Chapter 27
Les fantassins se levèrent et boutonnèrent les capotes en courant à leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.
--Mon général! protestait Bernard.
--Arrière! major, arrière! Faites faire demi-tour à vos dragons.
--Permettez-moi, mon général, d'envoyer une estafette au prince Murat. En attendant la réponse, mes escadrons doivent rester ici.
--À votre aise; mais reculez, reculez... Je ne veux pas de communication entre les deux troupes... Reculez.
--Oh! fit Edme dont la colère rougissait la figure.
--Qu'est-ce? demanda le général, et il passa contre le front de quatre cavaliers, sa housse frôlant les genoux des chevaux.
--Apprenez que le IVe corps du maréchal Soult a droit au respect! Je ferai respecter mes fantassins...
--Mais, objecta Héricourt, l'urgence de notre mouvement est évidente, mon général. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.
--Et après, Monsieur?
--Le moindre retard peut faire échouer la manoeuvre.
--Cela vous regarde... En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons qui s'empareraient d'une ville.
--Mais ils en reconnaîtraient les approches. Nous avons de l'artillerie à cheval derrière le régiment.
--Murat! Voilà le maréchal Murat! annoncèrent les dragons.
Furieux, il brandissait une houssine.
Cavanon galopait auprès de lui, botte à botte...
--Qui donc refuse le passage? questionnèrent-ils, en arrêtant leurs bêtes.
--C'est vous, général? glapit Murat.
--Les ordres du maréchal Soult...
--Je m'en f... Vous êtes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites débarrasser le pont.
--Je ne puis le faire sans ordre.
--Je vous le donne, moi, l'ordre...
--Au surplus, voici le pli du major général, dit Cavanon.
--Le général Vandamme...
--Assez!
Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculèrent dans les viandes, qui renversèrent le sang de la poêle.
Murat soufflait de colère. Il agita ses longues boucles sur son manteau de velours; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins:
--Compagnie!... par le flanc gauche... marche!... Dragons, en avant, marche!...
Les lieutenants hésitaient; mais ils répétèrent l'ordre, en voyant les soldats l'exécuter d'eux-mêmes. Silencieux, le général porta la main à son bicorne. Les dragons passèrent. Devant eux, Cavanon balayait la route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de Murat. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'élancèrent dans le pays d'Ulm. À la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, semé de métairies à toits de chaume. De l'une, comme Tréheuc s'en approchait à la tête de quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirés; le vent dispersa les flocons de fumée blanche. Edme s'énerva, l'oeil mobile et la parole prompte. Il troublait son beau-frère attentif, qui, devinant Murat à la tête du pont, appliquait de savantes manoeuvres. Bientôt il s'échangea des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commença de pleuvoir. L'escadron de l'élégiaque s'étalait en éventail sur la droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excité Cahujac emmenait sa compagnie à la découverte. Le capitaine Corbehem contenait la réserve. Quand on aperçut le reste du régiment sur la rive gauche, on marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Tréheuc. On voyait les mains des fusiliers impériaux poussant la baguette au canon de leur arme, derrière les haies. On descendit le cours du fleuve.
Edme se trémoussait sur la selle: deux balles avaient sifflé. À la troisième, le jeune homme enfouit sa tête entre les épaules. Son beau-frère le réprimanda, s'offrit en exemple, l'échine droite. On tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient à distance. «Je sais bien, je sais bien, répéta l'adolescent... Je suis stupide!» Son dos frissonna.
Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne grasse, gazonnée, où les dragons semblaient des veneurs heureux de trotter à la pluie fraîche, par les sentes, sur les côtés des talus, de caracoler autour des fermes nichées au coeur de bois roussis. Maintes bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans une vaste éteule. Ils couraient, l'arme à la main, mettaient un genou en terre, lâchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis revenaient en arrière tout en coupant la cartouche, en versant la poudre, en bourrant.
Cinglés par la pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs guêtres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa vite les pelotons du centre, qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le sous-lieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier trotta, ralentit, s'arrêta et se mit à brouter l'herbe. À la cime d'un talus déjà lointain, Cahujac et ses hommes s'élancèrent, la crinière volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta par-dessus sa bête écroulée, et aussitôt se releva sur les mains. Ces cavaliers s'enfouirent dans un pli du terrain, d'où s'échappèrent, à l'autre extrémité, une vingtaine d'Impériaux. Ceux-ci débouclaient leurs havresacs et les jetaient; ceux-là lançaient leurs fusils dans le buisson. Certains, essoufflés, s'assirent à terre. Il y en eut huit ou dix, pour s'arrêter autour d'un junker, charger leurs armes, et attendre, la baïonnette tendue, un péril qui ne se présenta point. Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se dirigèrent vers la ferme que cernait Tréheuc. Deux patrouilles s'assemblèrent, qui en recueillirent une troisième grossie bientôt de soldats isolés. Un officier à cheval gesticula. Et l'air tout à coup se déchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers chevaux de l'élégiaque rabattant cette foule éparse sur la ferme et le Danube.
L'escadron qu'il commandait, ayant débordé la position de l'ennemi, attaquait maintenant à revers.
--Edme, l'avant-poste est à nous! dit la joie de Bernard.
--Voyez, voyez...
--Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi j'ai fait dépasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup de feu, et pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les patrouilles, de ce côté-là?
--Oui, oui, les voilà pris entre nos hommes et le fleuve, d'une part. Le deuxième escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.
--La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de l'angle formé par nos deux escadrons.
--Oui. Et Tréheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, où tiraille leur gros.
--Voyez comme ces gaillards-là courent. On dirait de petits oiseaux effrayés qui se heurtent aux grillages de la volière!
--Un qui tombe, là.
--Et l'officier à cheval, comme il se démène! Voilà ce que coûte d'abandonner un poste en l'air. Leur colonel ne mérite pas les galons de caporal.
--Comment auraient-ils pu faire?
--Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.
--Il me semble que les escadrons sont deux mains géantes avec lesquelles nous ramassons un essaim de guêpes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur nous... Faut-il dégainer, Bernard?...
--Restez tranquille...
--Celui-là, le premier, il court. Tiens, le voilà qui chancelle, qui tombe à genoux; il s'étend, il se tord à terre.
--Un blessé...
Ainsi qu'en un carrousel bien mené, les quadrilles de dragons évoluèrent au grand trot, les carabines hautes. Les fuyards aperçurent la réserve du capitaine Corbehem, changèrent de direction; et le major s'amusait d'Edme, alternativement blême et rouge. «Trompette; ne saluez pas les balles... Tête haute, je vous prie! Tête haute, s'il vous plaît!» Le jeu de voir les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les excitait tous deux. Évidemment les hommes de chasse s'affolaient. Blancs, boueux, cherchant à gagner la ferme, ils crachaient de leurs cent fusils une colère diffuse et vaine.
Les cavaliers de l'élégiaque tiraient derrière un nuage de fumée dense que la brise déchira malaisément, qu'elle emportait au Danube, par delà, vers la division de dragons réunie, entière, sur la rive gauche dans l'attente du passage, et qui cachait à cette heure l'infanterie de Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large bâtisse trapue, enclose par un verger où grouillèrent l'ennemi, son agitation, ses manoeuvres. L'officier à cheval tâchait de rallier les fugitifs, qui commencèrent à jeter leurs armes et à lever les bras vers les Français.
--Il faut leur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.
Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien répondit de la ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore isolément. Les trompettes de dragons se parlèrent. On arrêta les chevaux. L'officier autrichien parut considérer l'angle de cavalerie qui l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval: on vit un gros petit homme sur une forte bête de couleur rousse. Un clairon s'attachait à la chabraque pour suivre en boitant le pas de l'animal. Héricourt prit une noble attitude et défendit à Edme les moqueries. La pluie noircissait les habits blancs des deux vaincus, crottés en outre jusqu'aux épaules. «M. le chef d'escadron, dit en très bon français le gros homme, je m'en remets à votre générosité. Voici mon épée.» Il eut quelque peine à la tirer du fourreau.
--Veuillez me donner votre brevet, Monsieur, ou un papier confirmant votre grade, demanda Bernard.
L'homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une liasse de messages militaires.
--Vous appartenez bien au corps du général Kienmayer?
--Oui, Excellence.
--En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Münster.
--Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur; je pense que le prince Murat l'entendrait avec plaisir.
--Mais les termes de la capitulation? demanda l'Autrichien.
--Vous êtes prisonniers, armes et bagages, je pense... Voyez, Monsieur. La résistance ne vous servirait pas.
--Ah! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure, d'être commandés comme nous le sommes!
Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il haussait les épaules et soufflait.
--Dites à votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.
Le garçon déboucha son cuivre, qui était engorgé de boue, et y souffla une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un junker alignait ses fantassins. À l'ordre du gros homme soupirant, ils joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchèrent, sans armes, à la berge du Danube. Là ils restèrent debout, silencieux, embarrassés de grosses mains sales. Quelques-uns allumèrent leurs pipes, enhardis par la figure bénigne du sous-lieutenant Nondain.
Comme on attendait l'escadron de l'élégiaque pour lui remettre en garde les prisonniers, Edme s'étonna de ces ennemis dont il avait craint les balles. C'étaient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encroûtés de boue et sentant la vase des marécages. Aucune honte de leur défaite ne les troublait. Entre eux ils rirent et s'étirèrent, délassés. «Nous allons en France, à Paris? demandaient-ils en allemand à un dragon alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonaparté, et la cathédrale de Strasbourg? On nous donnera du champagne, mon gros renard. En France, il y a des fontaines de champagne au coin des rues. Pas vrai, Monsieur le dragon?» Cette espérance de voir Paris, l'empereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures heureuses. L'un annonçait qu'il allait écrire à sa tante la «chance» de sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France, avec animation. Ils interrogèrent sur les jours de marche et les points d'étapes. Plusieurs coupèrent en tranches un pain noir et les couvrirent de saindoux qu'ils salèrent. Ils se mirent à manger debout, plaisantant, insoucieux des six ou huit blessés que leurs camarades ramenèrent sur les brouettes de la ferme, et qui tâchaient de s'endormir, les yeux fermés.
Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoyé par Cahujac avertit que d'autres Impériaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait indispensable. Aussitôt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et trotta, confiant les prisonniers aux soldats du deuxième escadron, qui rejoignirent.
--Ils sont contents, les scélérats, de se trouver pris, dit Edme à l'élégiaque.
--Infortunés! Ils n'ont donc pas laissé dans leur chaumière une amie tendre et chérie?
Le trompette éclata de rire, s'éloigna. Sur le cheval pie, leur gros colonel arrivait à la hauteur du major, sa droite flanquée par les bonnets à poil de la compagnie d'élite, que dirigeait un Pitouët sévère, anxieux.
--Ah! Monsieur! Tu as fait déjà des prisonniers, major!... Murat nous ordonne de courir... Ecoute... La fusillade... C'est la compagnie Cahujac...
--Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est avec une partie de nos Alsaciens, et les Gascons... Ces gaillards-là enfonceraient à cinquante un régiment d'Impériaux!...
--Et la compagnie Corbehem, qui la commande, à cette heure?
--Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des Tourangeaux et des Flamands... Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou résiste.
--Très bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le deuxième escadron?
--Un peu froid; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement au tir.
--Voilà ce que l'on gagne à fréquenter Cupidon, archer de l'Olympe..., assurait Edme, fort à l'aise malgré le crépitement des feux, cachés par un petit bois.
--La compagnie d'élite?
--Des lapins, tous! major, Pitouët sait lire la carte. Il a de l'intelligence pour eux. Quant à l'autre compagnie dont vous avez fait des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au feu.
--Nous le verrons à l'instant, mon colonel... Trompette, sonnez au deuxième escadron.
--Tu as raison, major. Il y en a, cette fois...
Ils dépassaient un petit bois de chênes roux, après la cime atteinte d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut où six énormes meules de froment protégeaient des tireurs nombreux. Les fumées des fusils flottaient partout, enflaient, se délayaient. De meule en meule des hommes courbés coururent. Un peu de soleil illumina les plaques de cuivre à leurs bonnets courts; puis ils se dérobèrent. Des officiers agitèrent leurs chapeaux en proclamant des ordres... Plus loin qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait l'amas de maisonnettes blafardes, pour lesquelles le pont de Rain enjambait la rivière. Avant qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient inutilement à distance des meules... L'audace de cette compagnie comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut déployer au galop l'escadron de l'élégiaque vers les meules et précipiter la compagnie d'élite par l'extrême droite. Le colonel expédia ses ordres.
Le cheval pie marqua le centre d'une manoeuvre qui lança vers la gauche les tireurs au galop de l'élégiaque et, à droite, la compagnie d'élite suivie des sapeurs. Ces deux forces lièrent les tentatives hésitantes dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant Marius, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublèrent. Le flot à crête de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fonça vers les meules entourées d'éclairs et de fumées tonnantes. Edme éperonnait, heureux de se croire plus fort que la peur, en dépit de quoi l'emportait le bond du cheval rivalisant avec la course des bêtes lâchées.
La meute s'éploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Héricourt anxieux de prévoir si le feu de l'élégiaque porterait, si les soldats d'élite se rueraient avant la nouvelle décharge, si la compagnie Cahujac envelopperait la meule centrale, derrière laquelle les Autrichiens rechargeaient. Pour que le galop se hâtât, il invoquait à la fois du geste l'audace gasconne, la fermeté flamande, l'orgueil alsacien, la fanfaronnade provençale, l'obstination bretonne exaltés dans les soldats verts et blancs qu'agitaient les sursauts des montures. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa le flot, comme on l'avait prévu selon la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve creva l'air au-dessus des chevaux effarés et piétinants. Devant les meules, des Autrichiens culbutèrent, un peu avant que la compagnie Cahujac les couvrît de son essor qui franchit leur ligne, sabra les baïonnettes tendues, tandis que les bonnets à poil des dragons d'élite épouvantaient à gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui échapper. Tout rouge, droit sur les étriers et sa trompette brandie, Edme hurla: «Vive l'Empereur!» au milieu des rustres en habits blancs, qui levèrent leurs mains vides. Pêle-mêle, avec une débandade de gaillards blêmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage, leurs épaulettes, on passa les défilés des meules, on engloutit les jardins que défoncèrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petite ville où les bourgeois fermèrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques et les balcons de fer rouillé. Seuls, des chiens aboyèrent aux vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place désertée.
On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait émané des dragons ensemble pour affoler leurs âmes? Ils se reconnaissaient au coin des ruelles, joyeux, comme si des ans avaient séparé leur camaraderie. «Colardeau!--Mon frérot!--Tu y es!--Martin!--Victoire et mort à l'Angleterre!--Où boire?--Mon bidon est à toi.--Vive l'Empereur.--Eh bien! conscrit, tu n'es pas mort?--Ni toi, l'ancien?--Ton cheval saigne.--Où ça? Rengainez vos sabres.--À boire, ville du diable!--Cogne à l'auvent!--Allons, tête de Juif!--On ne te mangera pas, marchand de saucisses! Il ne comprend pas.--Montre-lui un écu, il comprendra. Un écu de militaire français, ça vaut vingt frédéricks d'or, honnête grippe-sou!--Ta bière!--Ton schnaps!--Ouvre ta masure, sacré nom!»
Leur tumulte noyait l'étroite ville. Les sabres heurtaient les fenêtres, les éperons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les feuilles des branches qui retombaient à l'extérieur des jardins. De la main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les étriers, les grands garçons touchaient les pots de fleurs perchés aux balcons. Par de tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs bêtes, en choquant les heurtoirs qui retentissaient à l'intérieur de maisons muettes. Et la pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.
Relevé par l'infanterie du maréchal Soult, le régiment retourna vers Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fiévreuse gaieté. Il sembla que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie française. Loyal, Bernard remerciait Napoléon de cet art militaire qui les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier qui ne confirmât la certitude: on trottait sur les derrières du général Mack; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tête, par Bâle et Huningue. Les estafettes annonçaient que l'empereur était à Donauwerth; Ney marchait sur Ulm; Lannes passait le Danube avec les grenadiers d'Oudinot pour soutenir la réserve de cavalerie destinée à se répandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le général autrichien Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrière-garde. Le maréchal Soult remontait le cours du Lech jusqu'à la ville d'Augsbourg, coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de la grande armée séparaient définitivement les Autrichiens, en Bavière, des Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Français s'était brusquement établie dans la vallée du Danube, le long de son cours et derrière les affluents de la rive droite.
D'heure en heure le major apprenait l'une de ces chances et la faisait connaître aux soldats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons allaient à l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur beauté maîtresse. Ils ne s'inquiétaient pas de la boue sautant jusque l'arçon, ni de la vapeur émanée des chevaux humides qu'ils caressaient avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux. Reconnaissantes, les bêtes s'ébrouaient. Puis, dociles au mors, elles pointaient les oreilles lorsque des détonations isolées au loin accueillaient la division dont leur régiment formait alors la queue, soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.
Augustin profita de la concentration à l'est d'Ulm pour venir voir son frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires. Il venait d'apprendre que Murat préférait le major Héricourt au colonel, d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline, satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin. À Strasbourg, les Praxi-Blassans s'en occuperaient.
Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napoléon, les manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprès du roi de Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un plein verre de pus fétide, le goître de la reine. L'ambassadeur français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant Ulm et sur les bords de l'Inn ne déterminait pas promptement la victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive dans les nuages gris, à l'horizon de casques et de crinières, de buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta. Tandis que les grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée de la pluie sous un pan de capote bleue.
On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta des nuages de fumée grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer les armes. Augustin murmura: «Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions.» Et il serra la main de l'aîné, silencieux, pour rejoindre au grand trot l'état-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.