Chapter 22
Il examinait son chagrin, sans découvrir ce qui avait détruit le bonheur du vieillard. Comment ne pas aimer ce laborieux Praxi-Blassans, dont chaque gloire nouvelle faisait pâlir d'orgueil Aurélie? Comment ne pas accepter sa philosophie perspicace? Le capitaine évoqua la dure énergie du père, celle qui pliait tout à son désir de fortune: femmes, enfants, ouvriers, domestiques. Les deux mères, la sienne, l'Autrichienne, celle des marins, et l'autre, celle d'Aurélie, de Caroline, d'Augustin, étaient mortes à la tâche prescrite par la sévérité du fondateur. Le contraste, pressenti entre cette autorité de droit divin et l'indulgence du nouveau temps, avait-il heurté les convictions du père dur aux autres et à soi-même, du père qui avait conquis les premières richesses à la course de son brick pourchassant les navires anglais et barbaresques, les secondes au temps des biens nationaux, et les dernières au fort des campagnes entreprises par la République dans le pays batave? Pressentait-il aux âmes de ses filles, de ses gendres, un autre besoin que celui de gagner honnêtement, avec l'aide des lois successives, un besoin nouveau de jouir par l'apparat des actions, besoin qu'il n'avait pas ressenti et qui humiliait son âme simple? Le père s'étonnait tant de voir Aurélie indépendante, un mari docile à son égard, et Caroline accaparant la fortune de Cavrois afin de réaliser mille desseins de spéculation!
--Oui, approuvait Aurélie. C'est cela. Nous avons, nous autres, un besoin plus grand d'aimer et de savoir.
--Nos enfants s'aimeront davantage et se pardonneront plus.
--Oh! oh! ricana Praxi-Blassans, ne croyez point cela. Des siècles passeront avant.
--Des siècles et des guerres, ajouta le colonel Lyrisse.
--Oui, mais la guerre mêle les peuples, dit Cavrois qui entrait, avec son ami Bridau de l'Intérieur. En se tuant, les hommes apprennent à se connaître, eux, leurs idées. Que l'Empereur conquière l'Europe, et un jour l'Europe cherchera l'égalité révolutionnaire, dont nos soldats savent au juste le nom.
--Nous ne demandons que la gloire, protesta le colonel Lyrisse, en dressant sa haute taille et sa tête minuscule. Il faut des lauriers... il faut des lauriers à la nation pour qu'elle se respecte et progresse dans la vertu, en admirant l'exemple de ses héros.
--Voilà mon avis, soutint le sévère Bridau. Il faut de la gloire aux peuples pour qu'ils prennent d'eux-mêmes une idée grande, pour que cette idée donne à chacun la conscience de son devoir envers la nation.
--Vous obtiendrez mieux que vous n'espérez, Messieurs les héros! répétait Cavrois qui déplia son portefeuille de maroquin.
--Travaillons à empêcher la guerre, conclut Praxi-Blassans, et il se rapprocha des papiers.
Travailler! Les deux hommes voyaient là le but unique de vivre. Ni les plaisirs, ni les amitiés, ni l'amour ne gagnaient sur leur travail. Entre eux, Héricourt éprouvait quelque honte de son inutilité. Il leur servit spontanément de secrétaire. Il allégeait les besognes de Praxi-Blassans, dans l'espoir de contribuer à la réussite.
--Mon c.er, lui demandait Aurélie, pourquoi te démènes-tu et cours-tu partout? Repose-toi. Tout à l'heure tu devras partir pour les camps. Jouis de ton loisir.
--Tu ne sais pas, ma bonne, la raison de toute cette ardeur, ripostait Virginie; il croit que tu es ambitieuse, et il veut que ton mari devienne ministre. C'est gentil, hein?
La soeur se mit à rougir, à pâlir, et, bien que, depuis le jour de l'explication au château de Lorraine, rien ne se fût renouvelé de leur émoi, Bernard fut très content. Elle comprenait le mobile de son effort. Mais il sortit tout de suite. Dehors, son caractère pensa: «Défends-toi contre la tentation du crime. Sois seulement glorieux d'un si bel amour.»
À quelque temps de là, un officier sarde, le major Brandini, nuisit à Praxi-Blassans, qui déjouait ses manoeuvres dans les ministères et venait de faire avorter son essai diplomatique. Cet homme allait partout, disant qu'au surplus c'était un ami de Moreau et de Pichegru, que son beau-frère, le capitaine Héricourt, avait conspiré jusqu'à se faire casser, que tous deux avaient des attaches équivoques. Ces bruits vinrent aux oreilles de l'Empereur, qui gronda Talleyrand.
La situation de Praxi-Blassans parut fâcheuse. Les mémoires de ses plans étaient tous aux mains du ministre et en voie d'exécution. On pouvait, sans péril, le casser aux gages ou l'expédier en quelque mission désagréable. Or l'affaire de l'Empereur-Roi était celle qui devait lui assurer l'avenir. Très contrit, Héricourt fut trouver le baron de Cavanon. Cet ami le détourna de provoquer Brandini: un duel eût seulement transformé la chose en scandale. Mais il conseilla de voir l'Empereur, de solliciter la réinscription sur les contrôles de l'Inspecteur aux Revues, de lui expliquer le cas et de réclamer justice. Cavanon promettait d'obtenir une audience à l'improviste, en le présentant d'abord comme son secrétaire et ami. Bernard demanda quelques heures pour réfléchir.
Avant ce jour-là, il s'était refusé à toute démarche personnelle. L'idée de prendre une attitude humble devant Buonaparté le révoltait trop. Il sauta dans un cabriolet, rentra chez lui. Virginie achevait de mettre son manteau de deuil pour conduire la petite Denise chez sa belle-soeur.
--Que faire?
--Mon pauvre, mon pauvre Bernard!... Et Aurélie! Elle aime tant son mari. S'il perdait sa position!... Ah! Elle en ferait une maladie... Mais toi, toi... Moi je t'aime, tu sais. Pense à nous d'abord. Je ne désire pas te voir partir pour la guerre, moi! tu sais, vraiment!
Cette parole le décida. Son caractère n'admit point le prétexte de la vanité personnelle, pour se dérober au devoir du soldat. Brutus eût sacrifié sa rancune à la grandeur de Rome et à l'honneur de marcher sous les enseignes des légions. L'amitié, le patriotisme et la gloire, la reconnaissance envers les sentiments d'Aurélie: tout plaidait. Il ne s'endormirait pas dans la mollesse de l'existence. Il ne resterait pas le seul inactif de la famille.
Le Rival!... Comme il recouvrait l'horizon de son ombre! Comme il ôtait-pour toujours à Bernard la chance de mener les armes de la République au triomphe! Le rêve de jeunesse sombrait. Le soldat se roidit. Il ne pouvait compromettre l'avenir de Praxi-Blassans, ni détruire les espérances formées par Aurélie en faveur de cet Édouard, le fils spirituel de leur sensibilité, le fils qui avait les mêmes yeux que la petite Denise, que la fillette bavaroise, que Virginie. Donc il se soumettrait. Ne devait-il pas à cette soeur admirable la vie même, la vie de l'amour suggéré à sa femme? Il se soumettrait devant le Rival, ce coquin dont la chance apprenait à l'Europe, avec la gloire de la Nation, l'excellence de la liberté.
Margaret Tréheuc portait Denise quand ils sortirent. Virginie donnait le bras à Bernard. Ils parcoururent d'abord la Chaussée d'Antin. On les bousculait un peu à cause de l'étroitesse des trottoirs et de l'affluence des voitures. Les élégants appréhendaient de mettre au ruisseau les bas de soie que leurs escarpins découvraient jusque la cheville où se liait le pantalon collant. Du fond de vastes capotes en velours, les femmes distinguaient mal. Entre leurs _repentirs_, les visages y restaient enfouis; tels les beaux fruits au fond des corbeilles. Certaines portaient des casquettes roses à visière de taffetas, et le capitaine dut craindre de piétiner leurs traînes. Cela lui valut de l'impatience. Seul il marchait plus vite, plus à l'aise. Il chercha une raison de laisser Virginie. La lenteur de la promenade exaspérait sa colère intérieure de vaincu. Car il était vaincu par le Rival. Il solliciterait. Il obéirait. Il mourrait sans doute pour Napoléoné Buonaparté, Empereur et Roi. Afin que le Rival acquît définitivement ce titre en gardant à son usage l'habileté de Praxi-Blassans, Bernard Dessling-Héricourt lui sacrifiait son amour-propre et la conscience d'une supériorité morale. Ainsi le Corse conduirait la Nation à la remorque de son étoile, tandis que l'honnête homme malheureux et inhabile servirait la chance du coquin, par amour d'une liberté qu'il voulait avant tout glorieuse aux yeux du monde. Et il en serait ainsi.
Le voyant énervé, Virginie préféra le retour à l'hôtel. Elle s'affalait, l'embrassait, tout aimante. Le colonel Lyrisse encourageait à la démarche. C'était, selon lui, le devoir militaire de faire abnégation de son amour-propre et de sa liberté mentale au bénéfice de la patrie. Vainqueur d'Arcole et des Pyramides, l'Empereur était, après tout, un général, un supérieur hiérarchique. La discipline, seule force des armées, ordonnait au soldat la soumission. Cette servitude consentie était une grandeur. Après dîner, le colonel sortit pour prendre rendez-vous avec le baron de Cavanon; ils mèneraient ensemble le capitaine à la revue matinale de la garde sur la terrasse des Feuillants.
Virginie emmena Bernard dans leur chambre. Elle chercha par des caresses à l'apaiser, à le faire sien, à détourner sa tristesse d'être vaincu vers les joies d'être amant. «Tu ne m'aimes plus. Je ne suis rien pour toi. À quoi penses-tu lorsque tu m'embrasses. Où es-tu? Loin de moi?... Bernard?--Virginie?--Dis à quoi tu penses. Tu réponds à mes caresses, sans y songer. Par-dessus mon épaule, que regardes-tu?--Rien.--Tout ce qui n'est pas moi.--Toi aussi.--Par hasard. Je ne suis qu'une intendante de ta maison, la mère d'un enfant criard; et tu te flattes de rejoindre l'armée, parce que cela peut t'éloigner de moi. Je le sens bien: je te fatigue de mon affection. Elle ne te fait pas plaisir. Tu serais content de la guerre qui te dispenserait de feindre un peu d'amour. Je t'en prie, Bernard, dis, dis-moi ce qu'il y a entre nous?--Il y a la mort, entre nous.--Oh! non! non! C'est trop horrible. Ne dis pas ça.--Qu'y faire? que veux-tu faire? Il y a la mort entre nous, désormais, toujours. Il n'y a plus un baiser que je ne me reproche comme si je recommençais le parricide, chaque fois.--Est-ce ma faute à moi?--Ce n'est pas ta faute, ma pauvre fille, ce n'est pas ta faute. Mais je ne peux plus t'aimer, ni m'aimer.--C'est injuste, Bernard; c'est injuste!--Sans doute. Innocente, tu expies le crime de la destinée. Mais, à cause de toi, j'ai accompli une action mauvaise, dont la certitude me tue.--Comment aurions-nous deviné cela?--J'aurais dû le prévoir. Il y a le visage de la mort entre nos visages. Et vois: tout va mal. Moreau exilé! Le Corse triomphant! Mon beau-frère et sa famille compromis par mon attitude. Moi, moi, obligé de me soumettre devant cet homme parvenu grâce à toutes les infamies, moi qui serai tué pour sa gloire, demain, dans dix jours, dans dix ans, pour sa gloire qui est celle de la Nation.» Il rit terriblement et se cacha la tête dans les oreillers. «Bernard, Bernard, je t'aimerai, moi, quand même, moi, moi!» Elle pleurait; elle finit par dormir; ses sanglots renflèrent.
Courageux, revêtu de son uniforme, le casque en tête, Héricourt se trouva, le lendemain, aux Tuileries, dans le jardin où se succédaient les lignes de grenadiers, l'arme au bras. L'escadron multicolore des Mameluks occupait la longueur d'une allée encore humide de la pluie matinale. Guêtres noires, la capote bleue close sous la croix des buffleteries blanches, les fantassins battaient le sol de la semelle. Un groupe de généraux et de colonels inconnus conversait au milieu du quadrilatère de bonnets à poil. Quelques-uns se promenaient en faisant sonner aussi leurs bottes à l'écuyère ou leurs demi-bottes à coeur; et leurs oreilles piquées par la bise de Ventôse, ils les cachaient dans les broderies dorant les hauts cols de leurs habits sombres, de leurs dolmans écarlates ou bleus. Il y avait de somptueux hussards à pelisses blanches fournées d'astrakan, des cuirassiers en manteaux gris, des chasseurs verts à brandebourgs d'argent, la sabretache aux mollets, des géants surmontés de bonnets à poil que terminaient d'immenses panaches rouges, des fantassins coiffés de schakos évasés, mais étriqués dans des habits justes, et munis d'épées fines en gaines de cuir. Les hausse-cols brillaient sous les mentons ras. Des bicornes vastes chargeaient des têtes maigres et pensives. Un homme au large dos, serré dans un spencer écarlate que traversaient des coutures d'or, que bordait de la zibeline, gesticulait, étendait les mains gantées à crispin blanc. D'autres, plus simples dans des habits noirs serrés sur leurs poitrines osseuses, une plaque de brillants au coeur, des aiguillettes d'or passées à la boutonnière, marchaient silencieux et contemplaient les miroirs de leurs bottes. Cavanon en désigna plusieurs. À la fin de leurs noms, c'était la sonorité célèbre d'une victoire, l'évocation d'un héroïsme. Ils acceptaient eux, par abnégation envers le destin national, de servir le coquin dont la chance glorifierait les drapeaux. Bernard ne pouvait-il pas les imiter, avec une âme pareillement saine. Le colonel Lyrisse le lui répétait. Le capitaine se résigna.
À la gauche des compagnies, les petits tambours de quinze ans avaient des frimousses rougies par le froid. Tout à coup ils rejoignirent les talons avant l'ordre que grognait une voix rude. Les baïonnettes se redressèrent d'un bout à l'autre, sur la terrasse des Feuillants. Les sabres des Mameluks sortirent des fourreaux avec un long crissement; les gourmettes s'agitèrent; un tambour-major leva sa canne enguirlandée: les cuivres crièrent; les caisses retentirent. Une explosion de joie triomphale sortit des bouches d'airain. On battait aux champs. Derrière les grilles, mille figures parisiennes se hissèrent entre les poings agriffés, dans la rue où les voitures s'arrêtèrent. L'Empereur parut.
Bernard l'examina parmi les officiers, d'état-major et quelques fonctionnaires en habits brodés. Trapu, l'air inquiet, il s'avança vite vers le groupe des généraux. Ses bajoues s'enfonçaient dans le col qui serrait la courte nuque. Il avait un menton bleui par le rasoir, creusé d'une fossette remuante, des lèvres minces et dédaigneuses, un nez pâle. Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. L'oeil scrutait à droite, à gauche. Il éleva les doigts à la hauteur de son bicorne sans galons. Les généraux et les colonels formèrent le cercle. Il murmura quelque chose. Un colosse casqué d'argent leva la main. Les tambours se turent. Les claironnades expirèrent.
Il pénétra dans le cercle; et, par habitude militaire, il sembla vérifier si toutes les mains tombaient dans le rang, si tous les talons étaient joints. Les poings derrière le dos, il commença: «Je vous recommande les premiers conscrits de l'Empire... On a levé soixante mille hommes. Il faut les instruire promptement... Vous allez rejoindre vos corps... (_Il s'arrêta, dévisagea._) Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre... Il faut être en mesure, cependant. Que tous les hommes aient leurs épinglettes, et chaque caporal son tire-bourre. On oublie trop les petites choses... (_Il chercha, se rappela._) Chaque homme doit avoir deux paires de souliers neufs au magasin. En cas de départ, il en aura une aux pieds et une dans le sac... Les cavaliers manquent de gants. Je n'aime pas cela... Il faut des gants. On trafique sur les chevaux. J'ai donné des ordres pour que cela n'arrive plus... Cela n'arrivera plus, hein?...»
Il tournait à l'intérieur du cercle, en tapant du talon; il disait les choses dans l'ordre où les présentait sa mémoire, par phrases brèves de camarade bourru. Malgré son torticolis naturel, il levait les yeux vers les colosses de la cavalerie, sans craindre la médiocrité de sa taille. Bernard le vit arriver sur lui, la tête en avant, comme une pierre lancée. L'Empereur le dévisagea, passa. Derrière son dos, ses mains nues et potelées se tripotèrent. Il continua, la voix basse:
«Tout le monde trafique. Je n'aime pas ça. On trafique sur les fourrages, sur les selles et sur les brides. On trafique des réquisitions. Il n'y a plus une voiture dans le Milanais. Lannes aime l'argent. Augereau aime l'argent et s'en procure par des moyens que la probité ne peut approuver. Vous aimez tous l'argent. On rançonne les municipalités. On indispose les populations. Prenez garde. J'y mettrai bon ordre... Au camp de Boulogne, les soldats pillent les navires naufragés... Je ferai restituer, tout, tout... On accepte que les fournisseurs corrompent les commissaires... Tout le monde vole. Désormais chaque bataillon aura son caisson de pain, et je rendrai les chefs de brigade responsables...»
Les yeux à terre, il tourna quelque temps encore dans le cercle. Ces hommes chamarrés, glorieux, qu'il traitait de voleurs, ne bronchèrent point, ne s'étonnèrent pas. Fixes, ils regardaient droit devant eux, immobiles comme de simples grenadiers. Héricourt pensait à l'énorme fortune rapportée d'Italie par ce Buonaparté, enfui là-bas dans un équipage impayé, à tout l'argent qui avait récompensé le coup de force de Vendémiaire, et enrichi les frères, les soeurs du cadet corse. Sans doute, Napoléon réfléchit à ses propres faiblesses, car il se laissa sourire et pinça l'oreille d'un vieil homme un peu ridicule sous le kolback enguirlandé de galons d'argent. L'Empereur songeait à une autre chose très lointaine. Il oubliait ses «voleurs», qui, les talons joints, restaient là, sous leurs brandebourgs, leurs plaques de brillants, leurs chamarrures, leurs plumets, tout leur appareil de gloire. Il regardait le ciel où coururent des nuages grisâtres et que traversèrent des pigeons.
Soudain il parut se rappeler le lieu, les gens, s'arrêta dans le milieu du cercle, et prononça d'une manière emphatique la phrase préparée d'avance: «Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre...»
Son regard perça les consciences. Une de ses jambes tremblotait. Il ne sembla point mécontent des attitudes. Il récita son mémorandum: «Le major général reçoit les rapports des commandants de division... Les inspecteurs aux revues sont responsables des mutations et de l'avancement... On n'a point assez d'aides de camp dans les états-majors. Choisissez des jeunes gens instruits pour cette fonction. Il faut des capitaines instruits dans la cavalerie pour le service des reconnaissances. Achetez des chevaux à l'Étranger plutôt que chez nous. N'épuisons pas les réserves de chevaux en France... Il faut être en mesure... Retournez dans vos garnisons. Soignez mes conscrits... Il faut toujours être en mesure, comme si nous devions entrer demain en campagne. Bientôt j'irai en Italie passer des revues, et ensuite sur les côtes de l'Océan... Je veux de la probité... Il ne faut pas que les cours étrangères puissent mettre dans les gazettes que nous sommes des bandits... Allons... je vous dis au revoir. Partez tous le plus tôt possible. Faites diligence. On a réformé beaucoup de vieux officiers. Rejoignez de suite...»
Brusque, il tourna le dos, un dos carré tendant la redingote grise qui tombait jusqu'aux bottes; et il se dirigea vers les compagnies. Elles présentèrent les armes. La horde des généraux et des colonels suivait, sans un murmure, impassible. Elle longea les haies d'hommes, leurs poitrines bleues, les bandoulières blanches des fusils. Les tambours battaient aux champs. Statues immuables, les soldats regardaient devant eux un point de mystère. Bernard craignit que la mauvaise humeur du Buonaparté ne desservît sa cause. Ni Cavanon ni Lyrisse n'osèrent le rassurer. Humbles, silencieux, ils suivaient le petit homme engoncé dans la redingote et dont les mains potelées essayaient, derrière son dos, la souplesse de leurs ongles.
La revue passée sans anicroche, l'Empereur prit à un chambellan une liste qu'il parcourut des yeux. À pas lents, il revint alors vers le groupe des généraux, et tout à coup marcha sur Cavanon, la tête en avant comme une pierre lancée.
--Aimez-vous toujours les peaux de tigres?
--Oui, Sire...
--Et c'est ce jeune homme, Colonel, votre gendre?
--Oui, Sire.
--C'est bon. Où êtes-vous né, capitaine?
--À Arras.
--Vous êtes marié?
--Oui, Sire.
--Combien d'enfants?
--Une fille, Sire...
--Quelle dot eut votre femme?
--60.000 livres.
--Vous avez de la fortune?
--Oui, Sire: les moulins Héricourt.
--C'est bon.(_L'Empereur sourcilla._) Le général Oudinot garde votre frère dans son état-major. Vous avez fait campagne?
--Stockach, la campagne du Danube. Une blessure à Hohenlinden. (_L'Empereur grogna._)
--On dit que vous êtes une mauvaise tête. Je n'aime pas les mauvaises têtes. Le général Moreau était coupable. J'aurais voulu le sauver. Vous êtes jeune, vous croyez les hommes meilleurs qu'ils ne sont; j'ai la preuve écrite de sa trahison... La preuve écrite... Je l'avais lorsque Decaen est parti pour l'Inde. J'ai voulu attendre. Moreau fut averti... Enfin! Mon aide de camp, qui l'a reconduit à la frontière d'Espagne, avait ordre de le ramener à Paris s'il voulait me promettre fidélité...
Bernard s'étonna que l'Empereur sentît le besoin de se justifier devant le pauvre capitaine en disgrâce. Napoléon parlait sourdement. La fossette de son menton remuait. Certes il regrettait toute cette affaire fâcheuse. Il contempla ses bottes, haussa les épaules, comme s'il accusait le seul hasard. Et cependant on savait avec quel despotisme le Consul avait requis des juges une condamnation, les obligeant à revenir sur le premier verdict qui acquittait, les gardant prisonniers au tribunal jusqu'à la soumission devant les ordres du général Savary. Il sourcillait toujours, l'esprit ailleurs. Brutalement il dit:
--Vous promettez d'avoir une bonne conduite politique?
--Oui, Sire... (_L'Empereur n'entendit pas la réponse. Il admirait l'uniforme extraordinaire de Cavanon._)
--C'est bon... Eh bien! colonel Lyrisse, le Trésor vous rembourse-t-il vos avances sur la remonte...?
--J'attends toujours, Sire...
--Notez cela pour Caulaincourt, dit l'Empereur à un secrétaire...
--Allons... Et vos peaux de tigres, général...? Je veux que vous m'en donniez une... ah! ah!... Vous me devez ça...
La fossette s'effaça du menton volontaire, et l'Empereur montra le rire de ses belles dents, comme s'il voulait faire allusion aux voitures réquisitionnées en Lombardie...
--Je suis confus de cet honneur, répliquait Cavanon. Votre Majesté aura sa peau de tigre.
Napoléon continua de rire en s'éloignant. Bernard respirait à l'aise. Il sut presque gré au coquin de ne point jouer à la noblesse, mais de rester dans son rôle un peu trivial de chef de bande. L'Empereur continuait de satisfaire aux suppliques de ses «voleurs» et de rire à leurs réponses. Entouré d'eux, il traversa tout le jardin jusqu'au perron des Tuileries. La horde bruyait à ses basques. Surpris de n'avoir pas souffert davantage en le nommant «Sire», en écoutant la remontrance, Héricourt ne le quitta plus des yeux. Napoléon recevait les courbettes, les révérences et le titre de Majesté comme un qui sait ce que vaut la mascarade, qui se croit proche d'en sourire. Cela mettait cette confiance entre les autres et lui. Ses compagnons d'armes le sentaient camarade et favorable; et, s'ils restaient à distance, ce semblait être par une convention de jeu.