La Force Le Temps et la Vie

Chapter 17

Chapter 173,370 wordsPublic domain

L'idée de cette mort épouvantait le fils. Il évoqua ceux dont il avait mesuré le corps étendu par le sabre sur la terre conquise. Des fils, des filles, des soeurs, des frères avaient donc aussi pleuré ceux-là. Une telle réflexion lui parut indigne d'un homme. Il voulut l'écarter. Aurélie la devina et la dit. Ce lui donna une commotion:

--Nous sommes donc le même esprit?

--Je crois, mon frère...

Il la jugea présomptueuse. Mais leur pareille tristesse les rendit indulgents. Ils ne jouirent pas des premières feuilles qui verdirent, de l'eau qui s'éveilla dans les bassins pour mirer le pur bleu du ciel ou l'éclat solaire. Caroline écrivit qu'elle n'avait point vu le père, que, s'il se réfugiait quelque part, ce serait à Dunkerque dans la petite maison de leurs frères aînés, les marins, Il les aimait mieux à cause de leur célibat, de leur simplicité extérieure. Aurélie se blâma de n'y avoir point pensé. D'ailleurs une deuxième missive de Caroline leur apprit qu'un tabellion de Dunkerque la mettait en demeure de verser à leur père, solidairement avec les autres frères ou soeurs, une somme de cent cinquante mille livres, prix demandé des moulins et des tanneries. Ils en conclurent qu'il habitait le port. C'était une menace de ruine. On s'arrangea pour lui envoyer, à tout hasard, dix mille livres. Virginie s'en indigna plusieurs jours. Praxi-Blassans engagé dans les restaurations de son château, en Comtat-Venaissin, ne disposait pas d'argent. Il fallut avancer la part d'Aurélie. Or Edme dépensait beaucoup. Il achetait des chevaux, les revendait, entretenait en ville deux merveilleuses, jouait avec le colonel et l'élégiaque, qui gagnèrent toujours. On dut indemniser une servante totalement dévêtue au milieu du jardin, par gageure. Ses lévriers mordirent un enfant qui fit payer la blessure. Afin de ne pas entendre le vacarme, Bernard passait le temps à la caserne, inspectait bottes, les selles, les brides, les carabines, les doublures de manteaux, le poil des chevaux, les lueurs des sabres, causait politique avec Pitouët, devenu prudent.

Au retour, il aimait dormir près de sa femme tiède au lit, et dont l'accueil amoureux ne se lassait point. Mais il trouva que les pores de la peau se relâchaient laidement au visage; elle n'avait pas les mains fines comme Aurélie. La peine de savoir le père en souffrance redevint sa préoccupation unique. Il lui importa peu de savoir que le tribun Curée proposait d'offrir au Premier Consul le titre d'empereur. La protestation de Carnot parut inutile contre la chance fatale du Corse.

Sans pouvoir rien changer aux choses, Bernard déplora cet avilissement. À peine si quelques-uns contredirent quand Pichegru fut assassiné par les gendarmes dans sa prison. Buonaparté évitait ainsi la défense du général et ce qu'il eût révélé aux débats publics de la cour d'assises. Héricourt craignit pour Moreau. Comme le Rival triomphait de la justice, de l'honneur, du bon sens! Bernard confondit toutes ses peines. Il tâcha surtout de revivre la douleur que souffrait le vieillard. Il l'approuvait. Il se condamnait. Il haïssait la lourde Virginie, cause partielle de ce mal. Pour la grande femme, belle de stature, pour les cils sombres sur la niaiserie des regards clairs, pour le luxe prêté du château, des charmilles verdissantes, des statues immobiles, il vouait au désespoir le père faible, aveugle, dépouillé.

--Oui, pourquoi? reprenait Aurélie; pour l'intimité d'un mari rageur, affairé, absent et jaloux, pour l'orgueil de réceptions somptueuses, et d'un titre, pour les douleurs de la maternité..., ô mon père, je vous réduis au pire chagrin.

Elle pleurait. N'osant le dire, ils admettaient que leurs vies menaient la mort contre l'homme à qui elles étaient dues.

À cheval, courant les routes, par le travers des pluies, il se résigna peu. La fraîcheur de l'air ne délassait pas ses tempes. Une fois il aperçut Edme qui riait sur un poney roux et secouait les mèches de sa tête, parce qu'une fille assise entre les corbeilles chargeant son âne l'insultait. Bernard fit un détour qui l'écarta de l'adolescent, de ses amis. Mais il regretta davantage son union avec les Lyrisse. Toute exubérance de vie navra ses heures.

Le petit Émile, fils d'Aurélie, arriva sevré, dans les jupes d'une Bourguignonne. Pâle et lourd, il s'étonnait peureusement. Il ignorait sa mère, criait lorsqu'un geste le séparait de sa nourrice, stupide créature bovine, d'ailleurs vaniteuse de cette préférence. Et Aurélie se désola. «C'est le châtiment. Mon fils me punit parce que mon père souffre...» Il fallut que Bernard entreprît de la consoler: «Je n'aurais pas cru que des fibres si solides nous attachassent à nos parents.»

Son caractère manquait donc à la perfection promise. Le père condamnait avec justice. L'effort d'une jeunesse était brusquement démenti. En outre un sénatus-consulte conférait à Buonaparté le titre d'empereur. Cela dépourvut Bernard de son énergie. Recevant, un jour plus tard, la lettre qui brisait sa carrière, il cacha son trouble. Sans communiquer le message, il continua de parler à Virginie sur les mécomptes de la grossesse, conseilla de la marmelade à sa soeur, remplit de cognac le verre tendu par Edme glorieux d'un exploit de braconnage: un chevreuil blessé, rejoint difficilement à la course.

Le capitaine se satisfit presque d'un châtiment qui rachetait, devant le sort, son irrespect filial. Buonaparté triomphait définitivement de lui, parce qu'il était criminel envers le vieil aveugle.

2e DIVISION

BUREAU DES ÉTATS-MAJORS ET DES TROUPES À CHEVAL

LE MINISTRE DE LA GUERRE,

À Monsieur Dessling-Héricourt, adjudant-major, capitaine au 23e régiment de dragons.

_Je vous préviens, Monsieur, que par arrêté du 27 floréal, le Premier Consul a décidé que vous cesseriez les fonctions de l'emploi d'adjudant-major que vous occupez au 23e régiment de dragons, et que vous serez rayé du tableau de l'armée.

Vous voudrez bien vous conformer à cette disposition et vous retirer dans vos foyers. En m'accusant réception de cette lettre, vous me ferez connaître le lieu que vous avez choisi pour votre résidence.

Je vous salue._

_Signé:_ BERTHIER.

Pour copie conforme:

_le Sous-Inspecteur aux Revues_,

Bon Leduc.

Le destin rayait la vie. Il sembla naturel à Bernard que Buonaparté, cet ennemi à peine entrevu, petit, gros de la poitrine, court de jambes, les cheveux noircis par la pommade, les yeux fixes comme des vitres, que cet ennemi personnel devenu l'_Imperator_, successeur des Césars, affirmât une suprématie en abolissant les ambitions légitimes d'un émule.

Monté dans la bibliothèque, il referma violemment la porte sur Edme, qui le suivait, et se mit à rire nerveux, furieux. Ah! Ah! Il avait offert son sang pour la nation, et on le biffait, tel un malfaiteur, des cadres de l'armée! Ah! Ah! Et son père agonisait, par la faute du mariage, en le traitant de voleur. Ah! Ah! Il saisit son chapeau, le jeta contre terre, et le défonça. Mais il ne put refuser d'ouvrir à Virginie, qui sut pleurer à la porte. Entre ses larmes elle insinua des reproches. Le colonel Lyrisse gardait son grade, lui! bien que Moreau l'eût favorisé.

Bernard ne répondit rien. La colère de sa femme s'acheva dans les vomissements.

L'autre courrier apporta une lettre du diplomate, qui rassurait. Le capitaine Héricourt avait eu l'imprudence de soutenir ses opinions dans les cafés. Sur les rapports de police, Buonaparté dépité d'apprendre que les amis de Moreau se remuaient et qu'on n'arracherait pas aux juges la sentence capitale voulait interrompre la propagande en frappant partout. Mais plusieurs radiations ne devaient être que temporaires. Praxi-Blassans le savait. Agir vite, obtenir un certificat des officiers du régiment, un autre du maire, solliciter Oudinot et Junot par les Cavrois, dût-on avantager encore les revenus des généraux acheteurs de farines au compte des corps cantonnés entre Arras et Ostende; voilà ce qu'il convenait de faire dans l'intérêt de la famille. L'Empereur aimait particulièrement Junot, qui avait gagné par le jeu les trois cent mille livres indispensables au voyage d'Italie et à l'équipement de l'état-major: car, en compensation de ses noces, Buonaparté avait reçu le commandement de l'armée des Alpes, mais sans argent. En récompense Junot avait été choisi comme aide de camp, puis nommé général. Or Augustin lui portait, chaque semaine, les messages d'Oudinot, Praxi-Blassans assura que tout s'arrangerait en usant des Cavrois; les chefs de corps ne pouvaient plus leur refuser grand'chose. Virginie décida que son mari partirait le soir même pour Arras. Elle parla de haut: «Votre faute me donne le droit de commander et de prévoir à votre place!» déclara-t-elle. Bernard la poussa dehors et s'enferma jusque l'heure de la chaise de poste. Edme se chargea de faire signer les certificats par ses amis les dragons et par le maire, dont il entretenait à demi la femme.

Aurélie, quelques instants plus tard, se fit reconnaître, en discourant par le trou de la serrure. Son frère brûlait des lettres. Elle l'aida. D'abord il restait silencieux, marchait, bousculait les choses. Soudain il éclata en récriminations contre sa femme, âme basse, qui ne comprenait point son dévouement à la justice d'une cause.

Elle dormait, mangeait, souffrait des dents et de sa grossesse. Outre cela, que valait-elle? Il ne comprenait plus le caprice de son mariage. Et le jeune beau-frère débauché, braillard, ivre, stupide, qui s'installait en maître dans ce château prêté au gendre en attendant les arrérages de la dot! La remonte, en Alsace, du régiment de cuirassiers absorbait les ressources du colonel Lyrisse. Il y pourvoyait de sa propre bourse, avec l'espoir de regagner la faveur du Corse.

Bernard referma si violemment le cylindre du secrétaire que le thuya se fendit. Ce ne l'empêcha point de se tourner contre la soeur qui lui avait jeté Virginie dans les bras. Célibataire, il vivait heureux parmi ses chevaux, ses hommes, ses traités d'équitation, ses camarades et ses maîtresses d'une nuit. Le père n'agonisait point de douleur, alors!

--Certainement, je me reproche ce mariage, murmura la soeur. Je ne te l'avoue pas maintenant pour la première fois.

Elle baissait encore les yeux. Il se souvint de la nuit où, réfugiée dans la chambre, sous prétexte de peur, elle l'avait surpris par l'équivoque de leur conversation. Il la jugea vicieuse. Brutalement, il affirma:

--Les meilleures valent la pire!

Aurélie ne put s'empêcher de pâlir. Il haussait les épaules; il entassa du linge dans son portemanteau; il appela son domestique pour l'ordre de décommander la chaise. Il ferait la route à cheval et gagnerait ainsi quinze heures.

S'évader de la famille et fuir les habitudes de Virginie, lui semblèrent heureux. Il n'écoutait pas Aurélie, qui lui conseilla de suivre exactement les avis de la sage Caroline. Il méditait de partir au loin, peut-être en Amérique, d'y reprendre du service. Et l'idée de ne plus appartenir à l'armée soudain le désespéra. Il n'accomplirait donc plus la besogne admirable de transformer les lourdauds en guerriers superbes; d'emboîter les âmes dans les âmes, de façonner l'esprit de l'escadron différent de l'esprit individuel, de le préparer aux enthousiasmes de la guerre et aux ivresses de la gloire. Lui-même ne serait plus l'honneur!...

Il tapa du pied. Il fut à la fenêtre chercher un conseil dans l'aspect du parc. Les allées d'eau se ridaient autour des feuilles de lenticules. Les façades des charmilles se doraient de lumière. Un paon traînait sa robe autour d'un bassin. Des pigeons roucoulaient sur la tête du Neptune étendu contre les rocailles, sa rame de pierre à la main. Les blanches nymphes, d'un geste gracieux, cueillaient une flèche au carquois de leur épaule, en retenant l'essor du lévrier sur le piédestal. Des boutons d'or et des marguerites se mêlaient aux champs de gazon. Les profondeurs des chemins finissaient dans une ombre bleuâtre, qui ne lui suggéra rien. «Mon père me maudit, me fuit. Les chefs me rejettent de l'armée. Ma femme me punit, et ma soeur me proposerait aussi bien le crime dont elle croit capable mon caractère!... Mon caractère! ah! ah! mon caractère!... Je compromets la fortune de la famille en indisposant les sicaires du Corse. Pourquoi le sabre de Hohenlinden n'a-t-il pas mieux entamé mon front?»

Il regarda la cicatrice, devenue une simple ride creuse. Il pensa se tuer, quand il aurait atteint une autre ville. Mais le colonel et Pitouët furent annoncés.

Avant de descendre au salon, il dépouilla son uniforme, les larmes aux yeux, et revêtit une redingote brune, à boutons d'ivoire, qui cacha, jusqu'aux bottes à l'écuyère, sa culotte de peau. En bas, il trouva les deux mains tendues du gros colonel: «J'ai voulu venir, tu sais, Monsieur. Ils peuvent me rayer, aussi, s'ils osent. Je suis venu, moi-même, et le lieutenant... Voici le certificat signé par tous les camarades, par ton ami, Monsieur, moi, s'il vous plaît... Et on peut s'embrasser, n'est-ce pas, quand on a reçu le feu ensemble à Moesskirch, à Naumbourg, à Hohenlinden... Embrassez votre capitaine, lieutenant Pitouët... Nous sommes le même coeur sur la même main... Eh bien voilà... Autant que je le puis, je déclare que vous êtes un brave homme, capitaine Héricourt, et les soldats m'ont prié de vous faire leurs adieux...»

Ému, malade, le gros homme secouait les mains de Bernard, en bredouillant. Il but un grand verre de bordeaux qu'on apportait avec des biscuits sur un plateau. Cela le remit. Il voulut écrire directement à Junot. «Buonaparté est le plus vil des tyrans!...» répéta Pitouët, en dessinant du doigt sur la table; mais il attaqua la réserve de Moreau, la qualifia de «faiblesse coupable», déclara que, si Buonaparté régnait, on le devrait à l'hésitation du général. Héricourt vit bien qu'il exprimait l'opinion commune. Tout le monde accusait le vaincu, afin d'excuser la soumission au vainqueur. Le colonel annonça que Pitouët, proposé comme capitaine, prendrait le commandement de la compagnie Héricourt. Un orgueil brilla dans les yeux du folliculaire. Cependant il affecta la modestie: il n'acceptait qu'à titre d'intérim la fonction. Courageux, Bernard vida son verre à la santé des trois galons neufs.

Toutefois il partit moins navré, ayant lu le témoignage de ses camarades qu'il emportait dans son portefeuille.

23e RÉGIMENT DE DRAGONS

_Nous, soussignés, attestons à tous ceux qu'il appartiendra, faisons savoir que M. Bernard Dessling-Héricourt, adjudant-major audit régiment, s'est comporté en officier d'honneur pendant tout le temps qu'il a servi avec nous, qu'il s'est distingué pendant la guerre de la Révolution, qu'il a en toutes circonstances montré beaucoup d'attachement au Chef suprême de l'État et qu'enfin sa conduite morale et ses connaissances militaires lui ont mérité l'estime et l'affection de ses camarades qui, aujourd'hui, s'empressent de lui rendre ce témoignage de gratitude.

Nous le prions de recevoir nos regrets bien sincères sur la perte de son emploi et sur son éloignement; nous n'oublierons jamais ce qui l'a fait se distinguer parmi nous.

En foi de quoi nous lui avons délivré la présente pour lui servir et lui valoir ce que de raison._

Nancy, le 2 prairial, l'an Ier de l'Empire français.

_Signé:_ Lejausif, Gumetot, capitaines; Dugard Cadoste, Pitouët, lieutenants; Méan, Perdu, Bron, Desravins, Landrin, Brimon, sous-lieutenants; Bridault, adjudant-major; Cormont, chef d'escadron; Roty, colonel.

Bernard récupéra de la confiance. Des coeurs nobles admiraient son caractère, en dépit du dictateur, et risquaient la disgrâce pour écrire leur sentiment. Il fut glorieux de susciter une telle sympathie, celle du colonel venu lui apporter, en tenue, ce document, de manière officielle, avec les galons, le sabre, les épaulettes. Le voyageur se rappela ensuite le costume civil de Pitouët, revêtu à cette occasion. Il en sourit.

La route fut charmante à parcourir. Les blés grandis ondoyaient jusque les bois de l'horizon. Aux villages, l'éclat des jardins égayait les yeux. Les maisons neuves éclairaient tout de leur crépi blanc. Quatre ans de paix intérieure avaient rendu l'aisance aux campagnes. Les lourds percherons traînaient des charrues neuves. Le bétail affluait autour des abreuvoirs. Les jeunes mères allaitaient les nourrissons en filant la quenouille aux seuils enjolivés de vignes vierges. Les maisons de poste regorgeaient de voyageurs réclamant les chevaux de relais; des cortèges de chariots énormes écrasaient les cailloux derrière les quadriges de grandes bêtes grises agitant la sonnette de leurs colliers. Non loin des broches, dans les auberges, les abbés en redingote brune renchérissaient, la bouche pleine, sur leurs aventures d'émigration. Bénissant le Concordat, ils vantaient leurs nouvelles cures. Les dévots des villages leur donnaient chair lie. Des nobles, servis par des vieillards tremblants, mangeaient au coin de la table, en leurs nécessaires d'argent bossué, des panades peu coûteuses et des fruits secs. Auprès d'eux, les marchands de biens enrichis parles confiscations nationales versaient l'or de leurs bourses en cuir vert le long de la nappe, entre les bouteilles antiques, et le plat où rissolait encore la dinde gibbeuse, témoin de marchés conclus, d'arrhes transmises. Les manches des redingotes couvraient à demi ces mains, qui conservaient les traces de travaux rustiques habituels à leurs doigts ayant l'aubaine de la Révolution. Des militaires se lisaient le _Moniteur_ annonçant les péripéties du procès Cadoudal, l'entrée des troupes françaises sur le territoire anglais de Hanovre, et dénonçant la troisième coalition formée par la Prusse, la Russie et la Suède, à l'instigation des amis de Pitt, avec l'or de la perfide Albion. Une aise générale parait les figures. Tous choquèrent le mécontentement de Bernard: les marchands de biens qui essayaient de la chansonnette pour fêter leur griserie, les prêtres et les nobles qui vantaient les sinécures obtenues, les capitaines qui énuméraient les forces de la Grande Armée, escomptaient les victoires prochaines, ou se flattaient d'appartenir à la nouvelle Légion d'honneur. Lui mangeait vite, tout botté, durant l'échange des chevaux de poste et la translation de son portemanteau sur une autre croupe de jument normande. Il ne s'arrêtait que tard dans la nuit pour dormir parmi les cris du foin bourrant la paillasse, malgré le trot des souris à la recherche des taches de chandelle, leur mets nocturne.

À l'aube, il enfourchait de nouveau la bête, évitant le compagnon de route, quelque bavard d'opinion contraire. Il laissait disparaître les maisons des villages, les filles agaçant le postillon, le troupeau qui balance les cornes, le groupe d'ouvriers en route vers le travail des villes, la caisse jaune de la diligence et son attelage tumultueux, le couple de soldats partis en semestre, le bonnet sur l'oreille et la guêtre poudreuse. Dans son habit de printemps, toute la France en éveil riait à sa richesse. Le vent doux de Prairial caressait les tiges d'avoine et de seigle. La face des bois s'égayait du frisselis des feuilles. Dans les herbes chantaient les insectes. Pareils à des montagnes de neige, les gros nuages s'étageaient dans l'azur.

«Ah! pensait le voyageur, voici ton corps fleuri, terre sacrée de la République, et voici tes villages clairs, la fraîcheur odorante de tes bois. Mille traces de pas actifs marquent la poussière de la route. Comment peux-tu te réjouir, Nature, lorsque la tyrannie foule les lois humaines..., lorsque mon caractère s'avilit jusqu'à courir mendier le pardon, pour avoir voulu la justice?... Faut-il donc devenir des brutes joyeuses qui acceptent tout ce qui ne gêne pas leur vice?... Vous n'avez point parlé ainsi, Caton, ni toi, Brutus!»

Après bien des champs, des bourgs fardés de chaux neuve, des guérets et des jachères, après des chevauchées solitaires dans l'ombre des forêts à légendes, Héricourt atteignit, un soir, les environs d'Arras. «Salut, ville de mes pères! murmura-t-il... La ceinture des remparts protège toujours tes maisons autour du beffroi que surmonte le Lion de Flandres dressé pour tenir entre ses pattes la hampe du soleil... Les gueules des canons s'inclinent dans les embrasures des glacis. La baïonnette du factionnaire oscille entre les chaînes du pont-levis; et les grèbes nagent parmi les roseaux des marais qui baignent tes murs de défense... Salut, ville... où j'ai pleuré mes premières larmes, où j'ai ri mes premiers rires, où mes lèvres ont effleuré pour la première fois les lèvres chaudes d'une enfant timide... Je reviens à toi, chargé de plus de douleur... Et cependant ton carillon m'accueille avec la même ariette des cloches... Les visages de tes maisons ont à peine jauni. Mon coeur a vieilli bien plus... Arrête, pauvre cheval las, modère ta hâte. Laisse mon esprit s'attendrir. Les sauterelles jettent leur dernier cri hors du gazon. Deux silhouettes amoureuses s'étreignent sur le chemin de ronde; et les tambours de la retraite ébranlent l'air. Ah! batailles, gloires, drapeaux conquis!... Nous t'avons montrée à l'Europe, Espérance de la Liberté!... Espérance! Je n'ose pas entrer dans la ville qu'annoncent les odeurs de grains et de tanneries apportées par le vent. Il me semble que je passerais inconnu devant les yeux des façades; et que cela me causerait une angoisse... Allez-vous reconnaître votre ami, tuiles moussues des toits, battants des pompes sur les citernes, bourgeois graves à califourchon sur vos chaises de paille, ménagères en tabliers de cotonnade, grisettes aux fanchons mal nouées...»