Chapter 20
Les premiers jours, à Boulogne, ne furent pas heureux, malgré l'approche ensoleillée de messidor sur les argents de la mer; quand, le travail de vérification fini, Bernard se retrouva en pleine activité guerrière. Or il ne prenait plus part à cette oeuvre, qu'il aimait, d'anoblir les rustauds, de créer des âmes chevaleresques et des corps athlétiques. Avec cette chair de Provence, de Bretagne et de Picardie, il ne composerait plus la vigueur française de la nation. Il ne réunirait plus, sous le seul fronton des casques en ligne, les énergies disciplinées des jeunes hommes. Lorsque passait un escadron revenant de manoeuvre, il s'arrêtait, et ses yeux se mouillaient. Par crainte de compromettre les camarades, il ne voulut pas se lier avec les capitaines droits en leurs uniformes, et arrogants. Oudinot gardait un silence sévère. Nulle réponse n'arriva, d'abord. Mais Héricourt ne reprochait plus rien à son père. Il se haïssait plutôt à cause de la lettre cachetée par Augustin. Une autre écrite de Boulogne à Joseph n'obtint pas de nouvelles. Et cela fit plus accablante une tristesse qui attendait. Il espéra son régiment. Il ne le pouvait voir avant des semaines. Ce furent de longues promenades sur la plage. «Que pense-t-il, le pauvre vieux? À cause de moi, il se tourmente; il étouffe un sanglot; il se voit infirme, abandonné, seul. Peut-être les marins sont-ils partis. Pourquoi? Pourquoi? S'il avait voulu nous permettre de le chérir, nous lui aurions préparé des jours gais. Notre affection eût choyé sa vieillesse. Comme il doit craindre tout, dans cette maison de Dunkerque. Quelles angoisses! quelles transes! Et j'ai écrit cela, moi!» Entre les préoccupations multiples de la vie extérieure, ce remords ne cessait pas. Une seconde personne s'installait en lui qui l'accusait toujours. Il écrivit encore, implora une entrevue. «Je ne veux plus de rapports avec vous que par mon notaire,» fut la seule phrase inscrite par une écriture tâtonnante à l'intérieur du pli que le fils reçut.
Un vrai désespoir le navra. Il ne supporta plus la présence des hommes, se retira dans sa modeste chambre de la cité haute. À sa fenêtre il apercevait la descente de la ville jusqu'à la mer et le fourmillement des soldats autour du camp. Le canon tonnait à midi. La retraite sonnait le soir. La diane, au matin, ébranlait les minuscules carreaux quadrillant sa fenêtre. Jusqu'au loin sur les dunes, il grouillait un peuple en armes. Les ivresses des artilleurs insultaient les rues proches du rempart. De sveltes hussards à pelisses blanches, des chasseurs aux brandebourgs d'argent, d'autres coiffés de grands talpacks évasés par le haut et portant des plumets immenses, se réunissaient sur les bastions afin d'apercevoir le mouvement national du peuple armé, ce peuple qu'il avait espéré conduire aux triomphes historiques. Était-ce pour cet espoir qu'il lisait encore les ouvrages du mousquetaire Dupaty de Clam: _La Science et l'Art de l'équitation démontrée d'après nature, le Traité de la Cavalerie_? Manie que tout cela. Le Rival, l'Empereur, ce Rival comparé par les évêques à Cyrus, Moïse, César, Auguste et Charlemagne dans les mandements affichés à la porte des églises, Napoléoné Buonaparté se substituait à Héricourt dans son propre rêve, le réalisait à sa face. En l'honneur de Napoléon l'artillerie tonnait, les cloches chantaient, les prêtres psalmodiaient, les soldats se multipliaient, cohues grandies par les bonnets à poil, blanchies par l'éclat des buffleteries, la propreté des culottes, ou parées de brandebourgs nouveaux, de bottes luisantes, de jugulaires métalliques, ou bien agitant le tumulte des sabretaches, des sabres courbes, des éperons stridents. Les bataillons débouchaient des rues derrière des géants qui menaient le rythme terrible des tambours, derrière les sapeurs barbus, en tabliers de cuir blanc, la hache sur l'épaule. Les plumets des colonels les rendaient hauts comme les Titans. L'infanterie légère se pliait, se resserrait, s'étendait, se projetait, se déployait, courait et s'amassait en lignes au long des dunes noircies de tout ce monde. Les tentes se succédaient devant la mer entre les jardins provisoires dus à la patience de soldats horticulteurs. Les baraques des officiers étaient peintes de couleurs fraîches. Au milieu des batteries s'élevaient de petits monuments en terre dédiés à la Gloire, témoignages de l'enthousiasme militaire. La joie goguenarde des figures magnifiait encore le bruit des hommes. Et, parmi ce peuple ivre du désir d'être grand, Bernard n'était rien qu'un homme flétri, relégué au fond d'une chambre avec du remords et de la détresse, souvent de la honte. Il examina ses pistolets.
Parfois il relisait les anciens numéros des gazettes qui contaient l'assassinat de Pichegru, étranglé dans le cachot par les Mameluks du Consul désireux de silence, puis la condamnation de Moreau à deux ans de prison, enfin la mort de Cadoudal. Bernard, au cours du procès, avait conquis l'espérance de l'acquittement, puis d'une indignation populaire. Les Parisiens s'étaient agités. Il avait fallu menacer le jury. Tous avaient cédé devant le Rival. Ce fut une autre ruine de l'esprit d'Héricourt. Il pensa que le canon du pistolet s'applique vite au fond de la bouche, que l'on tombe étourdi, d'un coup, dans le tonnerre de la détonation, jusqu'au repos définitif, loin des gloires criminelles.
C'était cela que le père appelait «une vie de fête», c'était cela qu'il reprochait, c'était de cet insolent bonheur qu'il s'écartait afin de mourir solitaire, afin de mourir d'angoisse, afin de mourir d'affection trahie.
Le fils enfouit sa tête dans les mains et sanglota comme un enfant. «Mon père! Mon père!... Pourquoi, mon père?»
Faible, seul, malheureux, il avait besoin du sourire que le vieillard lui décernait autrefois en consolation. Et rien, rien ne venait plus.
Il y eut un crépuscule atroce, certain jour. La mer de mercure s'alourdissait autour de la cité pleine de voix triomphales. Le soleil de sang rougissait de sa lumière les dunes et le grouillement infini des hommes. Un bandeau de nuages bâillonnait le ciel. Les tavernes flambaient dans la ville basse engorgée de soldats, de chansons, de cris de fauves. Le roulement de mille tambours retentissait à tous les points de l'horizon, descendait vers le port, à travers l'écho des rues, s'amplifiait à l'approche des bassins. Vers la forêt des mâtures, cela retentissait lugubrement. Cela retentissait aux entrailles de Bernard étendu sur son lit dans l'obscur, et qui songeait au vieillard, là-bas, plus au nord, au vieillard jugeant son fils.
La retraite se rapprocha. Les gamins chantaient la _Marseillaise_. Les trompettes éclatèrent. Les vitres tremblaient. Le tumulte secoua la maison. Le capitaine laissa courir un sanglot dans le bruit formidable. Soudain il parut qu'on heurtait la porte de la chambre. Oui. Sans doute la servante apportait une lettre. Comptant sur la nuit pour cacher son désordre, il se leva, fut ouvrir.
--Bernard!
Deux bras à son cou, une lèvre à ses yeux:
--Bernard! Tu pleures! Ah! j'ai bien senti que tu souffrais. J'ai bien senti que je t'aimais...
--Virginie!
--Oui. Tout me disait, là-bas, ta peine. Aurélie me le disait aussi. Alors je suis venue... Bernard. Pourquoi pleurer? Bernard! Bernard! Je t'aime, moi, moi! moi!... Qu'est-ce que ça fait, puisque je t'aime et que je pleure aussi...
Elle l'entourait de sa chaleur. Elle sanglotait... Ils restèrent ainsi, dans le tumulte abominable de la Vie et de la Mort qui passaient avec la voix guerrière des tambours...
Elle l'aimait, Virginie! Ils s'aimaient certainement. Cela datait de cette heure crépusculaire qui engloutit peu à peu la féroce lueur du jour.
Ils ne s'aimaient donc point avant? Ce n'était rien, leurs étreintes, leurs caresses, leurs voluptés malicieuses, leurs promenades dans le parc, leurs mains unies au soir, derrière la ruine du donjon. Rien?... Non rien auprès de ce dont vibrait maintenant l'époux, auprès de ce qu'il savait frémir en elle de tendre, de douloureux, de craintif et de dévoué. «Toi?--Moi!--Nous...» Les lèvres sur les lèvres, ils demeurèrent, l'un contre l'autre, à tressaillir.
Il cherchait la comparaison de sentiments anciens. Rien n'égalait cela, ni l'instant de leur rencontre à Gros-Bois, ni les madrigaux des fiançailles, ni la nuit nuptiale. Cet amour-ci naissait de pitié envers lui, de reconnaissance envers elle. Leurs chairs, moulées l'une à l'autre, devenaient la chair d'un seul être qui s'apitoyait à la fois sur lui malheureux, sur elle confiante, qui se remerciait de se confondre pour s'abriter en soi. Ils savouraient le charme d'une seule pitié mutuelle pour cette douleur pareillement subie en l'identité neuve de deux émotions.
--Comme tu es bonne, tendre épouse, qui souffres de mon chagrin, toi qui accours de si loin pour consoler.
--Ne souffres-tu pas de la peine que ton père endure à cause de nous? Nos trois coeurs crient vers Dieu et implorent la même miséricorde.
--À travers ma douleur tu souffres de sa peine... Comme il est doux de savoir que ton coeur sensible m'appartient à cette heure.
--Il est bon de s'attendrir, n'est-ce pas?
--Oui... Oh! nous nous aimons...
--Nous nous aimons...
Elle cachait sa tête entre l'épaule mâle et la joue penchée. Ses cheveux se dénouèrent et les enveloppèrent de leur tissu doux. Non, rien n'égalait, parmi les amours, cette heure de passion. Cependant, s'il avait pu, après la bataille de Moesskirch et le viol de la fille allemande, accueillir la pitié alors venue à ses yeux, à ses lèvres, lorsque l'ordre militaire l'avait séparé d'elle, il pensa tout à coup que d'un pareil amour il aurait chéri l'autre, sans doute. Oui, les symptômes de la même émotion l'avaient envahi. Il en reconnaissait le souvenir lié à celui des cils sombres sur les yeux clairs de l'enfant profanée. Il lui parut qu'entre le temps de guerre et cette présence nouvelle de l'amour sa vie n'était que lacune.
Il lui parut aussi qu'il restituait à ce souvenir sa dette de pitié, de douleur et de passion.
--Oh! que nous nous aimons!
--Laisse-moi voir tes cils sombres et tes yeux clairs, Virginie?
--Tu veux?
Reflet de la lune, la mer éclairait la ville. La nuit allait finir. La jeune femme n'avait pas encore retiré son manteau à triple collet, ouvert seulement sur sa robe de voyage. Elle se rappela sa malle, le postillon et sa chaise restés à la rue.
--Tu es venue en poste?
--Oui, je désirais te voir vite.
--Qui t'a donné l'argent du voyage?
--Aurélie. C'est elle qui m'engageait à partir. Ta soeur nous aime bien, tu sais. Quand on a connu la condamnation de Moreau, elle ne m'a plus laissé de répit. Elle a emprunté sur ses bijoux et les miens.
--Aurélie?
--Oui. Elle disait: «Je t'assure qu'il est malheureux, mon frère!... Il souffre de la peine que le père endure à cause de nous tous.»
Bernard retrouvait la phrase que la naïve Virginie avait récitée d'abord. C'était l'âme d'Aurélie qui le rejoignait dans le corps de l'épouse, qui le consolait, par cette bouche charnue énervée de passion.
--Va, va, tu es aimé, mon Bernard!...
Vraiment elle prononçait le nom en grasseyant, comme si, cinq ans plus tôt, elle eût parlé à la mode des Incroyables, elle aussi. Il remarqua:
--Tu as presque la voix d'Aurélie, maintenant.
--Tu trouves?
Légèrement vexée, elle feignit de rire.
Mais, au lendemain, ils goûtèrent tout le bonheur de l'amour, toute la fraîcheur de la mer, toute la splendeur de messidor.
Héricourt, qui se défiait des croyances chimériques, écarta l'image d'Aurélie. Sa femme l'enthousiasmait avec sa belle joie franche, qu'amusaient les danses du flot et la parade des soldats. Ils regardaient l'appareillage des bâtiments. Tantôt ils musardaient parmi la bonne odeur de bois neuf, dans les chantiers de construction; tantôt, blottis au creux de la dune, ils écoutaient rugir les eaux en se chérissant. Elle lui rappela des philosophies faciles, et que ni l'or ni la grandeur ne rendent heureux. Toute joie réside dans l'amour. Elle le prouvait. Ils mâchaient la même fleurette et suivaient du même regard le vol des oiseaux. Pour leurs bonnes heures, ils regrettaient le grand lit ducal, au château de Lorraine. Ils aimèrent Jean-Jacques, la nature, leur petite maison à contrevents bruns. Hors la ville, ils en louèrent une pour quelque temps. La bourrasque jetait le sable, parfois, jusque les vitres encadrant les moirures immenses de la mer, où les voiles oscillaient, de plus en plus petites, vers l'horizon. À l'intérieur, il y avait un sofa cramoisi, des crédences grises, le pastel d'un jeune homme poudré, la main dans son habit bleu, des chaises à médaillon, une épinette avariée, puis un grand lit de fer clos de rideaux blancs, dans la seconde pièce, après le vestibule rempli de mouettes et de cormorans empaillés. Le propriétaire naviguait. La vieille servante tricotait en silence, l'oeil attentif derrière ses besicles rondes. Elle ne montrait qu'avec religion les lances de sauvages, leurs boucliers de paille et de cuir, leurs liasses d'amulettes, et les livres de sciences naturelles qui décoraient les tablettes d'une troisième salle.
De tout le bruit militaire, on n'entendait là que les coups de canon saluant le lever et le coucher du soleil, midi.
Là Bernard et Virginie parlèrent de leur fils. Leur amour resplendirait sur la beauté de sa face. Il accomplirait ce que son père ne rêvait plus d'accomplir. Afin de participer à cette gloire certaine, ils souhaitèrent une vie longue; car lui commanderait. Ni l'un ni l'autre n'en douta. Nulle opinion ne les divisait. Aux fruits de leurs corps vigoureux et doux, ils se rassasiaient de force, de joie, d'espoirs.
En imitant ses mines anciennes de fillette grondée, Virginie était sûre de l'attendrir. Le charme d'une faiblesse féline et puérile l'attirait de suite aux bras de l'épouse. Il embrassait les sombres cils et les yeux clairs, au souvenir d'une autre faiblesse violentée. Riant, il avait envie de tristesse; et ce mélange d'émotions était un délice d'amour.
Une lettre arriva: «Mon frère, le médecin sort de la maison. Le père est très malade; mais il ne lui convient pas encore de te voir. Je te préviendrai quand le moment sera venu. Joseph.»
La grosse écriture écrasée sur la pâte verdâtre du papier signifiait évidemment l'imminence du malheur...
--C'est moi qui le tue, moi..., mon pauvre père!
--Ne répète pas cela, Bernard...
Virginie se ruait à cette bouche, comme si la peur d'une parole néfaste épouvantait son destin. Lui ne voulut que s'anéantir dans la douleur. Tout le château des fibres nerveuses s'ébranlait en son crâne, autour de ses os. Son père ne le demandait pas! Il pensa courir à Dunkerque. Mais leur subite présence ne pouvait-elle pas annoncer trop clairement la mort au vieillard et le faire succomber aussitôt, lui qui aimait tant vivre, qui riait si fort, avec la petite orpheline, de ses manies, de ses boutades. Surtout Bernard redoutait de comparaître devant le moribond qui lui pourrait dire: «Vois ce que tu as fait de moi qui t'ai donné, en même temps que la vie, la possibilité de la gloire et de l'amour. Voici que tu m'as tué en trahissant mon affection pour une femme, et du luxe ambitieux, comme Aurélie m'a tué afin de s'unir à un noble, et Caroline afin de s'enrichir par l'influence de son mari. Pourtant, ai-je été mauvais envers vous? J'ai passé les heures de la vie à créer la fortune dont vous seuls deviez jouir, et non moi. J'ai renié mes convoitises, j'ai maté mes instincts, j'ai ignoré mes passions dans le but que rien ne fût dérobé qui pût servir votre jeune force, un jour. Et voici: Je meurs de désespoir, parce que vous m'avez délaissé avant l'heure, moi, mes idées, pour d'autres gens et des modes nouvelles. Vois mes rides, Bernard, les taies de mes yeux, les taches noirâtres de mes mains, écoute gémir l'oppression de mon souffle, regarde la détresse de ma face. C'est toi, toi, ce sont tes soeurs qui ont tué, en faisant comprendre pourquoi je ne suffisais plus à vos coeurs. Vous m'avez renié, écarté. Des ombres étrangères ont surgi entre vous et moi... Pourtant j'aurais pu vivre encore. Mes membres étaient robustes; aucune maladie n'affectait mes organes. J'aurais pu vieillir longtemps entouré de vous que j'aime... Oh! vous me repoussez de l'existence que j'encombre, impotent, aveugle, radoteur... Eh bien! c'est fini. Je succombe. Triomphez, assassins qui étouffez mon chagrin avec le poids de l'ingratitude... Ah! je vous aimais... je vous aimais, moi!... moi!»
Le fils l'imaginait sur la couche d'agonie, avec les pauvres mains osseuses tendues pour accuser, et sa bouche molle, édentée, crachant la malédiction, et, son regard cherchant, à travers les taies blanchâtres, le secours d'un autre soleil riche en clémences, en pitiés, en gratitudes filiales. Il entendait le sanglot gloussant sous les fanons de la gorge flasque. Il se complut dans l'horreur de cette hallucination, jusqu'à ce que la fatigue physique l'étendît aux côtés de sa femme endormie déjà comme une enfant paisible, au bruit de la bourrasque jetant le sable de la dune contre les volets clos.
Ce ne fut pas le choc du sable, mais un heurt et une voix qui réveillèrent le frisson peureux de Bernard assoupi. Un poing d'homme ébranlait la fenêtre du dehors... «Mon capitaine!... Votre père n'est pas bien... Il faut venir!--Oui, oui,» balbutia le fils en se précipitant vers la croisée, qu'il ouvrit de ses mains tremblantes. Enveloppé d'un manteau, le voyageur attendait. «Je suis le second de M. Joseph. Ça ne va pas chez lui à cause de votre père. Voilà sa berline... je vous attends...» Le fils glacé chercha les mots d'une question. Il sentit que son père était mort et que le marin ne le disait pas. Virginie ne comprenait rien, croyait à des voleurs... «Mon père, mon pauvre père! Oh! mon pauvre père!» répondit-il. Le vent fit reclaquer le volet. La mer était mugissante. Bernard introduisit l'annonciateur. «C'est fini? Oui... non, non!» L'homme ne voulait rien dire... On le laissa. «Je l'ai tué. C'est fait. Je l'ai tué,» murmura Bernard cherchant ses habits qu'il ne trouvait plus. Mais il remerciait le sort de ne pas comparaître devant la sévérité du vieillard vivant. «Je l'ai tué comme j'en ai tué d'autres!»
Quelles heures de nuit, d'aube, de jour passèrent aux vitres salies de la lourde voiture! Virginie le tenait entre ses bras. Il sanglotait, par saccades; elle pleurait doucement sur cette détresse. Il s'étonna lui-même de tant de chagrin. Son père était vieux et dément, après tout. Qu'avaient-ils fait qui ne fût selon la loi des choses? Les jeunes vont à la jeune vie, les vieux à la décrépitude, au délire, à la mort. Et cependant une peine physique, le chagrin du corps, de sa chair, l'emportait sur la raison, comme si la chair, fille de la chair en agonie, avait, pour ne pas se consoler, des motifs meilleurs que ceux de l'intelligence, fille de leçons étrangères. Les saccades de sanglots lui laissèrent peu de répit avant d'atteindre, le soir, Dunkerque et la maison d'angle auprès du rempart. La lumière se filtrait par les fentes des contrevents, entre le passage des ombres. Il sut là que M. Héricourt vivait encore. Ses frères descendus lui dirent que le malade persistait à ne le pas recevoir et se déclarait trop faible pour supporter le trouble d'une telle entrevue.
Puisque son père discutait ainsi la visite, la mort ne l'attaquait pas. On avait voulu effrayer. Ses frères peut-être servaient le caprice du vieillard, qui imposait une épreuve. Bernard soupçonna Joseph, qui ne se résignait point à les introduire dans la singulière petite maison. Blond, ventru, bonhomme, Robert parlait de l'état du ciel, des coussins de la berline et de la vitesse du cheval, comme si tout cela existait à l'heure de la mort. Les mains derrière le dos, Joseph hochait la tête. «Il est si faible! si faible!... Il ne peut plus se lever. Pourtant hier je lui ai encore lu la gazette. Il a ri. Le médecin ne sait pas; il dit que ça peut aller quelques jours... Il n'ose rien promettre. La petite veille, avec Calebasse, notre négresse, que nous avons ramenée des Guinées... Il veut toujours manger des oranges, le pauvre homme, mais ça ne lui vaut rien... Allons entrez, Madame notre belle-soeur, vous verrez une cabane de matelots...»
Ils entrèrent tous dans une grande pièce nue. Virginie ne savait quelles paroles fournir. Robert avoua que l'orpheline excitait le père contre ses filles et ses brus. En un coin de la pièce, l'escalier tournait vers les solives du plafond. On entendit marcher, en haut, et des plaintes de voix inconnues. Les marins se balançaient sur leurs jambes en regardant le carrelage du sol. Une négresse dégringola les marches. «C'est la Gri-Gri, ce n'est pas Calebasse,» expliqua Robert, et il rit de toute sa face rasée. Inquiète, l'Africaine rôda, dans les coins, à la recherche de vaisselle. Elle admirait le manteau, les trois pèlerines de Virginie; elle rassembla contre ses grosses mamelles un madras jaune et sang. «Allons Gri-Gri, commanda Robert, salue Madame... Ah! elle est rusée! Et ta soeur Banane? Elle est là-haut. Allons!... ah! ah! Dents blanches! Vilaine tignasse: là-bas, elles y mettent du suif... Drôle de mode! n'est-ce pas? Bernard! Te rappelles-tu, mon frère, quand tu venais voir vêler la vache, derrière les Moulins...?» Une autre négresse glissa pieds nus le long de la rampe. «Ah! c'est Clotilde, celle-là...» Clotilde ouvrit ses grosses lèvres noires pour sourire, et puis chuchota des mots bizarres vers Gri-Gri penchée sur une caisse qui servait d'armoire. Les marins ne parlaient plus du moribond, mais ils renseignaient Virginie sur les défauts et les vertus des quatre négresses présentes, glissant, pieds nus, silencieuses, telles que de souples diablesses vêtues d'indiennes qui collaient aux membres agiles. Bernard eût voulu qu'on se tût ou qu'on parlât du malheur, uniquement. Les marins ne pensaient pas de même. Ils s'empressaient autour Virginie, lui montraient un oeuf d'autruche, des morceaux d'ivoire, la prièrent de soupeser. Cela fit que Bernard crut moins à la proximité de la mort. Ses frères auraient-ils ainsi joué?
Soudain les négresses regrimpèrent à la vis de l'escalier, disparurent. Le gros Robert monta lui-même pour prendre des nouvelles. Afin d'éviter le bruit, il n'avait point de souliers; ses pieds énormes en bas gris tricotés firent geindre les planches des marches. Bernard craignit que son père ne le demandât. Il se jetterait au pied du lit et lui baiserait la main. On se réconcilierait. On guérirait l'aveugle. Quels bons jours d'affection ensuite... Mais Robert revint, l'air hébété: «Il a passé!... dit-il... Le père est mort!--Oh!» hurlait la chair de Bernard, encore que la stupeur de son esprit voulût interroger. La chair se tordit, fut secouée de sanglots, s'écroula sur les genoux. Virginie le soutenait. Joseph répéta: «Voyons, garçon, voyons, Bernard, du courage, frère, allons...» Ils le portèrent, le hissèrent par l'escalier. Il était une chose endolorie, secouée de spasmes. Il se trouva brusquement face à face avec son père rigide, étendu les yeux plus creux, les narines pincées, la bouche sévère, les mains pareilles à la cire du gros cierge qu'allumait la négresse avertie d'avance.
De nouveau sa chair s'écroula sur les genoux. Ses mains cachèrent le trouble de la figure déformée par l'expulsion pénible des larmes. L'intelligence se résignait, sereine. Mais le corps ne se résignait pas. Il était une autre personne que la raison. Personne instinctive, sensible, passionnée, mieux capable de comprendre que la chair du mort était la source de sa chair, qu'elle-même, un jour, se pétrifierait aussi, vide d'âme volontaire, après avoir été l'organe d'amour et de douleur.
--Allons, frère, bois un bol de grog. Ça remet un homme... Non? Tu as tort.
--Frère, tu devrais boire du grog. Ça te donnerait courage. Mange un morceau toujours.