Chapter 24
Le soir, il restait une ivresse de lumières, de cris, d'admiration pour la beauté nationale, un triomphe d'en être et d'y avoir paru sous les couleurs du régiment. On vidait maintes bouteilles de bière en louant sa vigueur, en attestant son nouveau courage. Les tambours annonçaient au monde la puissance des hommes levés pour une moisson de lauriers. Le lieutenant Gresloup, le petit Edme, colérique et charmant sous l'habit vert du dragon, venaient prendre Bernard dans sa baraque, et ils allaient par les rues de Boulogne, afin qu'il leur montrât les héros des victoires acquises.
Ceux-ci passaient, magnifiques et loquaces, ou sévères et taciturnes, quelquefois menus et simples, sans faste, l'air de commis dociles sous leurs grands bicornes traversés d'un galon, piqués d'une cocarde. Chez le baron de Cavanon, qui tenait table ouverte, Héricourt racontait ses batailles. Les jeunes yeux semblaient dire: «Moi, je t'égalerai!»
Edme eut son premier duel avec un carabinier qui se moqua des nouveaux escadrons encore indemnes du feu. On tirait au sort les champions des régiments rivaux. Bernard assista. Au premier choc, l'enfant eut l'épaule entaillée par la lame du géant, une petite épaule blanche de fille, qui s'était d'instinct haussée pour protéger la figure; mais l'autre reçut la pointe d'Edme en plein flanc et fut transporté à l'hôpital. Edme s'enorgueillit. L'honneur de l'escadron dépendait de lui. Il traîna le long des rues un sabre tumultueux. Bernard s'enchantait de cette vie bruyante sans se lasser de parfaire les statues équestres de ses dragons, statues droites et, nobles, au caractère romain. Et l'Empereur, arriva parmi les saluts des canons, les batteries graves des tambours, l'alléluia des cloches, les clameurs des ordres répétés devant deux cent mille hommes attentifs à l'apparition de l'Annonciateur des triomphes.
Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille fils de la Révolution présentèrent les armes au César, qui rassemblait leur puissance contre les descendants des Vikings. Les étages de voilures inclinaient les corvettes anglaises sur l'horizon. À la gauche de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et cuirassiers, Bernard haussa le sabre, presque sans rancune contre le Rival. Ne réussissait-il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le monde de la féodalité franque, germanique et scandinave, en levant contre lui, pour la défense de la tradition latine, les forces provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines, picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer avec leurs coeurs divers une nation libre à l'image de la patrie romaine asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier, à Valmy, Jemmapes, Arcole, Hohenlinden et Marengo?
Il se résigna. Il accueillit le présage. Elles pouvaient retentir, les fanfares de cavalerie et les musiques régimentaires! Ils pouvaient tonner les tambours et sonner les clairons. Elles pouvaient se hérisser les baïonnettes vers cet homme court, chevauchant contre la pente de la mer entre les nombreux essaims de généraux empanachés, d'aides de camp écarlates et dorés, de soldats d'élite grandis par les bonnets à poil, par les plumets géants.
L'orage des tambours couvrait le bruit du flot retiré; il secoua le coeur de Bernard comme pour le mettre en éveil, lui faire comprendre ce que l'intelligence obscure des peuples jadis alliés à Rome acclamait dans ce bandit heureux.
Sincère, l'enthousiasme éclatait aux mille clameurs des trompettes. La joie des soldats pavoisait mieux le front des régiments que les plis des drapeaux abaissés.
Napoléon trotta vers une éminence, s'y arrêta, profil équestre inscrit sur le versant des eaux. À la suite, l'escadron d'état-major se massa, soutenu par les jambes fines des montures.
Alors les divisions s'ébranlèrent, généraux en tête, toutes musiques chantant leurs gloires. Les figures des conscrits étaient plus radieuses encore que les faces des sergents hâlées autrefois par les vents d'Allemagne et les soleils d'Italie. On défila. Les aigles neuves luisaient au bout des hampes. Les schakos évasés des voltigeurs s'enguirlandaient de tresses blanches, comme les coiffures bestiales des grenadiers. Les compagnies faisaient un seul pas de deux cents guêtres noires, un seul mouvement de deux cents mains gantées. Après les gibernes du dernier rang, venaient les sapeurs de l'autre brigade, barbus, et la hache à l'épaule, formidables derrière leur haut tablier de cuir blanc, puis le groupe des tambours aux bras chevronnés, aux poitrines galonnées, suivant le colosse qui maniait la longue canne.
Mais le bruit des roulements effrayait le cheval d'Oudinot, qui se dressa, retomba, se défendit, tandis que ses hommes marquaient le pas. Entre eux et la musique l'intervalle s'élargissait. Soucieux de ne point faire attendre l'Empereur, ni retarder la marche, le général, boursoufflé par la rage, dégaina et traversa de son épée l'encolure de la bête récalcitrante, qu'on tira du rang, tandis qu'il s'élançait sur une autre. L'animal blessé tomba sur les genoux, jeta ses hoquets suprêmes au passage du corps des «grenadiers et voltigeurs réunis» que menait Oudinot, roide sous le grand bicorne à plumes blanches.
Cet acte émut les officiers. Ils le jugèrent magnifique. Il dénonçait l'énergie nécessaire à qui prétend commander. Nul caprice ne doit troubler l'ordre parmi les rangs des consciences vouées à la seule divinité de la nation qu'incarne la personne impériale. Oudinot donnait ainsi l'exemple, sacrifiant une bête de mille écus à la promptitude d'une marche de parade.
Derrière la fanfare, des dragons, et le piétinement de cinq mille chevaux qui levaient la poussière du sable marin; Bernard, à son tour, défila, fier de six cents statues à casques de cuivre, menées par son geste. On prit le galop vers l'éminence où il aperçut Napoléon, tassé sur soi-même, les jambes écartant les étriers, et la main sur la cuisse, très en avant de son état-major. Il portait bonne mine à la surface de ses joues remplies. Bien que las d'une si longue posture à cheval, il semblait jouir de cette apothéose que lui faisaient l'or du soleil, les clameurs du peuple en armes et les applaudissements de la mer.
Superbe, elle-même invitait au passage en Angleterre, ce jour-là. Récemment les chaloupes canonnières, soutenues par l'artillerie de la plage et la flottille de Boulogne, avaient mis en fuite les navires de M. Pitt. On attendait seulement que la démonstration de la flotte à l'entrée de la Manche eût attiré l'escadre ennemie loin de la côte pour franchir le détroit. Déjà les troupes avaient fini leurs essais d'embarquement. Certaines couchaient à bord des péniches. On avait mis à pied le quatrième escadron des régiments de dragons qui devait conquérir sa remonte sur la terre britannique à l'exemple des camarades en Égypte; sac au dos, c'était un corps de sept mille hommes, capables de combattre, selon les circonstances, à pied ou à cheval. Même Bernard eut de la peine à empêcher Edme Lyrisse d'être inscrit à ce corps qui reçut les cavaliers médiocres. Il fallut qu'il usât de son influence auprès du colonel. Edme, ivrogne et insolent, déplaisait.
D'autre part, Caroline Cavrois n'obtenait pas le remboursement de ses avances en fournitures de blé, de cuir et de chaloupes neuves. M. Vanlerberghe, chargé de ce paiement par la Compagnie des Négociants Réunis, se trouvait pris dans leur déconfiture: les croiseurs anglais arrêtaient les galions espagnols venus du Mexique et qui devaient fournir à la Banque le numéraire. Il fallut que Bernard et Augustin fissent parler à l'Empereur par Oudinot, par le baron de Cavanon. Mais l'intendance n'admit point que l'habile soeur refusât en paiement provisoire les traites signées par les receveurs généraux. Caroline n'ignorait plus que les commis du Trésor passaient, avant l'échéance, chez ces fonctionnaires, leur prenaient l'argent du contribuable contre acquit et le versaient à leur réserve; en sorte que ces traites ne représentaient plus une valeur monnayée correspondant à leur chiffre. On craignit la ruine. Caroline arriva, folle, à Boulogne, les joues enflées, et grelottant de fièvre dans son écharpe. Par chance, les bras qui gesticulaient sur la tour du télégraphe apprirent que les frères marins ramenaient à Dunkerque le brick et la goëlette chargés d'une bonne prise. La vente de la cargaison serait fructueuse, car le sucre et les épices manquaient partout depuis la fermeture des ports aux navires anglais. Caroline tremblait toujours dans la petite maison des dunes, tant elle avait crainte de manquer à ses engagements commerciaux. Augustin la veilla, tandis que Bernard partait à franc étrier pour Dunkerque. Il y trouva le gros Robert couché, la tête dans les linges. Un coutelas ennemi lui avait crevé la joue, lors de l'abordage du vaisseau de Plymouth. Joseph, avec une houssine, excitait l'empressement médical des négresses, et bramait, hurlait, barrissait contre l'infâme Albion qui lui avait brisé un beaupré, troué ses toiles de coups de biscaïens, tué quatre matelots. Il bourra cependant le voyageur de nourriture, puis gonfla vingt sacs de toile avec les guinées, les couronnes, les shellings et piastres, que continuaient d'attendre les armateurs de Plymouth.
En grosse chemise jaunie, Joseph allait et venait par la maison du port, se hissait dans la vis de l'escalier, sur deux grosses jambes culottées lâche à la manière des matelots. Au fond de sébiles, de calebasses africaines, de tambours nègres, de chapeaux de paille marocains, il retrouvait toujours des paquets d'écus. Après, il visita des manteaux et des vestes qui recélaient aussi quelque chose. Du tout il remplit un portemanteau de cuir. Jamais Bernard n'aurait cru ses frères si riches, dans ce taudis puant la cannelle. «Prends ça, et puis ça... On le gâcherait ici. Tu sais, quand on est à terre, on tire sa bordée. Si mon pauvre vieux Robert n'avait pas reçu son compte de ces scélérats, de ces assassins d'Englisches! Ah les canailles, les bandits, les misérables fils de truie!... Ils le paieront, les brigands... Je vais installer une pièce de quatre à tribord, sur la goëlette..., et ils verront si je crache des noisettes!... les mylords!... Canailles!... Bandits! Assassins!...» Il tapait du pied; il montra le poing à une image représentant un homme jovial assis sur un baril et qui fumait sa pipe à l'ombre d'un palmier; son image. Pareilles à des chattes terrifiées par la colère du maître, les négresses se glissaient le long des bahuts.
Cet argent, compté devant Caroline, lui rendit de la force, malgré l'abus des poudres purgatives. Elle se dépêtra des châles où elle suait par ordonnance et, redevenue vivante, put reprendre ses lamentations. Elle exhorta ses frères à gagner vite les hauts grades d'état-major, qui les mettraient en relation plus intime avec les gros personnages de l'intendance, ce baron Hulot d'Ervy, par exemple, qui faisait la fortune des Fischer, les soumissionnaires aux fourrages pour la Lorraine. Il fallait tenir les charbonnages de l'Artois; c'était la fortune de la paix, la fortune perpétuelle; l'argent venu par les fournitures de guerre ne serait qu'un moyen passager d'acquérir celle-là. Assise sur le lit, les cheveux collés par la transpiration, elle expliquait sans fin, se frottait les genoux à travers les couvertures. «Ne riez pas de moi. Vous verrez. Praxi-Blassans croit à la guerre; Cavrois y pense aussi; et ce ne sera pas en Angleterre. On a commandé aux Fischer des quantités considérables de fourrages. J'organise un convoi pour Strasbourg, car le colonel vient d'écrire à Virginie qu'on rassemble là, comme à Mayence, l'artillerie de campagne. Il faut des, victoires à la France pour en finir avec les Anglais et récupérer les métaux mexicains, qu'ils confisquent; sans quoi les traites des receveurs généraux et les billets de banque vaudront bientôt le même prix que les assignats. Qu'est-ce que je ferais, moi, de toute cette paperasse, si les caisses de garantie publique restent sans or. J'ai livré les marchandises. Nous serions ruinés, tous, tous. Tu aurais beau chanter, alors, mon petit Augustin, pour qu'Aurélie te fasse venir l'_eau césarienne_ de la parfumerie parisienne _À la Reine des Roses_, et toi, mon grand Bernard, pour que la maison du _Chat-qui-Pelote_ t'expédie la batiste où tu fais tailler des chemises fines... Allons mes frères, tuez, triomphez, démenez-vous, devenez colonels, adjudants, généraux... Prenez de l'influence. Il est temps..., grand temps..., je vous assure. _Fervet opus!_...»
Maintes citations latines terminaient ses discours qu'ils fuyaient pour les fêtes du camp.
Augustin y courait, joli, les bottes luisantes, le mouchoir plein d'odeurs, la taille sanglée dans l'habit bleu aux revers blancs boutonnés d'or depuis les épaulettes jusque la taille. On dînait à la table ouverte du baron de Cavanon, lui, sanguin, magnifique dans son dolman vert, et capable de boire vingt-quatre flûtes de Champagne aux douze coups de minuit. Les convives écoutaient facilement le major, fourni par ses beaux-frères de nouvelles fraîches. Lorsqu'il rapporta les avis de Caroline sur la déconfiture du trésor, et l'élévation du taux de l'escompte due aux croisières des Anglais, tous souhaitèrent la bataille et la victoire: «Mort à l'Angleterre qui ruine la Nation!» s'écria le colonel de Bernard en vidant sa flûte. Cent bras dorés par les galons tendirent leurs calices de cristal, que débordait la mousse rose.
Héricourt s'enchantait du bruit, de la fête, des corps de filles belles offerts à ses baisers dans les bouges de la vieille ville où affluaient les militaires, passé minuit. Sa femme lui devenait une étrangère lointaine, une aventure parmi les aventures. La fièvre de l'armée gravissait en titubant et en chantant les trottoirs de marbre qui montent aux anciens remparts. Les sabres sonnaient contre les auvents des boutiques closes. Des rires barbares faisaient fuir les rats d'égouts. Artilleurs, hussards, dragons, grenadiers et voltigeurs portaient leur envie de vaincre, leur désir de victoire jusque l'étal de l'amour, où s'assouvissait momentanément le délire contagieux de tant de vigueurs réunies en un seul espace. Au milieu de cette cohue dorée, tumultueuse, rieuse, Bernard vivait. Ce n'étaient plus les pleurs de sa femme, les subtilités fatigantes d'Aurélie, les calculs de la triste Caroline, l'érudition du diplomate, ni les froids conseils du chef de division. Au moins tout cela se fondait en une raison de bataille et de triomphe, une raison mystérieuse qui mettait du rire aux lèvres, du désir au ventre, du bruit à la voix. La France, persuadée de sa cause, se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient, chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Sur des corps bruns de Provençales, sur de blanches Flamandes, sur des Bretonnes à la peau de soie, sur d'alertes Gasconnes, Bernard, Edme et son cousin Gresloup, Pitouët, Nondain, Tréheuc, Cahujac et Marius, apaisaient leur soif obscure de renverser, de terrasser et d'étreindre, que ce fût pour la mort, que ce fût pour l'amour.
Et tout à coup l'ordre vint. Les trompettes sonnèrent le boute-selle. Les roues d'artillerie retentirent sur les pavages. Des statues équestres s'alignèrent devant leurs officiers ravis de les reconnaître hautes, nobles sous les casques de cuivre, sur les chevaux peignés. «On part.--Adieu, toi! On se retrouve à Strasbourg.--Nous boirons un verre de bière.--Edme, à ton rang!--Chacun doit avoir deux pierres à fusil dans la giberne.--Cahujac, visitez les gibernes!...--Les brigadiers ont tous leur tire-bourre?--Capitaine Pitouët, faites rouler l'étendard.--Trompettes, sonnez aux champs! Escadron!...»
XIII
On marcha vers les Allemagnes à travers la Picardie plantureuse, la verte Argonne, les montées de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de poussière. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les officiers fraternisèrent: «En route pour la gloire.--Bellone nous appelle.--Où couche l'état-major de la division? À Verdun.--Tu marches sous Baraguey-d'Hilliers?--Et toi?--Sous Bourcier.--Moi, sous Beaumont.--Les généraux Klein et Walther nous suivent.--Qu'allez-vous chercher au Danube?--Un grade.--De la gloire!--De l'inconnu.--La fortune.--On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Légion d'honneur.--De combien?--Cela dépendra des contributions de guerre.--La fortune ou la mort!--Bien dit, mon cousin.» Bernard s'intéressait au lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, et qui portait aux doigts des pierres précieuses, aux breloques des camées admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vécussent ensemble pour les manoeuvres, les repas et la débauche, rien ne se décélait de cette âme qu'on voulut croire tragique, en dépit de vivaces attitudes. L'élégiaque chef d'escadron l'attirait à soi. Ils chevauchaient botte à botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se détournât de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de franchir le détroit en compagnie du corps expéditionnaire. Héricourt et le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coalisaient pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de l'Electeur de Bavière, notre allié, semblaient vouloir franchir l'Inn pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube et dans les forêts bavaroises. «Tu verras, mon cousin, les jolies filles. Des cils sombres sur des yeux clairs...--Comme les filles du pays de Galles, laissa-t-il échapper.--Ah! ah! vous fûtes galant avec les Galloises, Monsieur, insinua l'élégiaque?» Gresloup ne répondit point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la miniature ovale d'une jeune femme au teint rosé; de grands yeux gris souriaient mieux que sa bouche minuscule. «Moi, dit Bernard, j'ai une petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus bleus.--Mme Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.--Et ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans... Dis-moi, cousin, qu'as-tu fait de ta Galloise?--Un mari jaloux la tient enfermée dans une maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.--Avouez qu'il vous a surpris.--Oui... J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de l'Empereur.--Hélas!...Hélas!...» Le jeune homme pâlit tant que l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette défaillance étonna les officiers. «Comme il l'aime!--Ah! les yeux clairs, les yeux clairs!...» soupira Bernard, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait le regard de la fillette bavaroise prise à Moesskirch. Il chercha des raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraient-ils, par ces enfants, ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils cet amour attendu par leurs deux coeurs, comme il goûtait aux lèvres de Virginie l'âme secrète de la soeur? Pour ces enfants, réunir les délices de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de mesquineries, de laideur; il accomplirait cette oeuvre. Il créera de sa force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné. Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats, qui les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.
Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un village; les enfants s'étonnèrent des plumets rouges, des bonnets à poil grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises, des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles, hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.
Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un brancard composé de fusils et de capotes. À tour de rôle ils se soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons: «Paraît que l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!--Hé, plaisantaient-ils, conscrit! prête-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil aussi, c'est son frère.--Où que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire, chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse.--Bonne chance, Masséna!--Au jour de ton sacre, Buonaparté!--L'Empereur a promis du bien... À ceux qui se conduiront bien... Dans l'infanterie française, ai, se!--Range-toi, pousse-caillou.--Quand je voudrai, ramasseur de crottin.--Hé, Marius, t'as pas pris ton congé, mon bon?--Et toi?--Moi, je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre du poivre en cornet derrière ma vitrine.--Nondain, ma fine, salut sous-officier.--Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta tante.--Ça me profite le bon air. On crève de la toux, dans le village.--Capé dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans les Allemagnes!--Et un fameux voyage, té!--T'as laissé tes vignes, cousin!--Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits, Najac.--Comment va le métier?--Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis les jambes.--Et Flore?--Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat, comme toutes les filles de Gascogne, té.--En Picardie, c'est tout de même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il est bien sûr de l'être!--Vive l'infanterie légère! Qui s'en va-t-à la guerre. Pour arriver tout de-go, à Marengo!--À Marengo!--Tiens, mon herboriste qu'est devenu dragon!--J'ai vendu mon fonds, cloutier.--Et moi, ma roue. En v'à un commerce!--Ça donne envie de cogner quand on voit partir les autres.--Parbleu. On pourra dire qu'on en était.--Et le petit Corse sait bien où il nous mène.--Avec lui on dansera au bal des Triomphes!--Vive l'Empereur, mon ancien!--Vive l'Empereur, conscrit!--Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec.--Il fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.--On en mettra dans les caissons du régiment, si on continue l'allure...»
Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de cuivre ne décourageaient pas les figures enfantines des conscrits. Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur l'étendue, ronflait les pieds nus, les ampoules à l'air. Des charrettes de paysans louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de l'infanterie légère, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze, basses sur roues et tirées par les attelages du train.
Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le nom d'un général illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle, cuirassiers d'Hautpoul.