La Force Le Temps et la Vie

Chapter 16

Chapter 163,739 wordsPublic domain

Il comprit l'effort moral de cette frêle créature encore à demi zézayante. Contre soi Aurélie avait héroïquement combattu, avant de vaincre sans bruit. Elle n'avait pas discuté le devoir. Elle avait grandi moralement. Près d'elle, il estima tout amoindri son «caractère».

Depuis si longtemps il ne la désirait plus. Apparence dédoublée d'Aurélie, la grisette avait rassasié le jeune homme d'une chair pareille, d'une grâce peut-être analogue. Et ce qui restait aimable en la soeur se distinguait entièrement de la beauté sensible.

Le contraire advenait pour elle. Mûrie, un peu lassée de sa tumultueuse existence, elle s'attendrissait soudain au charme ancien de leurs affinités indécises. Elle s'en troublait davantage que jadis. Le malaise d'une équivoque épouvantait la quiétude de sa vertu; elle souffrait de voir une autre femme se confier à la vie de son frère.

Ces intuitions traversèrent l'esprit de Bernard, qui ne les fixait pas aisément. Il s'effraya du crime entrevu. Quelque orgueil en outre s'insinuait à conquérir ainsi la douleur d'une telle femme admirée de son adolescence. Cependant les résultats de sa perfection l'attristèrent. Il se crut fatal, selon la mode des personnages de romans. «Vous lisez beaucoup, Aurélie. Ces lectures vous tourmentent;» assura-t-il. Elle secoua la tête. Lui se rappelait avoir vu _René_, le livre de M. de Chateaubriand, sur le guéridon de sa soeur, lors d'un séjour récent à Paris. Les imaginations des écrivains gâtaient l'esprit des femmes. Dans ce livre-là, un inceste fraternel s'accomplit. D'ailleurs tous les volumes racontaient des histoires aussi «fatales». En récompense de son succès littéraire, M. de Chateaubriand venait d'obtenir le secrétariat d'ambassade à Rome. Le capitaine hésitait à mettre la conversation sur ce point. Avec le sens d'effleurer le crime imminent, il cita le nom. Aurélie détourna la tête. Elle regardait l'ombre, loin de la chandelle, au-delà du lit où la dormeuse ne cessait pas de gémir doucement. Pour éviter la moindre allusion au roman, elle vanta par une seule épithète _le Génie du Christianisme_, s'embrouilla dans la phrase, et se tut.

Il pouvait donc la convaincre de leur pensée secrète. Virginie remua, découvrit les bras, en soupirant. Ils attendirent qu'elle les aperçût. Sa grande figure coiffée d'une tignasse noire se retourna. Elle ouvrit les yeux et, pendant une minute, eut de la peine à se rendre compte des deux formes. Ses regards s'effarèrent. Elle chercha son mari près d'elle. «Aurélie a peur...,» dit-il. Virginie riait. Elle eût voulu se rendormir; mais résista. Sa tête retomba sur les oreillers: «Tu as eu peur, ma pauvre Aurélie... Et de quoi, de quoi?» balbutia-t-elle. Mais bientôt elle s'arracha du sommeil. Ils causèrent.

De cette scène, le lendemain, le capitaine Héricourt ne retenait rien qu'une joie vaniteuse. À table, entre les deux amies, il goûtait les délices du pain, du vin, de la nappe blanche, des mets abondants. Tout lui parut splendide et bon. Son appétit s'enthousiasmait des sauces, de la volaille. La soif vidait de grands verres. À l'écurie, il admira ses chevaux, les postiers gris, charnus, aux croupes rondes, le cheval d'armes bien musclé et large d'encolure, la jument de chasse trapue, légère aux jambes. Il fit défiler ses bêtes devant les femmes.

À travers son lorgnon d'écaille Aurélie examinait, haussant les sourcils délicatement peints. En amazone de drap vert, Virginie fut maussade, parce que le médecin défendait l'équitation.

Un temps Héricourt ne parla point de cette arrivée à son père, qui ne voulait voir ni bru ni fille. Enfermé dans son pavillon, le vieillard ne laissait pas ouvrir aux visiteurs autres que son fils. Il avait repris son occupation habituelle de peser les écus au trébuchet. L'orpheline jouait du violon ou contait des histoires puériles, dont le père Héricourt riait en cachant avec ses mains ce qu'il savait hideux sur son visage: la bouche molle tout édentée. Son fils le crut momentanément guéri de l'humeur noire. Il le promenait au soleil faible du printemps. Il l'entourait de soins. La fragilité de cette raison lui inspira beaucoup d'attendrissement. Il écrivit à des chirurgiens illustres afin de savoir si l'on pouvait rendre la vue, et se promit de le conduire à Paris lorsque la santé du vieillard serait entièrement bonne. Il se voyait ensuite dans le Midi, que vantaient ses frères les marins, sur une terrasse de villa, entre l'épouse, mère d'un enfant vivace, et le père clairvoyant, heureux d'éterniser son repos devant les eaux bleues de Provence.

Espoir qui valait le charme d'une émotion sincère. Il entretint de cela les deux infortunés; il guettait leurs sourires. La petite serrait la main du vieux comme si elle eût craint d'en être éloignée. L'affection de cette enfant devenait touchante, à l'égard de M. Héricourt. Elle lui gardait sa part de gâteau et demeurait en travers des portes pour empêcher qu'on n'entrât au pavillon, si l'oreille n'avait point reconnu des voix amies. Les rancunes contre les filles et la bru, elle sembla finir par les admettre, les appréhensions aussi, Bernard n'obtenait plus facilement des avis sur le sommeil, l'appétit ou les paroles de son père. Le silence de la compagne se défiait. «Aurélie me poursuit dans les allées du parc, dit une fois M. Héricourt. Je n'irai plus.» Son fils le dissuada de cette imagination. Mais le vieillard affectait un sourire d'ironie douloureuse dans sa face plus blême, et il tirait nerveusement ses bas sur les grosses jambes tendues. «Ta soeur me fait suivre... J'ai reconnu un pas sautillant. Ne me démens pas, hein! Je ne veux pas qu'on me démente! Alors je suis un menteur, moi?... un menteur? Si l'on me suit encore, je m'en irai; et, cette fois, vous ne me retrouverez pas! je le jure! je le jure!» Il frappa la table du poing et secoua la tête. Ses rides se rassemblèrent entre les mèches blanches et grises.

De ces paroles Bernard avertissait Aurélie rompant le sceau des lettres parisiennes. Les événements se précipitaient. M. de Chateaubriand donna sa démission à l'ambassade de Rome; il refusait de servir les meurtriers du duc d'Enghien. Mais le Sénat, par une supplique, voulait obtenir que le pouvoir fût héréditaire dans la famille du Premier Consul, afin de ne pas permettre aux conspirateurs de troubler, après un crime accompli, la vie régulière de l'État. Praxi-Blassans louait toutefois Buonaparté de réunir autour de lui les émigrés, les royalistes, les prêtres revenus en foule. On attendait un sacre. Les gazettes imprimaient les expressions _Empire d'Occident et Empire des Gaules_. Il y avait aux Tuileries des «dames d'honneur». Cependant l'entourage hésitait encore à requérir le titre suprême pour le vainqueur de Marengo. On eût aimé que l'initiative vînt du Tribunat, compagnie réputée fort indépendante. Quant à lui, Praxi-Blassans, il perfectionnait, avec Talleyrand, la surveillance secrète de l'Europe. Depuis la mort du duc d'Enghien, les cours étaient dans la stupeur. Lui croyait à une alliance entre la Prusse et la Russie. Augustin passait lieutenant sur la recommandation du général Oudinot, qui allait acquérir pour l'usage de son corps divisionnaire les cuirs de Caroline Cavrois. Les farines des Moulins Héricourt remontaient déjà jusque le quartier général d'Ostende par les navires de Dunkerque. L'arrangement financier des échéances avait plu au général; en retour, il attachait le jeune homme à son état-major.

Ces nouvelles étaient pénibles au capitaine. Aurélie le plaisanta sur la fortune du Rival; mais elle augmentait ainsi les froissements intimes du caractère blessé. Il souhaita la reprise de la guerre, l'invasion en terre anglaise, les étapes sous la pluie et l'angoisse du combat. Virginie, décidément grosse, vomissait, dormait, se défigurait. Au quartier de cavalerie, le colonel imposait silence aux tentatives de propos politiques. Pitouët lui-même se taisait, désireux d'un grade meilleur; et Pied-de-Jacinthe s'étant, grâce à lui, perfectionné dans la lecture, l'orthographe, allait devenir adjudant. Ensemble, à l'entresol du libraire, ils étudiaient la géographie, couchés sur des cartes du pays britannique. Officiers, leurs prises rémunéreraient mieux l'espoir de compléter l'achat de l'imprimerie. Sous les ondées de germinal, les recrues en manteaux conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, évoluaient par pelotons humides, brossaient les pelages des barbes piteux attachés aux anneaux des murailles. Dans la rue, Bernard rencontrait aux vitres des cabarets, derrière la fumée des pipes, leurs figures paysannes épanouies entre les cols rouges de l'uniforme et les bonnets de police. Aux éclaircies, ils traînaient maladroitement leurs sabres et leurs bottes sur les trottoirs, taquinaient les servantes hâtives, attrapaient dans leurs grosses mains les angles des tabliers.

De ces rustauds, le capitaine s'acharnait à faire des hommes audacieux, agiles. Telle une meute de jeunes chiens balourds, ils s'empêtraient d'abord dans leurs harnais, ils se bousculaient avec les croupes des chevaux, ils prenaient la droite pour la gauche et clignaient des yeux à la menace de la punition. Sévèrement, Héricourt les assouplissait, redressait leurs échines et déliait leurs membres. C'était sa joie de les voir peu à peu s'emboîter dans le peloton entre les anciens soldats, puis relever la tête, en regardant droit devant eux. Si, dans la rue, il apercevait deux dragons en belle allure, roides sous l'habit sanglé, dans la culotte blanche et les bottes à l'écuyère vernies, il se félicitait d'avoir ainsi transformé les brutes informes et maladroites des provinces lointaines. Sous la lumière des casques, le balancement des crinières noires, les visages paysans perdaient leur rondeur niaise. Ils s'affinaient, plus mâles, s'ombraient de moustaches. Le guerrier latin ressurgissait du paysan grossi par la glèbe. Il se faisait un être de force, d'élégance, d'honneur. Avec le plaisir du statuaire pétrissant la glaise pour créer des dieux, le capitaine métamorphosait les soldats pour composer de sveltes statues équestres, fières de leur habit à doublure écarlate et du bruit militaire les suivant avec le cliquetis des éperons choqués au sabre. Cette oeuvre le rendit heureux. Derrière les trompettes en justaucorps rouge, qui, du haut des chevaux blancs, clamaient la gloire joyeuse de l'escadron, il aima paraître à la tête du troupeau claquant le pavage d'un bruit de fer. Héros, droits et solides, tel son caractère, ils se succédaient le long de quatre files cuirassées de buffleteries où pendaient le mousqueton et la giberne. Il les sentait comme les bras de sa force volontaire et les cent faces de son courage actif. Ne les avait-il point façonnés à l'image de l'idéal romain, ces Décius casqués de métal, et sonnant la guerre devant les physionomies égayées des marchandes, qui, les mains aux hanches, accouraient au seuil des boutiques.

Le régiment gagnait les routes, s'ennuageait de poussière. Le chef d'escadron parlait aux oiseaux de son coeur sensible, à Bernard de sa nouvelle maîtresse, aux lieutenants de ses aventures passées. Vers un détour de la route, on apercevait l'ancien postillon énorme, pesant sur une grande bête pie achetée en Angleterre, pour remplacer celle tuée à Moesskirch. La graisse enflait partout l'uniforme. Ses bajoues retombaient sur le col rouge. Il criait qu'on fît silence, qu'il punirait les bavards et les idéologues, et, par goût de sa profession première, il examinait une à une les montures de l'escadron, faisait courir à part les animaux nouvellement acquis. Dans une prairie, les autres escadrons se rencontraient. Alors commençaient les jeux du carrousel, le saut des obstacles en ligne, les dédoublements de files, les voltes de pelotons, les courses d'essai, les poursuites par cavaliers, tout un exercice de vie robuste, où le cheval n'était plus qu'un ensemble de membres indistincts du corps soudé à la selle, le servant, et multipliant les forces humaines. Les centaures aux têtes lumineuses folâtraient.

Après ces manoeuvres, Bernard rentrait, muni de bonne fièvre. Lassée par la fatigue physique, son exaspération ne s'impatientait plus contre Virginie, maladive, assise sur la chaise longue, et tenant haute sa poitrine forte. Les yeux aux cils sombres souffraient de la lumière intense, du tapage: Delphine frappait le crâne en bois d'une marionnette contre l'angle d'un meuble, avec l'obstination de la punir. Fine et mélancolique, Aurélie parcourait un roman de Ducray-Dumesnil. De vive voix, elle analysait les épisodes où de pauvres enfants abandonnés découvrent des protecteurs riches qui les mènent jusque l'aisance, puis les restituent à l'amour de leur mère. Virginie s'apitoyait. Des larmes d'émotion ruisselaient sur ses grandes joues. «Vous êtes une bonne femme!» disait Bernard attendri de la voir en pleurs; et il n'était pas sans la préférer au sec égoïsme d'Aurélie, qui jugeait l'oeuvre seulement pour vanter l'imagination féconde de l'auteur et mépriser le style. Il écouta de la sorte gémir une collection de volumes contenant des familles vertueuses persécutées par le crime, menacées par des séducteurs sans scrupules, récompensées enfin par les satisfactions des coeurs purs que contente une vie simple et frugale.

Il reprit ses crayons, son chevalet, la sépia et les feuilles de papier jaune, et tenta, dans maintes esquisses, le portrait de Delphine en chérubin. Deux ailes à la craie parèrent la petite figure joufflue, ses cheveux d'or léger. Ils s'extasiaient ensemble sur les ressemblances. Aurélie étouffait sa fille de baisers. En feuilletant les études des cartons, elle découvrit, certain jour, l'image de la petite bavaroise assise à terre contre un mur, les jambes écartées, et la figure saisie par la navrante expression d'un reproche au spectateur. «Ça n'est guère moi, remarquait Virginie, qu'en penses-tu, ma chère?--Ce n'est pas toi, mais ce sont tes yeux.--Bernard prétend que je devais être ainsi, vers quinze ans. Tu trouves, toi?--Tu étais plus forte, plus grande. Et tes longs cheveux épais, donc!» La soeur songea, puis: «Bernard, donne-moi ce dessin, veux-tu? Si, si... donne-le moi.--Donne-lui donc, appuya Virginie. Pourquoi pas?...» Le capitaine ne résista guère, ayant réfléchi qu'aucune raison valable ne justifiait la crainte d'un regret. Parmi les brève amours de la guerre, parmi les brutalités des garnisons qu'importait le souvenir d'une? Cependant cela lui déplut un peu.

Quand Virginie fut en sa chambre, Aurélie, qui touchait de la harpe, continua de la faire vibrer, en sourdine, pour dire:

--J'ai le portrait de celle que ton coeur aime.

--De Virginie?

--Non. Tu as épousé Virginie, parce que ses yeux te rappelaient les yeux de cette petite fille.

--À d'autres, ma soeur! En voilà des inventions!

--Je le sais; je le sens. Tu aimas cette figure, cette attitude.

Il haussa les épaules, et se mit à rire. Vraiment non, il n'aimait pas cette enfant prise au hasard, dans l'enthousiasme de la bataille, afin de ne pas étonner ses camarades, en agissant d'autre sorte qu'ils n'agissaient. Son esprit travailla. Il se rappelait mal l'émotion d'alors. Elle criait, elle se débattait. L'instinct de lutte l'avait surtout excité à la vaincre, à l'étendre, à disjoindre la contracture des membres. Il s'était aperçu du visage, des cils sombres sur les yeux clairs, seulement après l'acte, quand il s'était vu debout devant le reproche douloureusement ahuri de la fille assise contre la muraille. Alors l'ordre appelant les soldats lui avait enjoint de partir sans qu'il eût à consoler d'une caresse, ni à prolonger la honte de sa présence. Car il aurait eu pitié et remords pour cette faible que sa force dévastait.

--Pitié, remords, consolation... répéta sa soeur quand il eut avoué.

--Sans doute: un peu de pitié, un peu de remords, le désir de consoler... Oui, j'ai ressenti, un court instant, le désir de la consoler.

--Tu l'aurais aimée si tu l'avais consolée. Homme sensible, tu regrettes en vain de ne l'avoir pas consolée, car tu as senti, cet instant-là, combien tu l'aimerais si tu la consolais...

--Peut-être..., sourit-il.

--Voilà comment tu te souviens de ses moindres traits, comment tu as réussi le dessin de cette figure pleine de reproche et de douleur, Bernard! Voilà comment tu as épousé Virginie qui a des yeux pareils aux yeux du reproche.

--Vous brodez, ma soeur.

Elle ne répondit pas; elle pinça plus fort les cordes de la harpe, elle appuya sur la pédale; l'instrument pleurait.

--Aurélie, les romans vous gâtent l'imagination, ma chère...

Elle continua de faire se lamenter les sons. La petite Delphine déchirait le ventre de sa poupée et restait soucieuse, à cause du son répandu, des lambeaux inertes.

--Delphine, ma petite mie!...

--Maman!

--Tu as fais mal à ta fille... C'est vilain.

L'enfant rejeta loin la marionnette détruite, tandis que sa figure joufflue marquait un dédain impérieux.

Bernard médita sur ce qu'Aurélie prétendait comprendre de cette aventure. S'il était demeuré, consolant la vierge profanée, peut-être une liaison eût suivi, un amour. Cependant aucune passion n'avait eu d'empire sur le caractère. Il attribuait l'amour à une faiblesse d'esprit dont il s'estimait incapable. Avant le goût pour sa femme, il n'avait connu que de vagues sentiments envers Aurélie, les simples joies sensuelles dues aux prévenances des filles mercenaires. Il lui semblait difficile d'admettre qu'il se fût changé en faveur de l'enfant niaise. Certes il gardait d'elle un souvenir précis; cela tenait à ce que la scène était unique dans sa mémoire: les femmes blotties dans la maison; l'ardeur des dragons échauffés par la charge, ivres de courage, de peur, d'émotions violentes, de gaietés formidables compensant l'angoisse du combat; ces cris éperdus de femelles bousculées, troussées, dévêtues; ces luttes; ces clameurs de «Vive la Nation», qui annonçaient chaque triomphe de mâle fou; tout cela lui restait à l'esprit comme un spectacle irréel de théâtre. Aurélie répliqua paisiblement:

--Tu étais l'acteur.

--Acteur?

--En aimant cette fille étrangère, tu exprimais la fougue de la République victorieuse; et tu te souviens de l'instant où tu vécus le plus de vies, celles de tous, l'instant le plus passionné de ton âme agrandie par toutes les âmes.

--Ah! ma pauvre soeur, vous rêvez pathos...

Il se remit à ses dessins. Virginie rentrait.

IX

Averti que la porte du pavillon restait close et que, de l'intérieur, on ne répondait pas au heurtoir, Bernard, transi par l'appréhension d'une catastrophe, ne trouvait pas, au saut du lit, ses effets. Son père gisait, mort, suicidé. Et l'orpheline? Que devenait-elle?

Virginie tâchait de sortir du sommeil et de comprendre en bâillant. Il la laissa, descendit l'escalier de pierre, quatre à quatre, courut le long des vestibules. Il redouta de forcer la porte, de se trouver seul devant les cadavres... Il appela, en passant, son jeune beau-frère, Edme Lyrisse, arrivé depuis dix jours. Edme, joli par sa figure rosée, ses dents brillantes, ses longs cheveux, ses yeux un peu clignotants, répondit vite à l'appel, coupa l'explication et ameuta les domestiques. Ses ordres maîtres criés avec rage réclamèrent la seconde clef du pavillon. Tous deux attendirent contre la porte de chêne que le chardon de Lorraine illustrait en relief. Le jeune homme frappa du pied, manoeuvra le heurtoir. «Mon père! mon père!» pensait Bernard en grelottant malgré le soleil du matin qui dorait à peine les pointes bourgeonnantes des arbustes. Il en voulut à cette lumière différente de son deuil. Quel désespoir avait poussé le père au suicide? Lui, Bernard, était donc un mauvais fils, un scélérat? Oui, il était un scélérat, puisque le père mourait par sa faute, là. Son pauvre père, son pauvre père! De quels soins il avait formé les caractères de ses enfants, de quels travaux leur fortune, sans jamais jouir, lui! L'emmener en de longs voyages vers Stamboul, après l'avoir guéri de la cécité: c'était donc impossible? Pourquoi avoir attendu? Bernard grelotta plus. Ses dents claquaient. Il imagina le corps de son père avec une blessure de pistolet à la tempe... Le pauvre cher homme, dont le vieux visage s'était tant de fois rajeuni au moment de lui sourire! Edme parlait, rassurait. Le vieux, selon lui, voulait qu'ils s'inquiétassent, pour récriminer, pour dire tout son grief. «Non, non!» murmura Bernard. L'angoisse l'étrangla. Les domestiques arrivèrent avec la clef. Edme passa devant et fut à la chambre où l'aveugle s'enfermait. La porte céda. Le lit était vide, non défait. Les domestiques se répandirent dans les pièces. Personne. M. Héricourt était parti.

Bernard s'assit, en respirant. La sueur mouillait son front. Oui, le vieillard était parti, tout à coup. On retrouva l'eau de la toilette; les pantoufles, la jupe ordinaire de l'orpheline, qui avait choisi dans sa garde-robe des vêtements chauds, sans doute en vue du voyage. Le manteau de M. Héricourt manquait aussi, comme les pièces d'or du trébuchet, les écus. «C'est moi qui ai dû le faire partir, avouait Edme. Il ne m'aimait pas. Il criait hier à la fille de verrouiller la porte; il disait à mes gens que je le suivais au parc pour le jeter dans la pièce d'eau. Il voulait changer de chambre et coucher à l'étage, car les fenêtres du rez-de-chaussée, facilement, peuvent, disait-il, livrer passage aux assassins.» Ils visitèrent les pièces. La détermination du départ avait été subite et fébrile. Les habits couvraient les meubles; la poudre à coiffer restait sur la console; une bouteille, quelques débris de volaille, du café dans deux tasses, la viole de la fillette, occupaient la table de la salle. Virginie qui survint, traînant les pieds, blâma ce désordre. Aurélie pleurait:

--Faut-il qu'il souffre de ses peurs imaginaires pour fuir ainsi! Ah! malheureux vieillard!... Tu ne goûteras donc point le repos. Tu erres comme un homme maudit de Dieu..., sans jouir seulement de la lumière du jour...

On fit des recherches dans le bourg, à la ville. Elles furent vaines. Le même chagrin unit davantage le frère et la soeur. Virginie souffrait à la denture. Edme emplissait la maison de fureurs. Ses longues mèches flottaient sur sa redingote de velours. Assis, il jouait avec les glands de ses bottes, ou dépiquait la dentelle de ses manchettes. Il invita soudain au château le colonel, Pitouët, l'élégiaque chef d'escadron, l'adjudant Cahujac, qu'il avait rencontrés à l'exercice, où il était venu voir son beau-frère. On déboucha du Champagne. Le jeune homme déclama des vers, faisant tinter les rimes. En compagnie des dragons, il partait pour la ville, et fêtait, deux jours, les filles des bouges. Virginie vomissait fréquemment.

Bernard et Aurélie se rapprochèrent. Quand retentissait la cloche de la grille, ils craignaient une nouvelle, et demeuraient cois l'un devant l'autre, jusqu'à ce que les eût détrompés la servante.

--On le rapportera sur une civière, ce malheureux vieillard!

--Dieu fasse qu'il ne se veuille pas noyer, Aurélie!

--Il ne pouvait aller loin avec le contenu de sa bourse.

--La petite, elle, doit tenir à la vie.

--Mon Dieu! il meurt en ce moment peut-être, au bord d'une route.

--Il aimait Praxi-Blassans autrefois. Vous vous rappelez comme il imposait silence pour qu'on écoutât son gendre lorsqu'il parlait?

--Oui Bernard. Il aimait Virginie de même.

--Moins. Il a toujours détesté Cavrois. J'aurais dû ne pas me marier.

--Ni moi.

--Vous, ma soeur!

--Ce qui accroît l'âme des uns meurtrit celle des autres.

Ils ne se consolaient pas. Bernard imaginait son père gonflé par les gaz de la corruption et flottant, cadavre hideux, entre deux eaux, au barrage de l'écluse, sous les roseaux arrachés des rives; ce père qui l'avait conduit, enfant, le long des fleurs fraîches, qui lui avait appris les constellations du ciel, qui l'avait attendu, bienheureux, au retour de l'école, ce père qui s'adorait jadis, dans un habit neuf, et qui râpait en sifflotant sa carotte de tabac!