillerie, des fourgons de régiment. Comme on se disposait à la charge, elle mit en joue hors de portée et se couvrit de feux. Les grenadiers se déployèrent, le dos bas sous les jambons ficelés à leurs sacs. Héricourt arrêta ses dragons. Mais les Autrichiens formèrent les faisceaux, puis s'approchèrent, les mains levées, sans armes. Ils se rendaient. Ils s'assirent, tranquilles, dans le fossé de la route, et débouclèrent les havresacs pour manger leur pain. On délivra dans une ferme trois cents voltigeurs de Soult, enlevés sur la ligne de communication et qui pensaient l'ennemi victorieux. On les arma de fusils autrichiens; ils menèrent, au Danube, leurs gardiens de la veille. On trotta plus avant. On ramassa des traînards endormis au milieu des luzernes, sur leurs sacs, étendus entre les roues des avant-trains abandonnés. Toute une bande de cuirassiers jouait aux cartes devant leurs animaux fourbus. Beaucoup harassés, le visage gris de poussière et les pieds nus, demeuraient insensibles, adossés aux murailles. Des chevaux mousseux d'écume tremblaient. Leurs flancs lançaient. Des cavaliers sans bottes cuisinaient de maigres soupes dans des marmites suspendues à l'âtre de pauvres chaumières. À mesure que l'on avança, cette foule se multipliait. De ci, de là un sergent cherchait encore à réunir ses soldats, un maréchal des logis forçait les siens à maintenir les chevaux que soignait le vétérinaire. Mais la plupart attendaient les dragons autour des cantines et criaient en allemand qu'il ne fallait plus les faire marcher. Démaillotant les pieds saigneux, ils les arrosaient d'eau. Quelques-uns se traînèrent jusque le chemin pour contempler les soldats de Napoléon, sans pouvoir dire s'ils les croyaient vainqueurs ou vaincus. Selon eux, l'archiduc Ferdinand manoeuvrait pour rejoindre les Russes en Bohême: il gardait toujours six mille chevaux avec lui; les Français battaient en retraite par leur ancienne ligne de communication. Alors les grenadiers de rire, malgré la fatigue qui vieillissait leurs figures poudreuses.
Bernard Héricourt ne devinait plus le sort. Évidemment cette cohue de gens lâches, fiévreux et malades, n'indiquait pas une force triomphante; mais chaque armée laisse ainsi des traînards en grand nombre. Désireux d'opérer une jonction imminente, l'archiduc pouvait fort bien consentir le sacrifice des impedimenta, des éclopés, de ses mauvaises troupes. Toutefois le général Werneck avait, disait-on, capitulé la veille, avec huit mille hommes d'infanterie. C'était un bruit. Le colonel prétendit que Murat essayait de rompre le cercle d'enveloppement sur son point faible, que l'archiduc allait réussir une jonction sur le territoire prussien d'Anspach, et qu'alors, reprenant l'offensive, avec des troupes fraîches, il rejetterait, au Danube, la réserve de cavalerie, Oudinot, Dupont, Lannes et leurs divisions, réduites à rien par cette course de quatre jours et de quarante lieues.
--Tu verras, Monsieur, ce que je te dis. Regardez, major, si ce n'est pas un malheur! Nos bêtes sont sur leurs boulets, parole d'honneur!
On allait toujours. Certains paysans, conducteurs de carriole, achetaient aux traînards leurs cuirasses, leurs bottes, les chevaux fourbus, les uniformes. Ils attiraient du fond de la campagne des misérables grelottant de fièvre, qui se dépouillaient de leurs habits en échange de peu de monnaie. Malins, les rustres marchandaient, puis regagnaient leur argent pour l'eau-de-vie d'un tonnelet mis au cul de la carriole. Ils se redressaient, dans leur habit de toile doublé en drap vert et garni de gros boutons de métal. Au trot de poneys grisons, il en arrivait encore qui se saluaient, soulevant leurs chapeaux triangulaires. De moins cossus trafiquèrent à pied.
Plus tard, des cris attirèrent les éclaireurs, qui découvrirent au milieu d'un jardin une nuée de ces rustres. Ils assommaient à coups de gaule des Impériaux, mal défendus par leurs sabres courts. Pendant l'algarade, leurs garçons coupèrent les traits des attelages militaires dont ils dérobèrent les bêtes en les fouettant à tour de bras. Les dragons mirent la paix entre les pillards et les soldats. Ceux-ci se plaignirent: on ne payait point leurs chevaux, sinon de quelques kreutzers, somme dérisoire. À cela les paysans répondirent en ricanant que c'était trop pour les ennemis du «grand empereur Napoléon». Bernard Héricourt fit protéger les Autrichiens contre ces sauvages, qui coururent ailleurs, et vociféraient leur colère. Furieux, il fit blâmer les soldats de vendre les animaux confiés à leurs soins et déclara que, s'il ne tenait qu'à lui, on les fusillerait sur-le-champ. D'ailleurs il les obligea de s'atteler aux avant-trains et de les tirer à la suite des colonnes.
--Ces brigands n'ont pas le moindre sens de l'honneur militaire, déclamait-il indigné. Ils cherchent à profiter du malheur général. Lesquels de ces paysans ou de ces soldats du train méritent le moins d'être passés par les armes? Encore les Bavarois se vengent-ils de leurs envahisseurs!... Et voyez, ceux-là me regardent, stupidement, comme si je leur parlais de choses extraordinaires. L'honneur! oui, l'honneur! Tant qu'il n'y aura pas d'honneur parmi vous, vous continuerez à être vaincus! Vous entendez...
--Bien. Major, dites-leur ça. Ils en ont besoin...
Une voix de capitaine autrichien approuvait au milieu des captifs. Elle leur traduisit la semonce; la plupart se turent comme des enfants grondés et regardèrent ailleurs. En allemand, l'un grogna: «C'est bon pour les officiers tout ça; on leur donne des grades et des pensions, mais, pour les pauvres soldats, l'honneur est de boire et manger d'abord.»
À ces mots les dragons alsaciens l'insultèrent de mille injures germaniques, puis le frappèrent du plat du sabre, parce que d'autres répondaient avec aigreur. Cela rétablit le silence. Vingt gros garçons blonds se résignèrent à traîner les affûts par la corde.
L'honneur! Bernard Héricourt s'enorgueillissait de le sentir plein lui. Il méprisa ces pleutres, qui déchargeaient leurs fusils hors de portée, simulaient un combat, alors qu'ils se livraient à quelques dragons épars. Droit à cheval, il dominait la colonne d'ennemis désarmés. Devant ses dragons, il discourut. Ces hommes ne se battaient point pour le drapeau de la Nation, qui représente l'esprit d'une liberté, mais pour les armoiries de leurs monarques et la fortune de quelques princes. C'étaient des valets en armes, non des citoyens que passionne l'affranchissement des peuples. Il se félicita de commander à des hommes libres. Pour l'honneur, il les savait tous décidés à subir la gloire de la mort.
On alla. Il s'admirait maître de son courage, de celui qui animait ces dragons collés à la selle depuis quatre jours, ces grenadiers maigris piétinant à travers tant de labours, le dos voûté, les mains ballantes, la fièvre aux tempes, soutenus par l'énervement de la fatigue et de l'ivresse. Ils souhaitaient la rencontre qui finirait la marche. Ils haïrent l'ennemi, cause de tant de souffrances. De méchantes flammes éclairèrent les yeux. Beaucoup se disputèrent sans raison, comme s'il eût été urgent de donner à leur irritation un motif immédiat de bataille.
Ils commencèrent à maltraiter les Autrichiens, qu'on rencontrait toujours, pieds nus, sans habits, sans havresacs, dépouillés par les bandes de paysans bavarois. Des horions bleuissaient leurs visages. Ils grelottaient dans la campagne rase qu'écorchait la bise d'octobre. Mais elle soufflait aussi sur les crinières des cavaliers répandus jusque les confins du ciel, sur, les bonnets à poil des grenadiers étendus jusqu'aux lisières des bois.
Soudain les dragons chantèrent la première phrase d'un couplet; elle se propagea de la gauche à la droite, dans l'infanterie. Comme s'ils répondaient au discours de Bernard, leurs trois mille voix acclamèrent l'idée libre de la Nation:
_Du salut de notre patrie Dépend celui de l'univers; Si jamais elle est asservie, Tous les peuples sont dans les fers! Liberté que tout mortel te rende hommage. Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits! Plutôt la mort que l'esclavage: C'est la devise des Français!_
Et il parut à l'orgueil du major que sa force unique éveillait ces trois mille héroïsmes. Il fut le dieu qui se voit créant.
--Bernard, dit Augustin, et il mit sa jolie bête blanche au pas du cheval turc; nous voilà sur le territoire d'Anspach. Les Prussiens nous ont refusé le passage accordé à l'archiduc. Murat les fait rompre par les hussards de Dupont. Nous ne sommes plus en pays allié, mais en territoire ennemi. Écoute?... Tu peux lever une contribution sur la ville où cantonnera ton régiment ce soir.
--Pourquoi lever une contribution?
--Pour Caroline. Elle est dans tous ses états. M. Récamier va faire faillite; et elle est engagée de plus dans les spéculations d'Ouvrard. Lis cette lettre.
C'était une lamentation. Des chiffres exacts, précis, indiquaient trop l'échéance de la catastrophe. Bernard se navra. Virginie vivait auprès de Caroline, ainsi que la petite Denise; elles subiraient le contre-coup des ennuis. Il se décida mal à bénéficier de la guerre.
--Il faudra que je donne un reçu?
--Tu te couvriras en faisant distribuer aux maréchaux des logis quelques aunes de coutil destinées aux culottes de petite tenue. Il existe une fabrique de cette fourniture dans la ville.
--Je n'ai pas caractère pour ça.
--Veux-tu un ordre? Cavanon le fera signer par Murat.
--Et si j'ai des ennuis avec l'état-major.
--Nous rembourserons. Je me marie, c'est décidé. Ma femme rembourserait. Je t'en donne ma parole d'honneur. Ah! si je commandais un escadron, moi, je serais vite riche. Mais, mon cher, tout le monde agit de la sorte! Tu ne sais pas le cortège de voitures que le corps traîne sur les routes! Allons en parler au colonel.
Ils l'abordèrent qui sommeillait dans sa calèche, à demi recouvert par les cartes de Pitouët. D'abord Augustin lui remit l'ordre de cantonnement. On s'expliqua. Le colonel jugea la chose très simple. Il fut entendu que la réquisition monterait à cinquante mille livres, que le colonel en toucherait dix mille, Pitouët dix mille, et le major trente mille; mais que celui-ci prélèverait dix florins en faveur de chaque maréchal des logis qui signerait le reçu majoré pour fourniture de coutil de troupe.
--Il ne faut pas, Monsieur, que Madame ta soeur reste dans l'embarras, tu sais... Ah non! Ils nous font assez courir pour que nous prélevions nos nécessités. Murat s'en fiche. Il signera tout... Major! Entre gens d'honneur... Il y a bien dans ce trou-là cinquante boutiquiers capables de verser chacun mille livres?... Eh bien! alors, pourquoi pas, je vous le demande, major? Est-ce que l'archiduc n'a pas enlevé le trésor de l'empereur...?
--Les hussards de Dupont l'ont repris ce matin.
--Ah! c'est bon signe. S'il a laissé reprendre le trésor, c'est qu'il est f..., l'archiduc!
--Nous le tenons!
--Eh bien! Monsieur, dis ce que tu voudras. Mon empereur, c'est un lapin!
--Les soldats aussi.
--D'accord...
Le colonel se leva sur les coussins, et geignit. La graisse de son estomac débordait son habit déboutonné. Avec satisfaction il regarda les colonnes du régiment. La fatigue ou la maladie n'en avaient pas moins distrait plus de cent hommes, et le tiers au moins suivait dans des voitures, des carrioles, des demi-fortunes et des cabriolets. La file de ces véhicules s'allongeait en arrière, jusqu'au bas de la côte que les éclaireurs achevaient de gravir, à gauche, que les grenadiers, à droite, couvraient à demi de leurs doubles lignes bleues.
Les officiers de dragons formaient une cavalcade un peu lasse; on fumait la pipe silencieusement. Augustin et le major leur annoncèrent la reprise du trésor impérial et la défaite certaine de l'ennemi. Cahujac fut joyeux, Corbehem digne, Gresloup indifférent, Nondain satisfait, Ulbach glorieux, Mercoeur plaisant.
Enfin, comme l'après-midi s'avançait, on se montra les pinacles d'une église gothique, un amas de petites maisons aux visages de plâtre traversés par des poutres grises. C'était le lieu du cantonnement. Avec son allure paisible, la petite cité ne semblait pas préparer la résistance. Le son clair d'une cloche d'argent tinta précipitamment. Des chariots rentraient au pas des boeufs. Pitouët assuma le commandement de la compagnie d'élite et projeta son premier peloton vers les arbres dénudés d'une promenade. Une bande de gamins accourut voir les Français. Le colonel avait prescrit de tirer à la moindre apparition d'uniforme pour justifier la demande d'indemnité par un simulacre de combat. Augustin s'impatienta. Embarrassés de cinquante enfants sages qui regardaient les carabines, les soldats du peloton s'arrêtèrent. La cloche d'argent sonnait le tocsin. Assemblait-on la milice? Le reste de la compagnie s'approcha, ensuite la seconde. Le vicomte tout à gauche, isolé selon sa coutume, ne comprenait pas bien les ordres de son capitaine Pitouët, mais il ne s'en souciait guère. Autour de la ville régnait une fosse étroite remplie d'eau vaseuse, que des ponts enjambaient. Ils n'étaient même pas détruits. Le peloton envoya un cavalier sur l'un. Il le franchit, entra dans la ville entre deux bornes de grès unies par une chaîne que son cheval sauta. Alors il enjoignit à un gamin de décrocher la chaîne; et la compagnie d'élite fit sonner les trompettes en pénétrant au trot. Le vicomte s'isolait entre les deux compagnies. Le colonel sur son cheval pie, la cavalcade d'officiers et le piquet du drapeau suivirent, tandis que les grenadiers enfilaient la place par des voies latérales.
Bernard regarda les petites boutiques où se réfugiaient des femmes en bonnets de velours brodés de paillettes d'or, et garnis d'ailes de linon, surchargés de ruban. Elles mesuraient avec effroi les bottes plus hautes que l'étal des légumes et des grands fromages. Dans les innombrables plis de leurs grosses jupes, elles recueillaient la terreur des petits enfants.
Au porche ogival de la vieille basilique, les dragons parvinrent en même temps que les compagnies de grenadiers débouchant par les ruelles. Augustin avisa le mendiant qui se tenait au parvis et le pria d'aller quérir le bourgmestre. Quelques instants plus tard, un grand homme maigre se présenta, vêtu d'un habit noir à longs pans, de culottes et de bas noirs, muni d'une épée et d'un vaste tricorne qu'il tenait à la main. Il salua:
--S. M. l'empereur, commença le colonel lisant un papier écrit par Augustin, mécontente que le territoire d'Anspach, dont fait partie cette ville, ait livré passage aux ennemis de la France et violé sa neutralité, frappe les habitants d'une contribution de vingt-cinq mille thalers, que vous aurez l'obligeance de verser dans une heure au major du régiment. Voici l'ordre.
--Votre Excellence, bredouilla l'homme qui parlait très mal le français, cela ne se peut pas.
--M. le bourgmestre, retirez-vous avec les conseillers dans la salle de vos délibérations. Si, avant une heure, la somme n'est pas versée, la réquisition sera opérée par les dragons... Et préparez-moi des billets de logement pour deux mille cent soixante-dix hommes, dont les fourriers vous donneront le détail. Capitaine Ulbach, choisissez deux dragons parlant la langue du pays et accompagnez monsieur. Vous me rendrez compte des mesures prises...
Le bourgmestre s'inclina, partit sous la surveillance du capitaine alsacien.
--C'est fait, Monsieur, ton affaire, dit le colonel joyeux, en élevant sa grosse jambe par-dessus le troussequin, afin de descendre.
Le major s'indigna contre Caroline. Elle eût pu directement lui adresser la demande. À peine, dans sa dernière lettre, Virginie avouait-elle les malheurs que les _Négociants-réunis_ subissaient en Espagne. Cela compromettait le crédit de Vanlerberghe, le fournisseur général, par suite les avances énormes consenties aux intendances des corps. Bernard passait donc pour un imbécile aux yeux de tous. Virginie ne l'aimait pas. Sa lettre n'apportait de consolant que les dires d'Aurélie envers le «caractère». Comme il allait pouvoir les humilier par le cadeau de la somme due à l'amitié de son colonel, de ses camarades, au courage de ses dragons. Augustin ne pouvait la fournir, le joli coeur, satisfait de sa figure aplatie en profil, de favoris frisés, de cheveux collés au front par longues mèches ondulées. Au milieu de la place, le jeune adjoint d'état-major se cambrait dans son uniforme sombre, légèrement rehaussé d'or par les boutons, les aiguillettes, et tranchant sur la robe blanche de l'arabe aux naseaux rosés. Le chef du bataillon de grenadiers lui parlait humblement, malgré ses cheveux gris et sa croix neuve, son vaste bicorne galonné. On mesurait la différence entre le bel animal et le gros alezan du pauvre officier supérieur.
Bernard quitta sa monture, s'assit en un banc de pierre, sous les tilleuls, près la fontaine de gracieux fer forgé. Toute sa joie de vivre soldat, qu'il goûtait passionnément, exclusivement au reste, cette préférence de Caroline la gâtait. Il se jugea moins heureux que les jours passés à chérir la belle allure des hommes, la vigueur des chevaux, le respect que lui marquaient les inférieurs et le colonel, à s'étourdir de cris, de fatigue, de bataille et de vin. Et si, de plus, l'état-major reprochait la levée d'argent?
Une seconde, la pensée l'effleura que cette réquisition pouvait devenir blâmable, malgré le droit de la guerre. Murat cependant agissait de même pour le compte de son état-major, à l'exemple des autres maréchaux. C'était la récompense des chefs, comme les chevaux et les dépouilles des morts étaient celle des soldats. Quand on risque sa vie, chaque jour, il semble juste que des avantages compensent le péril. Cavanon, au dire d'Augustin, achetait, avec l'or des réquisitions d'Anspach, tous les chevaux de prise que la réserve de cavalerie traînait après soi. Il les revendrait le double ou le triple à la remonte, quand la campagne serait plus avancée, quand il faudrait pourvoir aux pertes d'animaux survenues dans les escadrons. L'empereur avait pris 100.000 francs sur le trésor d'Ulm, en faveur de Ney, qu'on allait faire duc d'Elchingen. Lui-même approuverait une combinaison, permettant à l'un de ses fournisseurs militaires de continuer son office. Augustin avait raison. Cela, d'abord, était la faute de l'Angleterre qui ruinait l'Espagne, en arrêtant les galions du Mexique, et tarissait ainsi la réserve d'or dans les caisses de la France. Payés par «la perfide Albion» pour s'allier aux Austro-Russes, les Prussiens pouvaient bien restituer 50.000 livres.
À l'autre extrémité du banc où il réfléchissait, le vicomte, assis, lisait en grec l'_Iliade_. Incidemment, Héricourt le pria de lui dire si l'usage des réquisitions pécuniaires était, à son avis, légitime.
--Mais je crois, M. le major, qu'on n'en a jamais usé autrement, répondit-il. Ne convient-il pas qu'une armée subsiste en pays conquis? Le divin Homère, que voici, marque suffisamment combien cet usage était habituel aux Grecs, qui s'allouaient aussi les femmes des vaincus. Nous sommes moins barbares de moeurs, encore que moins admirables dans notre langage poétique.
Cela dit, le vicomte s'inclina, et, croisant les jambes, se reprit à lire fort attentivement.