Chapter 19
Du casier, elle tira ses livres. Elle lut les chiffres, en se lamentant: elle soupçonnait les comptables, les agents, l'homme de confiance à Ostende, les rouliers et les haleurs de chalands. En outre les frères de Dunkerque voulaient armer en course la goëlette pour courir sus aux navires de commerce anglais. Ils espéraient de bonnes prises. Cela ne lui inspirait aucune confiance.
Jusqu'à cette dernière plainte, Bernard n'avait écouté que de l'attitude. L'orgueil nourrissait la fièvre de son esprit. Il admirait sa prestesse à férir, la sûreté de sa parade, l'exactitude du geste dégageant le sabre et l'élevant d'un coup pour lui donner la force d'une pesanteur. Quel lucide courage! Et l'autre écroulé sans vie! Comme sa volonté tuait vite. Comme elle avait tué à Engen, à Moesskirch, à Hochstedt, à Hohenlinden!... Comme elle lui avait valu de triompher en guerre, en amour: Virginie! Un être nouveau allait surgir de cette belle chair; un être qui perpétuerait cette puissance de vouloir. Lui-même allait reconquérir son grade; mais si la chose semblait difficile, pourquoi ne point s'unir à la croisière de ses aînés? L'aventure deviendrait favorable, lui sur le pont. Caroline avait toujours récriminé ainsi. Bonne, elle veillait pour les autres, soignait le bien, pourvoyait aux dépenses, tranquillisait les créanciers. Autour de Cavrois elle édifiait une fortune énorme, sans rien prendre pour elle qu'une graisse précoce dont jouissait déjà Dieudonné bavant son laitage, assis sur une fourrure, au milieu des lettres d'un abécédaire en bois peint.
Le mari ne souffrait pas de cette négligence, ni des savates éculées aux bas des servantes, ni des tabliers sales sur leurs robes à fleurs, ni de l'air chargé de parfums de vaisselle venus par le corridor. Les chats griffaient l'étoffe des meubles délabrés. La jolie pendule en lyre que le soleil de cuivre animait de son balancement derrière les cordes dorées, on l'avait recouverte d'un globe en verre. Pendule où l'heure avait sonné des départs pour la guerre, pour les noces, pour la vieillesse, pour la mort, pour la vie, depuis vingt-cinq ans, elle répétait son calme tic tac qui mesurait la doléance de Caroline.
--Si vous allez jusqu'au camp d'Ostende, dit Cavrois, vous devriez, Bernard, vous arrêter à Dunkerque. M. Héricourt vous souffre mieux que ses filles ou ses gendres. Peut-être se laisserait-il convaincre d'arrêter la procédure.
--En même temps, tu parlerais à Joseph et à Robert pour cet armement de la goëlette. Nous ne sommes pas dans une situation à risquer tout. Je sais bien que ça les fait endêver de ne pouvoir plus entreprendre de voyages, parce que les Anglais bloquent les ports... Tout de même, mieux vaut patience que violence... Ils perdraient la goëlette et les deux bricks; et ils iraient sur les pontons de Plymouth... Voilà ce que je leur prédis... Tu entends, Bernard?
Elle cita quelques vers d'Horace qui blâmaient l'imprudence des marins. On servit le souper. «Allons, Cadine, ma fille, trotte, va chercher le vieux bordeaux pour mon frère, il doit partir de bonne heure... Tu sais, les bouteilles du troisième rang, dans le caveau...» Dieudonné se barbouilla de graisse. Il rongeait lentement; le regard de ses gros yeux ne quittait pas la physionomie encore nouvelle de son oncle qu'il dégoûta. Bernard eut envie de partir immédiatement. Il comprenait que rien, dans cette maison, ne changeait plus. Le tic tac de la lyre noire à cordes d'or rythmait le calcul, l'ordre, l'économie, les froides espérances du commis aux Relations Extérieures, qui ne désirait même point l'avancement, heureux de regarder du «fond de son trou», disait-il, se fatiguer les ambitieux.
«Repassez à Paris, au retour. Il sera bon de nous voir, au cas où vous n'obtiendriez pas la réintégration. Praxi-Blassans vous trouverait peut-être quelque chose, une mission. Moi, de mon côté, je cherche.»
Il ne s'expliqua point davantage. Sa bouche sans lèvres se referma et ne se rouvrit plus que pour boire, manger, en gloussant de satisfaction. Caroline parlait des mines d'Anzin et d'Aniche où elle engagerait des fonds. On creusait de nouveaux puits aux environs de Béthune. Dieudonné renversa son assiette et s'inonda de panade. On dut fuir au salon. Les meubles disparaissaient sous des enveloppes de serge. Le lustre restait voilé. Des fruits mûrissaient à terre, le long des plinthes. On servit de l'eau de pomme à Caroline et du vespetro. Cavrois bâillait. «Bonsoir, dit le capitaine. Il faut que je me mette de bonne heure en selle.--Bonsoir, mon frère! Fais un bon voyage! Mon Dieu! dire que tu as perdu ton emploi et que les généraux auraient pu nous retirer les fournitures!... Que ça t'apprenne, hein? Qu'est-ce que ça te fait, l'empereur, le roi, ou un autre?... Va, va, tout ça...» Elle n'acheva point sa phrase, mais courut à un meuble dont la housse lui parut fraîchement déchirée, puis appela les servantes, Bernard monta jusque sa chambre pendant qu'elle les grondait.
À Dunkerque, il s'installa dans l'auberge. Ses frères aînés lui étaient des âmes étrangères. Plus âgés de cinq et six ans, ils avaient, de bonne heure, couru les mers, pendant qu'il étudiait la mathématique. Rarement ils venaient aux Moulins, y demeuraient une semaine, un peu balourds, et fumaient, taciturnes, ou bien contaient des histoires fabuleuses d'Eldorados. Ce qu'ils pratiquaient dans les voyages, leur cadet ne le savait point. Tantôt ils ramenaient des cargaisons de céréales, aux temps de mauvaises récoltes; tantôt ils rapportaient des charges d'ivoire, d'huile, de bois précieux, d'épices; tantôt ils débarquaient du sucre, du rhum, du café, des peaux de bêtes fauves. Bernard méprisait leur ignorance et leur gêne devant les visiteurs. Le goudron avait noirci leurs ongles, les cordages raclé leurs mains, les liqueurs fortes enroué leurs gorges. Ils gardaient le roulis dans les jambes. Souvent ils s'étaient aperçus de l'antipathie que marquaient envers eux les soeurs, Bernard et Augustin. Fils du premier lit, ils n'aimaient guère les filles du second. Ils devaient avoir accueilli le père avec satisfaction dans leur demeure située le long des remparts maritimes. Ils se prévalaient sans doute de le soutenir contre l'ingratitude des autres enfants.
Pour ces motifs, Bernard jugea prudent de ne point se rendre droit chez eux. D'abord sa présence eût pu effaroucher le vieillard. Ensuite les marins auraient tenu à lui faire toutes sortes de reproches, à lui interdire, peut-être, le seuil; car ils n'avaient point prévenu la famille à l'arrivée du fugitif. Préférant les rencontrer sur le port, il se mit à la recherche de la goëlette, des deux bricks le long, de l'estacade où s'alignaient les bâtiments, allégés de toute cargaison depuis que la mer redevenait un lieu de bataille. Entre les monceaux de barils vides, les collines de cornes arrachées aux buffles de la pampa, les caisses attendant l'heure favorable d'un arrimage, plusieurs matelots en groupe causaient de leur sort fâcheux. Ils le renseignèrent. On armait la goëlette, décidément. Il dut avancer vers la fraîcheur plus grande de la mer encore invisible, mais qui déferlait derrière le rempart et la perspective des mâtures, des gréements, des toits, des magasins. Ses narines aspiraient l'odeur salée de l'air et des eaux. Attelés à l'affût d'une caronade, des matelots en culotte de grosse toile qui tiraient l'énorme pièce vinrent le distraire de sa pensée, redoutant l'entrevue prochaine avec son père. Les hommes criaient: «ho! hiss!» les reins tendus, les jambes arc-boutées; les roues basses de la machine sautaient les bosses du pavage, écrasaient l'herbe et les pissenlits de la chaussée. Derrière, munis d'un levier, d'autres gens aidaient la besogne. Quand ils se relevèrent en sueur, Bernard reconnut Joseph sous la vareuse bleue et le bonnet de drap. «Bonjour, mon frère.--Tiens, c'est toi!... Attention, les garçons... tire à bâbord... à bâbord... hôô... hiss... Une... hooo, hiss... deux... Tu vois, on est au travail...» Il s'arrêta comme à regret... «Alors?... Tu viens manger un morceau par ici?... C'est vrai... On rassemble des cent mille hommes sur la côte. Le petit gris croit qu'il va passer la mer à cheval... Toi aussi, tu passes la mer à cheval?... hein, mon fieu?--Et le père?--Il ne va pas bien. Tout ça le secoue, tu comprends. Je crois pas qu'il aimerait te voir... Il est chez nous avec une petite fille. Il ne manque de rien, ni la petite. Il y a encore du biscuit dans la soute et du tafia dans les fioles... La petite le garde. Il se fait moins de bile... Tu ferais bien de lui f... la paix, mon garçon... Voilà mon avis... hein?» Il se frappait les mains pour en secouer la rouille et la poussière. «Allons voir _La Belle-Ariadne_.» Bernard protesta contre l'idée de son frère. Ces façons l'accusaient d'ingratitude. Il donna des explications comminatoires sur les folies séniles de M. Héricourt, tandis qu'ils parcouraient le pont de la goëlette gratté, lavé ainsi que celui d'un navire de guerre. Les calfats goudronnaient l'extérieur, suspendus à des cordages. Autour des deux mâts, les pistolets d'abordage, les mousquets, les sabres et les haches garnissaient des cercles en fer. On enchaînait le canon à l'avant; le bronze fourbi reluisait. Aux premières ouvertures que fit Bernard afin de partir avec ses frères, Joseph le dissuada. «Tu sais, pour la course, il faut de vrais matelots. Je vais armer les deux bricks aussi, mais je n'emmène que de vrais matelots, des durs; ça les connaît, la toile et la barre... Tu serais un marin à cheval, toi, mon fieu; un marin à cheval, ah! ah!...» Il éclata de rire, trouvant l'image comique. Toutefois il consentit à persuader le père de souffrir une rencontre avec le voyageur sur le môle, après dîner.
Les yeux brouillés par l'émotion, Bernard aperçut à l'heure dite Joseph et le vieillard qui venaient à lui. Le père marchait mal; il portait une redingote bleue que gonflait son ventre flottant. Les dentelles des manchettes cachaient ses mains; plus près, une mine assez bonne colorait le visage. Bernard avança vite: «Père, comment vous va?--Aussi bien que... possible...» répondit M. Héricourt, mais il ne put se retenir de pleurer. Des larmes noyèrent le voile des pupilles bleuâtres, et la bouche s'ouvrit de coin contre la gencive édentée. «Pourquoi, mon père, pourquoi, vous méprendre ainsi sur nous?--Oh! oh!» gémit péniblement le vieillard, et le sanglot s'étrangla dans la gorge. Il le comprima, s'arrêta pour trouver un mouchoir dans sa poche et s'essuya les lèvres. De toute cette douleur, malaisément contenue, le fils ressentit les affres. Sans que M. Héricourt prononçât un mot, Bernard prévit ce qu'il dirait de lamentable. «Ne parlons point de ces choses. Ne parlons point de ces choses..., mon père. Laissez-moi seulement vous répéter que mes lettres étaient véridiques. Je vous aime, Virginie vous aime, et tous nous vous aimons. Rien ne peut contre cela!» Ils se prirent les mains. Joseph plaisantait: «Allons! il ne vous mange pas, vous voyez bien! C'est un bon garçon.--Oui! reprit Bernard, mes pauvres soeurs sont tristes de ce que vous croyez. J'ai vu couler les larmes d'Aurélie.--Moi aussi, moi aussi, j'ai pleuré, moi!...» cria M. Héricourt, et il levait au ciel ses pauvres yeux morts. «Oui, oui, je pense que vous souffrez, mon père, et pourtant où est le crime?--Le crime! mais c'est le luxe d'Aurélie, ses fêtes qui échappent à mes yeux aveugles, c'est la gaieté de Virginie, c'est ton amour à son égard qui me délaisse. Le crime, ce sont les nouveautés des Cavrois qui changent mon oeuvre, qui démentent mes pensées. Va, va, retourne à tes chevaux, à ton cher argent, à tes folies. Laisse-moi dans ma nuit comme tu m'y laissais hier. On se marie parce que ma vieillesse répugne à votre joie. Vous cherchez des figures agréables qui rient et qui voient. Caroline amasse par peur de ma vieillesse, qu'on croit inhabile à gérer le bien. Vous me criez tous que la mort accourt, en vous séparant, en vivant d'autre sorte que moi. Notre sainte existence, notre noble existence de travail commun est finie, et je n'ai plus qu'à finir à mon tour... Entre vous et moi, vous mettez des sentiments et des habitudes qui nous rendent plus étrangers que les coutumes différentes des peuples. Va, mon fils, va. Toi qui coupais les robes de tes soeurs pour fabriquer le premier drapeau tricolore de la Ville, tu sollicites la clémence de cet empereur, aujourd'hui; je le sais. Je ne comprends plus, je ne vous comprends plus personne, ni Praxi-Blassans qui sert un tel maître, ni Cavrois qui renie la République, ni toi qui n'as su sauver ton général, ni Caroline qui soudoie les intendances pour leur vendre nos marchandises. Et ma nuit ne vous comprend pas.»
Cependant ils l'apaisèrent. Il dit sa demeure, son existence nouvelle fortifiée par le vent de mer, la délicatesse et la fraîcheur du poisson, l'affabilité des marins, ses fils. «Invitons le frère à dîner, pria Joseph.--Non, non, pas aujourd'hui. Ne me fais pas mentir si vite à mes idées. Sa présence me rappelle trop encore qu'il appartient à une autre famille, à d'autres gens, à d'autres habitudes, et qu'il se détourne de moi... Puisqu'il doit repasser ici, je le reverrai à son retour. Lorsque Caroline aura rendu mon bien, je jugerai si je puis vous comprendre. Son fils craignit de ne le revoir plus; mais Joseph consola. Le père semblait heureux dans leur maison. Il reprenait des couleurs. Il pouvait suivre l'étendue des jetées sans fatigue; et chaque jour il allongeait la promenade. Pourquoi contrarier sa manie. Avec eux, il se rétablirait; la santé morale et la santé physique lui reviendraient à la fois. Alors on se réconcilierait tous. On pourrait le conduire à Paris chez un médecin célèbre, qui peut-être guérirait ses yeux. Il fallait seulement attendre l'automne. «Au revoir, mon fils, va trouver Augustin et le général Oudinot, je t'attends au retour... Au revoir embrasse-moi... mon fils...» Bernard mit les lèvres sur la vieille joue toute fraîche de l'air marin. Par une petite rue latérale, M. Héricourt et Joseph disparurent, les adieux faits. Ils lui laissèrent une immense tristesse, le remords d'un crime. La décrépitude et l'angoisse du père étaient dues à leur vie nouvelle, la vie d'amour, la pauvre vie d'amour, où ronflait Virginie entre un mal de coeur et un mal de dents.
À Ostende, il apprenait ceci d'Augustin. Toutes les semaines, Oudinot recevait de leur père des lettres dénonçant ses fils qui le dépouillaient, et suppliant le général d'intervenir auprès d'eux. Oudinot avait flétri le jeune homme d'une forte semonce, puis l'avait renvoyé au peloton pour instruire les recrues de la dernière levée. Dès lors il sembla difficile d'obtenir une apostille au certificat des officiers. Augustin ragea. Ils s'exaspérèrent ensemble. Leur avenir militaire dépendait d'une lubie sénile. Ils incriminèrent les marins qui auraient pu raisonner le vieillard. Augustin emmena son frère chez des amis flamands aux environs de la ville. Parmi les chaudrons de cuivre luisants, les faïences bleues, les meubles de chêne poli, s'évertuaient deux cousines fort accortes; la cadette y joignait d'être jolie, ce qu'apercevaient mal les maris, associés-brasseurs. Dans son frais habit bleu à revers blancs, Augustin se fit valoir. Il avait de beaux yeux gris, une taille de fille, des jambes droites. Le bicorne convenait à son profil étonné de jeune garçon fiévreux. Il habitait là, dans une chambre dominant le potager et ses cloches à melon, ses plants de poireaux. Fièrement, il expliqua combien peu lui coûtaient nourriture et logis: la plus jeune des cousines lui voulait du bien. Pour en témoigner, elle n'acceptait pas d'argent. Il payait l'hôtesse de prévenances amoureuses, lorsque les maris charriaient au loin les tonneaux de bière ou les sacs d'escourgeon. Il montra sa bourse pleine, des fleurs fanées, un ruban de jarretière en satin rose, et, dans son portemanteau, tout un trousseau de linge fin, don de l'hôtesse. Héricourt, suffoqué, lui représenta la bassesse de cette conduite. Mais Augustin n'admit pas le blâme. Ses camarades agissaient de même. Lorsqu'on possédait une figure avenante et la vigueur du mâle, bien sot qui n'en profitait point. Les dragons en usaient comme les fantassins, apparemment. Le capitaine se récria. Augustin riposta qu'on était mal venu à lui chercher noise, au moment où lui-même se compromettait auprès d'Oudinot pour la cause d'un ami de Georges et des brigands... Dans les garnisons de la côte, tout le monde reconnaissait le crime de Moreau... Pâle de colère, l'enfant crachait des injures. La folie du père, la conspiration de Bernard embarrassaient son destin. Il ne le voulait pas. Quant à sa conduite, elle n'intéressait que lui seul.
Le bruit des voix fit monter les femmes qui entrèrent sous prétexte d'apporter quelques boissons. Petite, grasse et brune, la plus jeune s'effara: «Mignon, qu'est-ce qu'il te fait... qu'est-ce qu'il te dit? Mignon?...» L'aînée non moins grasse jusqu'aux plis du cou: «Vous savez, Monsieur, il ne faut pas le gronder, parce que nous l'aimons bien, venez souper d'abord...» Afin d'éviter une querelle, Bernard descendit à table. Augustin et sa maîtresse parlèrent de leurs amis, hussards du corps Oudinot, qui ne tarderaient pas. L'aînée tenta de conquérir Bernard, dont elle comblait l'assiette de viande et de pruneaux. La poitrine épaisse débordait le décolletage d'une robe de moire qui ne couvrait point les bras. Cette gorge vivait comme deux visages frais et joviaux. Il eut la convoitise d'y mettre les lèvres, ainsi que l'y incitaient les plaisantes oeillades roulées entre les brides des paupières blondes. Sans doute eût-il obéi aux instincts si la servante n'eût apporté des lettres. L'une, de Joseph, invitait Bernard, au nom de leur père, à ne point manquer de le revoir. La seconde était la réponse d'Oudinot à la demande d'audience. Froidement un secrétaire écrivait que le général, acquis à d'autres soins, regrettait de ne pouvoir accueillir les visiteurs, mais qu'il tiendrait compte d'un mémoire lui expliquant le but de la démarche. Sans parcourir davantage la missive de Virginie où il n'était point question d'affaires, Bernard quitta la table en fureur. Augustin l'excitait. Ce refus d'audience marquait le résultat des épîtres adressées au général par M. Héricourt. «Ah non!... C'est trop. C'est trop, criait le jeune homme. Écris-lui. Écris-lui que tu n'iras pas à Dunkerque, qu'il brise notre carrière. Nous avons usé de douceur. Usons de sévérité, maintenant. Ce vieux fou nous perdrait tous deux.» Ils discutèrent les termes. Ils fixèrent ceux-ci. «Mon père. Vous me pardonnerez si je ne me rends point aussitôt vers vous, comme vous me le faites mander par Joseph. Mais l'état de colère où m'ont mis vos lettres au général Oudinot qui détruisent tout espoir, pour moi, de rentrer dans l'armée me laisse craindre de ne vous parler point avec le calme et le respect que je vous dois. Souffrez que ma visite soit retardée. Votre fils respectueux, Bernard Dessling-Héricourt.» Ils hésitèrent un peu avant de cacheter. Le capitaine cédait à la crainte de paraîtra faible devant le courroux de son frère, qui énumérait avec raison les malechances dont ils allaient pâtir. L'un et l'autre attendirent de leurs bouches le conseil de ne pas expédier. Bernard le comprit; mais il n'osa le prétendre. Augustin refusa de se départir de sa première attitude, par amour-propre. «Ce lui donnera sujet à réflexions. Il ne recommencera plus, et quand tu passeras par Dunkerque il sera bien aise de composer. Envoyons la lettre». Caroline ne voulait-elle pas de même résister à la démence du vieillard aigri? Bernard laissa son frère cacheter. Le jeune homme sortit pour ordonner que l'on portât ce message chez le maître de poste. Durant sa courte absence, le capitaine, retiré dans sa chambre, y lut les deux autres lettres. Virginie annonçait que les misères de la grossesse diminuaient pour elle, tandis qu'Aurélie en souffrait à son tour. À deux elles parlaient du voyageur, elles l'accompagnaient dans son pénible exode: «Il nous semble que votre fierté doit subir des épreuves pénibles, mon cher mari. Du moins, si je pouvais vous rejoindre. Nous ne sommes pas riches. Mon père ne reçoit pas le remboursement des avances faites pour la remonte de trois escadrons. Votre régiment va, dit-on, rejoindre le dépôt à Bapaume, en Flandre. On annonce par ici que toute l'armée sera rassemblée dans les camps de Boulogne avant l'automne. Praxi-Blassans écrit à votre soeur qu'il convient que vous demeuriez sur la côte. De grands événements se préparent, et votre réintégration s'imposera si l'Empereur héréditaire passe outre le détroit. Pardonnez-moi, je vous en prie, mes paroles de colère, au moment de votre départ. Il y a en moi votre vie, comme dit votre soeur; et pardonnez à cette vie-là. Je vous embrasse, Bernard, en épouse tendre et fidèle.»
Caroline conseillait aussi, sur l'avis de Cavrois, de ne pas quitter les camps, de se rendre à Boulogne. Un entrepreneur y construisait, pour le compte Héricourt, des canonnières, des péniches et des chaloupes à l'espagnole, des prames à trois mâts destinées au passage des troupes. Le capitaine vérifierait les travaux de charpente, les devis; il activerait la besogne afin que leur maison encaissât le plus des vingt-sept millions concédés par l'État aux constructeurs de ces bâtiments. Caroline lui envoyait un peu d'argent chez le banquier de Boulogne. Aussitôt Héricourt pensa rédiger son mémoire à Oudinot. Des éclats de rire, des cris de femmes chatouillées l'attirèrent en bas. Deux hussards bleus racontaient que les maris des cousines dormaient ivres, sur leur haquet au milieu de la route. Les militaires avaient dételé et emmené les chevaux, en sorte que les brasseurs resteraient là-bas jusqu'au matin dans la paille chaude. Les femmes riaient aux larmes. Augustin rentra. «Puisque ces messieurs honorent Bacchus, nous autres, livrons-nous aux plaisirs de Vénus!...» déclama-t-il, saisissant aux seins la femme brune qui se renversa sous le baiser. Un hussard éteignit les chandelles. Bernard profita du tapage pour s'esquiver à la faveur de l'ombre. Il fut écrire dans une auberge son mémoire à Oudinot, y coucha, et repartit le lendemain, après avoir serré la main de son frère, sur le champ de manoeuvres couvert de grenadiers en évolutions. Augustin, auparavant, lui avait répondu:
«Achève ton sermon, va. Le père blâme nos manières, dis-tu. Sa vertu ne l'empêchait pas de verser, aussi bien que notre soeur, des pots-de-vin aux mestres de camp, sous Capet. J'ai vu les reçus. Et Joseph, Robert? Sais-tu comment ils profitent lorsque la croisière dure? Ils échangent les pacotilles sur la côte de Guinée contre les nègres qu'ils vont revendre aux planteurs des Antilles. Voilà pourquoi ils ramènent à Dunkerque des cargaisons de sucre et de rhum, de café qui valent dix fois le prix de la pacotille. Ne te fais pas de bile, mon pauvre grand! Adieu. Je remettrai moi-même le mémoire au général... Nous ne serons pas trop de deux dans les états-majors, si nous voulons aider Caroline... Ne te fais pas de bile. Soyons de joyeux garçons, sapristi!... Et vive l'Empereur!» Pirouettant sur les talons, l'enfant était revenu vers les soldats, le rire aux lèvres.