Chapter 29
Il pérorait en désignant des points vagues, à l'horizon qu'on n'apercevait pas derrière la tombée de neige fondue. Mais, en son regard fort, les soldats lisaient la certitude de vaincre. Ils redressaient l'échine, malgré le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui des armes, des munitions, des fagots assemblés pour les feux de bivouac, malgré la boue où ils enfonçaient jusqu'aux jarretières, malgré l'eau dégouttant par les visières des schakos, les poils des grands bonnets, les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en excitant la commisération des mères bavaroises, qui regardaient cela de leurs balcons couverts par les toits avancés. D'autres bataillons arrivaient contre l'empereur. Lui, répétait les mêmes phrases brèves, déclamées vite avec un geste trouant la pluie vers les directions mystérieuses. Et il semblait à tous ces hommes exténués que l'air s'emplissait, sous sa main, de légions triomphales, accourues pour leur gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'épaule, ils rehaussaient la bretelle du havresac sur leur dos en voûte. Ensemble ils criaient: «Vive l'Empereur!» et puis, à la voix du sergent, repartaient, avides de péril, curieux de leur courage à l'épreuve, déjà fiers d'une prochaine apothéose. Lui galopait plus loin. La silhouette engoncée diminuait vite parmi l'essaim d'état-major aux manteaux ruisselants que les chevaux secouaient.
--Ah! lançait Cahujac, quel homme, tout de même, celui-là. Il n'a pas peur.
--On perd son «quant-à-soi», dès qu'il parle, ajoutait le colonel.
--Il vaut bien tous les rois, jugeait Corbehem. Il les joue. C'est un plaisir.
--Moi, avouait Tréheuc, sa parole m'entre par le gosier et me descend jusque l'estomac.
--Et puis il nous aime. On voit ça sur sa figure, remarquait le lieutenant Ulbach, en caressant son grand crâne d'ivoire carré, tout chauve.
--Et que de gloire il donne à la République, mon bon! riait Marius. La Nation grandit tant depuis qu'il la mène.
--C'est un homme dur, condamnait l'élégiaque, C'est la mort qui fauche...
Le sous-lieutenant Gresloup restait immobile dans la contemplation de la silhouette presque disparue.
--Je regarde, murmura-t-il. Je crois toujours que sur cette grosse redingote grise une face de dieu ou de diable va se retourner et se transfigurer comme au mont Thabor pour nous éblouir de lumière, ou nous cracher du feu.
--Pourtant il a trahi ses croyances, les nôtres, en vue de son ambition. C'est un pauvre esprit, contesta Bernard.
--Il continue l'oeuvre de Robespierre. Il abaisse les monarques et les tyrans, protesta Pitouët.
--C'est un fier soldat, dit Cahujac, en tous cas.
--Et qui sait commander aux peuples, dit le colonel.
--Il est la force de la Nation, assura Corbehem; le bras de la Liberté.
--Je ne sais pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait, mais il vous retourne le coeur, dit le maréchal des logis.
--Avec lui on se sent courageux, fort, et puis tout; et sans lui, on n'est rien, marmonna le brigadier Yvon.
--Il est la mort; et nous l'aimons parce qu'il finira peut-être nos douleurs, soupira l'élégiaque.
--Il est la gloire, dit Edme..., et il fait de nous des gens que leurs actions enchantent. Il vous grandit à vos yeux.
--Il est la chance, dit Bernard; et nos intérêts le suivent.
--Il est l'exemple, dit Ulbach. On veut l'imiter.
--Bah! fit Gresloup, cherchez tous! Vous ne trouverez pas. Il est le Destin, et nous roulons dans le torrent qui le mène aussi.
--Fataliste.
--Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat... Qui prend la main?
Ils recommencèrent à jouer dans la grange qu'éclairait le triste jour entré par le porche ouvert. Au dehors les bataillons défilaient toujours, la nuque basse, le dos chargé. Beaucoup de soldats s'appuyaient sur des bâtons afin de glisser moins souvent dans la boue; et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes sur les écus, ou se versant la bière d'un pot de grès bleu.
Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte. Il aimait peu parler, en méfiance de son esprit rustique. Le maniement des cartes donnait des prétextes convenables au silence qu'il imposait volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait découvrir cet ingénieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait souvent. L'élégiaque avait de la veine. Le colonel jouait très bien. Bernard compensait les pertes en forçant les mises. Ce fut leur grosse occupation en dehors du service. Pendant ces heures-là, les bottes suspendues à des ficelles séchaient devant les feux de paille.
Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivèrent pas, à cause des mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rétrécir. Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de la halte. Monté sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et bientôt les marteaux, maniés par de robustes Limousins, retentissaient sur l'enclume. Or l'humidité des étables abîma la corne des sabots. Ce fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart étaient affligés d'écorchures à l'endroit de la selle. Autour des bêtes, chacun s'employait, instruit par la faconde du vétérinaire, un ancien herboriste. Pitouët s'adonnait à l'étude des cartes et y contraignit Marius, l'adjudant-major. Mais ceux-ci exceptés, tout le monde soignait les «jambes du régiment», comme disait le colonel. Au milieu de cette dure besogne, on apprit les héroïsmes de la division Dupont, postée sur la rive gauche du Danube. Ses deux régiments de cavalerie, trois d'infanterie et quelques pièces de canon avaient repoussé d'Harlach soixante mille Autrichiens, qui tâtaient la ligne d'investissement en l'espoir d'une retraite par la Bohême. L'extraordinaire attitude de ces régiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande armée occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour obéir à Murat, y avait installé sans appui, malgré son sentiment et celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les détails de l'altercation entre les deux maréchaux et comment des amis les avaient à grand peine empêchés de se battre. Napoléon, revenu d'Augsbourg, donnait tort à Murat, prescrivait de rétablir le pont détruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui commandent les approches de la citadelle.
L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux malades à la remonte du corps, afin qu'on les échangeât contre quelques-uns de ceux pris aux chevau-légers de Latour. Ainsi la moitié d'un escadron au moins se trouvait sans montures.
--On laissera les sapeurs..., dit l'élégiaque.
--C'est ça. Il y a un fleuve à passer, Monsieur... Tu as du bons sens... Mon coeur! va... Sapristi... Si je me doutais qu'on passerait ce fichu fleuve... On devait se battre ici, sur l'Iller.
--Napoléon a changé d'avis.
--Dites que les Autrichiens changent d'avis,
--C'est par leur gauche qu'ils manoeuvrent, et non plus par leur droite.
--Alors on ne se bat plus à Memmingen dans deux jours?
--Non, à Elchingen, demain...
--Capitaine Pitouët, vous étudierez la carte du terrain depuis le couvent d'Elchingen jusque la ville, rive gauche du Danube.
--Il faut arriver avec les sapeurs et la compagnie de pont.
--Notre brigade passe la troisième.
--Le pont sera construit à ce moment-là.
--On peut en commander un autre. Et alors?
--Les hommes malades?
--On les évacuera sur Augsbourg.
--Les chevaux des voitures n'ont plus de fers.
--Faites marcher la forge toute la nuit, s'il le faut.
--Qui a l'état des escadrons, capitaine Corbehem?
--J'ai celui de mon escadron, pas les autres.
--Les états sont-ils tenus en règle? Combien d'hommes indisponibles? Pourquoi êtes-vous en retard pour ces états?
--Je comptais les faire écrire demain... Ce n'est pas ma faute; l'empereur s'est trompé sur le mouvement des Autrichiens.
--Lieutenant Gresloup, montez à cheval et courez jusque la remonte; vous tâcherez de reprendre nos chevaux ou ceux de l'échange.
--Il me faut un ordre écrit, mon colonel.
--Ah! que le diable les étouffe! Il leur faut des ordres écrits pour ramasser un rond de crottin!
--L'état-major l'exige.
--Je ne suis plus colonel, alors, mais gratte-papier. Major, écrivez l'ordre, je le signerai.
--Tous les hommes ont leur épinglette? Punissez les maréchaux de logis, s'il en manque une seule...; vous entendez. L'empereur et le prince Murat...
--J'ai huit hommes sans bottes dans ma compagnie...
--Qu'est-ce qu'ils en ont fait, ces bougres-là. Ils les ont mangées?
--Non, ils les ont brûlées en les oubliant près du feu.
--Bon, alors je deviens savetier, moi? Trouvez-les, vos bottes, où vous voudrez. S'ils n'ont pas de bottes, je vous flanque quinze jours d'arrêts, Monsieur; ça t'apprendra.
Et dans la minutie de ces détails innombrables qui consumait la vie de chaque heure, les officiers s'embarrassèrent jusque le milieu de la nuit. Les maréchaux des logis écrivaient à la hâte les ordres qu'on expédiait aux détachements cantonnés dans les hameaux voisins.
Autour de la grande ferme, logis du colonel, la compagnie d'élite stationnait dans deux métairies moindres. Pitouët, son capitaine, la surveillait peu; le service des cartes et des plans l'occupait davantage. Le sous-lieutenant porte-étendard était un vieux soldat grisonnant, qui ne se souciait de rien, sûr d'obtenir, en faveur d'héroïsmes passés, l'indulgence entière. Le lieutenant Mercoeur y commandait surtout. C'était l'ancien hussard qui avait combattu jadis aux côtés de Bernard Héricourt. Échappé des forteresses de Bohême, il avait, au retour, obtenu des grades, de l'avancement, l'autorisation de servir dans la troupe du major, avant le départ de Boulogne. Duelliste formidable, il décimait les compagnies des régiments rivaux. Au sien même, nul n'osait lui tenir tête. Lorsque le lieutenant Gresloup eut ramené du quartier général les chevaux de la remonte échangés contre ceux malades, il quitta le convoi et les deux brigadiers commis à sa garde afin d'aller rendre compte de sa mission. Quelques soldats d'élite, admirant ces animaux, les réclamèrent pour leur compagnie et les prirent au bridon. Narguant les brigadiers, ils en appelèrent à la justice de Mercoeur, qui déclara raisonnable de restituer les bêtes les plus malades de son escadron contre celles ainsi confisquées et aussitôt alignées dans les étables des deux métairies. Même il ajouta que, si le sous-lieutenant Gresloup ne se croyait pas satisfait, lui, Mercoeur, se chargeait de lui apprendre les principes de la complaisance en deux temps, quatre mouvements. Coiffé d'un bonnet de police vert à gland d'or, les bras croisés sur la poitrine, le sabre battant les bottes, il enjoignit de déguerpir aux conducteurs.
Cela rendit le colonel furieux contre la compagnie d'élite et contre Héricourt, chef de l'escadron. Mais Bernard aimait le courage de Mercoeur. Il remit à plus tard sa sentence, ayant, dit-il, d'autres chiens à fouetter, pour l'heure... Les brigands de l'élite ricanèrent de voir les figures maussades, lorsqu'au petit jour le régiment se rassembla devant leurs métairies. Grandis par les bonnets d'ourson enguirlandés de tresses rouges, empanachés d'écarlate, ils profitaient de leurs bons chevaux, surtout précieux un jour de bataille. Les autres soldats murmuraient, disant: «Que faire sur cette bique; elle bronche tous les quatre pas.--La mienne a des boulets écorchés. Son échine n'est qu'une plaie.--Comment pourra-t-on charger?--Vraiment, on se fiche du militaire.--Avec ça que les chefs font tout si bien.--L'Empereur s'est trompé, puisque l'on change de direction, à cette heure.--Si la division Dupont a repoussé les Autrichiens toute seule, c'est aux soldats qu'on le doit. Nous ne sommes pas des tourne-talons autrichiens.--Nos généraux peuvent bien respecter le militaire.--Les colonels aussi peuvent respecter leurs dragons.--Je n'aime pas l'injustice...» Mais le major ne fit aucune attention à leurs plaintes. Il plaça la compagnie de pont en tête, suivie de la compagnie d'élite, puis les deux escadrons; et les six cents chevaux s'ébranlèrent, devant les Bavarois du village, qui tendaient à l'averse du matin leurs parapluies écarlates.
Comme on arrivait au Danube, le général fit arrêter le régiment au pont d'Elchingen; il n'en restait plus que les chevalets. Derrière, toute la division se rangea. Le jour se levait mal. On était au milieu de Vendémiaire. Cependant la pluie cessa. Les soldats de Ney, Lannes et Murat, en colonnes denses, se massèrent, avec peu de bruit, dans le brouillard. On entendait l'eau clapoter. Les hommes appuyaient le menton sur leurs fusils en songeant.
Peu à peu le jour éclaira l'autre rive.
Après une verte prairie, la colline d'Elchingen s'y dressa, couronnée par le mur blafard d'un couvent. Le village y échelonnait des rues en gradins. À mesure que la lumière croissait, on distingua les fenêtres des maisons. Des lignes humaines se déplacèrent. À l'abri d'ouvrages de campagne, marqués par la couleur de la terre fraîche, grouillait une nombreuse infanterie qui entrait, sortait, se cachait derrière les jardins, descendait au fleuve. On vit les artilleurs ennemis traverser la prairie, détacher les pièces de leurs avant-trains, manier l'écouvillon et le refouloir. Ils allumèrent les lances à feu et restèrent à leur poste, immobiles. Un vent léger retroussa les plumes de leurs tricornes. Seule, l'eau limoneuse et lourde les séparait du tertre où les dragons attendaient. Les officiers se groupèrent autour du colonel, qui croyait devoir faire entrer dans l'eau les sapeurs à cheval pour établir les travées du pont.
--Tu sais, Monsieur; on en laissera des braves gens ici.
Tous hochèrent la tête, en souriant par ironie à leur possibilité de vivre. Gresloup s'enfermait, dans son manteau. Il était vert. Bernard le lui dit.
--Oui, répondit le jeune homme, je ressens, pour la première fois, la peur. Le silence de ce peuple de grenadiers et de dragons me terrifie. Tous ces gens pensent à la mort, comme moi. Ils se donnent des raisons pour se résigner. Ils affectent une mine de deuil grave. Voyez ces petits paysans de l'infanterie légère, qui se roidissent, les talons joints, bien qu'on soit au repos. Ils veulent paraître résolus à tout, et cependant ils pensent à des parties joyeuses, le dimanche, dans leur village, à une tendresse de la mère ou de la maîtresse. Le vent froid les glace. Nous, au moins, nous espérons de la gloire, des honneurs. Aussi bien, la mort terminerait nos maux imaginaires. Mais eux qui vivent pour boire, manger, dormir, aimer grossièrement et s'enivrer! Quelle pensée les encourage? Craignent-ils seulement les gendarmes et la fusillade, s'ils fuyaient? Ou bien le désir d'être grands devant eux-mêmes par la victoire suffit-il à les convaincre?
--Je crois qu'ils ont le même sens de l'honneur qui nous fait aussi résister aux tentations de la crainte. L'honneur conseille de rester ici, devant ces bouches de canon, malgré les frissons nerveux du corps.
--Oui, je suis curieux de me voir agissant contre tous les instincts de la conservation. Il me semble divin de relever la tête, tandis que mon pied tremble sur l'étrier, en attendant la première décharge. Peut-être va-t-elle disperser mes membres, me jeter sanglant et douloureux dans cette fange de la rive; mais l'effort d'affronter cela m'exalte l'âme sans que je puisse exprimer comment.
--Moi, qui ai déjà combattu, j'ai sur vous un avantage. Je sais que peu seront frappés, malgré le fracas et les désordres de la bataille; et je demeure presque certain que je ne tomberai pas. Pourquoi cette certitude est-elle en moi? Je l'ignore. Je demeure presque sûr de ne pas mourir ici, quel que soit le destin. Me voici tout à fait calme, soucieux seulement de bien conduire les escadrons. Je pense cependant à ma chère femme, à mes soeurs que j'aime, à de petits enfants dont je souhaite voir la gracieuse jeunesse. C'est pour eux, pour leur fortune et l'honneur du nom, qu'ici je me tiens au milieu de mes soldats en regardant grésiller la flamme du boute-feu dans la main de l'artilleur autrichien. Ils penseront à mon exemple, si je meurs; et je ne puis croire que de l'autre monde je ne les verrai pas admirer mon souvenir. Cela me satisfait.
--Et puis vous allez voir, lieutenant, cria Cahujac, comme c'est beau l'ivresse de la gloire. Vous galoperez avec nous, sans autre raison que le plaisir de vaincre.
--Sans doute, on revit la joie des vieux ancêtres qui se précipitaient sur la proie.
--Mon Dieu, dit Edme, je ne rêve jamais de ma mère. Elle est morte il y a si longtemps! Cette nuit elle est entrée. Je couchais au château de Lorraine. Elle m'a dit de lui ouvrir sa chambre, parce qu'elle voulait revêtir une robe neuve. Moi, je la savais sortie du tombeau pour une heure à peine, je savais que dans une heure la mort la reprendrait, et que ce serait, pour elle, un effroyable désespoir de mourir encore. Je l'entendis dans sa chambre aller, venir. Elle dépliait la robe, elle la mettait, elle approchait du miroir qui garnit le trumeau. Je me dis: «Si elle reste trop longtemps contre la glace, l'heure passera; elle verra ses joues se décomposer, ses yeux se ternir, ses narines se pincer, ses mains pâlir. Comme elle s'épouvantera!...» Je m'épouvantais à l'avance de cette épouvante. Enfin elle sortit, pimpante dans sa belle robe, traversa ma chambre et s'en fut, toute gaie, comme pour se rendre à une fête... Cela veut dire que je ne mourrai pas aujourd'hui non plus. Elle est venue m'en avertir, n'est-ce pas?
Le trompette avait les larmes aux yeux et du sourire attendri sur les lèvres. «Mon père n'occupe jamais mes songes...,» pensa Bernard; et il fut très triste.
--Cela est sûr, dit Mercoeur, les rêves ne mentent pas, la veille d'un coup de chien. Trompette, tu resteras dans ta peau!
Il éclata de rire. Mais une rumeur s'éleva des champs d'hommes alignés. Les guides de l'Empereur parurent, sous les vols de leurs pelisses écarlates. Ils trottaient large, le pistolet au poing. Ils grandirent. Leurs bêtes frôlèrent les dragons. L'Empereur s'avançait très vite. Ney chevauchait à sa droite. Un rictus convulsif secouait la figure du maréchal suivi par la horde des généraux, des colonels, hussards, cuirassiers, dragons, artilleurs, aides de camp adjoints à l'état-major. Murat fut au-devant de Napoléon, qui, arrêté, regarda dans sa lunette les hauteurs fourmillantes d'Elchingen. On se trouvait sur une légère élévation du terrain, derrière laquelle s'amassaient encore des régiments de cavalerie. L'Empereur calcula le nombre des adversaires. De sa main grasse et belle il comptait en frappant les doigts contre sa cuisse, l'un après l'autre: «Il y a là vingt mille hommes!» assura-t-il; et il nomma la division Dupont, dont le sort l'inquiétait. Bernard n'entendit guère ses paroles. Murat secouait la tête et agitait la main droite en retenant de la gauche son cheval impatienté.
La culotte blanche serrée sur ses cuisses nerveuses, la poitrine cuirassée de plaques et de décorations, le maréchal Ney ne cessa de dévisager son émule. Conciliant, Lannes souriait à l'un et à l'autre. Murat défendit sa thèse, en indiquant les eaux troubles du Danube et les points de l'horizon. Ney se rapprocha de lui, botte à botte, et lui saisit le bras. Spectateur ironique, Napoléon les examinait. Ils se parlèrent dans la figure. Les plumes blanches de leurs chapeaux s'emmêlaient. Le cheval de Murat tâcha de finir la dispute en polkant. Son maître lui infligea un violent coup de bride qui le fit fléchir sur les jarrets. Le rictus convulsif tordait la bouche méchante de Ney. Murat voulut déclamer qu'il avait obéi aux ordres de l'Empereur, qu'il n'entendait rien à tous ces plans de commis, que, pour lui, il faisait ses plans en face de l'ennemi, sous les balles; et par cette affirmation, il semblait prétendre que son courage surpassait celui des autres. Napoléon mit pied à terre et les traita de «grands enfants», puis se fâcha, leur enjoignit de faire silence. Ney tenait toujours Murat par la manche. Il lui serra fort le bras: «Alors, venez donc, prince, venez faire vos plans, avec moi, en face de l'ennemi!» D'une secousse l'autre se dégageait. Ney piqua des deux et descendit au galop jusque la rive, avec quelques aides de camp. À peine y fut-il que les pièces autrichiennes flambèrent, tonnèrent. Il poussa son cheval dans le fleuve; la mitraille fit voler des éclats de bois en touchant le premier chevalet du pont. Cent fantassins couchés le visèrent de l'autre rive. Les balles traçaient des sillons dans l'eau entre les jambes de son cheval. Un adjoint d'état-major et un sapeur tâchaient de mettre la première planche sur le chevalet. L'officier grimpa le long de la poutre à la manière des singes. Il appuyait sur les clous ses bottes à l'écuyère. Blafard dans sa barbe blonde, le sapeur aidait maladroitement, gêné par le poids du bonnet d'ourson qui menaçait de lui couvrir les yeux quand il se baissait. Il le releva d'une main, poussa de l'autre la planche que tirait de son mieux l'adjoint, juché en haut du chevalet. D'autres gens entrèrent aussi dans le remous qui rejaillissait sous l'éraflure des balles. Un paquet de mitraille cribla les madriers; un autre: et, comme plusieurs soldats entraînaient de nouvelles planches, le sapeur à la barbe blonde se trouva subitement sur une seule jambe; le sang pleuvait de l'autre cuisse, moignon déchiqueté d'où pendirent la viande et des lambeaux de drap. Il lâcha son bonnet à poil pour s'affaisser dans la vase. Sans plus s'occuper de lui qui hurlait effroyablement, les autres dressèrent les poutrelles que l'officier d'état-major attirait à lui, qu'il plaçait méthodiquement, en dépit des balles arrachant le nez de l'un, renversant l'autre d'une formidable pichenette, trouant des mains, crevant des schakos. Le maréchal appelait toujours des hommes; les sergents poussaient les escouades à coups de crosse dans le sac. Il y eut une bousculade. Des soldats hésitèrent et se débattirent, se refusèrent au péril. Furieux, Ney leur cria qu'ils étaient des lâches, indignes de leur uniforme; et lui-même s'exposa davantage. L'eau submergea ses bottes. Mais deux caporaux encore s'affaissèrent l'un sur l'autre, en râlant. Leurs schakos seuls dépassaient la surface liquide. Alors cinq officiers quittèrent la compagnie au bord du fleuve, et, abandonnant la rébellion des soldats, coururent jusqu'au chevalet, l'escaladèrent, s'équilibrèrent sur les premières planches du tablier qu'ils achevèrent de joindre. À ce moment, une batterie française commença le feu contre les artilleurs autrichiens, leur culbuta quelques servants. L'exemple des officiers entraîna des voltigeurs, qui atteignirent aussi le tablier en y portant des matériaux; car le maréchal Ney demanda les noms de ceux parvenus en haut et les nota sur son carnet, promesse ostensible d'honneurs, d'avancement.